CHAPITRE VIII
Un principe juste est plus «fort que tout. Du respect des lois qui ne sont point faites par les hommes dépend l’excellence de toute politique.
Hegel a dit :
« C’est une duperie d’opposer ce qui devrait être » à ce qui est. »
Oui, pour le philosophe ; non, pour la cause défendue.
Jean-Jacques Rousseau a constaté :
« Les amis de la vérité ne sont pas bien » vénus... et ne doivent pas s’attendre à l’être. » Chacun a sa vocation sur la terre ; la mienne » est de dire au public des vérités dures, mais » utiles ; je tâche de la remplir sans m’embar- » rasser du mal que m’en veulent les méchants » et qu’ils me font quand ils le peuvent. J’ai » prêché l’humanité, la douceur autant qu’il a
» dépendu de moi. Ce n’est pas ma faute si l’on » ne m’a pas écouté. »
Et, triste, il a écrit :
« Où le ressort public est usé, les abus sont » sans remède. »
Cela en 1762.
Trente ans après, c’était Quatre-vingt-douze...
Je ne désire pas que, lorsque le ressort public se renouvellera, ce soit encore aux montants des guillotines. Mais je vois qu’il se retrouvera. Que les abus cesseront; les coloniaux et les autres... De nouveaux surgiront sans doute, mais comme jalons marquant nouvelle étape vers de nouveaux progrès.
Notre pays a la vertu que, toutes les fois qu’on l’a cru agonisant dans l’erreur, ce n’était que repos où mûrissaient les germes de vérité semés par les philosophes; que sommeils suivis de réveils, terribles quelquefois, magnifiques toujours !
Peut-être viendra-t-il un jour où la France sera bien réellement « l’astre qui s’éteint », mais nous n’y sommes pas encore dans « la période glaciaire ». Non, non. J’en atteste mon sang qui bout, ma raison qui gronde et toutes les voix qui clament le verbe de la vie : « Ne tue pas. Ne prends pas. Ne fais pas à d’autres ce que tu 11e veux pas qu’on te fasse! Pour ré-
coïter il faut que tu sèmes. Pour que ton champ produise il faut que tu le travailles. »
Ces voix qu’on méprisait hier, on les écoute aujourd’hui., on les entendra demain. Et si cela ne devient pas encore le bien, ce sera certainement du mieux.
« Quand une idée a traversé le cerveau d’un » homme, c’est la force la plus indestructible qui » soit au monde ». écrit Tolstoï. Oui, quand c’est une bonne idée.
J’ai l’idée que si pour faire un carré de choux il faut absolument connaître et respecter quelques lois naturelles, éternelles, objectives., en dehors du génie des hommes, d’une inflexible rigueur, il en est de même pour faire une colonie.
C’est l’idée maîtresse dé mes écrits. Désormais elle est une force que rien ne détruira. Et quand elle aura trouvé les cerveaux capables de la réaliser en action politique, elle transformera et notre politique coloniale et notre politique intérieure.
La France a des éléments coloniaux excellents, des hommes courageux, des hommes laborieux, des hommes généreux, de l’intelligence, de la force, de la richesse.
Et tout cela mis en œuvre par les fondateurs de l’empire, a produit ce résultat paradoxal d’endetter la métropole en appauvrissant et en
mécontentant les indigènes sans enrichir ni satisfaire les colons.
Pourquoi ce résultat mauvais?
Parce que dans cette œuvre coloniale due aux opportunistes, singuliers philosophes qui construisent leurs mécaniques sociales d’après les seules nécessités apparentes du moment, on n’a jamais voulu rechercher les lois essentielles du toujours, on n’a jamais voulu écouter ceux qui, voyant ces principes, les indiquaient, demandant qu’on les appliquât.
L’homme à principes fut toujours ridicule. Et toujours le réformateur à principes fut considéré comme fou. Cependant lui seul a raison.
Les expédients de l’opportunisme qui séduisent les élites bourgeoises par des apparences de bon sens, de sens pratique, sont des illusions dangereuses, ruineuses. Toute notre histoire coloniale, dussé-je me répéter, rabâcher, il faut que j’insiste, en est la démonstration. L’Algérie, qui est notre grand succès, coûte à l’Etat cinq milliards de notre dette (si l’on y ajoute les intérêts payés réellement, c’est plus de vingt-cinq milliards!)
Dans cette même colonie d’un prix coûtant si difficile à regagner par l’Etat, les particuliers ont une hypothèque de quatorze cent millions, à six du cent pour la moyenne des intérêts !
Les nouvelles colonies glissent sur la même pente.
En les organisant on ne veut ni rechercher ni appliquer les principes éternels de la vie des Etats, de cette vie, au fond, toujours la même, dont Pexcellence toujours a dépendu, toujours dépendra de Yharmonie des intérêts, en résultat commun des efforts différents et libres réalisés par les hommes différents et conscients qui composent ces Etats.
Or, ces principes ne sont pas des choses mystérieuses, divines, tabou, que l’on ait difficultés à chercher, peine à découvrir, génie à formuler.
Des écrivains, qui étaient des hommes, depuis longtemps en ont montré les essentiels. Que si les philosophes de la Chine apparaissaient lointains, qu’on laissât Hippocrate aux médecins et N. S. Jésus-Christ aux religieux, on pouvait lire Montesquieu. Plus près de nous on pouvait connaître Taine, le Dr Le Bon, M. de Lanessan, M. Demolins.
Et chez eux on trouve les principes.
Le Dr Le Bon nous a même indiqué les lois.
« Un phénomène social, dit-il, doit être étudié » comme un phénomène chimique ou physique » quelconque. Il ^st soumis à certaines lois ou » si vous le préférez à certaines hiérarchies de » nécessités. »
« L’homme s’agite. Des forces supérieures le » mènent : Nature, Providence, Fatalité^jou Des- » tin, il n’importe. Nous sommes saisis de la » naissance jusqu’à la mort dans un engrenage » de forces bienfaisantes ou nuisibles, irrésis- » tibles toujours. Notre suprême effort est d’ar- » river à connaître quelques conditions de leurs » manifestations. »
C’est-à-dire des lois.