CHAPITRE XXI
Donc pas d’administration militaire pour le Maroc oriental. Une administration civile. Mais laquelle ? Pent-on désirer une administration coloniale qui étende le régime Algérien jusqu’à la Moulouya?
Ici encore c’est les faits qui répondent. Au moment où je rédige ce livre une question est connue de tout le monde. Elle donne matière à des articles dans tous les journaux. Tous les gens d’affaires ont eu l’occasion d’y fixer ne fut-ce qu’un instant leur attention. C’est la question de l’Ouenza. Eh bien! y a-t-il un seul homme d’affaires qui pour l’exploitation des nombreuses mines dont l’existence est certaine dans le soussol du Maroc oriental voudrait gouvernement, administration et régime de même nature que ceux dont il voit le rôle et l’action dans cette question de l’Ouenza?
Une autre question est également connue de
tout le monde. C’est la question Légitimus. Tout le monde a lu et sait comment la magistrature coloniale peut être mise au service de la politique et à quels abus le système peut conduire. Eh bien! des affaires naît la concurrence; et l’on a vu telle ou telle concurrence rechercher et obtenir des protections politiques; si l’on veut que la concurrence demeure profitable à l’intérêt général, serait-il prudent de permettre à la protection politique de s’exercer au Maroc oriental comme elle s’exerce à la Guadeloupe... et même en Algérie?
Et puis, pour qu’une colonisation soit vraiment pratique, dans l’actuelle organisation sociale basée sur la propriété individuelle et la puissance effective du capital, c’est-à-dire coûte peu à la collectivité et lui rapporte beaucoup, il faut que l’Etat s’en occupe le moins possible et ne veuille surtout point la diriger de trop près.
Trop d’exemples montrent en effet que ce système ne réussit pas.
Dans notre Afrique du Nord l’administration en voulant que les colons cultivassent ici du sulla, ailleurs de la vigne, à côté l’olive ou le coton à fait perdre beaucoup d’argent et à l’Etat qui primait ces cultures et aux particuliers qui les entreprenaient.
Le rôle du gouvernement, de l’administration
ce n’est point d’apprendre aux colons comment ceux-ci devront gagner de l’argent c’est uniquement, au prix du moins d’impôts, du moins de taxes, du. moins de formalités et de paperasses possibles d’assurer aux travailleurs la liberté de travailler. Comment ceux-ci doivent travailler, c’est leur affaire et non celle de l’administration, des comités administratifs et des ligues protégées par l’administration.
Les primes et la protection et les encouragements divers des gouvernements, des administrations, pour la création des cultures, des industries, des voies commerciales et des courants commerciaux, nous pourrions dire que c’est comme la fécondation artificielle, l’incubation artificielle, l’allaitement artificiel et l’élève sous cloche... on dépense énormément de sollicitude et de soins; mais l’avorton ne changera point de nature; ce sera toujours une non valeur qui coûtera cher à la collectivité.
Que le sentiment nous oblige à de telles sottises économiques, lorsqu’il s’agit d’êtres pour qui s’apitoyent nos tendresses, passe encore. Mais il n’est pas raisonnable que l’on risque pareille aventure quand il s’agit d’affaires.
D’autant plus que, pour employer le rude et pittoresque langage de mon vigneron, les « veaux » qui en pareils cas sont les responsa-
Lies de l’erreur ne sont jamais ceux qui « trinquent », chacun sachant du reste que les veaux ne trinquent pas. leur suffisant de manger au râtelier...
J’ai montré dans mon livre la Vérité sur V Algérie, combien l’erreur de vouloir un grand vignoble, de vouloir le sulla, de vouloir le coton, et d’encourager les colons à en faire, coûta d’argent et à l’Etat et aux particuliers.
Serait-il prudent qu’un système administratif ayant à son passif de telles erreurs, fut mis à même de pouvoir démontrer à nouveau dans la colonisation du Maroc oriental à quel point il est capable de mal faire?
Mais, je le répète, le plus grand danger du système n’est point dans son absurde condescendance pour tous les imbéciles qui veulent reformer la nature et sauver les colons en leur imposant les meilleures cultures, les meilleures industries, les meilleurs travaux publics, quitte à les ruiner, tant pis en effet pour l’imbécile qui se laisse tromper, le danger le plus redoutable en est dans son asservissement politique. Là, en effet, tout le monde risque de devenir victime, les intelligents comme les imbéciles. Que dis-je, comme... c’est plus qu’il faudrait écrire.
L’intelligence comporte en effet toujours une certaine dose d’indépendance. Et si l’indépen-
dance en matière de religion est devenue Pun des bons moyens de parvenir, l’indépendance en matière politique est l’un des plus sûrs procédés que notre civilisation mette à la disposition des citoyens curieux d éprouver leur force d’âme ou leur patience civique en mesurant leurs capacités de résistance aux persécutions de toute nature que l’inimitié d’un homme en place peut accumuler sur n’importe quel citoyen de la République française en l’an de grâce mil neuf cent et neuf de l’ère de Notre-Seigneur Jésus- Christ.
C'est pourquoi mille et mille et des millions de fois, mieux vaudra, quelle qu’en puisse être l’autocratie, la tyrannie, le despotisme, l’absolutisme, la cruauté sanguinaire et l’orgueil extra-humain, que les gens dont la signature souveraine doit figurer sur les papiers officiels qui régulariseront les affaires au Maroc oriental soient des gens marquant les années de l’hégire.
Mais à quoi bon discuter.
Notons plutôt.