‹ Algérie, géographie physiqueChapitre 5 sur 42 · ALGÉRIE · texte numérisé non relu

ALGÉRIE

L’Algérie n’a point de centre géographique.

Les plis qui en accidentent la surface se succèdent les uns aux autres dans une direction générale parallèle à la côte, en formant des terrasses allongées, d’altitudes différentes. Il n’y a aucune masse orographique puissante et, jDar conséquent, aucun centre de divergence des eaux. Les peuples autochtones n’y ont pas trouvé ces grandes citadelles naturelles où pouvait se concentrer la résistance ; alors, celle-ci s’est divisée sur plusieurs points, dans de petits réduits sans relation les uns avec les autres : la Kabvlie et le Dahra, rOuarsenis et l’Aurès. Des groupes de populations vaincues ont pu se réfugier dans ces îlots, conserver leurs caractères ethniques et leur langue, mais, en adoptant la religion du conquérant, elles ont perdu leur individualité comme peuple et leur cohésion nationale.

Il n’y a non plus dans l’Algérie aucun de ces beaux bassins hydrographiques où la civilisation ait pu se concentrer et grandir. Il n’a pu par conséquent s’y constituer de centre de gouvernement, de foyer littéraire, de centre commercial attirant à lui les éléments de force du pays et rayonnant à son tour pour en

accroître la prospérité et la richesse. La culture littéraire n’a jamais eu qu’un caractère local et une étendue restreinte, soit, à diverses époques, autour des quelques grandes villes du littoral : Oran, Gherchel, Alger, Bougie, Bône; soit, dans l’intérieur, autour de Tlemcen, de Mascara, de Constantine, de Tebessa. Manquant d’aliments suffisants, elle n’a pu résister à l’ouragan des grandes incursions barbares et s’est éteinte partout sans laisser d’autres traces que quelques ruines.

L’Algérie est, en quelque sorte, formée de compartiments juxtaposés qui ont certaine analogie entre eux dans le sens des parallèles, sans toutefois se ressembler, et qui, dans le sens des méridiens, ont une dissemblance complète, comme aspect, comme produits du sol, et comme mœurs des habitants. C’est ce morcellement na-' turel du pays qui explique les destinées à peu près identiques des peuples qui, depuis l’origine de l’histoire, ont vécu sur cette terre, l’ont conquise, et l’ont perdue.

La conquête a toujours été longue, ditficile, laborieuse, parce que le défaut de cohésion de la défense, conséquence de la nature du sol, obligeait le conquérant à se rendre successivement maître de chaque carré de montagne, et qu’il ne suffisait pas de porter un grand coup sur un point donné pour réduire une contrée à l’obéissance.

Une fois la conquête terminée, c'est-à-dire lorsque la résistance armée a été réduite, la domination du vainqueur s’est maintenue avec une assez grande facilité ; elle a cependant été troublée par des révoltes fréquentes, mais en définitive impuissantes, parce que, à la dissémination et au manque d’entente des vaincus, il opposait une unité de vue et d’efforts qui devait lui assurer le succès.

L’histoire du passé a été Thistoire du présent; mais les conquérants modernes de l’Algérie ont des moyens d'action bien autrement efficaces que ceux dont disposaient leurs devanciers. L’électricité et les chemins de fer rapprochent pour eux les distances; il leur sera sans doute possible de constituer un centre artificiel à ce pays qui manque de centre naturel, et, par conséquent, de mieux asseoir leur puissance.

L’histoire dit encore que le particularisme géographique des provinces amène logiquement un particularisme dans les intérêts et dans les tendances, et que c’est là une cause notable de faiblesse dont a toujours souffert le nord de l’Afi-ique.

En y établissant une forte centralisation, on écartera ces inconvénients dont le passé révèle les dangers, et l’on pourra espérer justement dans l’avenir.

Le nord du continent africain, depuis les côtes occidentales du Maroc, jusqu’aux côtes orientales de la Tunisie, présente une grande unité de structure.

Il semble être le résultat d’un plissement considérable de l’écorce terrestre, dont la direction générale est sensiblement parallèle à la direction du soulèvement des Grandes Alpes; il pourrait en être contemporain. L’alignememt en est donné par la ligne : Pic de Ténériffe — Etna. Il est très remarquablement caractérisé par la vallée marocaine de l’oued Draà, par la vallée algérienne de l’oued Djedi, et par son prolongement jusqu’au golfe de Gabès

4 L’orientation sur le méridien de Paris du plissement des Biban (département de Conslanline) est sensiblement de 73'’ comme pour les

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Mais il s’est produit, dans d’autres directions, des plissements et des fractures qu’un examen attentif permettrait de reconnaître, et il en résulte une orographie parfois très confuse dans ses détails, mais très simple dans son ensemble, par suite de la prédominance de la direction est-1/4 nord, à laquelle nous donnerons le nom de direction des plissements nord-africains.

Si l’on pouvait observer, à vol d’oiseau, l’ensemble de la région algérienne, les détails s’effaçant, les grandes lignes restant saillantes, sa structure en paraîtrait donc extrêmement facile à comprendre.

Ces acccidents orographiques, dont nous exagérons l’importance parce que nous n’avons pour mesure de

Grandes Alpes; l’orientalioa des plis orograpbiques principaux du département d’Oran est de 69° sous le méridien 4° ouest.

Celle du plissement de l’Aurès est de 48° à 50° sensiblement parallèle au soulcveraent de la Côte-d’Or.

Celle des montegnes des Béni Sala (ôlédca), des Béni Chougran (Mascara), est de Go°, parallèle au soulèvement du Sancerrois.

Celle du djebel Antar très remarquable dans le Sud Oranais rappelle la direction des Alpes occidentales. Az. = 24°.

Nous ne faisons d’ailleurs ces rapprocbemenls que pour donner un moyen mnémonique qui facilite le classement des montagnes algériennes ; nous ne prétendons en tirer aucune conséquence quant à leur âge géologique, ni prendre parti dans les diflercntes hypothèses émises relativement au mode de formation des montagnes.

Cependant, nous pensons devoir substituer à l'expression de soulèvement^ introduite dans la science géologique par l’école d’Élie de Bcav\mont, les termes de jjlissements ou de fractures qui nous paraissent rendre plus exactement les phénomènes de formation des montagnes, en Algérie du moins.

L'écorce terrestre s’est ridée, s’est plissée comme la surface d’un ballon qui se dégonfle. Les grandes rides sont d'une manière générale parallèles entre elles, mais de nombreuses rides accessoires viennent croiser les premières dans tous les sens et leurs escarpes ne sont autres que les berges des grands fleuves ou les falaises des anciennes mers.

comparaison que les dimensions exiguës des objets qui nous entourent et celle de notre propre taille, seraient à peine sensibles dans le vaste panorama que l’œil saisirait, et l’esprit ne songerait pas plus à se préoccuper des causes,auxquelles leur formation est due, qu’il ne pense à donner de l’importance aux ondulations d’une prairie ou aux sillons d’une terre labourée.

Ce que, dans l’emphase ordinaire de notre langage, nous appelons de gigantesques fractures, d’énormes soulèvements ; ce que nous sommes tentés d’expliquer par d’effroyables cataclysmes, se réduit singulièrement môme pour l’œil humain placé simplement au sommet d’une haute montagne. Les grands plissements n’apparaissent plus que comme des rides insignifiantes.

Dans la portion du territoire algérien comprise entre le méridien d’Alger et le Maroc, on observerait d’abord une zone plissée large de 30 h 3o lieues; les rides sont séparées par de grandes plaines ; aucune n’a comme épaisseur, ni comme altitude une importance assez grande pour constituer une barrière alpestre.

Seule, la pyramide de l’Ouarsenis, que les Arabes appellent l’œil du monde, domine un massif un peu plus compact, mais découpé néanmoins par une infinité de vallées et de ravines qui le pénètrent dans tous les sens.

Cette zone mouvementée se termine brusquement sur un plateau élevé, absolument uni comme la surface de l’Océan. Des lacs allongés, ou, suivant la saison, des nappes brillantes d’efflorescences salines ne signalent les parties les plus basses, comme ces flaques d’eau qui, après une nuit d’orage, subsistent quelque temps dans les creux d’une terrasse.

Quelques sommets isolés pointent de loin en loin la surface uniforme du plateau ; puis, vers le sud, depuis

le Maroc jusqu’au djebel Amour, une longue arête marque la limite nord du Sahara. C’est la chaîne saharienne, dont les crêtes dépassent 2,000 mètres. Leurs escarpes se dressent comme un rempart d’un millier de mètres de relief vers le nord, de 1500 mètres environ vers le sud ; c’est aussi la limite que la nature semble imposer aux conquérants européens du nord de l’Afrique.

La portion orientale de l’Algérie offre des différences assez marquées avec la portion occidentale.

Le Tell est plus montagneux, les Plateaux sont moins uniformes, la chaîne saharienne moins nettement tracée, et le Sahara plus habité et mieux cultivé.

Au lieu des rides étroites qui, dans la région oranaise, semblent être les marches du gigantesque escalier qui, de la côte, conduit aux Plateaux, on voit ici, sur le littoral même, depuis la Métidja d’Alger jusqu’aux plaines de la Seybouse, un pays très tourmenté dont les cimes atteignent souvent près de 2,000 métrés, creusé par des ravins si profonds et si sauvages qu’on ne peut s’y frayer un passage qu’avec une extrême difficulté.

Ce sont les montagnes des Kabyles, refuge des plus anciennes populations de l’Algérie, qui ont pu y conserver leurs moeurs, h'.ur langue, et une certaine autonomie.

Les plateaux qui succèdent à la région tellienne, ne se présentent pas avec la même régularité que dans l’ouest. Ils se creusent d’abord en un vaste bassin, le Hodna, puis se relèvent en dominant de petites plaines séparées, dont chacune a son étang, son petit chott ou, suivant l’expression locale, sa guera. Les terres arables sont plus nombreuses et les eaux moins rares.

La chaîne saharienne ne forme pas rempart comme dans le sud oranais; elle s’élargit dans l’Aiires en longues arêtes que séparent de belles vallées, cultivées par une population sédentaire et relativement dense. C’est là que se trouve, au Chelia (2,312'"), le point culminant de l’Algérie entière. Les eaux qui en descendent, se perdent bientôt dans les sables, mais elles arrosent d’abord un grand nombre de petites oasis qui dessinent un collier de verdure à la limite du Sahara.

Autrefois, ces rivières venaient se perdre dans un grand lac intérieur, dont le chott IMelghir marque la partie la plus profonde (30'“ au-dessous du niveau de la Méditerranée). Ce lac recevait aussi du sud deux grands tiâbutaires : l’oued Igharghar et son affluent l’oued Mia. Ces fleuves sont aujourd’hui desséchés comme la mer qu’ils alimentaient, mais leurs eaux coulent souterrainement , et fertilisent encore les superbes plantations de l’oued Righ et les grandes oasis d’Ouargla, la capitale saharienne; enfin, elles jalonnent les routes du Touat.

Tell, Plateaux, Sahara, telles sont les trois zones si caractéristiques dont nous venons de donner une première idée.

Le Tell, c’est la région labourable, colonisable par l’Européen, qui trouve dans ses vallées, aux différentes altitudes, non seulement une terre exceptionnelllement fertile, mais des conditions climatériques analogues à celles de son pays d’origine.

Les Plateaux sont le domaine de l’Arabe pasteur. Arides, balayés par les ouragans de sable, ils ne se prêtent à aucune culture, mais ils offrent d’excellents

pâturages lorsque les pluies d’autoiune et de printemps n’ont pas fait défaut.

Dans les montagnes de la chaîne saharienne, on retrouverait des conditions de vie favorables h la colonisation européenne ; mais de longtemps, sans doute, on n’y établira que des postes militaires, lointaines avancées chargées de surveiller le Sahara et de protéger le Tell.

Le Sahara est une vaste mer intérieure, desséchée, aujourd’hui sans aucune vallée de communication avec rOcéan ; mais ce n'est pas le désert. Pendant l’hiver, ses pâturages sont couverts de troupeaux; des oasis d’une fraîcheur délicieuse ont pu être créées par l’industrie humaine, lorsque les nappes d’eau souterraines n’étaient pas trop profondes; des villes se sont bâties près des jardins de palmiers et servent d’étapes aux migrations des nomades.

Mais, à quelques journées de marche au sud de la chaîne saharienne, s’étendent de grands espaces stériles, couverts de cailloux brisés ; c’est le Hamada; puis, au delà encore, des plaines de sable inhabitables et désertes, que les caravanes ne traversent jamais sans crainte; ce sont les Areg. Ils séparent les nomades qui entretiennent des relations avec les habitants du Tell, de ceux qui semblent appartenir plus particulièrement an centre d’activité du Soudan. Leur largeur est d’environ SO lieues dans le Sud Oranais; elle dépasse 100 lieues dans le sud de Constaniine. Cette zone se rétrécit, au contraire, et se restreint même à loOO mètres sous le méridien d’Alger.

Ce pays désolé appartient à la bande de déserts qui s’étend de l’océan Atlantique aux mers de la Chine par la Nubie, l’Arabie, la Perse, le désert de Gobi, et la Mongolie. Il n’y pleut presque jamais ; les grands cou-

rants atmosphériques qui portent sur l’Europe et sur le nord de l’Afrique les vapeurs du golfe du Mexique n’atteignent pas cette région qui, d’autre part, est en dehors de la zone des pluies tropicales.

Les seules eaux qu’elle reçoit lui sont donc fournies par les condensations des vapeurs sur les hautes montagnes du littoral et sur celles que l’on suppose exister h la limite nord du bassin du Niger, mais les vents et l’ardeur du soleil ne permettraient pas à ces eaux de couler à la superficie du sol; elles se sont creusé des lils souterrains, où elles s’étendent parfois en nappes considérables, et c’est Ih que l’industrie de rhomme doit aller les chercher pour entretenir quelques cultures et pour abreuver les caravanes , qui traversent ces grandes solitudes.

Il n’a pas du en être toujours ainsi. Le travail lent des âges géologiques ou quelque grande commotion ont amené certainement des modifications notables dans le régime climatérique de l’Afrique.

On trouve, en effet, dans le Sahara, des vallons et des collines, des lits de fleuves et des bassins de lacs, le tout sans eau. Ces fleuves à sec ont conservé le nom d^oned. On n’y voit plus l’eau couler, mais on reconnaît facilement, soit les traces d’un lit aux berges marquées, soit une succession de bas-fonds qui, s’égrenant en chapelet, indiquent l’ancien cours des eaux, et dans lesquels apparaît, de distance en distance, le feuillage verdoyant de quelques broussailles qui persistent â vivre.

La cuvette saharienne se compose de deux bassins; une ride orographique, le djebel Albeg, entre Insala et Goléa, sépare la vallée de l’oued Seggueur orientée du nord au sud, de celle de l’oued Mia orientée du sud

au nord. Cette arête marque donc le partage des eaux entre deux systèmes hydrographiques distincts.

Dans le premier de ces bassins, les eaux descendent des massifs neigeux du Maroc, des montagnes des Ksour ou du Djebel-Amour oranais. Les oueds sont dirigés du nord au sud et quelques-uns de ceux qui descendent des montagnes marocaines reçoivent une alimentation suffisante pour que les eaux coulent h Tair libre jusqu’à la région des Areg.

Dans le deuxième bassin, les oueds sont, au contraire, dirigés du sud au nord; ils viennent duTouatou des monts du Ahaggar. Ils convergent vers une même région, qui est l’oasis de l’oued Righ, véritable delta d’embouchure de l’oued Igharghar dans le chott Melghir.

Laghouat se trouve au point de divergence des eaux des deux bassins; de là son importance au point de vue géographique comme au point de vue militaire.

L’Algérie vient à peine d’émerger des eaux.

Des sommets qui forment la bordure septentrionale des Plateaux, le regard s’étend au sud vers un horizon sans limites. C’est l’infini de la mer. Les îlots de montagnes, les mirages des chotts, ajoutent encore à cette illusion.

Lorsque l’on s’élève sur les derniers cols de la chaîne saharienne, c’est encore l’immensité de l’Océan que l’œil croit sonder et cette impression est si puissante, si spontanée, que les premiers de nos soldats, qui descendirent vers le sud, saluèrent, diL-on, le désert africain par ces cris : La mer ! la mer !

Que l’on voyage dans le Tell, que l’on traverse les massifs montagneux de la Kabylie ou de l’Aurès, que

l’on se perde dans les solitudes des Plateaux ou du Sahara, partout on reconnaîtra les traces du passage récent de masses océaniques énormes qui, abandonnant leurs anciens lits, par suite de quelque rupture d’équilibre, se sont ruées avec une force effroyable et une vitesse prodigieuse, abattant leurs rivages, sculptant ici des falaises gigantesques , déposant là de véritables montagnes de limon et de cailloux roulés.

A ce cataclysme a dû succéder une assez longue période de calme, pendant laquelle les eaux ont déposé leurs sédiments dans les bassins temporaires qu’elles avaient remplis ; mais l’assèchement s’est continué lentement; les grands lacs se sont vidés à leur tour; les rivières ont roulé un moins grand volume d’eau ; quelques-unes se sont définitivement taries. Cet appauvrissement a dû être très rapide, et, de notre temps même, on constate encore, à quelques années de distance, le* dessèchement progressif des puits et ^affaiblissement des sources. C’est ainsi qu’il a fallu, par des forages artésiens, rendre la fécondité aux oasis de l’oued Rigli dont l’eau s’était retirée. Or, depuis que ces puits sont ouverts, les uns qui étaient jaillissants ne sont déjà plus qu’ascendants; partout le niveau a baissé b

1 Cet assèchement est particulièrement constaté dans la partie orientale du département de Constantine. Les puits de Batna diminuent d’année en année. Des rivières poissonneuses qui coulaient dans le territoire des Oulad Sidi laya ont à peine un filet d’eau entre les rochers de leurs lils. Les jardins de la smala d’el Mcridj créés à grand frais, sont abandonnés parce qu’on ne peut plus les arroser.

Des ruines romaines considérables attestant l’existence de grands

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