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CHAPITRE XL

Port-Say, point d’aboutissement naturel du Maroc oriental à la mer, possède les conditions naturelles nécessaires à la grande ville et au grand port.

Il apparaît maintenant, sur preuves, que la colonisation pratique du Maroc oriental, c'està-dire, le développement de l’agriculture et du commerce, l’exploitation des mines et l’installation des industries de première nécessité, comme celles des transports, constituera pour la nation, qui en aura le privilège économique, une opération capable de bénéfices magnifiques.

Ce privilège économique dépendra de la nationalité du port qui desservira le Maroc oriental.

Comme le régime économique du Maroc oriental est, de par les traités, un régime de liberté, ce privilège économique ne peut être assuré que par un privilège géographique. C’est la foute la plus courte et la meilleure entre les centres de

production, de consommation d’un pays et la mer qui désigne le port géographique de ce pays.

Cette condition naturelle laisse au Maroc oriental le choix entre le Cap de l’Eau qui est hispanoallemand, et Port-Say qui est français.

Et alors la question devient : « à ce point de Port-Say, point frontière, que les meilleures routes désignent comme le point de communication du Maroc oriental avec P Algérie, la France et le monde, y a-t-il vraiment place pour une grande ville et pour un grand port? »

Autrefois, il y a dix ans, lorsque sur la plage du Kiss, il n’y avait qu’une tente, celle de Louis Say, que des plans, ceux de Louis Say, la question pouvait être discutée.

Elle pouvait l’être encore en 1902, lorsque j’écrivais à Port-Say mon livre la Question du Maroc .

Elle ne peut plus l’être aujourd’hui, car il n’y a plus besoin d’arguments pour démontrer les possibilités de Port-Say, il suffit de constater l’existence de Port-Say pour savoir que Port-Say existe.

Et ce qui est montre ce qui peut être, ce qui doit être, ce qui sera demain.

Il y a à Port-Say un beau village, de l’eau, l’allotissement, les boulevards, les squares et les jardins d’une grande ville.

Il y a à Port-Say un port côtier, 500 mètres de jetées, des quais, des terre-pleins, des docks, des magasins, tout ce qui a permis jusqu’à présent l’important commerce maritime indiqué plus haut. Et il y a sur le point même de l’amorce des jetées prévues pour le grand port, la montagne qui en fournira les blocs.

Port-Say n’est plus une possibilité discutable, c’est une réalité.

Lorsque l’âge de la retraite aura sonné pour moi et que je consacrerai la fin de ma vie à la tranquille écriture de mes souvenirs, très probablement je prendrai plaisir à conter, pour l’instruction des jeunes Français, comment quelques-uns de leurs aînés d’aujourd’hui, entendaient et pratiquaient l’action.

Il me sera possible d’écrire une bien belle chronique de quelques-uns parmi nos coloniaux.

Au début de sa chronique, Froissart disait très superbement :

« Pour tous nobles cœurs encourager et eux montrer exemple, je, Jean Froissart, commence à parler et dis ainsi... »

Gomme, si Dieu le veut, les premiers chapitres de la mienne conteront la création de Port-Say, on y lira dans le même esprit :

« Pour tous cœurs entreprenants encourager et leur montrer exemple de ce que peut le ca-

ractère au service d'une idée juste, je. Jean Hess, commence à parler sur l’histoire admirable de Louis Say mon ami... et dis ainsi. »

Mais dans l’instant je veux dire seulement deux faits qui importent pour mon ouvrage actuel.

D’une conversation avec M. Lyautey sur le propos de Port Say, que le général d’ailleurs n’avait pas encore eu le temps d’aller voir, j’ai retenu cette phrase :

— « ... Oui... joli... gentil... mais du décor... s’ee pas! »

D’un entretien avec un secrétaire de M. Jonnart, sur le même propos de Port-Say, que le gouverneur général, d’ailleurs, n’a pas encore eu le temps d’aller voir, j’ai retenu cette autre phrase :

— « Un port à Port-Say... pour le cabotage, oui... mais les ingénieurs disent qu’un grand port, pour grands navires est impossible à cause des atterrissements de la Moulouva et du mou-

veulent des courants d’ensablement. »

Ces réponses montrent à merveille combien l'esprit des hommes de notre temps, même dans les individualités que l’événement affirma supérieures, est une mécanique à fonctionnement dogmatique.

On avait dit à M. Lyautey que Port-Say était un joli village et cela suffisait pour que ce général ne put imaginer autre chose que du décor.

On avait dit à M. Jonnart le « cône de déjection des fleuves » et les courants d’ensablement de la Méditerranée, et cela suffisait pour que ce gouverneur générai ne put admettre un grandport en Méditerranée pas trop loin d’un grand fleuve.

Deux idées générales forçaient l’esprit de ces deux fonctionnaires généraux à tel dogmatisme.

C’est en effet une idée bien générale dans notre pays qu’une belle chose ne saurait être en même temps une chose utile. On croit difficilement vertueuse une jolie femme. Un beau garçon a toutes chances de passer pour un idiot. Qu’on ait du courage en même temps que de l’esprit cela dépasse encore l’imagination des brutes. Comme Louis Say possède au plus haut point l’âme d’un artiste il a voulu que sa création de Port-Say fut une œuvre de nature à satisfaire la plus exigente esthétique. Et cela suffit pour que le militaire n’y voie que du décor. Evidemment le souci du beau dans l’utile était préoccupation neuve dans cette malheureuse Algérie où depuis 1830 on peut dire que toute œuvre d’utilité fut en même temps une œuvre d’enlaidissement public.

C’est néanmoins dans ce « décor » de Port-Say que les militaires ont trouvé un précieux point d’appui durant la guerre des Beni-Snassen. Et

toute la beauté du village de Port-Say n’empêche pas qu’on y a fait tout le commerce dont j’ai donné la statistique.

Le beau, le bien et Futile ne sont exclusifs que dans l’esprit des... mon Dieu, comment dirai-je cela pour demeurer poli ! Notre philosophie les veut inséparables. J’ai rarement éprouvé le sentiment de l’envie. Mais quand j’ai revu Port- Say à mon récent voyage et que j’y ai vu quelle œuvre également admirable et du point de vue du beau, et de celui du bien, et de celui de l’utile y réalisait mon ami je n’ai pu, je le confesse, maîtriser une émotion d’envie. Y a-t-il un poème, un tableau, une statue, y a-t-il même un enfant, dont la création puisse donner à n’importe quel homme satisfaction pareille à celle que la contemplation de Port-Say doit donner au créateur d’une telle œuvre, aussi belle que bonne, aussi utile que belle ?

Maintenant, pour le port.

Nous cédons comme des enfants au dogmatisme de l’ingénieur. C’est toujours dangereux. En Algérie ce l’est beaucoup plus qu’ailleurs. Et surtout en matière de ports. Tout le système des ports actuels de l’Algérie n’est qu’un défi coûteux au bon sens et aux lois de la nature. Je crois sur ce/ point tout ce qu’en disait feu M. l’amiral Mouchez. Ce marin n’était pas tendre pour

ces messieurs des travaux publics maritimes de l’Algérie. Et ce n’est certainement pas lui qui sur la foi d’un dogme vague, énoncé par les ingénieurs de l’Algérie, aurait déclaré, à priori, sans y aller voir, qu’un grand port n’était point possible à Port-Say à cause du fatal ensablement dû à... etc., etc...

Mais au fait, n’y était-il pas allé voir ? et n’estce pas lui qui jadis avait dirigé l’effort de l’enseigne de vaisseau Louis Say vers la Moulouya ?

Et sur cette question des agrandissements possibles ou impossibles du port de Port-Say on me permettra de croire beaucoup moins les ingénieurs de l’Algérie ayant à leur actif tant d’erreurs,

que le lieutenant de vaisseau Louis Say,

— qui depuis plus de vingt ans a étudié spécialement cette question des courants de la Moulouya,

— qui a construit des jetées, lesquelles tiennent aux coups de vent d’equinoxe,

— et qui les a orientées, »on seulement pour l’abri du débarquement, mais aussi pour la détermination d’un courant de dragage de la jetée ouest.

Et pour cette question encore on ne doit plus discuter, mais constater.

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