‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 29 sur 105 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Animam nunc hoc celerera, nnnc dividit illud.

(Virgile.)

Feu M. Templeton avait été banquier dans une ville de province, centre d’un grand mouvement commercial et agricole.

Il avait fait la plus grande partie de sa fortune pendant les jours fortunés de la guerre, époque oü le papier-monnaie avait eu un cours si actif. Outre sa maison de banque en province, il avait des intérêts considérables dans une banque assez importante de la capitale. A l'époque de son mariage avec lady Vargrave, il s’était retiré complètement des affaires, et il avait quitté pour ne plus y revenir les lieux oit il avait amassé sa fortune. Il avait continué à voir familièrement le chef de la banque métropolitaine à laquelle j’ai fait allusion; car il se plaisait à discuter les questions d’argent avec ceux qui les comprenaient bien. Ce banquier, M. Gustave Douce, avait été nommé, de concert avec Lumley, administrateur de la fortune d’Eveline. Ils avaient toute liberté d’en faire le placement qui leur paraîtrait le plus sûr et le plus avantageux. Les administrateurs semblaient bien choisis ; car l’un d’eux, étant destiné à partager cette fortune, devrait nécessairement prendre le plus grand intérêt à ce qu’elle ne périclitât point; et l’autre, grâce à ses habitudes et à sa profession, devait être un excellent conseiller.

Lord Vargrave connaissait peu M. Douce; ils ne fréquentaient pas le même monde. Mais lord Vargrave, qui pensait que tout homme riche pouvait devenir un jour ou l’autre une bonne connaissance, l’invitait régulièrement une fois * l’an à dîner. En retour il dînait deux fois l’an chez M. Douce dans une des plus splendides villas, et dans la plus splendide vaisselle d’argent qu’il eût jamais eu l’occasion de voir et d'envier. De sorte que le petit service qu’il était sur le point de demander à M. Douce ne serait qu’un léger témoignage de reconnaissance pour la condescendance de lord Vargrave.

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Il trouva le banquier dans son sanctuaire particulier. Sa i voiture était à sa porte, car il était quatre heures précises, et c’était l’heure à laquelle M. Douce pariait tous les jours pour Caseria, ainsi qu’il avait nommé, avec une certaine prétention, la villa en question.

M. Douce était un petit homme d’une timidité nerveuse.

Il semblait n’être pas tout à fait maître de ses membres. Quand il vous saluait, on eût dit qu’il vous faisait cadeau de ses jambes; quand il s’asseyait; il se tortillait tantôt d’un côté, tantôt d’un autre; il fourrait soudain ses mains dans ses poches, puis il les retirait et les regardait d’un air d’étonnement, après quoi il saisissait une plume qui leur fournissait heureusement une occupation incessante. Il avait ce qu’on peut appeler en toute justice une grande mobilité de physionomie; il souriait d abord, puis il prenait un air grave; tantôt il relevait les sourcils, jusqu’à ce qu'ils apparussent comme des arcs-en-ciel à l’horizon de ses cheveux jaune pâle, tantôt il les rabattait comme une avalanche sur ses petits yeux bleus, clignotants, inquiets, incertains, qui devenaient alors invisibles. M. Douce avait en somme toutes les apparences d’un homme d'une timidité pénible, ce qui était d’autant plus étrange qu’il avait la réputation d’étre entreprenant, même jusqu’à l’audace, dans les affaires de sa profession, et qu’il aimait la société des grands.

« Je suis venu vous voir, mon cher monsieur, dit lord Vargrave, après les salutations préliminaires > pour vous demander un petit service; mais si la chose vous gène le moins du monde, n hésitez pas à me la refuser. Vous savez ma position vis-à-vis de ma pupille, miss Cameron; dans quelques mois j’espère qu’elle sera lady Vargrave. >

M. Douce laissa apercevoir trois petites dents, les seules que le destin lui eût laissées sur le devant de la bouche ; puis, comme s’il était choqué de l’inconvenance d’un sourire en pareille circonstance, il recula sa chaise, et remonta brusquement son pantalon couleur de papier brouillard.

« Oui, dans quelques mois j’espère qu elle sera lady Vargrave, et vous savez qu’alors je ne manquerai pas d argent; monsieur Douce.

— J’espère... c’est-à-dire, je suis convaincu que je

pense que ce ne sera jamais la si... si... situation de mylord, dit M. Douce avec une timide hésitation. £u sus de ses autres qualités, M. Douce bégayait.

— Vous êtes bien bon, mais c’est précisément ma situa-

tion en ce moment. J’ai bien besoin d’emprunter quelques milliers de livres sur ma garantie personnelle. Mes biens sont déjà tant soit peu hypothéqués, et je ne désire pas les grever davantage ; d’ailleurs ce prêt ne serait que temporaire. Vous savez que si, à l’âge de dix-huit ans, miss Cameron me refuse (supposition inadmissible, mais en affaires il faut prévoir les choses improbables), j’ai droit à une indemnité ; trente mille livres sterling, vous vous en souvenez.

— Oui, oui... c’est-à-dire... je... je ne sais *pas exactement... mais... my... my... mylord doit savoir. J'ai tant... tant... tant d’occupations que... que j’oublie quelle est exactement la... hum... hum!...

— Si vous voulez bien examiner le testament, vous verrez que les choses sont telles que je vous le dis. Maintenant pourriez-vous, sans vous gêner, m’avancer quelques milliers delivres, pour un peu de temps seulement? Mais je vois que cela ne vous convient pas. N importe; je puis me les procurer ailleurs ; seulement, comme vous étiez l’ami de mon pauvre oncle...

— My... my... lo... lo... lord est complètement dans l’erreur, dit M. Douce avec une tremblante agi tation ; ma parole .. mais oui, quelques mil... mil... milliers de livres... certainement... certainement. Le banquier de mylord est...

— Drummond, des gens assez désagréables : pas du tout obligeants. Je mettrai certainement mes fonds entre vos mains, quand mes revenus vaudront la peine d’ètre administrés.

— Vous me faites beau... beaucoup d’honneur; si vous voulez bien me permettre de... de... de sortir un moment, j’i... j’i... j’irai parler à M. Dobs; ce n’est pas que vous ne puissiez compter... Excusez-moil Lacbro.*.. chro... chronique de ce matin, mylord ! ï

M. Douce se leva soudain, comme par l’effet d’un choc électrique, et s’enfuit en pirouettant sur lui-mème dans cette retraite précipitée, et en répétant coup sur coup qu’il • ne s’absenterait qu un instant.

< Excellent petit bonhomme I II me fait l’effet d’une grenouille galvanisée! murmura Vargrave, en prenant le journal quon lui avait si particulièrement recommandé, il y chercha l’article principal, et lut une attaque fort éloquente à son adresse. Lumley n’avait pas l’épiderme sensible à cet endroit ; il aimait à être attaqué, c’était une preuve qu’on lui reconnaissait de l’importance dans le monde.

Bientôt M. Douce fut de jetour. A la stupéfaction et à la grande joie de lord Vargrave, il apprit qu’on allait placer surle-champ dix mille livres * chez Drummond, à son compte. On se contenterait parfaitement d’un billet qu’il ferait, payable dans trois mois, à cinq pour cent d'intérêt. Trois mois c’était un terme bien rapproché; mais on pourrait renouveler le billet, aux mèmès conditions, de trimestre en trimestre, jusqu’à ce que mylord pût payer à sa commodité. < Lord Vargrave voudrait-il faire à M. Douce l’honneur de dîner avec lui, à Caserta, le lundi suivant? »

Lord Vargrave essaya d’affecter de l’indifférence en se trouvant soudainement maître d’une si forte somme d’argent comptant; mais, véritablement, la tête lui en tournait. Il saisit les deux petites mains maigres et grelottantes de M. Douce; la reconnaissance et le ravissement lui ôtaient la voix. Cette somme, deux fois plus considérable qu’il ne s’y attendait, allaitle tirer m omentanément d’embarras. Quand il recouvra la voix, il remercia son cher M. Douce, avec une chaleur qui sembla faire rapetisser le petit homme au point de tenir dans une coquille de noix; il lui protesta qu’il dînerait volontiers avec lui tous les lundis de l’année, s’il y était invité! Il brûlait de s’en aller; mais il pensa, justement, qu'il y aurait une apparence d’égoïsme à se retirer aussitôt qu’il avait obtenu ce qu’il lui fallait. En conséquence il se rassit; M. Douce en fit autant, et la conversation tomba sur les nouvelles politiques. Mais M. Douce, qui semblait regarder toutes choses au point de vue commercial, réussit, sans que Vargrave sût comment, à faire virer l’entretien du ministère français sur l’état des fonds publics en Angleterre.

« Nous somn\es véritablement, mylord... je le dis, je vous assure avec inquiétude, nous sommes à une épo... épo... époque bien malheureuse pour les gens dans les affaires... et même pour tout le monde; les fonds anglais rappor... portent si peu d’intérêts; et pourtant les spéculations offrent si peu de sécurité que j’ai conseillé à mon vieil ami sir Giles Grimsby de... de... de placer de l’argent dans les canaux

américains ; c’est une res res responsabilité que je

prends bien rarement, je puis le dire, que celle de donner des conseils de cette nature ; mais... mais... sir Giles était un de mes anciens amis, un pa... pa... parent, en quelque

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