CHAPITRE IV
Invasion des Arabes ; — cinq expéditions conduites par Amrou, Abd- Allah-ben-Sayd , Moaouyah - ebn - Khadydjéh , Mousselymab - êl - Nazzahy, et Oqbah - ben - Nafy ; — A bd- Alla b ben-Zobeyr; — prise de Barqab, de Tripoli d’Occident, d’Afryqyah ; — conquête de l’Afrique par les Musulmans.
L’Afrique, cependant, ne fut entièrement conquise par cette invasion nouvelle, et n’appartint définitivement aux Musulmans , qu’après cinq expéditions successives, dont les victoires furent alternativement balancées par des revers.
La première de ces tentatives de conquête eut lieu dès l’an 23 de l’hégire ( 644 de l’ère chrétienne).
Cette expédition fut entreprise par le conquérant même de l’Égypte , Amrouben-èl-Aas (2) , qui , apres avoir pacifié et organisécette province dont il avait été nommé le premier gouverneur, réunit ses troupes à Alexandrie, et s’avança sur la côte barbaresque : il s’y empara bientôt de Barqah et de Tripoli d’Occident (3) ; mais il avait à peine annoncé cette conquête à Omar-ébn-èl-Khettâb (4), que la mort de ce khalyfe força l’armée victorieuse à renoncer à ses projets d’invasion et à rentrer promptement en Éaypte.
Othmân , fils à'Affdn (5) , succéda à
(2) Amrou-ben-êl-Aas avait conquis l’Égypte par l’ordre du khalyfe Omar, l’an 20 de l’hégire (640 de l’ère chrétienne ).
(3) Nommée par les Arabes Tarabolous-êlgharb. Il existe sur les côtes de la Méditerranée deux villes portant également le nom de Tripoli; la seconde est située en Syrie et est appelée par les Orientaux Tarabolous-ês- Chdm.
(4) Omar-ebn-êl-Kettàb, le second des khaîyfes qui héritèrent de l’autorité du Prophète, succéda l’an i3 de l’hégire (634 de l’ère chrétienne) à Ahou-Beker, beau-père du Prophète ; il régna environ dix aus, et mourut l’an 23 de l’hégire ( 644 de notre ère).
(5) Ollirndii fils à'Affdn, troisième khalyfe, monta sur le trône de l’islamisme l’an 2 3 de l’hégire ( 644 de notre ère ) ; son règne fut d’environ douze années, et il fut tué l’an 35 de l’hégire (656 de notre ère ;»
TUNIS
Omar sur le trône du khalyfat : à peine ce prince avait- il été inauguré à Damas, qu’il avait déposé Amrou, malgré tous les titres que le conquérant de l’Égypte avait pour en conserver le gouvernement.
Amrou fut remplacé par le frère de lait du khalyfe Abd-allah, surnommé Ben-Saad, ou Ben-Sayd : celui-ci, jaloux de la gloire de son prédécesseur, voulut aussi s’illustrer par une conquête, dont l’éclat pût éclipser celui de la conquête de l’Égypte. Il obtint du khalyfe la permission de porter une seconde expédition en Afrique, pour y étendre à l’occident l’empire des Musulmans , qui , à cette époque, commençait d’envahir avec tant de succès la Perse et les autres contrées orientales.
•Au lieu de se mettre en défense contre le déluge dans lequel l’islamisme menaçait d’engloutir leur empire dégénéré, les héritiers de Constantin et de Théodose, amollis par les délices de Byzance et tiraillés tour à tour dans les sens opposés par les divers sectaires qui s’attribuaient successivement le titre d’ orthodoxes , passaient leur vie avilie au milieu des querelles ignobles du cirque (l) et des discordes religieuses. Pour s’opposer au torrent musulman , déjà maître de l’Égypte et qui menaçait l’Afrique d’une invasion prochaine,* aucune armée n’avait été réunie à Carthage ; mais les évêques y avaient été réunis en concile (2) ,1’an 646del’ère chrétienne; et là, au lieu de songer aux moyens de préserver l’Afrique chrétienne du joug musulman, on n’avait pensé qu’à combattre la nouvelle hérésie des Monothélites.
Cependant l’orage grondait déjà dans l’Égypte, si voisine; bientôt ses éclats vinrent frapper Carthage elle-même et disperser les pères du concile.
L’an 27 de l’hégire ( 647 de notre ère ), Abd-allah, avec une armée de vingt mille hommes , se présenta devant la ville de Tripoli d’Occident, et il en avait déjà commencé le siège, quand l’arrivée
(1) Les querelles entre le parti des verts et celui des bleus.
(2) Déjà, depuis le dernier concile cité cidessus, un autre avait été tenu à Carthage, l’an 534 de l’ère chrétienne.
d’une flotte des Grecs le contraigni t de le lever et d’aller à leur rencontre : il les défit , revint prendre Tripoli , et assiéger Qâbès, battit en plusieurs rencontres les troupes impériales, et s’empara de plusieurs autres villes, entre autres de Soubayttah , où résidait le gouverneur envoyé de Constantinople.
Un des principaux officiers de cette expédition était le célèbre Abd-allah-ben Zobêyr, bien jeune encore, mais déjà illustré par sa bravoure et qui parvint depuis au khalyfat (3). Abd-allah-ben - Zobéyr fut choisi par le général en chef des Musulmans pour commander un corps nombreux qu’il envoyait afin de maintenir les communications; et ce furent surtout les manœuvres habiles de ce corps qui décidèrent la défaite entière des Grecs.
Devenu maître de toute la côte de la Cyrénaïque, Abd-allah-ben-Sayd ajouta à sa conquête celle de la ville d ' Afryqyah, dont le Prince fut tué de sa main , et il en réunit le territoire à son gouvernement d’Égypte. Mais le mauvais succès d’une autre expédition, qu’il avait en même temps envoyée en Nubie, le contraignit à renoncer à ses pro jets d.’invasion sur la côte africaine.
Informé des progrès de la puissance musulmane sur ses provinces d’Afrique, et voulant prévenir l’envahissement de celles qui lui restaient encore l’empereur grec y fit faire des levées considérables d’argent pour subvenir aux frais de la défense; mais, loin d’y concourir, ces levées n’eurent d’autre effet que celui de mécontenter les populations; et, fatigués deces vexations intolérables, les habitants des contrées non encore envahies implorèrent eux-mêmes , l’an 45 de l’hégire (665 de l’ère chrétienne) le secours de Moaouyah, fils d'Abou Sofyân (4) , qui, après la mort d'Othmân,
(3) Abd- Allah-ben- Zobéyr fut le quatrième khalyfe de la dynastie des Ommyades , quoiqu’il ne fût pas de la race d 'Ommyah; il fut inauguré l’an 64 de l’hégire ( 683 de notre ère ), et régna, en même temps que Mérouàn, dans l’Égypte, l 'Hedjdz et l 'Iraq. Il fut tué l’an 71 de l’hégire (690 de l’ère chrétienne), âgé de soixante-douze ans, après un règne de neuf ans et vingt-deux jours.
(4) Moaouyah, fils d' Abou-Sofyan, d’abord
L’UNIVERS
s’était fait proclamer khalyfe (1) , et fut le fondateur de la dynastie des Ommyades (2).
Ce Prince, débarrassé alors des guerres qu’il avait eu à soutenir contre les partisans ù'Aly et de ses fils, était devenu paisible possesseur du khalyfat, et pouvait par conséquent, dans cette circonstance favorable, employer à achever la conquête de l’Afrique ses forces , devenues disponibles.
Le khalyfe envoya donc aussitôt dans la Cyrénaïque une troisième expédition, commandée par un de ses généraux, nommé comme lui Moaouyah, mais distingué par le surnom de Ebn-Khadtydjêh.
Cette nouvelle armée comptait dans ses rangs les plus braves guerriers de l’islamisme, et entre autres cet Abd-allah ■ ben-Zobéyr, que nous avons déjà vu concourir si efficacement au succès de la précédente expédition.
Nourrissant dès lors en secret ses prétentions au khalyfat, mais contraint par l’avénement de Moaouyah d’ajournerses projets, il employait les moments inactifs de son ambition à conquérir de nouveaux titres de gloire : et cette Afrique , qui avait été le premier théâtre de ses exploits, le vit encore en de nou-
gouverneur de la Syrie sous Olhmân, s’empara du trône du khalyfat l’an 41 de l’hégire ( 66i de l’ère chrétienne ), au préjudice d 'Ali, fils d ' Abou-Taleb, gendre du Prophète. Moaouyah força Hassan, fils A' Aly et héritier de ses droits à la succession du Prophète, à lui céder ses prétentions à la souveraineté de l’islamisme : depuis cette cession Moaouyah régna neuf années, jusqu’à l’an 60 de i’kégire ( 680 de notre ère ).
(1) L’an 37 de l’hégire (657 de l’ère chrétienne).
(2) La dynastie des Ommyades , qui avait dépossédé violemment les successeurs légitimes de Mahomet, compte quinze khalyfes nommés par les Orientaux Bcni-Ommyah, depuis Moaouyah Ier du nom j usqu’à Merouân II, qui fut le dernier; elle occupa le trône du khalyfat pendant quatre-vingt-onze années, et en fut renversée à son tour, l’an i32 de l’hégire (750 de l’ère chrétienne) par Abou-l- Abbâs, surnommé ês-Saffâh, fondateur de la dynastie des Abbassides, qui massacra tous les princes Ommyades. Un seul, échappé à ce désastre, put se réfugier en Espagne, où il fonda une seconde dynastie des Ommyades.
veaux combats illustrer de plus en plus les drapeaux de l’islamisme.
Tandis que le khalyfe assurait par ces nouvelles forces la conquête entière des côtes africaines, l’empereur de Constantinopleexpédiaitpour combattre les renforts musulmans une armée de trente mille hommes, qui vinrent établir leur camp sur le bord de la mer, à Santbartah.
Ils y furent bientôt attaqués par les Musulmans, qui les défirent et prirent d’assaut la ville elle-même.
Un des épisodes de cette campagne fut la première descente des Musulmans en Sicile. Voulant faire diversion aux forces que l’empereur de Constantinople envoyait pour défendre ses provinces africaines , Moaouyah-ben-Kliadydjéh avait expédié Abd-allah-ben-Qays pour ravager ces côtes siciliennes, ou plus tard la puissance musulmane devait s’établir pendant trois siècles, et de là s’étendre sur les provinces méridionales de l’Italie.
Les Grecs coururent au secours de la Sicile dévastée, abandonnant dès lors l’Afrique à ses propres forces.
Tel fut le succès de la troisième expédition musulmane sur cette plage, où dès lors l’islamisme put porter ses drapeaux triomphants presque sans aucune résistance.
Les Musulmans profitèrent de cette espèce de renonciation de la cour de Constantinople à ses domaines d’Afrique, et une quatrième expédition parut nécessaire, pour y doubler leurs forces, à Mousseylimah, fils de Mokhalled-él-Hazzahy, que le khalyfe Moaouyah avait nommé au gouvernement de l’Égypte; et, en conséquence, l’an 46 de l’hégire (666 de notre ère), ce gouverneur envoya de nouvelles troupes, sous la conduite de Bâcher-ben-Artah.
Ce général s’avança encore plus loin dans l’Occident que ne l’avaient fait les trois expéditions précédentes, et conquit à l’islamisme une nouvelle partie des côtes de la Mauritanie.
Pour mieux s’assurer la possession, non-seulement des conquêtes qu’il venait de faire, mais encore de celles qui avaient été le fruit des trois expéditions précédentes, il établit son quartier général dans un poste bien fortifié, non loin des ruines de l’ancienne Cyrène , poste mi*
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litaire dont l’importance s’accrut de plus en plus, et qui peu après devint la nouvelle ville de Qayrouân.
Enfin une cinquième expédition africaine fut celle qui fut conduite jusque sur les côtes occidentales de la Mauritanie par Oqbah, surnommé Ben-Nâfy.
Ce général y fut envoyé l’an 50 de l’hégire (670 de l’ère chrétienne), par le même khalyfe (1) qui avait ordonné les trois dernières des précédentes.
Oqbah-ben-Nâfy avait fait partie de la quatrième expédition des troupes musulmanes en Afrique ; mais il était resté dans les cantonnements de Barqah et de Rouylah, où ilavait rassemblé les tribus berbères qui avaient embrassé l’islamisme; le khalyfe mit sous son commandement de nouvelles troupes, à la tête desquelles il putpousser encore plus en avant vers l’occident.
Déjà maître du littoral de la Cyrénaïque, il dirigea les opérations militaires sur les peuplades des provinces intérieures, et pour contenir leurs esprits remuants, il jugea convenable de former un grand établissement musulman sur cette plage : il choisit à cet effet le poste militaire, déjà bien fortifié, qu’avait établi précédemment Bâcher -ben- Artah , près de l’emplacement qu’avait jadis ocj cupé l’ancienne Cyrène : il jeta l’an 55 de l’hégire (675 de notre ère) les fondations de sa nouvelle ville , qu’il nomma Qayrouân , du nom de l’antique cité détruite; et cette ville prit des accroissements si rapides , par l’affluence des émigrants d’Egypte , qu’elle devint dès lors la résidence des gouverneurs que les khalyfes; envoyèrent pour exercer leur autorité sur les provinces africaines.