LA CONSTRUCTION DE LA VILLE ET SON DÉVELOPPEMENT DE 1830 A NOS JOURS
Alger est une ville composite : ville indigène, résidu de la vieille capitale des Maures et des Turcs, ville européenne, qui s’est installée d’abord dans la partie la moins déclive de la première dont elle a utilisé, adapté ou ruiné les constructions, débordant ensuite peu à peu hors de ses murs et cherchant son expansion vers un site mieux approprié aux conditions d’une cité moderne. Deux nécessités ont présidé à sa formation : celle de créer, après l’occupation, une place militaire, centre du commandement et principale tête d’étapes de nos établisse-
1. Les sources principales de cette histoire sont les documents, trop souvent fragmentaires, mais permettant néanmoins des raccords et des recoupements, des archives suivantes : Arch. du Gt Gal de l'Algérie, série N? — Arch. Municipales d’ Alger, Registres des procès-verbaux des séances du Conseil municipal, depuis 1848, et Registres des procès-verbaux du Conseil de Mustapha de 4871 à 1904. — Arch. du Dépôt des Fortif°rs (Min. de la Guerre) dont nous avons pu pu avoir communication jusqu’à l’année 1874. — Archives Nationales. F80. — Les Arch. du Génie d'Alger nous ont également fourni quelques documents. Les procès-verbaux des séances du Conseil municipal d'Alger ont été publiés à partir de 1877 (voir p. 95, note 1); nous nous sommes référé cependant aux registres, même après cette date.
ments dans l’Afrique du Nord, et par suite celle d’en faire une base de ravitaillement alimentée par le commerce européen, le seul qui pût, dans les premiers temps de la conquête, présenter des garanties d’abondance et de régularité. C’est dire qu’elle a été tout d’abord et pendant de longues années considérée officiellement comme une ville essentiellement militaire. Cette première destination devait avoir les conséquences les plus graves pour l'établissement et le développement de l’Alger Français et de son port. On ne saurait oublier en effet que la colonie resta sous le régime militaire jusqu’à 1871, et que, jusqu’à cette date, toutes les questions relatives à l’urbanisme devaient être soumises à des commissions multiples en attendant la décision suprême du Ministre de la Guerre. De Jà bien des difficultés, bien des lenteurs dans l’élaboration, la transmission, la discussion et la ratification des projets, même les plus modestes ; de là aussi bien des conflits entre des intérêts souvent opposés, ceux du commerce et ceux de la défense, bien des entraves à la libre expansion, à la transformation et à l’embellissement d’une ville bâtarde, qui, paraissait déjà vieille et fanée, quelques années après sa naissance !. L'histoire de notre établissement dans la Régence et de la conquête, des tâtonnements, des incertitudes qui retardèrent l’occupation étendue et définitive du territoire, devait être réflétée par celle de la capitale : son véritable rôle, son importance générale et la grandeur de ses destinées n’apparurent clairement à tous les yeux que du jour où l'Algérie, désormais
1. E. Pellissier de Reynaud. Annales Algériennes, t. TI. Paris, Alger, 1854, p. 276. « Déjà flétrie et lézardée, cette ville neuve peut être comparée à une Jeune fille de mauvaises mœurs fanée par l’inconduite avant sa maturité. »
pacifiée et largement ouverte à l’activité des immigrants, prit son essor économique et révéla ses ressources variées. Par là s'expliquent les timidités et les doutes qui eurent parfois le plus fâcheux effet sur les décisions des administrations, des autorités et des corps élus chargés de redresser les erreurs du passé, de pourvoir aux exigences du présent et de préparer l’avenir. D'autre part Alger subit le sort des villes coloniales naissantes. La spéculation y détermina, dès le début, une fièvre de construction que ne justifiaient alors ni l’accroissement de la population stable, n1 le développement économique urbain ou régional. Cette poussée anormale fut, selon la loi ordinaire, suivie d’une crise, celle de 1846, qui rétablit, non sans dommages, un équilibre et une plus juste proportion entre les besoins réels et les moyens mis en œuvre pour les satisfaire. À partir de ce moment, 1l y eut en apparence un certain arrêt et une période de stagnation dans l’histoire du développement d’Alger. À vrai dire, la croissance fut lente, mais régulière ; des préoccupations nouvelles surgissent, notamment entre 1854 et 1870, et en premier lieu, celle de réparer les fautes passées, d'ouvrir un peu mieux l’ancienne ville, de l’embellir, et d’en construire une autre à côté. Après une crise de courte durée, l’Algérie émancipée du régime militaire et débarrassée d’une politique qui gênait l’essor de la colonisation, entre dans l’ère de la prospérité. Dès lors Alger va suivre le mouvement qui l’entraîne : la ville moderne est née dans ces années mêmes qui ont vu l’agriculture algérienne s’enrichir d’une ressource de première valeur par l'exportation des vins. L’Alger contemporain date du jour où, à travers l’enceinte fortifiée que lui avaient imposée des conceptions militaires désormais périmées, la fusion s’est faite entre les villes euro-
péennes qui avaient grandi au Nord et au Sud et la ville mixte, moitié européenne et moitié indigène, dont les nombreux bâtiments et établissements militaires rappelaient l’origine et l'occupation première.
Si l’histoire du développement de la capitale est étroitement liée, comme on le voit, et comme il apparaîtra encore mieux dans la suite, à celle de la conquête et de la colonisation, on ne doit pas oublier cependant que d’autres circonstances, faits d'ordre géographique, sont intervenues pour faciliter ou pour contrarier l’extension de la ville européenne sur le site avoisinant celle des Barbaresques. Il en est deux notamment dont l'influence a été prépondérante dès le début : la topographie plus ou moins accidentée de ce site, et la direction des voies naturelles de pénétration vers l’intérieur du pays. D’autres se sont révélées dans la suite et ont pris de plus en plus d’importance, telles que l'altitude et l’exposition. Dans quelles proportions les faits d'ordre physique et les faits d’ordre humain se sont-ils combinés, et quelle est la part des uns et des autres dans la formation de l’agglomération urbaine ? C’est ce qu’il conviendra de dégager, comme étant le fond même et le prineipal intérêt d’une étude de ce genre.
Nous distinguerons dans l’histoire de la construction d’Alger quatre périodes : 10 de 1830 à 1846, celle de l’installation dans la ville indigène et de la création des faubourgs partiellement englobés dans l’enceinte de 1840 ; 20 de 1846 à 1880, période marquée par un développement plus lent, mais par la croissance du quartier d’Isly et des faubourgs, notamment de Mustapha où se crée peu à peu une cité nouvelle ; 30 de 1880 à 1896, pendant laquelle l’essor des affaires a favorisé la reprise de la construction et précipité l’adoption des mesures qui
devaient permettre l’extension de la ville et la fusion définitive avec ses anciens faubourgs ; 4° de 1896 à nos jours, période de la poussée la plus rapide, de l’annexion de Mustapha, de la naissance des quartiers neufs et du plus grand accroissement
d'Alger.