‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 55 sur 105 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Jamaiii paovr« f^antUkomnie n’ent li brogqnes reviremeoLs de furtane.

(BtAUMONT ET Fletcher. — Le capitaine, ac. V, SC. 5.)

« Mylord, dit le prêtre à Vargrave, qui, étendu dans son fauteuil, paraissait examiner la forme de ses bottes, tandis qu'en réalité ses regards étaient à la dérobée, mais non pas amoureusement fixés sur son interlocuteur, mylord, il est presque superflu de vous rappeler le vœu du feu Lord, votre oncle, relativement à miss Cameron et à vous-mème ; il me parait également superflu d’ajouter, en m’adressant à un esprit généreux comme le vôtre, qu’un engagement ne saurait être valide qu autant que les deux parties dont le bonheur est en jeu, sont disposées à le remplir au moment stipulé.

— Monsieur I fit Vargrave, en l’interrompant par un geste d'impatienoe ; car l’irritation qu'il éprouvait en prévoyant ce qui allait suivre lui faisait perdre son sang-froid habituel Je ne sais pas ce qu’il y a de commun entre vous et tout ceci ; assurément vous empiétez là sur un terrain qui nous est exclusivement réservé à miss Cameron et à moi. Quelque chose que vous ayez à me dire, je vous prierai d’aborder immédiatement la question.

— Je vous obéirai, mylord. Miss Cameron (je dois ajouter que c’est avec le consentemem de Lady Vargrave), miss Ca- Dieron me charge de vous dire que, bien qu’elle se trouve dans la nécessité de refuser l’boaneur de votre alliance, si

elle pouvait toutefois, par une autre disposition de la fortune qui lui a été léguée, vous témoigner, mylord, son respect et son amitié, elle en éprouverait une vive satisfaction. »

Lord Vargrave tressaillit.

< Monsieur, dit-il, je ne sais si je dois vous remercier de cette communication dont la nouvelle coïncide aussi singulièrement avec votre arrivée. Mais permeltez-moi de vous dire qu’entre miss Gameron et moi il n’est pas besoin d’ambassadeur. Il est dû à mon rang, monsieur, à la parenté qui existe entre elle et moi, à mon caractère de tuteur, à ma longue et fidèle affection, à toutes ces considérations enfin que comprendraient les hommes du monde, et qu’admettraient les hommes capables de quelque sentiment, il m’est dû, je le répète, de recevoir de la bouche môme de miss Cameron le refus de mes prétentions à sa main.

— Ne doutez pas, mylord, que miss Gameron vous accorde l’entrevue que vous êtes en droit de solliciter d’elle ; mais pardonnez-moi d’avoir pensé que cette entrevue vous serait moins pénible à l’un et à l’autre si elle était préparée par une tierce personne. Pour toute question d’affaires, de dédommagement par exemple offert à mylord...

— De dédommagement! Qu’est-ce qui peut me dédommager? s’écria Vargrave en arpentant sa chambre dans la plus grande agitation. Pouvez-vous me rendre mes années d’espérance et d’attente? la maturité de ma vie gaspillée, perdue à la poursuite d’un vain rêve? Si l’on ne m’avait fait espérer cette récompense, aurais-je repoussé toutes les occasions de former une alliance convenable, pendant qu'il me restait encore un peu de jeunesse et que mon cœur n’était pas entièrement occupé ? me serais-je même livré à une carrière haute et brillante, à laquelle ma fortune est loin d’être proportionnée? Un dédommagement I un dédommagement 1 A d’autres, monsieur, à d’autres ! Je ne suis plus un enfant! Vous voyez devant vous un homme dont le bonheur privé est anéanti, dont l’avenir public est compromis, dont la vie est dévastée, la fortune détruite, dont tous les projets, fondés sur une seule et légitime espérance, sont renversés!.. Et vous venez me parler de dédommagement I >

Malgré l’égoïsme qui formait le fond de ces lamentations, Aubrey fut frappé de leur justice.

c Mylord, dit-il avec un peu d’embarras, je ne puis nier qu’il y ait du vrai dans ce que vous dites. Hélas ! cela prouve

à quel point il est insensé pour l’homme de compter sur l’avenir, et quelle fatale erreur votre oncle a commise, en imposant des conditions que pouvaient renverser à tout moment les hasards de la vie et les caprices de l’affection ! Mais à qui la faute ? ce n’est pas aux vivants, il faut s’en prendre aux morts.

— Monsieur, je me suis considéré comme engagé par la prière de mon oncle à conserver libres ma main et mon cœur, afin que ce titre, cette misérable et stérile distinction, fût appartenir un jour à Éveline, ainsi qu’il le souhaitait si ardemment. J’avais le droit de m’attendre à un égal honneur de sa part !

— Assurément, mylord, vous à qui le feu lord, à son lit de mort, a confié les motifs de sa conduite et le secret de sa vie, vous devez savoir que, tout en désirant seconder votre fortune, et unir dans une seule maison son rang et les richesses, le désir le plus cher à son cœur était le tonheur d’Éveline; vous devez savoir que si ce bonheur était compromis par son mariage avec vous, ce mariage ne devenait plus pour lui qu’une considération secondaire. Le testament même de lord Vargrave en est la preuve. Il n’a pas imposé à Éveline, comme condition absolue, son union avec vous ; il ne prononce pas, en punition de son refus, la confiscation de toute sa fortune. En fixant une limite au dédit qu’elle vous devra, il établit une différence entre un ordre et un désir. Ainsi, tout bien considéré, vous devez reconnaître, mylord, qu’avec un dédit et le majorât attaché à votre titre votre oncle a fait pour vous tout ce que pouvaient réclamer au point de vue du monde l’équité et l’affection. »

Vargrave sourit aVec amertume sans dire un mot.

< Si vous en doutiez, j’ai des preuves encore plus positives de ses intentions. Telle était sa confiance en lady Vargrave, que, dans une lettre qu’il lui adressa avant sa mort, et que je vous soumets maintenant, mylord, vous verrez que, non-seulement il laisse à lady Vargrave pleine liberté de confier à Éveline l’histoire qu’elle ignore en ce moment, mais qu’il y détermine aussi de la manière la plus claire la ligne de conouite qu’il veut qu’on adopte avec Éveline et vous-même. Perraettez-moi de vous signaler le passage en question. >

Lord Vargrave parcourut avec impatience la lettre qu’Aubrey avait placée entre ses mains, jusqu’à ce qu’il arrivât à ces mots :

834 A^iIOK QU Le§ MYgTÈftEg

« Loraqi»’ ©lie atteindra l’âge où elle sera capable de juger par ellerinôme, si Éveline se décidait contre les prélenlions de Luniley, vous savez que je ne voudrais, sous aucun prétexte, sacrifier son bonheur ; tout ce que je demande, c’est qu’on ne gène en rien les vues de Lumley et qu’on favorise le dessein qui me tient depuis si longtemps au cœur. Qu’elle soit accoutumée à considérer Lumley comme son futur époux, qu’on ne l’influence pas contre lui, qu’on la laisse juger librement par elle-même quand le moment sera venu. >

! — Vous pouvez voir, mylord, dit M. Aubrey en reprenant le document, que cette lettre porte la même date que le testament de votre oncle. Ce qu’il désirait qu'on fit, on l’a fait. Soyez juste, mylord !.. soyez juste et déohargez-nous de tout blâme ; qui saurait commander aux affections?

— Ainsi, vous m’annoncez que je n’ai aucune chance, ni maintenant ni plus tard, d’obtenir l’affection d’Eveline 1 Assurément, à votre âge, M. Aubrey, vous ne pouvez encourager les idées folles et romanesques qui ne sont pas rares chez les jeunes filles de l’âge d’Éveline. Les personnes de notre rang ne se marient pas comme Corydon et Philis dans les pastorales. Je n’ai jamais été assez niais pour m’imaginer qu'à mon âge je pusse inspirer à une jeune fille de dix-sept ans ce qu'on appelle un amour passionné. Mais les mariages heureux sont fondés sur la convenance des fortunes, sur une mutuelle connaissance, sur une indulgence réciproque, sur le respect et l’estime. Voyons, monsieur, laissez-moi espérer encore; laissez-moi espérer que le même jour où j’aurai à vous féliciter de votre avancement dans l’église, vous me féliciterez aussi de mon mariage. »

Vargrave accompagna ces paroles d’un sourire gai et franc; le ton dont il avait parlé était celui d’un homme qui veut déguiser un sens profond sous l’accent delà plaisanterie.

M. Aubrey, tout débonnaire qu’il était, sentit l’insulte contenue dans cette insinuation corruptrice, et il ne put s’empêcher de rougir, par l’eilel d’un ressentiment aussitôt réprimé que conçu.

c Excusez-moi, mylord; je vous ai dit maintenant tout ce que j’avais â vous dire ; il vaut mieux laisser le reste à la décision de votre pupille elle-même.

— Comme vous voudrez, monsieur. Je vous prierai alors de porter à Évehne ma prière de vouloir bien m’accorder l’honneur d’une dernière entrevue. >

Vargrave se jeta dans un fauteuil, et Aubrey le quitta.

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