CHAPITRE XXXYI
Sur les irrigations du Maroc oriental.
La question de la propriété particulière ou collective, de la location de la vente ou de la distribution des eaux pour l’agriculture comme elle est essentielle,, disons vitale,, fut une des premières que les hommes furent obligés de régler aussitôt qu’ils voulurent vivre du sol en sédentaires.
Dans tous les pays la législation de l’eau est aussi ancienne que la société qui vit dans ces pays. Toute entreprise d’irrigations qui respectera les traditions relatives à l’eau, dans n’importe quel pays, sera toujours acceptée sans hostilité systématique, sans défaveur naturelle, par les indigènes de ce pays.
Elle sera acceptée avec faveur si elle améliore les conditions traditionnelles. Donnez à l’indigène une plus grande quantité d’eau, et
qui lui coûte moins cher, vous deviendrez son bienfaiteur.
11 tue quelquefois les gens qui lui apportent les bienfaits de l’eau du baptême. Il n’à jamais combattu ceux qu’il savait devoir borner leur ambition lui vendre le bienfait d’une eau plus abondante pour ses champs. Les bienfaits divins pour l’autre monde ne sont en elfet pas toujours compris par toutes les intelligences même les plus ouvertes. Mais les bienfaits très matériels pour notre condition terrestre sont toujours compris par toutes les intelligences même les plus fermées. Et il n’y a pas de bienfait plus immédiatement matériel, c’est-à-dire plus clairement évident, que celui d’arroser la terre où l’homme a semé, planté sa nourriture du lendemain. Dans tout le Maroc oriental, dans le plus misérable des gourbis les plus obtus des Khamès comprendront le langage du capitaliste et de l’ingénieur qui diront : « Nous allons vous acheter le droit, et de mieux distribuer en les canalisant bien les eaux dont vous connaissez l’existence, et de rechercher celles que vous ignorez, et l’eau que nous vous vendrons ensuite à l’abondance vous la paierez beaucoup moins cher que celle que vous ne pouvez acheter aujourd’hui eu suffisance. »
Mais nul ne comprendrait le langage du cupi-
25i UNE ALGÉRIE NOUVELLE
taliste et de l’ingénieur qui diraient : « Le sultan nous a vendu les eaux du pays. Quand vous en voudrez vous les paierez au prix que nous aurons fixé; et vous ne pourrez en avoir ailleurs que chez nous. »
Réalisées dans le respect des coutumes les affaires d'irrigation donneront bénéfice au Maroc oriental.
Le fait qu’elles n’en ont point donné en Algérie ne saurait être invoqué pour infirmer cette prévision, car et pour la plaine de Triffas et pour celle d’Angad, on a, c’est le cas de le dire, l’eau à pied d’œuvre. C’est la Moulouya. C’est les sources. C’est la nappe souterraine et les fleuves souterrains qui viennent des montagnes. A Port- Say, où la plaine en bord de mer n’a cependant que peu de largeur au pied de la montagne peu élevée, on a trouvé un de ces fleuves soute?rains dont le débit est plus considérable que celui de l’Oued Kiss, le fleuve voisin qui circule à ciel ouvert.
Au Comité du Maroc où l’on ne sait pas grand chose du Maroc oriental, on sait néanmoins que toute cette région possède de l’eau en abondance.
L’emploi rationnel de cette eau centuplera la production agricole, décuplera la population... et fera la fortune des compagnies d’irrigation. Car, je le répète, les marocains savent que l’eau
est une bénédiction que l’on paie. De plus ils ont l’habitude de la payer. A Oudjda six notables ont acheté, moyennant soixante mille francs, les eaux de Sidi Yahia. Ils en font commerce. Il y a dans la ville une Bourse de l’eau, à certaines époques les transactions à l’enchère y sont passionnées. Et facilement on le conçoit car la coutume assure à chacun pour un certain nombre d’heures le droit de préemption tous les 17 jours. Les propriétaires de jardin paient jusqu’à 50 francs par jour ce droit.
En respectant tous les droits acquis sur les eaux de Sidi Yahia, n’importe quel ingénieur peut réaliser une affaire d’irrigation qui sera excellente pour tout le monde.
Et il en sera de même dans toute la région.
Le Maroc oriental n’est en effet pas un pays à quoi l’on pourrait appliquer la si belle et si littéraire description que M. Joseph Chailley-Bert nous donnait du Sud-oranais dans le Figaro du 29 avril 1901.
« Pas de nobles rivières, pas de ruisseaux rapides et clairs, pas de lacs aux belles étendues paisibles; des oueds ou desséché ou boueux; des chotts sans profondeur ou bordés de vase. »
Car les oueds du Maroc oriental ne sont ni désséchés ni boueux; ils roulent des eaux rapides et clairs; c’est l’Isly, c’est le Kiss. Pour les
rivières j’ignore si elles sont nobles, mais je sais qu’elles ont beaucoup d’eau. C’est la Moulouya. Elle a même tant d’eau qu’on l a nommée fleuve. Au fait voilà peut-être ce qui fait la noblesse des rivières. ..
Mais je ne voulais point plaisanter. Je voulais simplement qu’une fois de plus vous fussiez obligés de vous demander pourquoi le Maroc oriental ne valant rien dans l’Extrème-Sud, et valant beaucoup dans le Nord, c’est à la partie qui ne vaut rien que nous avons jusqu’à présent consacré notre effort colonial en négligeant complètement la partie qui a beaucoup de valeur.
Nous avons dépensé des millions et des millions pour chercher la richesse dans le pays des (( oueds desséchés ou boueux. » Et nous n’avons jamais voulu dépenser un centime pour la trouver dans les pays dos « nobles rivières ». Pourquoi cette obstination du parti colonial?
Depuis 1886 Louis Say montre aux capitalistes et aux politiques de ce parti la vérité qui s’impose aujourd’hui, la vérité qui triomphera demain.
La vieille Algérie en y comprenant toute la Tunisie et les oasis de Biskra peut irriguer seulement 210.000 hectares de terr}e.
Depuis 1886 Louis Say montre que, dès qu’on aura mis le Maroc oriental directement en com-
municalion avec la mer, en y dépensant à peine la millième partie de ce qui fut jeté aux sirocos du Sud les eaux du Kiss, les eaux de PIsLy, les eaux des Béni-Snassen, les eaux de l’Angad, les eaux de la Moulouya, permettront d’arroser 200.000 hectares, c’est-à-dire de doubler la superficie irriguée, la superficie féconde et fertile de l’Algérie-Tunisie.
Pourquoi donc la vieille Algérie n'a-t-elle jamais voulu cette Algérie nouvelle?
Il n’y a point d’actuelle responsabilité effective pour les hommes coupables de cette erreur,... mais... plus tard...
Oui... nos âmes qui sont immortelles s’amuseront beaucoup.