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Sur ce nombre, les travailleurs agricoles ne forment qu’une trop faible fraction (160 h 180,000).

Dans les critiques que l’on a souvent faites de la colonisation algérienne^ on a néanmoins trop perdu de vue les progrès déjà obtenus, pour ne considérer que l’immense tâche qu’il reste encore à remplir. Il est injuste d’oublier cependant que la prise d’Alger date d’un demi-siècle seulement, que la conquête du Tell n’a été terminée qu’en 1847, après la reddition d’Abd el Kader, et que sa pacification ne pourra même être considérée comme définitive que lorsque de nouvelles générations auront remplacé celles qui nous ont combattus.

« Jamais une entreprise coloniale n’a offert à un peuple civilisé d’aussi grandes difficultés que notre entreprise algérienne. L’Algérie n’est pas une terre quasi vacante, comme l’étaient, h l’origine, l’Australie, le Ca-

nada, la Nouvelle-Zélande, et les États-Unis; elle ne peut donc, comme ces dernières contrées, être simplement une colonie de peuplement, servant de déversoir à l’exubérance de la population de l’Europe. L’Algérie n’est pas davantage une terre où tout le sol soit occupé et cultivé par une population dense, de moeurs douces, comme les Indes ou nie de Java, et ne peut être, comme ces dernières, une pure colonie d’exploitation. La colonisation de l’Algérie est sans précédents et sans analogies dans l’histoire ou dans les temps présents ^ », si l’on en excepte cependant la colonisation romaine, sur le même sol et au milieu de populations semblables ou à peu près.

« On ne trouve donc pas en Algérie de vastes espaces vacants, sans propriétaires, ou faciles à acquérir. Toutes les terres y sont, sinon occupées, du moins possédées à. titre particulier ou collectif; mal cultivées, il est vrai, mais cependant cultivées ou livrées à la pâture d’innombrables troupeaux errant d’une région à une autre. Au lieu d’une population insouciante et molle, comme celle qui accueillit les Espagnols dans l’Amérique du Sud, ou disséminée et inculte comme les tribus sauvages qui parcouraient les solitudes de l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Anglais, nous avons affaire, en Algérie, â une race nombreuse, fière, aguerrie, récalcitrante aux usages modernes, civilisée toutefois de très vieille date, éminemment spiritualiste, et puisant dans son indomptable foi aux préceptes du Koran assez d’orgueil pour mépriser toutes les autres religions, assez de force pour accepter tous les sacrifices, et prête.

4 Paul Lei'oy-Beaulieu. Revue des Deux-^Mondes, 4 882!.

si elle croit entendre la voix de son prophète, à braver inlrépidement la mort^. »

Les prCxiiiers essais sérieux de colonisation remontent à une trentaine d’années à j^eine , et lorscpie l’on voit, sur la limite méridionale du Tell, des villes européennes, en iDleine prospérité, telles que Bel Abbés, Tlemcen, Mascara, Saïda, Aumale, Sétif, Batna, etc.; lorsque Ton admire les cultures de leurs banlieues, les superbes villages de la Métidja, des plaines du Ghelif, du Sahel, et de la Seybouse; les routes que desservent des services réguliers de diligences ; les chemins de fer qui se multiplient de tous côtés, non seulement on est obligé de rendre un hommage mérité aux premiers pionniers français sur la terre d’Afrique, mais on s’étonne des résultats considérables déjà obtenus.

La question capitale au début de toute colonisation est le nombre et la qualité des émigrants.

La population de la France, qui ne s’augmente qu’avec lenteur, n’a guère de superflu à jeter dans ses colonies; le bien-être toujours croissant des habitants des campagnes ; la facilité avec laquelle, en France, le travailleur peut devenir lui-même petit propriétaire foncier; la liberté et la sécurité, dont il jouit, ne le prédisposent pas aux aventures de l’émigration ; ceux qui s’y exposent ne sont ni les plus raisonnables, ni les plus courageux, et la pénurie de leurs ressources ne leur permet guère de réussir. Cependant on a vu, à la suite des désastres causés dans le midi de la France par les ravages du phylloxéra, d’énergiques et habiles cultivateurs se porter en nombre sur les terres algé-

^ D’Haussonville, La colonisation officielle en Algérie.

Tiennes, et des résultats inespérés couronner leurs efforts.

Quelques capitalistes importants, séduits, de leur côté, par les promesses de Tavenir, ont acheté des terres; des compagnies financières se sont créées ; de vastes fermes ont été mises en culture ; mais ces entreprises, bien qu’en assez bonne voie de prospérité, ont surtout attiré en Algérie des travailleurs étrangers. Italiens, Espagnols, Marocains, et l’élément français n’en a pas été sensiblement fortifié.

On estime h 11 ou 12 millions d’hectares la superficie des terres cultivables, sur lesquels environ le dixième est aux mains de colons européens. Si la culture était aussi perfectionnée qu’en France, on calcule que ces terres pourraient nourrir une population agricole double de celle qui s’y trouve actuellement, c’est-à-dire environ 400,000 personnes.

Pour mettre des terres à la disposition de la colonisation, il fallait tout d’abord déterminer celles dont on reconnaîtrait la propriété aux indigènes et celles que l’État s’approprierait. 11 fallait, en second lieu, se ménager la possibilité d’acquérir des terres indigènes, soit par voie d’achat, soit par voie d’expropriation. Les difficultés étaient grandes ; elles ne sont pas encore résolues.

La constitution de la propriété d’après la loi musulmane présente, en effet, des particularités qui la compliquent d’une manière inextricable. Le Koran divise les terres en terres productives et terres mortes ou sans culture. La terre morte appartient au premier occupant qui la vivifie.

La terre cultivée est : soit terre de dîme ou de propriété entière, appartenant au musulman conquérant; soit terre de tribut, c’est-à-dire appartenant à Dieu ou à son représentant le sultan, et laissée en usufruit aux populations conquises; soit terre du sultan ou du heylick, par droit de conquête ou de confiscation; soit terre habbou, c’est-à-dire dont la nue propriété appartient à un établissement pieux (ordinairement La Mecque ou Médine); soit terre des corporations religieuses.

Après la conquête, on déclara biens du domaine de rÉtat, les propriétés du beylick, les biens habbou, et ceux qui appartenaient aux Turcs sortis de la Régence; mais il n^y avait pas de titres de propriété, et il n’était pas facile de déterminer les terres qui rentraient dans ces catégories.

Ces terres domaniales (environ 1,500,000 hectares) furent, en majeure partie, données aux premiers colons. Cette ressource épuisée, il fallut se préoccuper des moyens d’avoir de nouvelles terres; mais une loi de 1851 avait reconnu les droits de propriété des tribus sur le sol qu’elles occupaient, droits de propriété que la plupart d’entre elles n’eussent point pensé à revendiquer, puisqu’elles cultivaient peu, et se considéraient, la plupart du temps, comme jouissant seulement d’un usufruit traditionnel.

Les terres des tribus étaient, soit des terres arch, c’est-à-dire des propriétés collectives ou indivises, soit des terres c’est-à-dire des propriétés individuelles; et encore la loi musulmane sur les successions consacre l’indivision des melk entre les mains du chef de famille, et elle réserve aux cohéritiers un droit, dit de chefaâ, d’après lequel ils peuvent faire annuler des ventes faites à des tiers, et réclamer la terre vendue.

Les terrains immenses occupés collectivement étaient très disproportionnés avec les besoins des tribus ; sans bien définir les droits que l’État entendait revendiquer sur leurs terres arch, on admit, en principe, qu’il pouvait, en leur imposant une sorte de contrat transactionnel, et sans dommage appréciable pour elles, s’approprier une partie des terres. En échange des droits d^’usufruit que leur attribuait la loi musulmane sur l’ensemble de leur domaine, on leur reconnaissait un droit définitif et complet de propriété sur la portion qui leur était laissée. C’est ce qu’on appela le cantonnement des tribus.

Ce système donna d’abord d’assez satisfaisants résultats , et l’on obtint ainsi une étendue de plus de 60,000 hectares disponibles pour la colonisation; mais au moment où l’application allait en être généralisée par une loi, intervint le sénatus-consulte de 1863, dont la pensée générale se résumait ainsi : respecter les droits des tribus sur les terres dont elles ont la jouissance traditionnelle à quelque titre que ce soit, leur en reconnaître la propriété, délimiter les territoires collectifs de chaque tribu, les répartir entre les douars, et successivement déterminer la propriété individuelle de chacun des membres du douar.

Toute transaction immobilière se trouvait suspendue de fait jusqu’ci ce que les nouveaux titres de propriété fussent établis.

Cette constitution de la propriété individuelle n’était pas encore commencée en 1870, lorsque l’application du sénatus-consulte fut brusquement arrêtée.

Il laissait subsister, d’ailleurs, quant au régime de la propriété, toutes les complications et tous les incon

vénients de la loi musulmane en ce qui concerne sa transmission.

D’après une loi de 1873, la transmission des immeubles, quels que soient les propriétaires, doit être désormais régie par la loi française, et des litiges réguliers de propriété doivent être délivrés aux titulaires. Toutefois la loi ne déroge pas aux lois de succession musulmane.

Lorsque cette loi aura reçu sa complète exécution, le Tell algérien sera soumis au régime immobilier de la France et un grand progrès sera accompli. Les achats et les échanges de terres deviendront possibles entre Européens et indigènes ; mais il faut préalablement constituer et délimiter la propriété indigène, et cette tâche, particulièrement diflicile et complexe, est loin d’être terminée.

La propriété de fait étant reconnue aux indigènes, on ne peut donc aujourd’hui se procurer des terres pour la colonisation que par des achats ou par des expropriations.

A la suite des insurrections de 1871 dans la Kabylie et de 1879 dans l’Aurès, on a châtié les tribus en séquestrant une partie de leurs domaines. Les terres séquestrées (environ 300,000 hectares) ont été mises à la disposition de la colonisation et plusieurs centres ont été créés, mais cette ressource sera bientôt épuisée.

L’achat direct par les colons est entravé par les complications résultant encore de l’incertitude des droits du vendeur et des dispositions de la loi musulmane; l’achat par l’État présente les mêmes inconvénients et ne peut donner que des résultats fort problématiques.

Quant à l’expropriation, c’est une mesure brutale qui mécontente les populations et les prédispose à la révolte, d’autant plus que, dans l’application qui en a été faite jusqu’à présent, on a eu souvent à regretter des lenteurs fâcheuses pour le payement des terres expropriées, des irrégularités, et, parfois même, des dénis de justice^. Tant que la constitution de la propriété ne sera pas terminée, on éprouvera, d’ailleurs, les mêmes difficultés que dans le système de l’achat direct.

Parfois même, en raison des obscurités du droit de propriété, l’argent doit être déposé à la Caisse des dépôts et consignations, et l’indigène ne reçoit rien du tout pendant plusieurs années; il est alors réduit à travailler sa propre terre comme serviteur ou à la prendre en fermage.

Enfin, autre conséquence grave, l’Arabe exproprié, en échange de la terre qui lui suffisait pour vivre, reçoit une somme d’argent qu’il a vite dépensée, et devient un prolétaire dangereux.

Ces mesures, dont on ne peut méconnaître la gravité, indisposent la population indigène et la rendent accessible aux excitations de révolte

On ne peut donc procéder aux expropriations qu’avec une grande réserve, et les intérêts de la sécuiâté de l’Algérie, absolument solidaires du progrès de la colonisation, commandent de protéger l’Arabe contre des spoliations et dos convoitises dangereuses.

1 Proccs-vcrbal de la session du Conseil supérieur, novembre 4 882.

2 Si l’on dépossède ainsi les indigènes de toutes les terres de quelque valeur qu’ils détiennent, on créera en Algérie une Irlande avec ses haines sociales inexpiables, on compromettra l’avenir de la colonie, et il faudra y maintenir une occupation militaire coûteuse {Bulletin de la Société de Géographie de Bordeaux, décembre 4882).

Les chefs militaires se sont toujours dévoués à cette tâche généreuse; beaucoup, parmi les administrateurs civils qui les ont remplacés, bien que, par état, destinés à favoriser Tessor de la c^onisation et la création de centres Nouveaux de population européenne, montrent aussi les mêmes dispositions à défendre les intérêts de la population indigène, et cherchent à rendre moins dures les conséquences des exprotnnations.

Mais un fait capital semble dominer toute cette question : l’Algérie pourrait nourrir une population décuple; reconnaître à l’Arabe le droit absolu de ne pas être dépossédé de la terre dont il ne tire pas profit, serait entraver toute expansion européenne, et affirmer que l’Algérie ne serait qu’une colonie militaire d’une occupation non seulement stérile, mais onéreuse. Telle n’est pas la loi supérieure qui régit le progrès des sociétés humaines. La terre est au plus digne, h celui qui la féconde.

Il y aurait exagération h admettre que la conquête a épuisé ses droits. Il doit y avoir place pour les cultivateurs européens sur des terres dont l’étendue dépasse les besoins des cultivateurs indigènes; prétendre laisser la majeure partie du Tell en état de vaine pâture pour ne pas léser les droits hypothétiques des populations conquises, droits qu’elles ne se supposaient pas la plupart du temps et dont nous leur avons peut-être donné nous-mêmes la première notion, ce serait renoncer h tout progrès de civilisation, et la civilisation n’est-elle pas autorisée à repousser, dans les steppes non cultivables, e pasteur, le nomade, s’ils ne consentent à transformer leur mode d’existence et h se fixer au sol pour le labourer?

Quoi qu’il en soit, l’une des préoccupations princivi. 17

pales de la politique de la France doit être de ne pas froisser les sentiments, les habitudes, les préjugés des

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