Ou Oued-Miliana
fonts du Djoukar et du Zaghouan, emportées vers Carthage par un aqueduc qui franchissait sur des « Ponts du Gard » les gorges, les ravins, les oueds, notamment l'Oued-Mélian lui-même. Quand les ingénieurs ont restauré de nos jours la conduite d'eau de Tunis, dite l'odorante, quoiqu'elle sente mauvais, et la fleurie, quoique sa campagne soit nue, ils ont consommé par barbarie pure une iniquité dont le temps n'avait pas voulu se charger encore : ils ont rasé au niveau de leur canal, qui est bas, le viaduc de l'Oùed-Mélian, qui était haut et beau; ailleurs c'est le paysan qui a ruiné l'aqueduc en y prenant des blocs comme à la carrière.
De son premier aïn dans le Djoukar jusqu'à son terme extrême à la Goulette, le nouveau canal a 131 kilomètres, tous embranchements compris; on l'a calculé pour une moyenne d'environ 12.') litres par seconde, pour un maximun de 180 à 200. 125 à 200 litres pour l'usage d'une capitale, ce ne serait pas beaucoup en France, mais c'est beaucoup en Afrique. Cet aqueduc doit moins de cristal fluide au Djoukar qu'aux fontaines avoisinant la charmante Zaghouan, qui est, comme la Blida d'Alger, une « petite rose », une « corbeille embaumée », fraîche par ses eaux, ses bosquets et un peu son altitude de 200 à 230 mètres; elle est digne des mots gracietix qu'on prodigue à Tunis et dont Tunis est indigne.
Le nom de sa montagne, qui est le grand trait du panorama de Tunis, et son nom propre, Zaghouan, ne devinrent pas seulement celui de la province de Zeugitane, qui répond à notre Tunisie dilNord; en réalité, le même radical se retrouve dans le terme de Byzacène, qui désignait la Tunisie du Sud: et il est impossible de ne pas identifier Byzacène et Zeugitane avec Amazigh, nom des Berbères marocains, et avec Zouagha et Zouaoua, noms de tribus algériennes — au fond, il y a là un seul et même ethnique accommodé soit à la grecque, soit à la latine, soit à l'arabe.
L'Oued-Mélian draine 244 000 hectares; il naît au Mont Bargou (1280 mètres), petit château d'eau dont Tunis a confisqué les fontaines pour parer à l'avarice estivale des eaux du Zaghouan. Ainsi que tout loued tunisien, il va de ruines romaines à ruines romaines, dont beaucoup d'indistinctes par l'écroulement spontané de leurs murs ou parce que les bâtisseurs y puisent à pleines mains comme à la source de leurs bâtisses et qu'ils maçonnent le débris précieux avec le débris sans forme et sans nom; pour eux la pierre est la pierre, qu'elle soit fruste ou taillée, vile ou noble, moellon barbare ou bloc votif, dalle tumulaire, épaule de déesse, profil d'un dieu magnanime.
IV. Tunis. — Sans la bande sablonneuse de Maxula-Radès qui pousse vers le golfe les crues du Mélian au moment même où cet oued allait pénétrer dans la Bahira de Tunis, cette « Petite Mer » n'existerait plus. Si le fleuve Mélian ne prouve point sa puissance plastique comme le fait plus au nord le fleuve Bagradas par un déploiement d'alluvions en éventail; s'il n'efface pas petit à petit la mer; s'il n'a pas fait des sables littoraux d'Hammam-Lif une dune dans l'intérieur, c'est qu'il ne vient pas ainsi que le Bagradas de djebels bien plus éloignés de Tunis que Rome ne l'est de la montagne où le Tibre descend des rochers pinifères; c'est qu'il ne
LES RIVAGES ET LES OUEDS DU TELL ALGÉRIEN
coule pas toute l'année ; c'est que dans le golfe droit ouvert au septentrion, la vague disperse au loin ses alluvions. Mais, tel quel, et n'eût été le cap de Maxula-Radès, il aurait eu la force de combler un lac que les seules immondices de Tunis ont pu diminuer d'espace et réduire à des abîmes « suprêmes » de cinq pieds.
Ainsi Tunis a devant elle une fausse mer, qui communique avec la vraie par le chenal de la Goulelte, lequel est l'approfondissement et la régularisation d'un grau. Derrière elle s'étend un faux lac, le Sedjoumi, palus de 2 400 hectares lorsque les longues pluies le distendent en eau saumàtre tandis que l'été le rétracte
Ceux qu'on rencontre dans les rues de Tunis : type ouarglien.
et le réduit à du sel, de la fange, des flaques suramères. On va le dessécher et le livrer aux colons.
Belle ville pourtant sur sa colline, et dans sa. plaine, avec un admirable recule d'horizon : djebels de la presqu'île du Cap Bon, monts des Deux-Cornes,, monts du Plomb, Zaghouan souverain, collines d'outre-Medjerda et de Bizerte, et vers le nord-est, la mer. Tout autour s'en vont des champs poudreux, jaunes, presque veufs d'arbres, voire d'oliviers courbés au vent du nord qui souffle souvent comme un cla'ron de rJveil sur la langueur « méridionale » de Tunis. Les heures qui ne sont pas tout à fait le matin, tout à fait le soir, descendent ici sur l'homme en tor-
Ceux qu'on rencontre dans les rues de Tunis : type nefzaoua.
peur, même en inconscience, et le sommeil des Tunisiens est un fils du soleil presque autant que des étoiles. Mais au dedans elle est fraîche, ombragée, gaie, vivante en ses rues et ruelles étroites, en ses carrefours, ses culs de-sac, ses souks ' voûtés, étalages des marchands. Gracieuse en son architecture, « Tounès » est encore mauresque avant de devenir française, semblable alors à un Marseille ayant sa « Marine » pour Cannebière, et, au bout de cette Marine,
l'iioio Solcr.
La résidence générale de Tunis.
le port qu'on a creusé pour sauver de l'anémie une ville de trois mille ans et plus, antérieure peut-être à Carthage et dès aujourd'hui proche de 300 000 âmes.
Malgré cette supériorité présente sur Alger, comme elle ne peint pas ainsi qu'El-Djézaïr l'image renversée de sa blancheur dans le flot même de la mer et qu'elle est rejetée tout à l'est de l'Afrique française, elle n'en deviendra jamais le centre, le cœur, le lieu d'agitation, d'expansion, d'incandescence et de vie. Ce lieu central, c'est Alger; le Maroc annexé, ce sera Oran ou Tlemcen, celle-ci trop haut située pour devenir jamais une grande capitale; tandis que Tunis