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CHAPITRE XI

Seconde expédition des Turks contre Tunis'; — Sinàn-Pâcha; — attaque de l’abarkah;

— débarquement des troupes ottomanes;

— siège de Tunis; — prise de la Houlette et Tunis par l’armée ottomane ; — massacre de la garnison espagnole ; — captivité de Moulay-Mohammed-êl-IIafsy, dernier roi de Tunis.

Le sultan Selym-Châh{ I) s’était montré irrité des succès de don Juan à Tunis, et au printemps de l’année 1574 de notre ère (fin de l’an 981 de l’hégire) il envoya contre les Espagnols de Tunis une flotte formidable, portant quarante mille hommes et commandée par Sinân - Pachâ , qui s’était déjà illustré par la conquête de l 'Yémen, et qui avait luimême demandé d’être chargé de cette nouvelle expédition.

L’ancien dey d’Alger, qui était devenu Qapytân-Pachâ et avait pris le nom de Kelydj-Aly (2), avait saisi avec empressement cette occasion de prendre sa revanche de l’échec que trois ans auparavant lui avait fait éprouver Don Juan d'Autriche; il s’était chargé de la

(r) Selym-Chah-ben-Souleyman , que nos historiens nomment Sélym, deuxième du nom ( treizième prince de la dynastie ottomane ) , était fils du sultan Souleymân , dont il a été question ci-dessus note 2, page 175; il avait atteint lage de quarante ans lorsqu’il succéda à ! son père, l’an 974 de l’hégire ( i566 de notre ère ) : ce fut sous son règne que l’île de Chypre fut conquise et que les Turks perdirent la fameuse bataille de Lepante, l’an 979 de l’hégire (1571 de l’ère chrétienne). Ce prince mourut l’an 9S2 de l’hégire ( 1574 de notre ère), laissant pour successeur au trône ottoman son fils Mouràd-ben-Selym , connu de nos historiens sous le nom d’Amurat 111.

(2) U est plus connu sous le nom de Aly-élfartâz ( Aly le Teigneux ).

Au sujet de ce surnom je ferai la remarque que les Orientaux ne regardent aucunement comme injurieux les sobriquets et surnoms tirés des imperfeclions du corps; c’est ainsi que le nom du conquérant de l’Asie, Tamerlan, n’était autre chose que Tymour-lenk I (Tymour le boiteux) : un des plus célèbres vizirs de l’empire ottoman fut moins connu par son nom propre que par le sobriquet qu’il adopta lui-même, de Topai , signifiant également boiteux dans la langue turke.

conduite de la flotte ottomane, composée de deux cents galères , armées d’une nombreuse artillerie, et accompagnées de plusieurs bâtiments de transport portant le matériel et les munitions de guerre.

Cette expédition, l’une des plus importantes qui eût été faite jusque alors par les Ottomans , eut un plein succès.

L’armée navale quitta Constantinople le premier jour du mois de Raby-élâouel, etse dirigea d’abord vers le port de Navarin, en Morée, où elle fit une courte relâche : ayant repris la mer, elle fit voile vers les côtes des possessions vénitiennes, qu’elle ravagea ; puis, le neuvième jour de sa navigation elle arriva en vue de Tabarkâh, où eurent lieu les premières hostilités.

La garnison de cette forteresse était espagnole : vivement attaquée par les Ottomans, elle se défendit plus vivement encore; mais, après un combat acharné, elle fut forcée de céder au nombre et de se replier sur un autre fort de la côte : là les Chrétiens eurent à soutenir un nouveau combat, dans lequel périrent un grand nombre de Musulmans , entre autres Mohammed- Bey , qui était le hiahya ( lieutenant ) du Qapytân-Pachà. Le combat , commencé à midi , n’avait cessé qu’à l’heure du moghreb , c'est-à-dire au coucher du soleil.

Renonçant à renouveler son attaque, la flotte ottomane reçut l’ordre d’appareiller et d’aller croiser sur les côtes de Sicile, où elle exerça de nouveaux ravages, et dont elle fut bientôt repoussée par les habitants , que la vue de leurs villages pillés et incendiés, de leurs femmes et de leurs enfants enlevés, avait armés du courage du désespoir.

Quittant alors les parages de la Sicile, lés Ottomans se décidèrent à retourner vers les côtes de Tunis, et le 18 de Raby-él-âouel leur flotte arriva enfin devant un fort ruiné du territoire tunisien, situé près la forteresse de Klybeah, à environ dix-huit milles à l’est de Tunis. En arrivant au mouillage tous les bâtiments de l’armée navale se pavoisèrent de pavillons de mille couleurs, fêtant ainsi d’avance les triomphes qu’elle allait remporter.

Trois jours après, le 21, la flotte ottomane jeta l’ancre devant l’entrée du

L’UNIVERS

canal de la Goulette : le débarquement des troupes expéditionnaires eut lieu immédiatement, ainsi que celui de l’artillerie de siège et du matériel. Le camp fut aussitôt établi; l’on eut soin de placer hors de l’atteinte des canons du fort les tentes destinées au général en chef Sinân et au Qapytan-Pachâ.

Le premier soin des assiégeants fut de se mettre eux-mêmes à l’abri de l’attaque de ceux qu’ils venaient assiéger : de hauts et forts retranchements furent élevés en terre autour du camp , qui fut en même temps ceint de fossés larges et profonds : puis on construisit à la bâte quelques batteries.

L’attaque commença : l’artillerie espagnole ouvrit sur les* assaillants un feu meurtrieret bien nourri. Les assiégeants lie faisaient que des progrès très-lents, lorsqu’on vit arriver au camp ottoman le Pachâ de Tripoli , Moustafâ- Pacha, accompagné d eHayder-Pachâ, qui avait défendu Qayrouân contre le roi deTunis, Moulay-Mohammed-él-Hafsy . Le général en chef chargea ces deux Pachâs du siège de Tunis , tandis qu’il presserait lui-même celui du fort de la Goulette ; et il mit sous leurs ordres, pour cette opération, une division formée par mille fusiliers ( toujenkdjyân ) et de mille volontaires, que commandait leur Aghâ Habil-Bey; l’artillerie qui accompagnait cette colonne se composait de plusieurs grosses pièces de siège et de plusieurs pierriers.

Les troupes espagnoles qui occupaient Tunis, jugeant que la ville était trop grande pour les moyens de défense qu’elles pouvaient employer, et que le château, seul point fortifié de l’enceinte, tombait presque en ru ines (1 ) , avaient pris le parti d’en sortir, et de se retirer dans le fort situé en dehors de la porte de la Marine, et dont le prince don Juan d’ Autriche avait ordonné la construction quelque temps auparavant : mais ce fort n’était pas encore entièrement

(r) Les restes de ce fort sont connus des Tunisiens sous la double dénomination du Bastion ( él- Bastyoun ) et de Kouksou adkdn; ce lieu sertaujourd’hui detannerie; et les fondations de la citadelle espagnole s’y voyaient encore du temps de Hamoudah-Pachd , dont nous parlerons ci-après.

achevé, et les Espagnols cherchèrent a suppléer aux ouvrages non encore construits par des palissades et des retranchements en terre : ces retranchements furent armés d’une formidable artillerie, et on les approvisionna de toutes les munitions de guerre nécessaires pour soutenir un long siège : plus de six mille hommes tant chrétiens que renégats y étaient venus chercher un asile.

Ainsi évacuée par les Espagnols , Tunis ne put offrir aucune résistance ; les deux Pachâs en prirent possession sans coup férir, et s’occupèrent à fortifier les points de l’enceinte reconnus comme trop facilement accessibles.

Maîtres de la ville , ils tournèrent leur attaque contre le fort où les troupes espagnoles s’étaient retranchées : ils crurent cependant nécessaire de demander des renforts au général en chef, qui s’empressa de leur envoyer un nouveau détachement que le Qapytan-Pachâ se chargea de commander lui-même.

Mais la réunion de ces troupes avtc celles des deux Pachâs ne parut pas encore suffisante à l’amiral ottoman pour réduire les Espagnols enfermés dans le fort; et un nouveau renfort fut demandé à Sinân-Pachâ , qui n’hésita pas à envoyer aux assiégeants mille janissaires, commandés par Médjy-Pachâ et par Aly-Aghâ-Selâhdâr (2) , avec une batterie de huit canons et de six pierriers.

Cependant, sans s’effrayer de ces préparatifs redoutables, la garnison du fort fit plusieurs sorties, pénétra jusque dans les retranchements des Ottomans , et leur lit éprouver les plus grandes pertes.

Sinân-Pachâ crut alors devoir quitter son camp de la Goulette, pour venir diriger par lui -même les opérations contre le fort, et ne retourna continuer le siège de la Goulette qu’a près avoir donné aux deux Pachâs ses instructions sur le plan qu’ils devaient suivre dans leurs attaques.

Pendant que le siège des deux forts continua en même temps, Sinân-Pachâ vit arriver dans son camp Ahmed-Pa-

(2) Le mot Selàhdàr signifie proprement écuyer. On donne ce titre à l’aghâ chargé du soin des armes du sultan, et qui accompagne ce prince en portant devant lui son sabre de cérémonie.

TUNIS

châ (l) , nouveau Bey d’Alger, qui lui amenait un contingent de troupes, et qui reçut ordre d’établir- son quartier devant la partie méridionale du fort de la Goulette.

Ces troupes fraîches assurèrent bientôt l’avantage aux Ottomans : le 14 du mois Raby-et-Tâny , un chemin couvert qui communiquait à l’ancien bâtiment des douanes, où les Espagnols avaient établi leurs avant-postes, fut enlevé après un combat sanglant ; le fossé fut comblé , et sur son emplacement fut élevée une redoute, dont le feu commandait les ouvrages extérieurs de la place.

Un nouveau renfort vint encore accroître la supériorité numérique des assiégeants ; Ramaddân- Pacha, que Ahmed-Pacha avait laissé pour gouverner Alger en son absence, avait quitté cette ville, et amenait à Sinân-Pachâ un corps de trois mille hommes : il reçut l’ordre d’aller se joindre aux deux Pachâs qui assiégeaient le fort près de Tunis, pour les aider a hâter la fin du siège.

Enfin , le sixième jour du mois de Djemâdy-él-âouel de l’an 981 de l’hégire ( 1573 de notre ère), le général en chef ordonna un assaut général contre le fort de la Goulette. La garnison espagnole, épuisée par une suite non interrompue de combats, décimée par le feu continuel des batteries contre lesquelles ses remparts la protégeaient mal , ne put résister aux innombrables assaillants qui l’attaquaient de toutes parts ; elle fut tout entière passée au fil de l’épée : les Chrétiens, les renégats , les Maures qui s y étaient réfugiés, tous tombèrent sous le tranchant des cimeterres ottomans , et les seuls dont la vie fut épargnée furent le gouverneur espagnol et Mouley- Mohaimned-él-Hafsy, qui avait succédé sur le trône de Tunis a son frère Hamidah, et qui fut le dernier rejeton de la famille des Bêny-Hafs : ils furent l’un

(i) Ahmed-Pacha , surnommé él-iskanderàny, parce qu’il était natif d’Alexandrie, fut le dix- neuvième des Beys qui régnèrent à Algei ; il était parvenu au pouvoir l’an 979 de l’hégire (157a de notre ère). Il avait succédé à Memminy, renégat corse, et fut remplacé, l’an 982 de l’hégire (1574 de notre ère) par un renégat sarde, Ramaddân, dont il va être bientôt question.

et l’autre jetés dans une prison , en attendant qu’il tût décidé de leur sort.

Ainsi tomba au pouvoir des Musulmans, après quarante jours de siège, la forteresse de Ja Goulette, dont la construction n’avait pu être achevée par les Chrétiens qu’en quarante années.

Considérant les dépenses qu’exigerait la réparation de ce fort après les désastres d’un siège aussi destructif, Sinân- Pachâ jugea sa conservation inutile ou même dangereuse à une si grande distance du centre de l’empire. Il ordonna qu’il fût détruit de fond en comble et entièrement rasé : les troupes ottomanes furent immédiatement employées aux travaux de cette démolition, et le général en chef s’empressa de se rendre devant le fort de Tunis, afin de mettre par sa prise la dernière main à sa conquête.

A peine arrivé au camp des assiégeants, Sinân-Pachâ ordonna une attaque générale, à laquelle il prit part de sa personne : mais, les assiégés se défendant avec une intrépidité digne d’un meilleur sort, ce ne fut qu’aprèsdeux assauts que les Turks réussirent enfin à arborer leurs étendards sur les remparts de la place.

Trois mille Chrétiens périrentdansces deux combats acharnés ; et le reste de la garnison, montant à environ cinq mille hommes, sortantdu fort presque écroulé, alla prendre posi tion sur la plage, derrière des retranchements élevés à la hâte.

Les Espagnols y furent bientôt suivis et attaqués par les Musulmans; ils s’y défendirent avec le courage que donne le désespoir : la mêlée fut terrible; on se battait corps à corps, face à face, fer contre fer, poitrine contre poitrine , se frappant, se saisissant, s’étreignant, se déchirant l’un l’autre : les épées, les cimeterres, les poignards se brisaient; les ongles et les dents remplaçaient horriblement ces armes dans cette épouvantable lutte. Tous les Espagnols furenLmassacrés, et il ne resta plus un seul Chrétien vivant sur la terre tunisienne.

Toutefois Sinân-Pachâ , dans ce massacre général, avait cru devoir épargner deux cents artilleursexpertsdans l’art de la fonte des canons ; il les envoya à l’arsenal de Constantinople , où, attachés deux à deux par une chaîne au pied , ils furent employés à la fabrication de l’artillerie pour la marine ottomane.

L’UNIVERS

Cette dernière catastrophe complétait la victoire de Sinàn-Pachâ le 25 du mois de Djemady-él-âouel de l’an 981 de l’hégire ( 1573 de l’ère chrétienne). Cette conquête était achetée au prix de la vie de dix mille Chrétiens et de dix mille Musulmans (1).

Rien ne retenait plus Sinân-Pachâ sur les côtes d’Afrique; comme trophée de son triomphe, il avait envoyé au Sultan les deux seuls prisonniers dont il avait épargné la vie, le gouverneur de la Goulet te, l’infortuné Porto-Carrero, et Mouley-Mohammed-êl-Hafsy, dernier roi de Tunis (2) : il revint lui-même à Constantinople jouir des félicitations et des récompenses que lui décerna le Sultan.

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