Alfred Giard, 1846-1908
Le temps passe, et il ne manque pas qu’à moi l’ami, il manque à nous tous l’homme aimable, le savant obligeant que nous nous plaisions à voir à nos réunions, mais en parlant de lui, je rappellerai son souvenir et je tâcherai de le faire revivre parmi nous.
Alfred Giard était encore à l’École normale, lorsque s’établirent nos premières relations; je venais d’entrer au Muséum (1869) et je préparais le cours du Professeur Émile Blanchard; il en était l’auditeur le plus assidu ; mais il ne se bornait pas, à l’exemple d’un écolier studieux, à couvrir son cahier de nombreuses notes, il attendait la fin des leçons pour examiner les pièces des collections mises sous les yeux du public, et les questions qu’il me posait dénotaient chez lui une inlassable curiosité, témoignage de son grand désir de se familiariser avec le monde des Insectes. Dès cette époque, je compris que si Lacaze- Duthiers, son maître, l’initiait, à l’étude du monde marin, ce monde ne lui paraissait pas suffisamment tangible pour satisfaire sa soif de l’inconnu, et je pressentis qu’il tournerait un jour ses regards vers l’Entomologie; ses connaissances étendues en Botanique, acquises entre temps, et complétées sur le terrain, car il suivait avec ardeur les herborisations faites par les doctes Professeurs de l’époque, et plus encore le don d’observation qu’il possédait à un haut degré, lui ouvraient la voie.
D’ailleurs Giard appartenait à cette active génération, issue de celle de 1830, — il était né en 1846, — à laquelle de fortes études littéraires grecques et latines avaient ouvert l’esprit, la préparant ainsi aux études scientifiques ; il entrait à l’École normale en 1867 ; mais toutes les branches de la science l’intéressant, il passait successivement en 1869 les trois licences ès sciences mathématiques, physiques et naturelles ; il se déterminait enfin à prendre une direction définitive et devenait Docteur ès sciences naturelles en 1872.
Débutant comme Préparateur du Professeur de Lacaze-Duthiers, il était nommé en 1873 Professeur d’Histoire naturelle à la Faculté des
J. Künckel d’Hergulais.
Sciences de Lille ; il y trouva une collection précieuse, remplie de types originaux, laissée à l’abandon; il eut à cœur de sauver d’une perdition certaine les Diptères réunis par Macquart; ce souci développa encore chez lui sa tendance <à s’occuper de l’étude des insectes.
Nommé Député de Valenciennes (1882), les obligations politiques qu’il s’était créées, le ramenèrent à Paris; c’est alors que des relations étroites s’établirent entre nous; un ami commun, le D. A. Tripier, fils du Chirurgien en Chef de l’Armée d’Afrique, à l’époque de la conquête de l’Algérie, l’élève et l’ami de-Claude Bernard (^), se plaisait à réunir autour d’une table simplement servie, mais des plus hospitalières, une pléiade d’intellectuels; hommes de science, hommes de lettres, politiciens échangeaient leurs idées avec la plus grande indépendance, et dans le feu des conversations savantes ou légères, toujours spirituelles, affinaient leur esprit. Dans ce milieu, se coudoyaient Giard, d’Arsonval (2), Napoli {^) Jules Harmand ( '*), moi-même. Francisque Sarcey,
(1) C’est ainsi que Claude Bernard le désigne lui-même dans la préface de ses Leçons, qui, dit-il, « ont été recueillies et rédigées par mon élève et ami le
A. Tripier » : Leçons sur la Physiologie appliquée à la Médecine, 1856 ; Leçons sur la Physiologie et la Pathologie du système nerveux, 1856; Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des liquides de l’organisme, 1859.
(2) D’Arsonval, aujourd’hui Membre de l’Institut, Professeur au Collège de France.
(3) Feu Napoli, Directeur des Laboratoires du Chemin de fer de PEst, était un homme d’une rare intelligence; physicien distingué, sculpteur habile, musicien consommé, il était en même temps de commerce agréable et de simplicité charmante; et cependant, il aurait eu le droit d’avoir quelque vanité, le petit mouleur de jadis, le modeste ouvrier de la C‘® de l’Est, l’élève de RuhmkorfF, qui, par un travail acharné, une persévérance sans égale, avait pu acquérir éducation et instruction, et s’élever jusqu’à une haute situation.
(4) Jules Harmand, aujourd’hui Ambassadeur honoraire, est encore un exemple de volonté et de persévérance. Sorti de l’École de Médecine militaire de Strasbourg, il débute en Cochinchine, est détaché en 1870 à l’armée de la Loire, retourne en Cochinchine, et devient voyageur et naturaliste; il est un des compagnons de Garnier au Tonkin où il est plus conquérant que médecin; il explore la région du Haut-Mékong et le premier passe du Laos au Tonkin; le voici bientôt diplomate et administrateur : Consul à Bangkok, à Calcutta et Gouverneur de f Indo-Chine, puis enfin Ambassadeur au Japon où il achève sa carrière. Nul plus que lui n’a enrichi le Muséum de Collections entomologiques précieuses, recueillies dans tous les pays d’outremer qu’il a parcourus. Depuis 1871, nous avons noué des relations et une étroite amitié nous unit aujourd’hui.
Henri Maret, Yves Guyot, Portalis (^) et bien d’autres appartenant aux proîessions les plus diverses. Qu’elles étaient charmantes ces réunions où chacun parlait en toute liberté, s abandonnait en toute franchise! des affinités naturelles rapprochaient certains hommes et des relations se créaient pour la vie ; l’amitié nous réunit Giard et moi et ne fit que s’affirmer avec le temps.
Collègues de la Société de Biologie, de la Société entomologique de France, de l’Association française pour l’Avancement des Sciences, nous ne manquions jamais l’occasion d’échanger nos idées, et à l’occasion, de fraterniser. Les mariages souvent refroidissent ou brisent les amitiés ; le sien ne fit que resserrer la nôtre ; dans les Congrès de l’Association française j’étais toujours le compagnon de Giard et de son excellente femme qui, pleine de sollicitude, 1 entourait des soins les plus vigilants. Si tous ceux qui ont approché Giard se sont trouvés séduits par l’aménité de son caractère, par la cordialité de son langage, nul plus que l’amî n’a pu apprécier les qualités de son cœur, la sûreté de son commerce; nous avons conservé pendant plus de quarante ans d’affectueuses relations sans qu’aucun nuage se soit élevé entre nous ; sa gaieté native trouvait sa répartie, et nos caractères semblaient faits l’un pour l’autre. Nous aurions dû vieillir côte à côte, pour nous rappeler dans de longues causeries un passé, dont bientôt je serai seul à me souvenir.
Si je ressens une grande joie à parler de l’ami disparu, à rappeler le charme qu’il répandait autour de lui, j’éprouve une non moins grande satisfaction à parler du rôle considérable qu il a joué dans la science, car fort heureusement l’incursion qu’il fit dans le domaine de la politique ne fut pas de longue durée; il ne siégea que pendant une législature (1882-1885). Non réélu, à la grande satisfaction de ses vrais amis et de tous les gens de science qui l’avaient vu avec regret s’engager dans une voie aventureuse où ils prévoyaient qu’il ne trouverait que des déceptions, il reprit rapidement ses études de prédilection et redevint l’hôte assidu du Laboratoire maritime de Wimereux, qu’il avait créé en 1874 avec ses propres ressources. Laboratoire où le monde marin lui réservait une moisson de belles découvertes. Telle était 1 indépendance de son caractère que ne voulant être le tributaire de personne, non content de créer ce Laboratoire, il prenait la direction du Bulletin scientifique du Département du Nord et des pays voisins, qui
(1) Francisque Sarcey, Henri Maret, Yves Guyot, Portalis sont des écrivains, des économistes ou des politiciens trop connus pour que J’aie à rap- ‘ peler leurs mérites.
J. Künckel d’Herculais.
devenait bientôt le Bulletin scientifique du Nord de la France et de la Belgique, et pendant trente-cinq ans n’épargnait pas les sacrifices pour assurer son développement; il pouvait ainsi sans entraves publier ses travaux et ceux de ses elèves ; au besoin il y écrivait des pages critiques, parfois assez osées, mais qui témoignent de sa foi en la liberté de penser et d’agir. Bientôt (1887), le Professeur d’Histoire naturelle de Lille était rappelé à Paris où il était nommé Maître de Conférences à l’École normale supérieure; l’année suivante il était chargé du Cours sur l’Évolution des Êtres organisés, créé pour lui sur l’initiative du Conseil Municipal de Paris; cest à partir de ce moment que son enseignement put s’approprier à l’ampleur de ses idées et la vieille Sorbonne pouvait s’étonner de voir exposer des doctrines que les Maîtres d’alors dans les Sciences Naturelles répudiaient à l’envi.
Ces Maîtres qui avaient dirigé les études des naturalistes de la génération d’Alfred Giard, appartenaient tous à l’École de Cuvier; leur chef incontesté était Henri Milne Edwards, qui en publiant (1836-1849), en collaboration avec ses disciples, une édition magistrale du Règne animal de Cuvier, avait tracé la route qu’ils devaient suivre. L’étude des caractères extérieurs des animaux, comme celle des particularités de leur organisation étaient essentiellement analytiques, et si ces éludes faisaient ressortir les analogies et les dissemblances, elles avaient surtout pour objet cl établir une classification méthodique des êtres qui peuplent les terres et les mers; ces disciples par leurs travaux personnels s efforçaient de compléter et de perfectionner les travaux de leurs devanciers, mais ils ne se préoccupaient nullement de rechercher « les causes internes ou externes, anciennes ou actuelles, qui déterminent les formes innombrables des êtres vivants ».
Faut-il s étonner que des esprits encyclopédiques et philosophiques comme ceux d’Alfred Giard et de Edmond Perrier, tous deux élèves de Lacaze-Duthiers, un des plus brillants élèves de Henri Milne- Edwards, se soient détachés de leur Maître, abandonnant les traditions de l’École de Cuvier pour remettre en honneur les doctrines de Lamarck, si oubliées, pour faire connaître celles de Darwin, si passionnantes et si discutées.
A cette époque, il fallait avoir une certaine hardiesse pour mettre en avant des idées que les Naturalistes les plus éminents non seulement se refusaient à admettre, mais combattaient par la parole et par la plume. Lorsque Edmond Perrier écrivait un chapitre intitulé L'Espèce et ses ynodifications (^), lorsque Alfred Giard inaugurait son ensei-
(1) E. Perrier, La Philosophie zoologique avant Darwin. Paris 1884
Alfred dard.
gnement à la Sorbonne par une leçon magistrale sur rHistoire du transformisme (’), A. de Quatrefages avait en ces termes formulé son opinion : « L’inconnu ! voilà, il faut bien le reconnaître, le désert sans lumière où s’égare la science quand elle entreprend de pousser jusqu’aux questions d’origine ses études sur les êtres vivants... Ne rêvons pas ce qui peut être ; acceptons et cherchons ce qui est {^) » , et Émile Blanchard, rééditant, en 1888, ses écrits de 1874, disait : « Les conditions de la vie imposée à chaque espèce nous apparaissent déterminées de façon à faire regarder comme impossibles des modifications un peu considérables chez les êtres animés {^) >>, et ce savant avait été, en ces temps, l’avocat qui avait été assez persuasif pour maintenir closes les portes de l’Académie des Sciences devant l’éminent savant, le grand remueur d’idées, Charles Darwin.
Le temps fit son œuvre et l’évolution que l’on ne voulait pas voir dans la nature, se manifesta dans les esprits. L’éminent Paléontologiste Albert Gaudry, à l’origine disciple de Cuvier, ne craignit pas d’écrire (1896) : « Tout se transforme ou meurt, géant ou nain, peuple ou individu, lentement ou brusquement. Les mieux doués, ceux qui marquaient le complet épanouissement de leur classe se sont éteints souvent sans laisser de postérité. Depuis le jour où la première créature reçut le souffle de vie, combien d’êtres sont tombés, que de naissances, d’amours, d’épanouissement dont la trace s’est effacée ! Le changement paraît être la suprême loi de la nature {■^) ».
Quelle joie aurait éprouvée Giard, s’il avait assisté, l’année qui suivit celle de sa mort, à la glorification de Lamarck, à l’hommage rendu à Darwin; quel enthousiasme il aurait mis à écrire les discours qu’il aurait prononcés pour honorer ces grands penseurs ; quelle émotion il aurait éprouvée en participant au triomphe des idées qu’il avait soutenues, même au prix de toutes les disgrâces !
Si des voix autorisées ont analysé et fait ressortir la valeur des travaux de Alfred Giard, il reste encore beaucoup à dire sur le rôle qu’il a joué comme Entomologiste et sur l’influence qu’il a eue dans le développement des Sociétés auxquelles il appartenait, en particulier dans celui de la Société Entomologique de France.
Du jour où il fit partie de cette Société (1891), une des plus anciennes
(1) Revue Scientifique, n“ 22, 1®* décembre 1888, p. 689-699.
(2) A. de Quatrefages, Charles Darwin et ses précurseurs français. Étude sur le transformisme, Paris, 1870, p. 373-375.
(3) Émile Blanchard, La Vie des Êtres animés, Paris, 1888, p. 43.
(4) Albert Gdiudry, Essai de Paléontologie philosophique. Revue des Deux- Mondes, l" mars 1896, p. 204.
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Sociétés savantes indépendantes, il eut à cœur, non seulement d’assister régulièrement à ses réunions, mais de prendre part à ses travaux, ne se contentant pas de publier dans ses Recueils des notes originales, mais s’efforçant de faire profiter chacun dosa vaste érudition; il ne manquait pas en effet d’ajouter des commentaires instructifs aux communications que faisaient ses collègues, provoquant ainsi des études nouvelles. Mais les vieilles Sociétés, à certaines époques, par suite de la perte de leurs membres les plus anciens, alors que les jeunes n’ont pas acquis la notoriété de leurs aînés, traversent une période de crise; nous nous souvenons qu’il mit alors à contribution les relations qu’il avait avec les Naturalistes dispersés dans les Facultés de province ou attachés à des Universités étrangères et même avec dos Naturalistes indépendants pour les attirer vers la Société, en faisant ressortir qu’elle leur offrait à tous une large hospitalité pour y publier leurs études entomologiques, qu’elle mettait à leur disposition une riche bibliothèque dont ils pouvaient consulter à loisir les nombreux ouvrages, qu’elle les mettait à même de se créer des relations utiles grâce aux spécialistes qui en faisaient partie. Nous lui devons tous une profonde gratitude pour les services qu’il a rendus à notre Société en se dévouant à son développement en France et à l’étranger; rappelons que c’est la voix de tous qui l’appela par deux fois (1896 et 1900) à la Présidence. Simple membre ou Président, il avait à cœur d’assister régulièrement aux séances de la Société, car il se plaisait dans le commerce de ses collègues; ceux-ci, lorsqu’ils iront travailler à la Bibliothèque, auront peutêtre à consulter certains ouvrages, ils devront les ouvrir avec respect, car ils portent l’estampille d’Alfred Giard; le savant, pour témoigner l’affection et l’estime qu’il avait pour la Société, avait exprimé le désir que les ouvrages entomologiques de sa riche bibliothèque lui soient remis; sa famille a exécuté fidèlement sa volonté. Le nom de Giard ligurera toujours avec honneur sur la liste des donateurs et les Entomologistes reporteront leur pensée sur lui avec reconnaissance.
L’activité qui lui était naturelle, il l’a mise au service de la Société de Biologie et de l’Association pour l’Avancement des Sciences, qui toutes deux tinrent à honneur de le nommer Président, l’une en 1904, l’autre en 1905; le souvenir du rôle important qu’il y a joué est présent à toutes les mémoires.
L’œuvre d’Alfred Giard est considérable, et je dois me borner à signaler ses principaux travaujL relatifs à l’Entomologie; ils sont nombreux et quelques-uns ont une grande valeur.
Au début de sa carrière, il fut séduit par le monde marin et il aurait pu s’écrier avec un ancien, lui qui ne manquait pas de littérature :
0 mare, o littus verum secretumque p.ouastov, quarn multa inveiiitis, quant multa dictatis (^)!
Ce sont, en effet, ses études sur les Crustacés qui le conduisirent à la découverte de la castration parasitaire, découverte dont, avec raison, il se montrait quelque peu fier, car elle ouvrait des horizons nouveaux en définissant avec précision le rôle que, dans certains cas, jouent les Parasites, aussi bien sur les animaux que sur les plantes, le Parasite pouvant vivre au détriment de son hôte sans causer sa mort, mais déterminant une modification profonde des tissus et dans diverses circonstances rendant quelques êtres incapables de se reproduire. L’ensemble des travaux qu’il a publiés sur ce sujet (1886-1889) est à lire et à méditer. Cette découverte de la castration parasitaire a eu pour point de départ une série d’études sur les Cirripèdes Rhizocéphales, notamment les Sacculines, parasites des Crabes [Sacculina carcini)\ les modifications organiques que ces Crustacés dégradés subissent par suite du parasitisme avaient attiré son attention dès 1873, puis en 1886, mais la rencontre de VEntoniscus Cavolinii, que personne n’avait revu depuis un siècle, imprima à ces études une direction toute spéciale, celle de la recherche des Épicarides parasites des Crustacés supérieurs puis de ceux qui sont parasites des Arthrostracés (Amphipodes et Isopodes). Il eut alors la bonne fortune de pouvoir associer à ses études un de ses élèves, J. Bonnier, qui, pendant trente années, fut pour lui le plus précieux et le plus dévoué des collaborateurs; qu’on juge de l’effort patient qu’il fallut déployer si l’on sait que de l’aveu même de Giard, son collaborateur et lui-même eurent à pratiquer l’autopsie de plus de 10.000 Crabes de tous genres pour se procurer les matériaux de leurs études ; mais ils furent récompensés de leur persévérance par la découverte d’une série nombreuse d’Entonisciens, de Cryptonisciens, d’ioniens, de Céponiens sur lesquels ils publièrent une série de mémoires tous d’un haut intérêt, d’ailleurs fort appréciés par les Zoologistes les plus éminents du monde entier. Qu’on jette les yeux, notamment sur l’important mémoire intitulé Contribution à l’étude des accompagné de nombreuses figures
noires ou coloriées intercalées dans le texte ou groupées sur 10 planches hors texte, on se fera non seulement une idée du labeur poursuivi, mais on appréciera les mérites des deux collaborateurs ; si l’on compulse les autres mémoires que ceux-ci publièrent ensuite sur différents Épicarides, le jugement porté ne pourra être que confirmé. Si, d’autre part, on approfondit l’œuvre, on reconnaîtra combien Giard avait rai-
’ (1) O mer, ô rivage, véritable cabinet d’étude, (jiie de choses vous m’avez
fait trouver, que de choses vous m’avez suggérées! (Pl. le J.). ■
J. Künckel d’Herculais.
son de dire que « les modifications de l’organisme de ces animaux sont absolument déconcertantes pour le morphologiste ; un même organe d’une importance physiologique capitale, la cavité où se développent les embryons peut être produite, tantôt par des lamelles homologues de celles qui existent chez tous les Arthrostracés, tantôt parles épimères, tantôt par des replis de la partie latérale du corps » ; d’autre part, le dimorphisme sexuel, le développement successif des deux sexes chez un même individu, les modifications que l’âge entraîne dans la morphologie sont autant de particularités qui sont des plus frappantes. Giard, soit seul, soit en collaboration avec J. Bonnier, a consacré 24 mémoires à l’exposé de ses études sur les Crustacés parasites du groupe des Épicarides, c’est dire quelle est l’importance de l’œuvre accomplie.
Nombreux sont les mémoires où Giard a exposé ses observations biologiques sur les Insectes, marquées toutes au coin de l’originalité; nous ne saurions analyser chacun d’eux pour en faire ressortir les mérites; cependant nous rappellerons ceux auxquels il attachait le plus de prix.
Tels sont, tout d’abord, les mémoires concernant ses recherches sur le parasite souterrain qui, au Chili, s’attaque aux racines de la vigne. Les Naturalistes qui l’avaient observé avant lui l’avaient pris, les uns pour la femelle d’un Ver Nématode ou pour un Lombricien, les autres pour une larve de Cigale. Non content de faire connaître sa véritable nature et ses affinités naturelles, en établissant qu’il est un Hémiptère du groupe des Cochenilles, auquel il donna le nom de Margarodes vitium (10 fév. 1894), il en suit les transformations; il découvre alors cette particularité toute spéciale qu’offre la larve, — particularité qu’il considère avec raison comme le fait le plus important de son évolution, — celle de se transformer en une véritable nymphe « blanche luisante, complètement astome et apode, présentant des phénomènes d’histolyse tout à fait comparables à ceux de la chrysalide de Lépidoptère ou de la nymphe des Diptères ». De là, ajoute-t-il, découle cette conclusion, c’est que « la femelle des Margarodes est un insecte à métamorphose complète ». Comme il le fait remarquer, « cette observation présente un grand intérêt au point de vue de l’embryogénie générale, en nous montrant comment le passage a pu s’établir entre les formes amélaboliques et les formes métaboliques; elle a également une grande importance au point de vue de la classification des Hémiptères » . Il appelle également l’attention sur le fait que « la pupe des Margarodes femelles peut, comme la chrysalide de certains Papillons, la pseudo-nymphe de quelques Vésicants, la nymphe de certaines Tenthrèdes {Selandria • du Glaux maritima), etc., passer plusieurs années dans cet état de
repos... certainement plus de cinq ans et peut-être au moins sept ans (19 mai 1894) (^). »
Nous ne saurions passer sous silence les études que Giard a poursuivies pendant des années sur les Champignons entomophytes, dans lesquelles il fait montre de ses connaissances en Botanique. S’il s’efforce de recueillir et de caractériser de nombreuses et curieuses formes d’Entomopthorées, d’Isariées, de Laboulbéniacées, il s’attache à faire de VIsaria densa, Champignon parasite des larves de Hanneton, l’objet d’investigations approfondies et publie en 1893 un très important travail dans lequel la partie botanique est magistralement traitée, d’excellentes figures donnant toute clarté au texte, tout aussi bien que la partie expérimentale. Épris des recherches des Naturalistes russes Metschnikoff et Krassilstchick sur VIsaria destructor et des expériences culturales en vue de produire des spores en grande quantité et d’opérer leur dissémination sur le terrain pour opérer l’infestation et la destruction des larves de Cleonus punctiventris ennemies des Betteraves, il suit la voie qu’ils ont tracée, s’efforçant d’exécuter des expériences d’infestation artificielle, afin d’arriver à produire dans les champs et les cultures envahies par les larves de Hanneton des épidémies semblables à celles qui se produisent naturellement.
S’il pensait obtenir avec les Isariées des résultats pratiques, il avait l’esprit trop réfléchi pour suivre à l’aveuglette les savants ou soidisant tels qui, sans étude scientifique préalable, croyaient que l’on pouvait utiliser d’autres Champignons entomophytes. C’est ainsi que lorsque je découvris en Algérie (1891) le Champignon parasite des grandes Sauterelles d’invasion, les Criquets pèlerins, et que je lui fournis des échantillons, loin de s’aventurer sans réserve à la suite des
(1) Ce phénomène d’évolution retardée que nous avons rapproché de celui, si général, de l’enkystement, rentre dans la catégorie de ceux qui, d’après nos observations sur le développement des Mylabres, n’étant accompagnés ni d’histolyse ni d’histogenèse, sont des arrêts de développement plus ou moins prolongés; suivant Pexpression caractéristique que nous avons cru devoir créer, les Margarodes peuvent entrer en hypnodie. Nous ferons observer, d’autre part, que le terme de pseudo-nymphe dont s’est servi Giard en parlant des Vésicants est impropre, attendu que nous avons démontré que les termes de pseudo-larve (Newport) et de pseudo-chrysalide (J. -H. Fabre) étaient inexacts, attendu que la peau desséchée de la larve qui sert dêhypnoihèque cache une larve scarabaeoides, qui réapparaît sous la forme scarahaeoides lors de la rupture de la paroi de cette hypnolhèque sans qu’il y ait métamorphose ou même hypermétamorphose d’après J. -H. Fabre. (J. K. d’H., 12 février 1894.)
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protagonistes qui prétendaient pouvoir par des cultures artificielles produire assez de spores pour couvrir de leur poussière impalpable les innombrables armées de jeunes Acridiens qui envahissaient l’Algérie, la Tunisie, et même toute l’Afrique du Nord, de l’Océan Atlantique à la Mer Rouge, et procéder ainsi à une extermination générale, il commença par faire une étude du Cryptogame entomopliyte, auquel il donna le nom de LachnidiuM cicvidiovuM et qu’il rapprocha, au point de de l’évolution, des Cladosporium. Cette étude achevée, il soutint avec moi le bon combat pour montrer qu’on se faisait illusion sur les vertus insecticides de ces Champignons, qui n’étaient en réalité que de misérables Champignons saprophytes, ne se développant que sur des Acridiens près d’arriver au terme de leur existence.
Nous croyons devoir également appeler l’attention sur la description et l’examen qu’il fit d’une Laboulbéniacée, parasite du singulier Carabique de la Malaisie, caractérisé par les expansions latérales de ses élytres, le Mormolyce phyllodes, que je-soumis à son examen. J’avais eu la main heureuse, car je lui permettais de créer une nouvelle coupe générique et de décrire l’espèce géante du groupe, jusqu ici inconnue, qu’il eutl’amabilité d’appeler le Thaxteria Künckeli. Ce Champignon, aussi remarquable que son hôte, se développe sur ses élytres, si bien que regardant à la loupe, « on croirait voir une petite foret ou mieux une plaine plantée d’élégants Palmiers minuscules ».
Étant donné l’esprit déductif de Giard, il était tout naturel que, frappé des modifications et altérations que les tissus subissent sous l’influence du parasitisme chez les Crustacés, il ait cherché à établir un parallèle entre ces phénomènes et ceux qui se produisent dans les tissus des végétaux, lorsque les insectes, Hyménoptères ou
Diptères, ayant déposé leurs œufs dans telle ou telle partie, déterminent la production 'de Galles. Il a été conduit ainsi à élargir le terme de Cécidie, substitué à celui de Galle, trop restreint, appliqué par le D" Thomas à toute manifestation morphologique déterminée par la réaction locale d’une plante contre un parasite animal ou végétal, entraînant la distinction des zoocécidies et phytocecidies j à cet effet, il a proposé d’employer une nomenclature parallèle pour les galles animales, en appelant ces productions thylacies, ce qui le conduisait à la distinction des zoothylacies , subdivisées en carcinothylacies, telles que celles produites par les Bopyres sur les Crustacés décapodes, et en entoïnothylacies, telles que les tumeurs déterminées par les Cuterebra (OEstrides) sur la peau des Mammifères ou le sac qui porte les Typhlocyba (Hémiptères), sac qui renferme une larve d’Hyménoptère.
Comment le savant avait-il été amené à faire ces généralisations?
Partout où il passait, ses yeux ne pouvaient se détacher des choses de la Nature; une plante, un arbre, quels qu’ils fussent, attiraient ses regards, car sa curiosité était inlassable ; pour lui il y avait toujours une observation à faire que le hasard favorisait; chaque jour il se rendait de son logis de la rue Stanislas à son laboratoire de la rue d’Ulm, en passant par le Jardin du Luxembourg; le traversait-il d’un pas pressé ou s’arrêtait-il un moment devant les joueurs de boule ou de crocket? Non, U regardait de-ci de-là un arbre, inspectant son ecorce, et c’est ainsi que son attention fut appelée sur certains Hémiptères-Homoptères, les Typhlocyba rosae L. qui couvraient de leurs troupes nombreuses les troncs des marronniers et qu’en suivant leur évolution il découvrit ce singulier sac fixé sur l’abdomen et dissimulé sous les ailes qui abrite la larve d’un Hyménoptère Chalcidide qui vit a ses dépens. De là à comparer ce sac à paroi chitineuse à la galle ligneuse d’un végétal et à le considérer comme une véritable galle animale il n’y avait qu’un pas, il le franchit.
L’étude des Zoocécidies fut pour Giard, à la fois Zoologiste et Botaniste, l’objet de préoccupations constantes, et si le temps lui manqua pour se consacrer à leur étude, il eut le grand mérite de stinauler les jeunes Naturalistes qui faisaient appel à ses conseils et de diriger leurs recherches en vue de pénétrer les causes de déformation qui affectent les hôtes, de déterminer les producteurs de galles et de les distinguer de leurs commensaux ou de leurs parasites. Au besoin, il ne ménageait pas les critiques aux travailleurs indépendants, tant était grand son désir d’atteindre à la perfection et de pénétrer les secrets des actions des êtres sur l’organisation des plantes.
Nous pourrions nous étendre à l’infini, si nous voulions analyser les 354 Mémoires ou Notes d’Alfred Giard relatifs à l’Entomologie ; on serait tenté de s’abandonner, tant on éprouverait de satisfaction à faire valoir l’étendue de son savoir et l’originalité de ses travaux ; il faut se borner, car on se laisserait entraîner à parler des recherches qu’il a poursuivies dans presque toutes les branches du règne animal; d’ailleurs des savants autorisés ont non seulement donné une idée de l’ensemble de son œuvre, mais encore se sont attachés à mettre en lumière ses vues philosophiques. Qu’il me soit permis de rappeler ce que je disais un jour familièrement à son excellente femme si pleine d’affection et de dévouement pour lui : « Alfred est un dictionnaire vivant que chacun vient feuilleter pour y trouver idées et renseignements; que ne pouvons-nous le soustraire à la curiosité de tous » ? Nous savions l’un et l’autre que le repos lui était nécessaire, et sur sa prière que de fois l’ai- je engagé à quitter Paris pour s’installer à la portée des
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champs et des bois, au sein du grand laboratoire de la Nature où il trouverait encore tant à glaner en occupant son esprit, mais où il vivrait dans le calme, au sein d’un air bienfaisant! Hélas! mes paroles furent vaines; lorsque atteint dans le siège de sa pensée (14 juillet 1908), croyant à une rémission, on le transporta à Orsay, en pleine campagne, il était trop tard, ses yeux se fermèrent devant la Nature le 8 août 1908.
Quatre années se sont écoulées et la place que tenait dans le monde savant le naturaliste érudit, le philosophe hardi et indépendant, le chef d’école incontesté, demeure inoccupée; mais ses disciples réunissent ses œuvres dispersées afin de les mettre en lumière; travaillant pour la postérité, ils élèvent à la mémoire du maître vénéré un monument que le temps respectera mieux qu’une stèle de marbre ou de granit.
TRAVAUX SCIENTIFIQUES Liste des notes et mémoires relatifs à l’Entomologie
publiés de 1873 à 1908.
Entomologie générale.
1 . Note sur la présence probable de certaines plantes dans les marnes
d’Aix d’après la Faune entomologique de ces dépôts. Ann. Sc. Nat. Bot., 1872, p. 69.
2. Sur le mimétisme et la ressemblance protectrice. Archiv. Zool.
expér. T. I, 1872. — Bull. Sc. T. XIX, 1888, p. 492.
3. Convergence des types par la vie parasite. Archiv. Zool. expér.
T. II, 1873, p. 498. — Ass. Fr. Av. Sc. Congrès de Lille, 1874. — Rev. sc. 1874, 2® vol., p. 32.