‹ Aline: histoireChapitre 3 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Vers le soir pourtant, Henriette se calma. Il arrive un moment où les forces s'épuisent ; la douleur reste, mais cachée, comme le feu qui se retire sous la cendre. Alors les femmes s'en allèrent.

On ne la vit pas de deux ou trois jours.

Une après-midi, elle reparut. Elle était mise à son ordinaire, mais sa robe était froissée, comme si elle ne s'était pas déshabillée depuis le jour de l'enterrement. La dentelle de son bonnet noir lui pendait sur l'oreille, sa jupe était blanche au genou et son corsage à petites fleurs violettes sortait de sa ceinture. Elle

but au goulot de la fontaine, puis elle

ramassa sur la route un bouton perdu ; et elle ne saluait personne ; parfois elle secouait la tète et agitait la main devant elle. On pensait : « Elle devient folle. »

Elle n'était pas folle, mais seulement perdue*. Quand on n'est plus utile à rien, on ne sait pas que faire, ni^où aller. Elle était toute seule. Elle«erait morte qu'on ne s'en serait^ pas même aperçu. Et« on disait :

— Elle irait, au moins rejoindre sa fille. A. quoi, esttce que ça lui. sert de rester par làv?

On répondait :

— Voyez^vous» c'est ceux-là qui n'ont plu& rien ài faire' qui se cramponneftlle plus. pour/ne pas s'en aller.

Ëila, était' ceinme^ une vieille vigne- qui ne donne plus de fruits; et cdoBt les feuîUes^

sont tombées, mais qui ti^nt ferme encore à. la muralMe et ^r^sle an ^ent.

Puis les J0ur^ firent des semaines et les ^seaiaines 4es mms. Elle allait, dans le village, entrant à la bouilâ^igerie acheter son pain et à la boutique «on café.; les femmes la {Suivaient du regSird, curiieirses; et les enfants avaient ^eur d'elle, à cause de ses ^•enx qui 'S'étaieet e^n^foncés; On ne voyait plus que deux trous noirs sous ses gros sourcils. Et sa. peau faisait des plis sur «es os.

Le matin, elle était au cimetière. C'est un endroit plein d'oiseaux, de fleurs et d'ombre, qui semble rire. 11 a un vieux mur qui croule pierre à pierre parmi les • orties ett les. .coquelicots. Des ifs et des saules-pleureurs ombragent les tombes aux noms effacés; les couronnes de verre, suspendues aux croix de bois, tintent

quand il fait du vent. Il y a aussi des tombes oubliées, pleines de mousse et de pervenches. Les fauvettes, les mésanges qui sont farouches et les chardonnerets qui sont verts et gris, avec un petit peu de rouge, nichent dans les branches. Et les marguerites, Tesparcette, la sauge, le trèfle, fleurs des champs, semées là pai* les brises, s'ouvrent parmi les hautes graminées.

Henriette venait, portant, selon les jours, des boutures ou des graines, une bêche ou un plantoir. Aline avait toujoursdes fleurs. Sa petite tombe était comme un jardin. On ne voyait pas la terre, tellement les fleurs étaient serrées. Et, dès qu'une était fanée, Henriette la remplaçait. Il y avait des géraniums écarlates^ des pensées douces comme un petit visage, des ne m'oubliez pas et des violettes ; et les

violettes viennent les premières, puis les^ myosotis qui aiment Teau et les fontaines^ et puis les autres, tour à tour.

Quand elle avait fini, Henrietle s'asseyait dans l'herbe à côté de la tombe^ les bras autour des genoux. D'où elle élait^ on voit le lac et les montagnes de la Savoie. Le pays, avec ses prairies, ses champs et ses bois, descend par lentes ondulations vers les eaux lisses et nuancées où les nuages du ciel traînent leurs^ ombres grises comme de grands filets. La montagne était bleue à cause de la distance. Elle soufflait parfois, comme une lessive qui sèche, une petite fumée ; et la petite fumée devenait un nuage rond qui s'en allait. Les bateaux à vapeur, s'approchant du rivage, semblaient des points^ noirs. Personne ne passait sur le chemin ; il n'y avait personne non plus dans le

eimeltère ; il n'y avait rien là ^que les ois^i^ux/rfaerbe, ei les arbres et jes fteu^s ; et les morts.

Hendeite .ne bougeait pas. Alors les oififiaux ivenaieatv saBlillant autt)ur d'elle, pa<rce qu'elle était con^me le ironc ^ des arbres ou les ,pierjres des lombes.^ Le soleil .v^fiait . {^u$si et moatait le long de ses jambes. (Midi spnaait. £me se leyait.

, La çlé craquait dans la serrure rouillée. La maison ^aildeyemie branlante et bien U'jste, c^r les niaJ3ons sont .comme les gens. On .sentait ie.malheur qui était entré et qui slétait posé, là, avec, sa tête accoudée et son mauvais air .qui pèse. De ^roasegr araignées cQuraientdan^ rie corridor. ; Et .le jardin ç^ussi était abandonné.

Les légumes .montaient en graine^ .le pom- ;mier, mangé, .par la vermine, avait laissé tomber ses pommes avant la .matuititc :

les taupes avaient fait leurs trous, les grenouilles sautaient sous les feuilles.

Et les hommes, revenant des champs, disaient :

— Quelle saleté que ce jardin 1

— Ça pousse vite la mauvaise herbe.

Et un troisième :

— Et puis dire que tout ça, c'est de la terre perdue. Si seulement on vous la donnait !

Henriette buvait son café. Elle mangeait son pain. Et elle vivait. C'est le sang qui va quand même, monte au cœur et en redescend, quand le reste est presque mort.

On reste sur soi-même et on se regarde et on se voit, comme dans Teau noire un buisson qui a brûlé ; et après on s'en retourne en arrière, parce qu'en avant tout est fermé. Henriette entrait dans la chambre d'Aline. Le lit et le fauteuil y étaient à la

même place. Il y avait encore une photographie au mur. Elle la prenait dans ses deux mains.

On y voyait Aline toute petite, avec une robe blanche et une chaise sculptée plus^ haute qu'elle ; et, dans le fond, un château peint, des feuillages ; et, sur le devant, un tapis; c'était comme chez les riches sui^ cette photographie. Aline avait les cheveux frisés et de grands yeux ; le temps de l'enfance est le beau temps où on ne sait rien de la vie.

Elles étaient montées tout.en haut d'une grande maison, dans une chambre ea verre. Ce jour-là, il faisait bien chaud. Et, comme Aline pleurait, le photographe avait pris un pantin à bonnet pointu et à grelots dorés. Elles étaient revenues par le chemin de fer. Henriette avait perdu son mari l'année avant. Il était mort d'avoir trop bu*

Elle remettait la photographie à sa place, La maison faisait de Tombre sur la route. Le facteur passait, ouvrant son sac de cuir, pour y chercher des lettres. Les vaches qu'on venait de traire allaient boire à la fontaine. Et un homme rentrait de la laiterie, sa hotte en fer sur le dos.

A l'automne, Julien se maria. On avait attendu la fin des récoltes, qui sont un temps où on a trop à faire pour se mettre en ménage. La mort d'Aline aussi avait été un mauvais temps. Le père et la mère Damon avaient dit comme les autres :

— C'est bien triste !

Au fond ils pensaient : « A présent, on est débarrassé pour tout de bon. » Seulement on avait parlé d'eux, et pas en bien, à ce moment. Alors Julien était parti

deux ou trois jours chez sa fiancée. Ensuiteil était revenu. Et puis on avait oublié.

Les noces furent de bien belles noces.

La (lancée arriva la veille avec sa robe, son voile et ses souliers fins dans un grand carton. Elle était large et haute. Elle avait les cheveux de trois couleurs qui viennent de sortir tête nue au soleil. Julien Tattendait devant la porte. Et, quand elle sauta du* char, sa jupe en se relevant, découvrit sa jambe forte et ses grands pieds.

Le lendemain matin, les invités parurent»

Les femmes avaient mis des robes de laine noire, les hommes des vestes de drap, et ceux de la ville des redingotes. On servit d'abord à manger et à boire. Il y avait du thé et du sirop pour les femmes; du vin de trois espèces ; de la viande froide, du jambon et de la salade ; des merveilles et des gaufres. Les deux chambres d'en bas étaient

pleines. Et les femmes riaient, parce que le \in fait rire, et qu'il faut s'amuser dans les noces.

Les Damon étaient bien heureux. La mère Damon suait dans son corsage de soie trop étroit; sa figure semblait huilée ; et elle causait sans s'arrêter. A tout moment, le père Damon descendait à la cave et remontait, chargé de bouteilles qu'il débouchait entre ses genoux. Et Julien, parmi ses amis de noce et leurs demoiselles, était un peu gêné par son habit neuf et par son faux-col.

Après le repas, on partit pour l'église.

Le sonneur guettait par la lucarne; les cloches sonnèrent; l'harmonium se mit à jouer ; et puis, quand les époux entrèrent, les filles du village chantèrent un cantique.

Les voitures se rangèrent devant le

porche. Il y en avait trois. Elles avaient de longs bancs et des rideaux de coutil. Les roues, fraîchement vernies, brillaient comme des flammes. Les cochers avaient des fouets à rubans mauves, roses et bleus, et des gants de fil blanc; les chevaux, des fleurs en papier de soie aux œillères.

Et lorsque la noce sortit, les mortiers tirèrent, bourrés jusqu'à la gueule de mottes de gazon, au risque d'éclater.

C'étaient les garçons de la société de jeunesse et on leur payait à boire. La place était noire de monde. Les chevaux se cabraient, les femmes se bouchaient les oreilles ; il y en avait qui portaient des enfants dans leurs bras. Et les mortiers tiraient toujours.

Cependant, les invités étaient montés dans les voitures qui partirent au grand trot. Julien et sa femme étaient dans la

première. Quand Henriette la vit venir, et qu'elle vit ensuite Julien et le voile blanc de l'épouse, elle se leva de devant sa porte où elle était assise, et s'avança en serrant le poing. Mais la voiture avait déjà passé.

Les autres suivirent et son bras retomba.

Elle restait les mains pendantes. Le bruit des grelots, des roues et des voix alla s'affaiblissant, puis cessa tout à coup au tournant de la route ; et on ne vit plus rien qu'une petite poussière grise qui s'abatlit lentement sur l'herbe courte des talus.

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