‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 57 sur 105 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Cette antique cité, comme elle prend den airs coquets au milieu des grâces de la nature qui l‘chTironne !

Les nations diverses s’y confondent comme les flots de la mer ; pourtant on n’y est pas à l’étroit, et l’on y circule librement dans des rues spacieuses.

(Yoono.)

11 faisait encore entendre des grlnceinonts de dents et de vaines menaces de vengeance.

(SPENCEII.)

( Paris est un lieu charmant; tout le monde en convient.

< Charmant pour la jeunesse, pour les gens qui s’amusent, ( et pour les oisifs; charmant pour un littérateur à la mode

* qui aime à être encensé, ou pour un épicurien plus sage,

< qui se livre k un appétit plus excusable. C’est un lieu char- » mant pour les dames qui aiment à vivre à l'aise, et à s’a- « cheter de beaux bonnets ; charmant pour les philanthropes ‘ qui ont besoin qu’on écoule leurs projets de coloniser la ( lune; charmant pour les gens qui fréquentent les bals et

< les ballets^ les petits théâtres elles cafés resplendissants, ( oti des hommes ornés de barbes de toutes grandeurs et de « toutes formes lancent des regards farouches aux Anglais,

* et s’abîment au milieu des combinaisons séduisantes du

< jeu de dominos. Pour ces gens-là, et pour beaucoup d'au-

* très, Paris est un lieu charmant. Je n’ai pas de mal à dire

* d’eux. Mais, pour mon compte, j’aimerais mieux vivre

< dàns un grenier à Londres que dans un palais delaChaus- « sée d'Antin. Chacun a son mauvais goût.

« Je n’aime pas les rues de Paris, oü je ne puis marcher € que dans le ruisseau ; je n’aime pas ses boutiques qui ne c contiennent absolument que ce qu’on expose dans la vi- <L trine; je n’aime pas ses maisons, semblables à des prisons, € dont les fenêtres donnent sur des cours; je n’aime pas ces € beaux jardùis oü il ne pousse jamais autre chose qu’un c amour en plâtre; je n’aime pas les feux de bois qui exigent t autant de petits soins que les femmes, et qui ne vous « chauffent que les paupières; je n’aime pas la langue fran- € çaise avec ses grandes phrases à propos de rien, qui vi- « brent comme un balancier de pendule entre le ravissement « et le désespoir; je n’aime pas l’accent qu’on ne peut attra- € per sans parler du nez ; je n’aime pas le bruit et l’embarras « qu’on fait éternellement à Paris à propos de livres sans c naturel et de révolutions sans résultats; je ne m’intéresse t pas à des histoires dont le héros est un âne mort, ni à des « constitutions qui donnent le scrutin aux représentants, « sans permettre le suffrage au peuple ; je n’ai pas non plus € grande foi dans un enthousiasme pour les beaux-arts qui <t ne produit d'autres fruits qu’une musique exécrable, d’afa freux tableaux, une sculpture abominable, et quelque a chose d’assez drôle que les français décorent, je crois, du a titre de Poésie. La danse et la cuisine, voilà les arts où a les Français excellent, j’en conviens, et ce sont d’excela lentes choses. Mais, ô Angleterre! ô Allemagne! Vous aua riez tort d’être jalouses de votre rivale 1 >

Ce ne sont pas là les opinions de l’auteur ; il les désavoue complètement ; elles appartiennent à M. Gleveland ; M. Gleveland était un homme plein de préjugés. Maltravers était plus libéral; mais aussi Maltravers n’avait pas la prétention d’être un bel esprit.

Maltravers était déjà depuis plusieurs semaines dans la ville par excellence, et pour le moment il habitait seul un appartement du sombre mais intéressant faubourg Saint- Germain. Gar Gleveland, après avoir pendant huit jours suivi une vente, bouleversé tous les magasins de curiosités de Paris, et expédié assez de bronzes, de bahuts, de soieries de Gênes, et d’objets d’art de toute espèce, pour meubler à demi Fonthill, avait accompli sa mission, et s'en était retourné dans sa villa. Avant de partir, le vieux gentilhomme s’était flatté que le changement d’air et de lieux avait déjà fait du bien à son ami, et que le temps achèverait la guérison

de ce mal si fréquent, un amour sans espoir, ou un caprice mal placé.

En effet, Maltravers, habitué à vaincre aussi bien qu’à cacher ses émotions, s’efforçait courageusement et sans relâche de détrôner l’image qui avait pris possession de son cœur. Toujours fier de son empire sur lui-même, et toujours adorateur de sa vertu de prédilection, le courage moral, il ne voulait pas se livrer lâchement à une passion dont il avait stoïquement voulu fuir l’objet. Mais pourtant l’image d’Eveline le poursuivait partout ; elle se présentait à lui à l’improviste, dans la solitude, au milieu de la foule. Ce sourire, si réconfortant et si doux, qui avait toujours le pouvoir de chasser les nuages de son âme, cet épanouissement jeune et riche de pensées pures et éloquentes, semblable à la floraison du génie, avant qu’il ait porté ses fruits amers et doux à la fois ; cette rare alliance de la vivacité des sentiments et de la sérénité du caractère, qui forme l’idéal môme de ce qu’on rêve chez sa maîtresse et de ce qu’on exige chez sa femme : tout cela lui revenait à la mémoire, après chaque nouveau combat qu’il se livrait, plus même, bien plus, que les formes exquises ou les grâces délicates d’une beauté moins durable. Le temps ne servait qu’à graver plus profondément dans son coeur cette impression ineffaçable.

Maltravers renouvela connaissance avec quelques personnes que le lecteur connaît déjà.

Valérie de Venladour 1 Que de souvenirs des beaux jours de sa vie étaient, pour lui, associés à ce nom ! Précisément parce qu’elle ne lui avait jamais inspiré d’amour véritable, et qu’elle n’avait fait qu’éveiller son imagination (l’imagination d’un jeune homme de vingt-deux ans 1), son image avait conservé pour lui une teinte aimable et charmante. A ce souvenir il ne se mêlait ni amère douleur, ni austère regret, i ni sombre remords, ni honte cuisante, i Ils se revirent. Mme de Ventadour était encore belle, ^ et encore admirée ; peut-être plus admirée que jamais, car « la mode et la célébrité donnent aux grands une seconde t jeunesse plus fêtée que la première. Mais si Maltravers se s réjouit de voir avec quelle mansuétude le temps avait traité i la belle Française, il fut encore plus heureux d’apercevoir V sur ses traits charmants une expression plus sereine, plus t satisfaite que naguère. Valérie de Ventadour avait précédé > son jeime admirateur dans les mystères de la vie; elle avait I appris à en connaître le véritable but ; elle savait distinguer

Au». 16

le réel du chimérique, l’QOxbrp de la réalité ; elle avait acquis le contentement du présent, et elle regardait l’avenir avec un calme sentiment d’espérance. Sa réputation était toujours sans tache; ou plutôt chaque année de tentation et d’épreuve y ajoutait un plus pur éclat. L’amour, qui aurait pu la perdre, une fois vaincu, l’avait protégée contre tout nouveau danger^ La première entrevue de Maltravers avec Valérie. fut, à la vérité, accompagnée d’u,n peu d’embarras et de réserve ; mais non la seconde. Une seule fois, indirectement, ils firent allusion au passé ; et à partir de ce inoment, comme par un accord tacite il naquit entre eux une véritable amitié. Ni l’un ni l’autre n’éprouva d’humiliation en songeant à une illusion qui s’était dissipée; ils n’élaiept plus les mêmes aux yeux l’un de l’autre. Tous deux s’étaient perfectionnés, sans doute ; mais la Valérie, mais l’Ernest de Naples étaient parmi les choses mortes et ensevelies. Peut-êiie le renouvellement de leur connaissance l'éconciliait-il encore mieux le cœur de Valérie avec la guérison de son mal si doux et si plein de charmes. Ce logicien mûr et plein d’expérience, chea qui l’enthousiasme avait subi sa commune métamorphose, et qui avait le front calme et l’aspect imposant qui siéent à l’âge mûr, était un être tout différent de l’adolescent romanesque pour qui le monde réel, avec ses travaux et ses plaisirs civilisés, était tout nouveau, et qui revenait de l’Orient l’esprit plein des rêves dorés de la poésie, de la poésie libre encore de tout poërae et de toute action. Valérie ne retrouvait plus en lui les erreurs brillantes, les aspirations hardies, les gestes animés et la brûlante éloquence qui l’avaient intéressée et charmée sur les rivages de Baïa, et dans les salles sépulcrales de Pompéi. La belle Française aurait pu de tout temps éprouver sans danger de l’amitié pour le Maltravers qu’elle voyait aujourd’hui devant elle, bien qu’il fût plus sage, meilleur, plus noble, et même plus beau que jadis, car c’était un de ces hommes auxquels l’âge. mûr sied mieux que la jeunesse. Il ne lui apparaissait pas comme il l’était véritablement, le développement naturel, mais lei contraste même du jeune homme ardent, variable, plein d’imagination à côté de qui elle avait contemplé les vagues éclairées par la lune et les deux rosés de la suave Parthénope. Comment se fait-il que le temps, après une longue absence, nous montre de pareils contrastes entre l’ètre dont nous. nous souvenons et ^celui que nous voypnsî Quelle douloureuse raillei^ie de pps pauvres cceuis qui, rêvêPt des impression^

i que rien ne doit changer et des affections que rien ne peut ü éteindre?

i' Combien, lorsqu’ils causaient avec toute l'aisance d’une R cordiale et innocente amitié, combien Valérie se réjouissait i que cette amitié ne fût souillée d’aucune honte 1 comme elle i s’applaudissait de n’avoir pas sacrifié d’avance ces consola- I bons qui la dédommageaient maintenant d’une vie sans n amour, mais désormais saintement résignée; ces consola* tions qui ne se trouvent que dans la conscience satisfaite et à dans un légitime orgueil.

(I M. de Ventadour n’avait pas changé, sauf que son nez ■ s’était allongé, et qu’il portait une perruque frisée, au lieu

î de ses cheveux plats. Mais, je ne sais comment, peut-être

à uniquement par le charme de l’habitude, il était devenu plus i' agréable aux yeux de Valérie. L’habitude l’avait réconciliée i avec ses travers, ses lacunes, ses défauts; et, en le compati rant à d’autres, elle avait appris à apprécier ses bonnes qualltés : sa générosité, sa belle humeur, sa' bonhomie, et son } indulgence sans bornes envers elle. Le mari et la femme ont tant d'intérêts en commun, que, lorsqu’ils ont traversé J ensemble les vicissitudes de la vie pendant un temps sufff-

s sant, le collier qui les blessait d’abord finit par leur devenir

j, léger et presque nécessaire ; et, à moins que l’humeur ou

plutôt le caractère et le cœur de l’un ou de l’uulre ne soient ; insupportables, ce qui était jadis un joug pénible ne devient plus qu’un lien amical. Quant au reste, maintenant que le f sentiment et l’imagination de Valérie s’étalent calmés, elle

i pouvait prendre plaisir à mille choses que lui faisait mô-

f connaitre et dédaigner naguère le vide de son cœur! Elle

était reconnaissante des avantages que lui procuraient son ; rang et son opulence et elle cueillait les roses qui se trou-

p vaient à sa portée, sans soupirer après les amarantes de

P l’Élysée.

J Si les grands ont plus de tentations que les gens de la , classe moyenne, et si leur sentiment de la jouissance de-

l vient plus facilement émoussé et apathique, du moins, lors- ^ qu’ils peuvent surmonter leur satiété, ils ont bien plus de ressources à leur disposition. 11 y a beaucoup de vrai dans " ce vieux vers, tout déplaisant qu’il soit à ceux qui rêvent J l’aindur dans une chaumière : < il vaut mieux se repentir ^ dans un carosse à six chevaux. > Si parmi les Ëupatrides, ^ les Bien-Nés, il y a moins d’amour dans le mariage, moins . de paisible bonheur sous le toit conjugal, 'du moins les

époux sont moins enchaînés l’un à l’autre, ils ont plus d’indépendance, la femme aussi bien que le mari, et ils trouvent plus facilement au dehors des occupations et des distractions. Mme de Ventadour, en se tenant à l’écart des frivoles passe-temps de la société, des salons encombrés, des conversations insipides et des sourires du monde, apprécia davantage les plaisirs que pouvaient procurer à son intelligence élégante et cultivée l’art, le talent et les relations de l’amitié. Elle attira autour d’elle les esprits les plus cultivés de son époque et de son pays. Ses connaissances, son esprit, et les grâces de sa conversation non-seulement la plaçaient sur un pied d’égalité avec les hommes les plus éminents, mais aussi la mettaient à même de mêler harmonieusement les différentes variétés de talenL Les mêmes personnes, quand on les rencontrait ailleurs, semblaient avoir perdu leur charme; sous le toit de Valérie chacun respirait une atmosphère qui lui était favorable. Puis la musique, les lettres, et toutes les choses qui peuvent élever et embellir la vie civilisée, offraient leur contingent de ressources à cette femme belle et heureusement douée. Voilà comme elle découvrit que l’esprit a ses stimulants et ses occupations aussi bien que le cœur, avec cette différence que la culture qu’on lui donne produit toujours des fruits. On parle de l’éducation des pauvres, et l’on oublie combien les riches en ont besoin aussi. Valérie était une preuve vivante de l’avantage qu’il y a pour les femmes à posséder des connaissances et des ressources intellectuelles. C’était grâce à cette supériorité qu’elle avait épuré son imagination, qu’elle avait surmonté son découragement, qu’elle s’était réconciliée avec son sort 1 Quand le poids du cœur faisait pencher la balance, l’esprit rétablissait l’équilibre.

Le charme de Mme de Ventadour attira Maltravers dans le cercle enchanté de ce qu’il y avait de plus élevé, de plus pur, de mieux doué dans la société parisienne. Il n’y rencontra pas, comme il y aurait rencontré sous l’ancien régime, de brillants abbés tout préoccupés d’intrigues, ou de vieilles douairières amoureuses, parlant de Rousseau avec éloquence, ou des courtisans poudrés, lançant des épigrammes contre les rois et les religions, tous ces fétus de paille qui s’élevaient dans l’air comme pour présager l’ouragan. Paul- Louis Courier avait raison : Les Français sont toujours Français; ils sont pleins de belles phrases, et leurs pensées sentent le théâtre; ils prennent le clinquant pour des dia-

mants , le grotesque pour le naturel, l’exagéré pour le sublime. Cependant, je le répète, Paul-Louis Courier avait raison : il y a plus d’honnêteté maintenant dans un seul salon de Paris qu'il n’y en avait dans toute la France aux jours de Voltaire. De grands intérêts et des causes solennelles ne sont plus de vaines matières à caquets lancés comme des volants par les raquettes des langues frivoles. Dans le bouleversement des révolutions les Français sont retombés sur leurs pieds.

En rencontrant des hommes de tous les partis et de toutes les classes, et en comparant l’état actuel de Paris à ses premiers souvenirs, Maltravers fut frappé du diapason ‘ plus élevé de la moralité publique, de la profonde sincérité ; de sentiments qui animait toute la société. Il vit que les véritables éléments de la sagesse nationale étaient à l’œuvre, quoiqu’il s’aperçût aussi qu’il n’est pas de pays oh les opérations en soient plus lentes et plus irrégulières dans leurs 1 - effets. Les Français sont comme les Israélites du désert, i qui, selon la tradition juive, semblaient être, chaque matin, au bord du Pisgah, et tous les soirs s’en trouvaient aussi : éloignés que jamais. Mais cependant le temps marche, le

pèlerinage touche à son terme, et la terre de Canaan viendra pourtant à la fin I

Chez Valérie, Maltravers revit les Montaigne. Ce fut une ; rencontre pénible, car ils pensèrent à Césarini en se voyant.

Il est temps maintenant de revenir à cet infortuné. On ; l'avait transféré à Paris, à l’époque où Maltravers avait i quitté l’Angleterre, après la mort de lady Florence. Maltra- ■= vers avait cru devoir communiquer à Montaigne toutes les t circonstances qui avaient causé le malheur de Césarini. L’orgueil et l'honneur du noble français furent profondément blessés au récit de cette suite d’artifices et de crimes, ^ tout adouci qu’il était; mais le spectacle du malheureux ; criminel et de son épouvantable châtiment dissipa tout autre sentiment que la compassion. Confié aux soins des plus habiles médecins de Paris, Césarini inspira d’abord de , grandes espérances de guérison. 11 témoigna une entière } conscience de la bonté de ses parents, et un souvenir très- ^ restreint du passé ; mais aux incohérences frénétiques du f délire avait succédé une mélancolie profonde, encore plus ^ affligeante. Néanmoins, dans cet état il redevint le comjjî mensal de la maison de son beau-frère , et, quoicfu’il évitât ^ toute société, excepté celle de Teresa dont le caractère

affectueux ne se lassait jamais de lui prodiguer des soins, il reprit quelques-unes de ses anciennes occupations. Il parut trouver quelque plaisir dans des études sans suite et sans profit, et dans le culte de cette consolatrice des hommes solitaires, la muse ingrate! En évitant avec soin de parler de tout ce qui avait rapport à la triste origine de son infortune, et en l’entretenant plutôt des doux souvenirs de son enfance et de l’Italie, sa sœur put adoucir ses heures de sombre tristesse, et conserver quelque influence sur ce malheureux. Un jour cependant il tomba entre ses mains un journal anglais rempli de l’éloge de lord Vargrave ; et l’article en question, dans les éloges prodigués au noble pair, rappelait ses services lorsqu’il était à la chambre des Communes sous le nom de Lumley Ferrers.

Cet incident, tout insignifiant qu’il semblât, produisit sur Césariniun effet visible, mais parfaitement incompréhensible pour ses parents ; trois jours après il tenta de se suicider. Cette tentative échoua et fut suivie des plus terribles accès de démence. Son mal lui revint dans toute son épouvantable violence*. Il devint nécessaire de le soumettre à une surveillance plus étroite encore qu’auparavant. Puis, une année environ avant l’époque dont nous parlons, il avait paru se rétablir de nouveau, et on l’avait rappelé dans la maison de Montaigne. Les parents de Césarini ignoraient l’influence que le nom de lord Vargrave exerçait sur lui; dans le triste récit que leur avait fait Maltravers, ce nom n'avait pas été mentionné. S’il avait pendant un moment vaguement soupçonné Lumley d’avoir usé de perfidie à l’égard de Florence, ce soupçon s’était depuis longtemps dissipé, faute de preuve qui le confirmât ; de sorte que, ni lui, ni par conséquent les Montaigne, n’associaient lord Vargrave au malheur dont était frappé Césarini. Or il arriva qu’un jour â dîner Montaigne lui-même, en faisant allusion à une question de politique étrangère qui s’était présentée le matin à la Chambre, dans un débat auquel il avait pris une part active, parla incidemment d’un discours de lord Vargrave sur le même sujet, qui avait fait sensation à l’étranger aussi bien qu’en Angleterre. Teresa lui demanda innocemment ce que c’était que lord Vargrave. Montaigne, qui connaissait la biographie des principaux diplomates anglais, lui répohdit qu’au début de sa carrière lord Vargrave s’appelait M. Ferrers, et rappela à 'Teresa qu’il leur avait été jadis présenté à Paris. Césarini se leva brusquement et quitta l’appartement ; on n’y fit

pas àltention, cat" ses ttibuvements étaient toujours bizarres I et imprévus. Teresa ^e retira bientôt après avec ses en- 1 fants, et Montaigne, un peu fatigué de ses travaux et de . l’excitation du matin, s’étendit dans son fauteuil pour dor- ! mir quelques instants. Il fut réveillé soudain par une sensation douloureuse rie strangulation, réveillé juste à temps 1 pour lutter contre une étreinte vigoureuse qui lui serrait la

. gorge. Les ombres du soir avaient plongé la chambre dans

l’obscurité, et à part deux yeux flamboyants et sauvages fixés sur lui, il pouvait à peine distinguer son assaillant. A la fin pourtant, il réussit à se dégager, et à lancer par I terre l’homme qui voulait l’assassiner. Il appela du secours; ! les domestiques accoururent avec des flambeaux ; il reconnut son beau-frère! Gésarini, quoique en proie à de violentes convulsions, poussait des cris et des imprécations de vengeance; il traitait Montaigne de traître et d’assassin. Dans . le sombre désordre de son esprit, il avait pris son protecteur I pour l’enhemi absent, dont le nom seul évoquait les fan- , tûmes de la tombe et plongeait sa raison dans les fureurs , delà démence.

Il était dès lors évident que l’état de Gésarini offrait du dan- , ger pour les jours de ses proches. Il fut déclaré que sa folie n’était pas susceptible d’une guérison certaine et permanente. On le plaça dans un nouvel établissement d’aliénés, situé à , peu de distance de Versailles, et dont les directeurs étaient célèbres par leur humanité et leur habileté. C’est là qu’il était i encore à l’époque dont nous parlons. Récemment ses interval- , les de lucidité étaient devenus plus longs et plus fréquents; J mais dés circonstances insignifiantes, qui prenaient subiter ment naissance dans son esprit, et que nulle précaution ne , pouvait prévoir ou empêcher, suffisaient à ramener ses accès dans leur violence la plus terrible. Dans ces moments-là on était obligé de le surveiller avec la plus étroite vigilance, f Car sa folie revêtait toujours un effrayant caractère de férocité; et s’il n’eût été attaché, le plus fort et le plus intrépide I de ses gardiens aurait redouté d’entrer désarmé dans sa I Cellule.

( Ce qui faisait paraître cette maladie mentale plus triste et ( plus incurable, c’était le développement physique de sa

t santé et de ses forces. Ce phénon)éne n’est pas rare dans

< certains Cas de folie, et c'est en général un très-mauvais ! symptôme. Dans sa première jeunesse Gésarini avait été îûri délio'at, efféminé inOmie ; mais à présent ses propor-

lions s’étaient développées, son corps, quoique toujours maigre et svelte, était devenu plus nerveux et plus vigoureux. On eût dit que dans les moments de torpeur qui succédaient à ses accès de frénésie, la partie animale profitait chez lui de la somnolence ou de la désorganisation de la partie intellectuelle. Dans ses jours de calme, oü les hommes de l'art pouvaient seuls s apercevoir de sa maladie, son occupation de prédilection était la lecture. Mais il se plaignait amèrement, quoique laconiquement, de l’emprisonnement auxquel il était condamné, et de l’injustice dont il était victime. Et lorsque, évitant ses compagnons d'infortune, il se promenait d’un air sombre dans les jardins qui entouraient cette maison de douleur, tantôt ses gardiens invisibles le voyaient serrer les poings et menacer un ennemi imaginaire; tantôt ils l’entendaient accuser quelque fantôme, créé par son cerveau, des tourments qu’il endurait.

Bien que le lecteur puisse aisément reconnaître que Lumley Ferrers était la cause de sa démence et l’objet de ses imprécations, il n’en était pas de môme des Montaigne, ni des gardiens et des médecins du patient; car dans son délire Une donnait jamais un nom aux ombres qu'il évoquait, pas même à celle de Florence. En effet il n’est pas rare de voir les fous éviter, comme par une espèce de ruse, toute mention des noms des personnes qui ont causé leur folie. On dirait que ces infortunés se figurent qu’ils pourront mieux dissimuler leur égarement, en ne révélant pas les images qui s’y rattachent.

Telle était à cette époque la misérable condition de cet homme, dont les talents promettaient une belle et honorable carrière, n’eût été la malheureuse disposition de son esprit, depuis l’enfance, à encourager tous les sentiments malsains et mauvais de son âme comme autant de témoignages de son génie. Montaigne, quoiqu’il abordât aussi brièvement que possible cette sombre calamité domestique dans ses premières entrevues avec Maltravers (dont la conduite dans cette funèbre histoire de crimes et de douleurs avait été, selon lui, marquée du sceau de la générosité la plus admirable), trahit néanmoins une émotion qui faisait bien voir que le repos de son existence avait été empoisonné.

c Je cherche à consoler Teresa, dit-il en détournant son mâle visage, en lui montrant toutes les bénédictions que le ciel lui laisse encore. Mais ce frère trop aimé, dont les ta-

lents lui avaient fait concevoir tant de vaines espérances ! Bien qu’elle cherche à me le cacher, je vois que cette affliction lui revient constamment à l’esprit et empoisonne toutes ses joies. Oh 1 mieux vaudrait mille fois qu'il fût mort! Quand la raison, le jugement, l’âme presque, ne sont plus, combien le débris d’existence qui reste est sombre et infernal! Et si ce mal était dans le sang, si les enfants de Teresa... horrible pensée I >

Montaigne s’arrêta vaincu par l’émotion.

€ Cher ami, ne vous exagérez pas aussi cruellement votre malheur, tout grand qu’il soit. Le mal de Césarini ne tient pas évidemment à sa constitution physique ; ce n’est que la crise, le développement d’une maladie morale contractée dès longtemps; c’est le résultat de passions non combattues, et du mépris obstiné des facultés du raisonnement ; d’ailleurs il en guérira peut-être. Plus sa mémoire s’éloignera du choc qui a ébranlé tout son être, plus son esprit aura de chances pour revenir à son état normal. » Montaigne étreignit la main de son ami.

f II est singulier que ce soit de vous que me vienne la sympathie et la consolation! 'Vous à qui il a tant fait de mal! Vous que sa folie ou son crime a détourné d’une noble carrière et exilé du pays natal ! Mais la Providence réparera, je l’espère, le mal qu’a fait sa coupable créature, et j’aurai un jour la joie de vous voir rendu à l’espérance et au bonheur, heureuj^ époux et citoyen considéré. Jusque-là il me semble qu’une malédiction pèse sur ma race.

— Ne parlez pas ainsi; quel que soit mon destin, je suis guéri de la blessure à laquelle vous faites allusion. Et pourtant, Montaigne, je trouve que dans la vie la souffrance succède à la souffrance, le désappointement au désappointement, comme la vague suit la vague. Endurer, voilà la seule philosophie possible ; et croire que nous revivrons dans une planète plus favorisée, voilà la seule espérance que notre raison doive accepter de nos désirs.

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