CHAPITRE XX1Ï
Remède aux abus de l’administration coloniale civile et militaire.
Les gens d’autorité n’aiment généralerruent point Tolstoï, car ils croient la philosophie de cet écrivain contraire à leur prestige. Il est vrai que l’apotre russe les méprise. Mais le remède qu’il indique aux citoyens impatients de l’oppression devrait rendre le nom de Tolstoï cher à tous les gens de l’autorité.
J’ai lu dans une lettre écrite à Sienckievicz, sur le propos des malheurs de la Pologne, et publiée par tous les journaux à la lin de janvier 1908, ceci :
« Il faut lutter contre le préjugé d'un état oppresseur... La lutte contre ce préjugé n’est possible que par un seul moyen, puissant, naturel, mais qui malheureusement n’a pas encore été employé. Ce moyen consiste à vivré en dehors
de l’oppression de l’Etat, à s’en passer et à s’en éloigner. »
Le conseil n’est-il point de haute sagesse malgré ce que votre intelligence, après y avoir peiné quelque instant, pourrait y découvrir d’amère et de supérieure et d’évangélique ironie? Mais comme l’esprit d’autorité, privilège des gens à tempérament bien entier, n’est point celui qui permet aux gens de respirer sur les fumiers de la vie le frais parfum de l’ironie, j’espère que voilà du coup le réprouvé Tolstoï solidement raccommodé avec tous nos beyliks.
J’entends même avec délectation quelques dialogues de l’avenir dans quelques bureaux d’ombrageuse autorité :
— « Vous n’êtes pas content...
— « Vous vous plaignez de notre oppression..:
— « Et vous voulez lutter contre nous...
— « Mais...
— « Oui, monsieur, lutter, nous le savons/lutter contre nous. Eh bien! apprenez, monsieur, que nous ne vous permettons qu’un seul moyen de lutte, et ne protestez point qu’il vous puisse déplaire, car il est recommandé par le plus illustre des ennemis de l’autorité, par votre Toi-
stoï lui-même... Si vous n’êtes pas content... f. ..icliez le camp! »
Voilà mon ami Louis Say prévenu. Que s’il adresse encore à M. le général commandant la division d’Oran quelqu’un de ces télégrammes, dont la rude franchise du marin a l’admirable secret, mon autre ami Lyautey, qui ne manque point de littérature, évidemment lui répondra par ces simples mots : « Lisez donc Tolstoï... Monsieur. »
... C’est précisément parce que, ayant ou n’ayant point lu Tolstoï, mais ayant comme l’apôtre de l’émancipation russe, à l’usage appris qu’il est excessivement difficile et de supprimer et de réformer nos gouvernements, nos administrations des colonies, que les gens d’allaires voudraient bien pouvoir « s’en passer » dans la colonisation du Maroc oriental.
Par l’analyse des faits, en exclusion nous avons, auv cours des chapitres qui précèdent, reconnu que ni le gouvernement à la militaire ni l’administration à l’algérienne ne pouvaient encourager les capitaux français à s’employer dans la colonisation pratique de l’Algérie nouvelle. Mais comme il y faut pour la protection, pour la sécurité de ce capital français, une autorité française à coté de la marocaine, maintenant que nous avons (ou mieux que les faits ont) écarté
le militaire et le civil colonial à quel personnel français devons-nous déléguer cette autorité.
Laquelle de nos administrations sera, ne disons point la meilleure car en affaire humaine il convient de ne point désirer l’impossible, mais tout bonnement la moins mauvaise, pour que la colonisation du Maroc oriental soit réalisée à bénéfice français par Faction logique, en association pratique du capital français de l’indigène marocain et du colon français?
Evidemment c/est l’administration qui effraiera le moins le capital français, qui respectera le plus l’indigène marocain et *ne s’occupera du colon français qu’au nécessaire et au légitime.
Et pour cela vraiment nous n’avons point l’embarras du choix. Une seule administration s’impose, et vous l’avez nommée, c’est bien celle des a,ffaires étrangères.
Sans reprendre l’antique débat sur les réaux et les nominaux, sans vouloir équivoquer non plus sur les noms d’étiquettes, nous pouvons dire que c’est la seule qui permette aux gens d’action de se passer d’elle sans être obligés de s’en éloigner ; que c’est la seule avec laquelle le colon puisse vivre heureux en demandant, avec chance d’être écouté, qu’elle demeure le plus possible étrangère à ses affaires... Quand cellesci n’ont plus besoin d’elle.