LE MOUVEMENT GÉNÉRAL DE LA POPULATION EUROPÉENNE ET INDIGÈNE
Dans l’étude démographique d’une ville coloniale telle qu’Alger, l’histoire de son peuplement par l’immigration européenne mérite évidemment la première place. En 1830, la popu-
lation d’Alger était d’environ 30.000 habitants. Or, en 1926,
4. Les chiffres que l’on trouvera dans ce chapitre sont empruntés aux statistiques officielles de l’Algérie. Ces documents, que nous nous contenterons pour le moment d’énumérer, ont été publiés : de 1837 à 1866 dans le T'ableau de la situation des Etablissements français dans l’ Algérie. Les recensements, d’abord annuels, sont devenus quinquennaux à partir de 1856. Depuis 1856 ils ont été publiés dans le Bulletin des actes du gouvernement général de l'Algérie. devenu en 1858 le Bulletin officiel, puis en 1927 le Journal officiel de l’ Algérie. A dater de 1902, le Gouvernement général a fait paraître tous les cinq ans un Tableau général des communes de l’ Algérie qui reproduit, avec quelques autres renseignements, les résultats officiels des dénombrements. Mais tous ces documents ne nous font connaître que d’une manière globale les chiffres de la population agglomérée et éparse de la commune d’Alger. Il est regrettable que la Municipalité de cette ville n’ait cru devoir publier qu’exceptionnellement des résultats plus détaillés, par arrondissements, par rues, ce qui, pour nous, eût été particulièrement intéressant. Il faut attendre d’ailleurs l’année 1877 pour trouver, comme périodique régulier, un Bulletin administratif de
date du dernier recensement, on en dénombrait 214.920 t (population municipale), dont 159.649 Français ou étrangers. Si l’on défalque de ce dernier chiffre les 21.813 Israëlites, comptés comme Français aujourd’hui, mais qui ne sauraient être considérés comme issus de l’immigration, il reste 137.836
la ville d'Alger, créé par arrêté du Maire du 27 janvier. On y rencontre un dénombrement par circonscriptions daté de 1881. Le Bulletin municipal officiel de la ville d'Alger, qui lui a succédé en a donné un en 1891, en 1896 et en 1901. En 1906,une heureuse initiative, malheureusement abandonnée, nous a valu la publication de résultats détaillés par arrondissements et par rues. Les chiffres des recensements de 1911, 1921 et 1926 ont été donnés par arrondissements par le M. DT Lemaire dans le Compte-rendu des travaux du Bureau municipal d'hygiène de 1914, 1922, 1925 et 1927, le meilleur document démographique que nous ayons sur l’Alger contemporain. Nous avons dû, pour étudier de plus près le mouvement de la population, recourir aux Archives départementales d'Alger, où nous avons pu consulter les Etats récapitulatifs et les Listes nominatives des dénombrements de 1921 et 1926, regrettant que les documents de cet ordre antérieurs aient été détruits. Nous n’avons pas hésité à pénétrer dans le détail des rues, sans lequel il eût été impossible de nous rendre compte de la répartition par quartiers, par régions, à des dates différentes, comme aussi de la physionomie du peuplement dont l’origine varie souvent, dans une ville comme Alger, de rue à rue, et enfin de certains déplacements curieux de quelques éléments spéciaux de la population. Si le travail a pu souvent nous paraître ingrat, les recenseurs n’ayant pas fait d’autres additions que les totaux généraux par arrondissements, nous croyons cependant qu’il n’était pas stérile ; nous espérons en avoir donné la preuve dans cette étude.
1. Ce chiffre se décompose ainsi : pop. agglomérée, 146.454 Eur. et 52.531 Indigènes ; pop. éparse, 13.195 Eur. et 2.740 Ind. Mais cette distinction qui répondrait à celle de la ville et de la commune, ne saurait être faite ici ; car les quartiers construits s'étendent presque jusqu'aux limites extrêmes du territoire communal et se soudent même aux agglomérations voisines de Hussein-Dey, de Kouba, de Birmandreis, d'El Biar et de St-Eugène. La population « comptée à part » dont nous ne faisons généralement pas état ici,
était, en 1926, de 11.298 habitants. Au total donc 226.218 habitants.
Européens, ce qui équivaut à la population de villes comme Toulouse, Reims ou Saint-Étienne à la veille de la guerre 1. On voudrait pouvoir suivre pas à pas depuis 1830 la marche de ces trois éléments principaux, indigène, Français et étranger européen, en comparer l’allure, démêler les causes qui l’ont accélérée ou ralentie, saisir leur relation avec les faits de l’histoire générale de l’Algérie, de la France, voire même de l’Espagne et de l'Italie. Car il est trop évident que tous les grands événements de la colonie, militaires, politiques, économiques, ont eu leur répercussion sur Alger, sur sa vie et sur sa croissance : son histoire est donc un chapitre important de celle de la colonisation dans l’Afrique du Nord. Malheureusement, les documents, tels qu’ils nous ont été livrés, sont souvent loin d’être suflisants pour une pareille étude, et même de satisfaire aux exigences de la critique la moins sévère. Les résultats des prétendus recensements de la population indigène, musulmane et israëlite, sont, au moins jusqu’en 1872, éminemment suspects ?. En outre, de 1846 à 1856, les statistiques groupent dans des chiffres globaux les habitants d’Alger-ville et faubourgs, de Mustapha, de Hussein-Dey, de Kouba, d'El Biar, de Bouzaréa-Pointe Pescade, formant une partie du district, puis la commune d’Alger. D’autre part, la distinction des
4. Nous parlons bien entendu ici de l’agglomération d'Alger et de Mustapha réunis d’ailleurs depuis 1904.
2. Citons un exemple. Dans le Tableau de la situation (0. c.), à la rubrique « Musulmans », figure invariablement, pour chaque année, de 1838 à 1843 inclus le chiffre de 12.322. Il est vrai qu’en 1844 on nous donne une statistique annuelle des corporations depuis 1838. Pour l’année 1842, on ajoute, dans le dénombrement général, aux 12.322 Musulmans 926 nègres, soit au total 13.149 individus. En 1844, subitement, les Musulmans s'élèvent à 17.858, sans doute par l’addition des corporations. En 1872, ils ne sont plus que 10.519.
Français d’origine et des Français par naturalisation n’est faite que dans les trois dénombrements de 1901, 1906 et 1911 ; elle disparaît dans la suite. Toute évaluation du mouvement de la population étrangère devient désormais presque impossible ; car il n’existe aucun document ! relatif à l'immigration qui permette de combler cette lacune. On ne saurait donc répondre à toutes les questions que soulève cette histoire ; du moins essaierons-nous de mettre en lumière les faits les plus solidement établis et d’en dégager les conclusions les moins contestables. Nous étudierons successivement le mouvement d’ensemble de la population européenne et indigène ?, sa répartition sur le territoire d’Alger et de Mustapha, et les éléments de cette population, en nous attachant à justifier, dans la mesure du possible, le titre même de ce chapitre.
L'expédition de 1830 et l’occupation militaire d’Alger ont eu pour conséquence immédiate un double mouvement de population : exode d’une partie de la population indigène, afflux d’immigrants européens. Le premier de ces deux faits ne saurait être contesté. Rozet, dont les renseignements sont
1. Nous voulons parler de documents publiés. Il faudrait pouvoir suivre la population des immigrants étrangers dans ses entrées et sorties d’un caractère définitif, ce qui est évidemment très difficile. La simple déclaration conforme à la loi du 8 août 1893 ne suffit pas en effet à nous éclairer, en ce qui concerne particulièrement Alger. Elle n’a pu être utilisée que pour donner une idée de l’origine des étrangers pénétrant en Algérie par ce port. (Voir V. Demontès. Le peuple Algérien. Alger, 1906, p. 90 et suivantes). Depuis deux ans, un fichier est tenu à jour dans les services de la Sûreté du Gouvt général ; on pourra peut-être un jour en tirer quelques renseignements précis sur cette question.
2. Il est bien entendu que nous appelons ici « indigènes » tous les éléments de population non européenne d’origine qui existaient à Alger avant notre arrivée ; c'est le cas des Israëlites, admis depuis dans la nationalité française.
généralement sûrs, estime, en 1833, que notre arrivée a déterminé le départ d’un tiers de la population indigène, soit 10.000 habitants environ, presque tous musulmans !. Sans parler de l’embarquement des 4.000 Janissaires de l’Odjak, la peur du
bombardement ?, l’occupation des maisons voisines du rem-
1. Rozet, o. c., p. 41. L'auteur note que, lors du premier dénombrement. effectué au lendemain de notre arrivée, on ne trouva que 16.000 indigènes, Musulmans et Israëlites ; il ajoute d’ailleurs que les recenseurs n’ont pu pénétrer dans les maisons et que les Juifs, par crainte de l’impôt, ont fourni des chiffres faux ; l’erreur serait selon lui de 1/5. Il y aurait donc en réalité 20.000 habitants. Le recensement dont 1l parle est sans doute celui de 1832 (Bib. Nat. Alger, 5.120. Régence d’Alger. Copie du registre manuscrit des arrêtés du Gouvernement Général de l’Algérie de 1830 à 1834 ; arrêté du 8 oct. 1832). D’Aubignosc, lieutenant-général de police, qui écrit six mois après la capitulation, accuse les Juifs d’avoir par leurs faux avis et leurs intrigues provoqué l’exode des Maures au moment de la chute d’Alger et après l’entrée des Français (Revue de Paris, 1831, t.23, p.5 et 166). Voir aussi G. Esquer. La prise d'Alger, o. c., p. 432-434. En 1836, Armand Pignel (Conducteur ou guide du voyageur et du colon de Paris à Alger et en Algérie, Paris-Alger, 1836) évalue à 18.000 la population indigène. « La partie la plus riche (des Maures) a quitté la ville au pouvoir des Français » p. 146). Le Marquis de la Rochefoucauld-Liancourt (Note sur l’administration d'Alger, Paris, 1835, p. 16) va jusqu’à dire que « la population maure est réduite à la moitié de ce qu’elle était avant la conquête ». Le Baron Pichon (Alger sous la domination française, son état présent et son avenir, Paris, 1833, p. 50) dans un but de polémique, renchérissait en affirmant que la ville était dépeuplée «des deux tiers de ses habitants et des plus riches. » Plus loin 1l parle des Maures comme d’une « population de mendiants et de désespérés » (p. 156), «au-dessous de la moitié de ce qu’elle était avant notre arrivée». Il cite (p. 255) le Moniteur Algérien du 12 janv. 1833 qui estime l’émigration à près de 20.000 habitants et la qualifie de « si minime ». En tous cas l’élément riche de la population a certainement quitté Alger ; le rapport de la Commission d'enquête de 1833 le déclare catégoriquement et attribue le fait à la violation des clauses de la eapitulation. (Procès-verbaux et rapports de la Commission nommée par le roi le 7 juillet 1833, Paris, juin 1834, 2 vol. t. I, p. 210).