‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 2 sur 105 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La vie orageuse est-elle préférable à cette calme existence?

(Yoüno. — Satires.)

Les fenêtres étaient closes, la nuit avait remplacé le soir, et les hôtes du cottage étaient réunis. Mistress Leslie était assise devant son métier à broder. Lady Vargrave, le visage appuyé sur sa main, paraissait absorbée par la lecture d’un livre; mais ses yeux ne voyaient pas la page ouverte devant elle. Eveline était fort occupée à examiner le contenu d’un paquet de livres et de musique, qu’on venait de lui apporter de la loge du concierge, où il avait été déposé par la voiture de Londres.

f. Ah! chère maman, que je suis contente! s’écria Eveline ; voici quelque chose qui va vous faire plaisir. On a mis en musique quelques-unes de ces poésies qui vous ont si profondément touchée. >

Eveline apporta les romances en question à sa mère, qui sortit de sa rêverie, pour les parcourir avec intérêt.

a II est très-singulier, dit-elle, que jq sois si fort émue par tout ce qui sort de la plume de cet écrivain; moi, surtout, qui n’aime pas la lecture avec la même passion que vous, ajouta-t-elle en caressant tendrement les boucles épaisses de la chevelure d’Eveline.

— C’est encore un de ses livres que vous lisez en ce moment, dit Eveline jetant les yeux vers le livre ouvert sur la table. Ah ! c’est cet admirable passage sur « nos premières impressions. » C’est égal, chère mère, je n’aime pas à vous voir lire ses ouvrages; il me semble qu’ils vous attristent toujours.

— Il y a pour moi dans les pensées qui s’y trouvent, dans la manière dont ces pensées sont exprimées, un certain charme qui me fait rêver, dit lady Vargrave, et qui me rappelle un... un ami de ma jeunesse, à ce point qu’en lisant, il me semble l’entendre parler. J’ai éprouvé cela dès la première fois que j’ouviâs par hasard un de ses ouvrages, il y a bien des années.

— Quel est donc cet auteur qui vous plaît tant? demanda mistress Leslie, un peu étonnée, car lady Vargrave éprouvait d’habitude peu de plaisir à lire même les plus grands et les plus célèbres chefs-d’œuvre du génie moderne.

— C’est Maltravers, répondit Eveline ; et je crois que je partage, à peu de chose près, l’enthousiasme de ma mère.

— Maltravers l répéta mistress Leslie. C’est peut-être une lecture dangereuse pour une personne aussi jeune que vous. A votre âge, chère enfant, vous avez tout naturellement assez de sentiment et d’idées romanesques sans aller leur chercher des auxiliaires dans les livres.

— Mais, chère madame, dit Eveline, embrassant avec chaleur la défense de son auteur favori, dans ses écrits il y a autre chose que du sentiment et des idées romanesques; ils ne sont pas exagérés; ils sont très-simples, très-vrais.

— Vous êtes-vous jamais rencontrée avec lui, madame? demanda lady Vargrave.

— Oui, répondit mistress Leslie, une fois; c’était alors un jeune garçon blond et joyeux. Son père habitait le comté voisin, et nous nous sommes trouvés ensemble dans une maison de campagne. M. Maltravers lui-même possède une terre près de celle de ma fille dans le comté de mais il n’y demeure pas ; depuis quelques années il est à l’étranger. C’est un singulier homme!

— Pourquoi n’écrit-il plus? dit Eveline; j’ai tant de fois lu ses ouvrages, je sais si bien ses poésies par cœur, que je regarderais comme un véritable évènement l’apparition d’un nouvel ouvrage de lui.

— J’ai entendu dire, ma chère, qu’il avait presque entièrement renoncé au monde et aux ambitions du monde, et

qu’il avait beaucoup vécu en Orient. La mort d’une demoiselle qu’il devait épousera, dit-on, troublé et changé son ca ractère. Depuis cet évènement il n’est plus revenu en Angleterre. Lord Vargrave pourra vous en dire plus que moi au sujet de Mallravers.

— Lord Vargrave ne pense à rien de ce qui n’est pas sui la scène du monde, dit Eveline.

— Je suis bien sûre que vous lui faites injure, dit mis- Iress Leslie, qui releva la tête et fixa les yeux sur le visage d’Eveline ; car vous n’êtes pas sur la scène "du monde , vous. r>

Eveline fit une petite moue, une très-petite moue de ses jolies lèvres, mais elle ne répondit pas. Elle ramassa la musique, s’assit au piano, et se mit à étudier les nouvelles mélodies. Lady Vargrave écoulait tout émue; et quand Eveline, dont la voix avait peu de puissance, mais possédait un charme exquis, chanta les paroles, sa mère détourna la tête, et, presque à son insu, quelques larmes coulèrent silencieuses le long de ses joues.

Lorsque Eveline s’arrêta, fort attendrie elle-même, car ces vers respiraient un profond sentiment de mélancolie, elle se rapprocha de sa mère, et, voyant son émotion, elle essuya avec ses baisers les larmes qui mouillaient les yeux pensifs de lady Vargrave. Toute sa gaîté s’enfuit; elle s’assit sur un tabouret aux pieds de sa mère, lui prit la main entre les siennes, et ne bougea plus, jusqu’au moment où l’on se retira pour la nuit.

Et lady Vargrave bénit Eveline, et sentit que, si elle était éprouvée, du moins elle n’était pas seule.

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