‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 23 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que ceux d’entre nous qui veulent bien redevenir enfants, quand ce ne serait que pour nue heure, s'abaudounent au délicieux enchantement qui s’empare de l'àmo lorsqu’elle se livre au souvenir des innocentes jouissances de l’enfance.

(D. L. Ricuahdson.)

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Le récit animé que fit Caroline, pendant le dîner, de leurs aventures, fut reçu avec beaucoup d’intérêt, non-seulement par la famille Merton, mais aussi par quelques personnes du voisinage qui partageaient l’hospitalité du recteur. Le retour inopiné de tout propriétaire dans ses domaines héréditaires, après une longue absence, produit toujours une certaine sensation dans une société de province. Dans un cas comme celui-ci, oü le propriétaire était encore jeune, garçon, célèbre et beau, la sensation, cela va sans dire, était encore plus grande. Caroline et Eveline furent accablées de questions, auxquelles Caroline seule répondit d’une manière satisfaisante. Son compte-rendu était en somme bienveillant et favorable ; il parut même flatteur à tout le monde, excepté à Eveline qui trouva que Caroline n’était pas un peintre de portraits bien exact.

Il arrive rarement qu’on soit prophète dans son pays; mais Maltravers avait si peu habité le comté, et lorsqu’il y était venu jadis, il avait mené une vie si retirée, qu’on le regardait comme un étranger. Il n’avait éclipsé le train de maison d’aucun de ses voisins : il ne s’était posé comme le rival d’aucun chasseur des environs; et en somme, on s’était montré indulgent pour ses habitudes de farouche réserve. Grâce au temps, et à son absence de la scène du monde, absence assez longue pour le faire regretter, et pas assez pour le faire remplacer par d’autres favoris, sa réputation s'était mûrie et consolidée, et son pays était fier de lui. En conséquence (quoique Mallravers se fût refusé à le croire, quand même un auge le lui eût assuré) on n’avait pas dit de

mal de lui en son absence. On racontait mille petites anecdotes au sujet de ses habitudes personnelles, de sa générosité, de son indépendance d’esprit, de son excentricité. Eveline écoutait tout cela dans un silencieux ravissement; elle n’avait jamais passé une soirée aussi agréable; et elle adressa un sourire presque reconnaissant au recteur, qui avait toujours pour habitude de suivre le courant de l’opinion, lorsqu’il dit, avec un air de bienveillante affabilité :

< Il faut vraiment que nous témoignions tous les égards possibles à notre illustre voisin; nous devons nous montrer indulgents pour ses petites excentricités. Ses opinions politiques ne sont pas les miennes, il est vrai. Mais un homme qui a de grands intérêts de fortune dans le pays a le droit d’avoir l’opinion qui lui convient; telle a toujours été ma maxime. Dieu merci, je suis un homme très-modéré. Il faut que nous l’attirions parmi nous ; ce ne sera pas par notre faute, je vous assure, s’il n’est pas bientôt tout à fait à son aise au presbytère.

— Sans doute... avec tant de charmes pour l’y attirer, dit le maigre vicaire, en saluant timidement les danses.

— Ce serait un bon parti pour miss Caroline, » dit tout bas une vieille dame. Caroline l’entendit et une moue dédaigneuse contracta ses jolies lèvres.

On disposa les tables de whist : on commença à faire de la musique; et on laissa Maltravers en paix.

Le jour suivant, M. Merton monta son poney et se rendit à Burleigh. Maltravers n’était pas chez lui. M. Merton laissa sa carte, et un billet respectueux et amical, par lequel il priait M. Maltravers de mettre de côté toute cérémonie, et de venir dîner au presbytère le jour suivant. Le recteur éprouva quelque étonnement en voyant que l’esprit actif de Maltravers était déjà en mouvement. Le parc si longtemps désert était rempli d’ouvriers; les charpentiers étaient occupés à réparer les clôtures; la maison était pleine de vie et de mouvement ; des valets d’écurie exerçaient les chevaux dans le parc : tout enfin annonçait le retour du maître, après sa longue absence : autant de signes vraisemblables que Maltravers comptait habiter le pays ; le recteur pensa à Caroline, et éprouva une certaine satisfaction.

Le jour suivant était l’anniversaire de la naissance de Cécile. On observait toujours les anniversaires au presbytère de Merton : les enfants du voisinage étaient invités à la célébration de celui-ci. Ils devaient dîner sur la pelouse,

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tous une vaste tente, et danser le soir.. Les serres chaudes allaient prodiguer leurs premières fraises; et les vaches, décorées de rubans bleus , allaient fournir des syllabubs *. Les plaisirs de ce genre avaient peu d’attraits pour l’élégante Caroline. Elle condescendit à paraître au dîner; elle embrassa les plus jolis enfants, leur servit de la soupe, et puis, s’étant acquittée de son devoir, elle se retira dans sa chambre, pour écrire des lettres. Les enfants n’en furent pas fâchés, car la majestueuse demoiselle leur inspirait un peu d’effroi ; et ils rirent bien plus fort, et firent beaucoup plus de bruit, lorsqu’elle fut partie, et que les gâteaux firent leur apparition, accompagnés des fraises.

Eveline était dans son élément. Quand elle était petite, elle s’était fort peu mêlée à la société d’autres enfants, quoiqu’elle eût bien souvent soupiré après des camarades de jeu. Elle était restée fort enfant de caractère. D’ailleurs elle aimait tendrement Cécile. Elle avait donc attendu ce grand jour avec une innocente joie ; et la semaine précédente elle s’était fait conduire en voiture à la ville voisine, d’où elle avait rapporté un panier plein de jouets, de poupées, de rubans et de gravures, qu’elle avait soigneusement caché à tous les yeux. Mais, par je ne sais quel hasard, elle ne se sentait pas si enfant que de coutume, ce matin-là; son cœur ne prenait pas part au plaisir qu’elle avait sous les yeux, et son sourire commença par être languissant. Mais il y a quelque chose de contagieux dans la gaîté des enfants, pour ceux qui les aiment; et lorsque la troupe joyeuse s’éparpilla sur la pelouse, et qu’ayant ouvert le panier, Eveline commanda aux enfants, avec beaucoup de gravité, de se tenir tranquilles et d'être sages, elle était bien la plus heureuse de toute la bande. Mais elle savait comment s’y prendre pour faire des heureux, et elle offrit le panier à Cécile, afin que la petite reine de ce jour pût savourer la jouissance de se montrer généreuse. Pour empêcher toute jalousie, on eut recours à fingônieux expédient d’une loterie.

« Alors ce sera Eveline qui jouera le rôle de la Fortune 1 s’écria Cécile ; personne ne se plaindra de recevoir quelque chose de ses mains; et s’il y a des mécontents, Eveline ne les embrassera pas. >

Mistress Merton, dont Eveline avait complètement gagné

1. Espèce de boisson composée de vin de Madère et de lait chaud.

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le cœur maleniel par sa bonté pour le& enfants, oublia toutes les injonctions de son mari, et consentit volontiers à étiqueter les lots, et à eu écrire les numéros sur des petits carrés de papier, soigneusement pliés. On tira du salon un grand vase indien, dont on fit l’urne du destin; on y déposa les billets. Cécile était en train de bander avec un mouchoir les yeux d’Eveline, tandis que l’espiègle Fortune cherchait à n’ôtre pas aussi aveugle qu’elle aurait dû l’être, et les enfants, assis en cercle sur l’herbe, étaient dans tout le feu de leur joie et de leur attente, lorsque... il se fit soudain un silence complet ; les éclats de rire s’arrêtèrent, et les petites mains de Cécile aussi. Qu’était-ce donc? Eveline écarta le bandeau, et ses regards tombèrent sur Maltravers !

« Mais, en vérité, ma chère miss Cameron, je me demande quel nouveau tour pourront vous faire subir ces petites filles, dit le recteur, qui se trouvait à côté de l’intrus, que du reste il venait lui-même d’amener en ce lieu.

— C’est moi plutôt qui devrais être leur victime, dit Maltravers avec bonhomie ; les fées punissent toujours les mortels qui ont passé l’adolescence quand ils violent le sanctuaire de leurs réjouissances. »

Tandis qu’il parlait, ses yeux, les yeux les plus éloquents du monde, s’arrêtèrent sur Eveline (qui, pour cacher sa rougeur, avait pris Cécile entre ses bras, en ayant l'air de ne pas s’occuper d’autre chose) avec un regard plein de cette admiration et de ce ravissement qu’on pourrait attribuer, en eflet, à un mortel contemplant quelque adorable fée.

Sophie, avec la hardiesse d'un enfant qui n’est pas timide, courut vers lui.

t Bonjour, monsieur, bégaya-t-elle, en levant vers lui soh visage, afin qu’il l’embrassât; comment se porte le joli paon? î>

Cette hardiesse opportune servit sur-le-champ à renouer le charme qui avait été rompu ; elle établit un lien entre l’étranger et les enfants. En un instant la connaissance était invoquée et reconnue. Un moment après Maltravers faisait partie du cercle; il s’assit sur la pelouse au milieu des enfants, aussi gai qu’eux, et presque aussi bruyant, cet homme raide et fier, si dédaigneux des bagatelles de ce monde !

« Mais il faut que ce monsieur ait un lot, aussi bien que les autres, dit Sophie fière de son nouvel et grand ami. Quel est votre petit nom ? Pourquoi avez-vous donc un nom si long et si difficile ?

— Appelez-moi Ernest, dit Maltravers.

— Pourquoi ne commençons-nous pas ? s’écrièrent les enfants.

— Voyons, Eveline, soyez sage, mademoiselle, pdit Sophie, tandis qu’Eveline, honteuse, contrariée, et presque prête à pleurer, cherchait à repousser le bandeau.

M. Merton fit intervenir son autorité ; mais les enfants protestèrent par leurs clameurs, et Eveline céda promptement. La Fortune avait mission de tirer les billets de l'urne, et de les remettre à chaque personne dont on appellerait le nom. Quand arriva le tour de Maltravers, le bandeau ne cacha ni la rougeur ni le sourire de la divinité enchanteresse ; et la main de l’aspirant tressaillit en touchant la sienne.

Les enfants firent retentir l’air de bruyants éclats de rire lorsque Cécile remit gravement à Maltravers le plus mauvais de tous les lots : un ruban bleu, que Sophie pourtant convoita, et demanda avec insistance ; mais Maltravers ne voulut pas s’en dessaisir.

Maltravers resta toute la journée au presbytère, et prit part au bal. Oui! il dansa avec Eveline; lui. Maltravers, qui n’avait pas dansé depuis l’âge de vingt-deux ans ! La glace était complètement rompue; Maltravers était tout à fait à l’aise chez les Merton. El lorsqu’il reprit, solitaire, le chemin de sa solitaire demeure, qu’il repassa le petit pont, et traversa le bois aux ombrages épais, étonné peut-être de ce qu’il avait fait, tous les convives du presbytère, depuis le plus jeune jusqu’au plus vieux, le déclarèrent charmant. Caroline eût peut-être été froissée, quelques mois plus tôt, de ce qu il n’avait pas dansé avec elle ; mais maintenant son cœur, quel qu’il fût, était préoccupé d’une autre image.

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