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« Ils ne sentent pas battre le cœur de la France. »

Il s'est passé en France, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, un piiénomène unique, qui n"a point d'analogue dans le reste de notre histoire.

L'élite intellectuelle de la nation, — poètes, savants, philosophes, — s'est éprise pour un autre peuple, pour ses mœurs, pour sa littérature, pour sa science, d'un enthousiasme ou, pour mieux dire, d'une frénésie d'admiration extraordinaire. Jamais l'Italie de la Renaissance, l'Espagne au dix-septième siècle, l'Angleterre au dix-huitième n'égarèrent à ce point les esprits. Il n'est pas exagéré de dire qu'il y eut, pendant plus de trente ans, une sorte d'abdication de notre génie national. La France renia ce qui avait fait son influence, sa gloire dans le monde, ce pur trésor de notre race : le dix-septième siècle. Elle reconnut son infériorité, proclama la supériorité de l'Allemagne.

Nous connaissions, d'ailleurs, très mal cette littérature que nous prétendions imiter; nous con-

naissions ce peuple plus mal encore. Nous nous faisions de sa candeur, de sa bonhomie, de son prétendu manque de sens pratique, une image poétique et très fausse; et cependant, dès cette époque, ce peuple était en marche vers l'unité, vers la conquête du monde. C'est que nous le voyions non pas en lui-même, mais en nous : il était la création de notre pensée, de nos vagues aspirations, de nos rêves. L'Allemagne fut vraiment le songe de la France.

Seule, dans cet égarement général, une voix s'éleva et dénonça le péril. Comme toute sa génération, cet homme avait subi l'étrange fascination de l'Allemagne : il l'aima d'un amour profond, avec tout son esprit et tout son cœur. Mais un jour ses yeux s'ouvrirent : il s'éveilla de son rêve, il vit l'Allemagne. Il vit l'ambition conquérante de ce peuple prétendu de songe-creux et de poètes, son sens du réel, sa ténacité invincible ; il vit sa marche rapide vers l'unité nationale et, par delà l'unité, vers la conquête du monde. Inlassablement, de toutes ses forces, de toute son énergie, ce peuple tendait vers ce double but : l'écrasement définitif de la France et de la civilisation française, le triomphe de l'Allemagne et de la culture allemande.

C'est l'honneur d'Edgar Quinet d'avoir prédit à une époque où personne en France ne le soupçonnait, — de 1830 à 1848, — ce menaçant avenir. Avec une sûreté prophétique, il a compris le sens du grand duel engagé entre deux peuples, où, pour mieux dire, entre deux civilisations et deux races. Qui peut mieux lui rendre hommage que nous, acteurs et spectateurs du dénouement tra-

gique de ce duel séculaire? Maintenant encore, ces pages peuvent éclairer notre conscience et, s'il était nécessaire, affermir notre cœur.

A l'égard de l'Allemagne, Quinet, comme tous ses contemporains, débuta par l'enthousiasme.

D'où vient cet enthousiasme? En partie d'un très beau livre, très dangereux aussi et plein d'erreurs, du livre De l'Allemagne de Mme de Staël.

Cet ouvrage était inconnu du grand public avant 1813. En 1810, les exemplaires déjà imprimés avaient été saisis, mis au pilon par la police de l'Empire. Il avait paru pour la première fois à Londres, chez le libraire Murray, en octobre 1813, au bruit du canon de Leipzig; pour la seconde fois à Paris, chez Nicolle et Mame, en mai 1814, un mois après la capitulation. Remarquons cette date. Paris avait alors un gouverneur prussien, le général Sacken; le roi de Prusse avait fait son entrée dans la capitale de la France, aux côtés de l'empereur Alexandre. Les grenadiers russes et prussiens montaient la garde à l'Opéra. Le soir du 31 mars, dans la salle étincelante de lumières, acclamé par une foule en délire, Laïs chantait :

Vivent Guillaume Et ses guerriers vaillants!

Une grande nation applaudissait sa propre défaite. La France était envahie, foulée aux piecis;

nos villages de Lorraine et de Champagne offraient le même spectacle qu'ils devaient offrir cent ansplus tard, en août 1914 : l'incendie, la dévastation^ le pillage et le meurtre. De tous nos ennemis, les Prussiens s'étaient montrés les plus cruels. Qu'importe? N'étaient-ils pas nos libérateurs? N'avaientils pas répété vingt fois qu'ils-ne faisaient la guerre qu'à l'Empereur et non pas à la France? Les émigrés leur étaient reconnaissants de ramener la royauté, les amis de la liberté de les délivrer du despotisme; on saluait dans leur triomphe, non la défaite, mais la paix. Détestable sophisme, qui est pour nous le sujet d'un long étonnement et d'une profonde tristesse, mais qui s'explique par la violence des passions politiques, la lassitude de l'esprit public, l'hypocrisie des vainqueurs.

Voilà dans quelles circonstances parut le livre de Mme de Staël. Loin de nuire à son succès, elles le firent éclatant et rapide. On ferma les yeux sur les réalités de l'heure présente ; la personnalité de la femme illustre, tant de fois persécutée, se confondit avec celle de la nation dont elle prenait la défense. On ne voulut voir dans l'Allemagne que la victime du plus lourd despotisme. Il parut naturel que la France rachetât ce crime. Les critiques passionnées du caractère français qui abondent dans ce livre, légèreté prétendue, frivolité, égoïsme, immoralité, ne choquèrent personne : ne sommes-nous pas le peuple qui, le plus facilement, se dénigre? Notre sévérité envers nous-mêmes n'eut d'égale que notre complaisance à l'égard du vainqueur.

Quelle était donc cette Allemagne que nous présentait Mme de Staël?

Ce n'était pas, à coup sûr, l'Allemag-ne de 1814; ■ce n'était pas même celle de 1810. L'image qu'elle nous offrait de ce peuple nous reportait à cinquante ans en arrière, quand aucune passion politique, aucune ambition ne soulevait cette poussière d'États et de principautés minuscules. Bien plus, l'Allemagne de Mme de Staël continuait à ressembler à celle que s'était imaginée le dix-huitième siècle, d'après les idylles de Gessner : un peuple d'hyperboréens, antique et modeste, bon et vertueux, menant une existence pastorale dans un lointain pays perdu dans les brumes (1). Un tel pays de poésie et de rêve n'a sans doute jamais existé. C'était pourtant ainsi qu'on se représentait l'Allemagne en France, non seulement à la lin eu dix-huitième siècle, mais au commencement du dix -neuvième. Ni l'émigration, ni les guerres de la Révolution et de l'Empire, ni les efforts de ceux qui, comme Charles de Villcrs ou Benjamin Constant, avaient essayé de faire mieux connaître les deux nations l'une à l'autre, n'avaient modifié sensiblement cette image. Un Allemand, Reichardt, l'ancien maître de chapelle du roi de Prusse, qui voyageait en France sous le Consulat, notait que l'ignorance des mœurs allemandes était poussée en France « jusqu'aux dernières limites du ridicule ». Tel était aussi l'avis de Benjamin Constant : témoin ce Mathieu de Mirampal qu'il cite dans son Journal intime et qui, le plus sérieu-

(1) Voir sur cette question l'ouvrage de Baluensperger, Gcethe en France. « L'Allemagne, dit Rivarol, offrira longtemps le spectacle d'un peuple antique et modeste, gouverné par une foule de princes amoureux des modes et du langage d'une nation attrayante et polie. »

sèment du monde, proposait de faire voyager les jeunes Franrais en Allemagne, « pour retarder l'âge de la puberté par la rigueur du climat! »

Sans doute, le livre de Mme de Staël n'énonçait pas de propositions aussi burlesques. Il avait sur- 'tout le grand mérite d'attirer l'attention des Français sur la nouveauté, sur la profondeur du génie allemand qui, avec les œuvres des Kant, des Schiller ou des Gœthe, avait donné à la pensée moderne quelques-uns de ses plus grands chefs-d'œuvre. Mais, sur la vraie nature du peuple allemand, il faut bien l'avouer, l'ouvrage de Mme de Staël continuait et même aggravait la légende. Où, d'ailleurs, aurait-elle pu connaître ce peuple? Ce n'était pas dans les réunions de cour, à Weimar ou à Berlin, dans ses conversations avecla grandeduchesse, ou la reine Louise; ce n'était pas davantage dans la société des poètes et des philosoplies, toujours en représentation devant elle. Le peuple, le vrai peuple, elle l'avait entrevu aux relais de poste, par la portière de son carrosse; elle lisait un peu, elle ne parlait pas sa langue; et pour nous, qui savons combien de telles enquêtes sont difficiles, comme elles exigent un esprit impartial, un longs séjour, une parfaite connaissance du pays, des mœurs et du langage, nous devons avouer que Mme de Staël ne réunissait à aucun degré ces qualités indispensables.

Donc, il ne faut pas s'étonner si elle reprit l'antique légende clière au dix-huitième siècle; non seulement elle la reprit, mais elle l'exagéra par opposition à l'Empire et à la France de l'Empire. Elle eut, sans cesse, comme le dit spirituellement Heine, un œil attaché sur son papier

et l'autre sur Napoléon. En partie parce qu'elle continuait une légende, en partie parce qu'elle obéissait à des passions politiques, elle fit, non seulement de la poésie et de la pensée allemande, mais de Fàme allemande et du caractère allemand un éloge dont l'excessive naïveté désarme. S'il faut l'en croire, les Allemands sont « bons, justes, sérieux, candides, loyaux, chevaleresques »; ils ont des mœurs pures, ils respectent les femmes; ils dédaignent le réel, la puissance et la force; « ils ne manquent jamais à leur parole; la tromperie leur est étrangère »; ils sont incapables « de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts et sacrifie tous les engagements à tous les calculs (1). » Il faut abrég-er : ce n'est pas sans un sentiment douloureux que, nous. Français d'aujourd'lmi, nous lisons celte apologie, à laquelle l'avenir devait donner par deux fois un démenti si cruel.

Mais, dit-on. l'Allemag'ne du temps de iMme de Staël ne ressemblait pas à l'Allemagne de nos jours. Que vaut cette excuse? Non seulement Mme de Staël n'a rien aperçu du mouvement profond qui transformait l'Allemagne depuis léna, à l'heure où elle écrivait, sous l'Empire; mais encore ce qu'elle dit en g-énéral de l'àme allemande est tellement superficiel et parfois puéril, que les Allemands eux-mêmes, de son temps, en se regardant dans son livre, ont souri de leur image. Il y a des traits essentiels, permanents, de la race qu'elle n'a jamais soupçonnés. A-t-elle vu, par |exemple, ce mélange de candeur et d'hypocrisie, de loyauté

(1) De r Allemagne, 1" partie, cli. ii.

et de dissimulation, de mysticisme et de brutalité qui est, suivant le mot d'un Allemand, Nietzsche, « le piège redoutable tendu perpétuellement à la naïveté de l'étranger? » A-t-elle senti la complexité de l'âme allemande, dont ce même Nietzsche disait : « Un Allemand qui oserait s'écrier : « Je porte, « hélas! deux âmes en moi! » se tromperait d'un joli chiffre d'âmes ! » Mais surtout a-t-elle connu la force du caractère allemand, le foyer d'énergie qu'est l'âme allemande : « Le peuple allemand, dit Heine, ne se laisse pas facilement émouvoir; mais quand on l'a une fois poussé dans une route, il la suivra jusqu'au bout avec la constance la plus opiniâtre. » Cette énergie cependant était visible dans l'histoire. Elle éclate dans l'œuvre de l'homme qui personnifie le mieux les qualités et les défauts de la race, le moine Martin Luther. Elle apparaît dans la vie d'un Frédéric. Elle existe du temps même de Mme de Staël. N'est-ce pas elle qui, après léna, inspire l'œuvre des réformateurs de la Prusse, des libérateurs de 1813, et qui restaure la patrie allemande? N'est-ce pas elle, en apparence pacifique et sereine, qui règne alors dans ces calmes sanctuaires de la pensée germanique, dans ces Universités où l'Allemagne prend conscience d'ellemême et, patiemment, élabore son unité future? Ces vérités nous frappent aujourd'hui par leur évidence; elles ne frappèrent ni Mme de Staël ni, ce qui nous étonne davantage, ses contemporains en 1814 et en 1815. La leçon de Leipzig et de Waterloo fut perdue pour les âmes. Dans cette grande chute du despotisme, les nations longtemps victimes, ou prétendues telles, semblèrent parées d'une auréole. L'Allemagne symbolisa la

Pensée, la Poésie délivrée de ses chaînes et s'élevant sur les ailes de l'Enthousiasme. L'Enthousiasme! Qui n'a pas relu, médité les trois derniers chapitres de Mme de Staël ne possède pas la clef du livre. L'ardente jeunesse de la Restauration, de 1815 à 1825, y trouvait l'écho de ses aspirations et de ses désirs (1). Jamais pareille fièvre n'avait ainsi brûlé les cœurs; elle confondait dans un même amour la Poésie, la Science et la Liberté. Une vague d'idéalisme montait des abîmes de l'âme Immaine dans l'œuvre d'un Lamartine, d'un Lamennais ou d'un Hugo. A qui pouvait s'adresser l'admiration de cette jeunesse? Non pas, certes, à la froide poésie de l'Empire, mais à la nation que, dans un livre passionné et génial, une femme, vivante incarnation de l'Enthousiasme, lui présentait comme détachée de tout intérêt terrestre et de toute ambition vulgaire, comme l'asile de la pensée méditative et de l'âme'.

Les événements de 1814 et de 1815 n'ouvrirent pas les yeux aux nouvelles générations ; bien plus, elles les égarèrent. La passion romantique fit le reste; et. pour cinquante ans, l'Allemagne de Mme de Staël, qui retardait déjà d'un demi-siècle, qui d'ailleurs n'avait jamais été la vraie Allemagne, cacha aux yeux des Français l'Allemagne moderne, marchant d'un pas rapide vers cette puissance que Mme de Staël lui reprochait naïvement de ne pas savoir conquérir!

(1) « Je lis encore Mme de Staél et surtout les chapitres sur l'enthousiasme, qui nie l'ont un plaisir toujours nouveau. » (Edg. Quinet à sa mère, 13 février l'820.)

Telle fut la première influence, très profonde, que subit Quinet. L'Allemagne lui apparut, comme à toute sa génération, idéalisée et poétisée à travers le livre de Mme de Staël. îl faut lire dans l'Histoire de mes idées, dans sa Correspondance, ce qu'il dit de cette femme illustre, de l'idolâtrie qu'elle lui inspirait, de r « impression de harpe éolienne » que ce style faisait sur ses nerfs (1). Que cherchait-il? Que cherchaient ces jeunes gens dans ce livre? C'était plus et mieux que l'Allemagne : c'étaient euxmêmes.

La seconde influence, toute-puissante, fut celle de Victor Cousin.

Ceux qui s'imaginent, à ce nom, certain personnage officiel, ridicule et falot, s'épuisant à faire vivre dans une apparente harmonie la religion, le pouvoir et la philosophie, n'ont aucune idée du rôle prestigieux que Victor Cousin a joué dans les premières années de la Restauration. Il fut, pour cette jeunesse ardente, un guide et un Dieu; nul homme n'a suscité de plus violents enthousiasmes, des vocations plus décidées. Que l'on se représente ce jeune maître de vingt-cinq ans (2), à peine plus âgé que ses disciples, ce

(1) Cf. Histoire de mes idées, 2" partie, ch. ni, et la Correspondance avec sa mère, t. I, décembre 1819, 13 février 1820, 25 mars 1820, etc.

(2) 11 ctatt né en 1792.

visage pâle émergeant de la longue chevelure, ces yeux « flamboyants » rie prophète; qu'on entende cette voix souple, chantante, vibrante, dont il jouait en virtuose incomparable (1), avec de feintes hésitations, des repentirs, des silences, donnant en pleine chaire à son auditoire le spectacle toujours émouvant d'une pensée qui se cherche et sort enfin, brillante, des ténèbres intérieures : alors on aura la juste notion du pouvoir étrange, fascinateur que, dès novembre 1815, dans une des modestes salles du vieux collège du Plessis, il exerçait sur la jeunesse. Au fond, ce que nous aimons dans un maître, c'est encore nous. Ce que ces jeunes hommes saluaient avec ivresse dans Cousin, c'étaient tous les rêves généreux qui leur gonflaient le creur : l'enthousiasme pour la pensée longtemps proscrite, pour la beauté, pour la science, pour la liberté. Une soif inextinguible de savoir, un besoin de croire et d'admirer brûlait leur sang, mouillait leurs yeux de larmes. Tels étaient les disciples; tel fut le maître qui les entraîna à sa suite vers la Terre promise, vers l'oasis délicieuse où, après une longue marche dans les sables arides, ils pourraient enfin aspirer à longs traits la Science, la Poésie et le Bonheur.

Cette oasis, c'était l'Allemagne. Comment le jeune Cousin la connaissait-il?

Suppléant, dès novembre 1815, de Royer- Collard à la Faculté des Lettres, chargé de cours à l'École Normale, il avait commencé par enseigner la philosophie de Kant, mais sans la con-

(1) « Cet homme a une puissance d'àme qui m'étonne comme le chant de la Pattal » (Edg. Quinet à sa mère, 10 août 1825.)

naître autrement que par le livre de Villers et par la traduction latine. Quant aux autres philosophes allemands, il n'en avait qu'une idée très superficielle par les ouvrages de Gérando, d'Ancillon et par le livre de Mme de Staël. C'est de celle-ci, vraiment, qu'il reçut l'étincelle. Il se fit présenter chez elle, rue Royale, dans l'hiver de 1816-1817, qui précéda sa mort; il vit ce regard brillant de fièvre, ce visage que nous a peint Chateaubriand (1), pâle, amaigri, ravagé par la souffrance, mais où régnait encore l'intelligence souveraine. Cousin subit le choc, et il causa avec l'entourage, avec Guillaume Schlegel, ce pédant froid et compassé, mais admirablement renseigné sur toutes les choses d'Allemagne. Du coup, il prit un grand parti : il verrait, de ses yeux, ce pays merveilleux, patrie de la pensée et de la philosophie.

En juillet 1817, il part. Voyage douloureux pour un cœur français. La France de l'Est offrait un spectacle analogue à celui qu'elle a offert de nos jours. Dès la Ferté-sous-Jouarre, les Bavarois et les Prussiens : l'ennemi foulant notre sol; les habitants mornes, silencieux; la terreur et la violence. Aux relais de poste, on échange de rares paroles : « On nous laisse crever de faim! s'écrie un postillon, et si nous disons un mot, autant de pris, autant de fusillés! » Quel début pour un pèlerinage de paix et d'amour! Mais rien n'arrête notre voyageur : les classes intellectuelles ne comprenaient plus le sens de ce mot : la défaite. Ne l' avaientelles pas saluée, en 1814, en 1815, comme la délivrance? A Saarbrûck, des habitants se pressent

(1) Mémoires d'Outre-Tombe.

autour de la voiture : « Que dit-on en France? Pense-t-on à nous? Nous avons le corps prussien et le cœur français. » Cri d'angoisse, appel émouvant qui monte des profondeurs de la conscience humaine vers la France aimée, que l'on espère revoir un jour. Mais Cousin poursuit sa route : il a une mission à accomplir. N'est-il pas entendu, d'ailleurs, qu'il y a deux Allemagnes : celle des hommes d'État et des gens de guerre, qui n'est pas la véritable; et l'autre, celle des penseurs et des poètes, qui n'a rien de commun avec la première? Profonde erreur, qui s'est, hélas! perpétuée jusqu'à nous.

Enfin, Victor Cousin a franchi le Rhin : il respire; le voici en Allemagne. Nous ne le suivrons pas dans son voyage à Francfort, à Berlin ou à Heidelbcrg, dans ses conversations avec Frédéric Schlegel, Schleiermacher, Ancillon ou Gœthe. Notons simplement que sa grande découverte, dans ce premier voyage, fut Hegel; auquel il fit en France la fortune que l'on sait. Dans un second, en 1818, ce fut Schelling, qui devint son principal inspirateur. Mais de ce double voyage, qui devait avoir pour la pensée française des conséquences si importantes, il importe de dégager les conclusions qui s'imposent.

La première, c'est la conquête intellectuelle de la France. Ce qui n'était, chez Mme de Staël, que vague et nébuleux enthousiasme se précise, devient admiration pour la science allemande : première ébauche d'un culte qui devait durer près d'un siècle et dont Cousin célèbre avec pompe les mystères. L'Allemagne comprit tout le parti qu'elle pouvait tirer de ce nouvel apôtre : « Je fus accueilli au delà, du Rhin comme l'espérance », a dit Cousin.

Faisons la pari de l'onorme vanité du philosophe; ce mot, du moins, a le mérite de montrer excellemment le service que les penseurs de l'Allemagne attendaient de la France, qu'ils ont toujours attendu d'elle : il s'agissait de mettre la clarté française, l'incomparahle puissance de rayonnement du génie et de la langue de la France au service de la pensée allemande. Personnellement, ces philosophes d'outre-Rhin tenaient Cousin en médiocre estime : « Sa philosophie est bonne tout au plus, disait l'un d'eux (1), pour amuser un dimanche un pensionnat de demoiselles ! » Mais quoi I Cousin était Français; il se déclarait l'humble admirateur de l'Allemagne ; il brûlait d'en répandre la doctrine ; on lui savait gré de ses intentions et on lui pardonnait son peu de génie. Ces illustres penseurs n'ignoraient pas ce qui leur manquait et ce qu'ils enviaient à la France. « La France, disait Hegel, a assez fait pour la philosophie en lui donnant Descartes. » Ce n'était pas, ajoute Cousin, qu'il se reconnût inférieur à notre grand philosophe; mais il admirait, il enviait le talent que lui, Hegel, n'avait pas et que possédait l'auteur du Discours de la Méthode, de « rendre claires les idées les plus obscures ». Filtrer, clarifier les idées allemandes, les passer à travers ce merveilleux tamis qu'est la langue française, les propager, fût-ce un peu dénaturées, à travers le monde pour la plus grande gloire de l'Allemagne, voilà ce qu'on attendait de la vieille nation, de qui la civilisation n'avait plus rien à espérer, mais qui pouvait, du moins, servir sa jeune rivale.

(1) Le métaphysicien Daub, cité par Edgar Quinet,

Cette sorte d'abdication du génie français est — on ne saurait se lasser de le redire — le phénomène le plus extraordinaire de la première moitié du dix-neuvième siècle. Cousin en fut inconsciemment l'initiateur; mais il a duré beaucoup plus que son influence. Longtemps encore, la France s'est faite la servante docile de l'Allemagne et de sa gloire. Par l'intermédiaire de ses historiens, de ses philosophes, de ses critiques, de ses savants, de ses poètes, elle a élevé à sa louange avec un complet désintéressement le plus beau monument d'admiration que l'Allemagne ait connu à travers les siècles.

Du moins, l'image que Victor Cousin nous présentait de l'Allemagne était-elle plus juste que le portrait célèbre qu'en avait tracé Mme de Staël? Il faut renoncer à cette illusion. Sous une apparence plus scientifique, V. Cousin continua la légende. Son habileté et la raison de son sue jès fut qu'il sut extraire de Kant, de Fichte, de Jacobi ou de Hegel ce qu'il y avait de plus assimilable à l'àme française, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus superficiel dans l'œuvre de ces penseurs. Il les accommoda au goût de l'époque, flatta les passions politiques et romantiques, montra dans Kant un précurseur de la liberté, entraîna le romantisme naissant dans les voies de l'Allemagne : son fameux cours de 1818 à la Sorbonne, qu'il professa tout chaud encore de son premier voyage d'outre-Rhin, est un événement littéraire, d'où sont sorties la plupart des théories romantiques. Mais cette Allemagne idéaliste et rêveuse, enthousiaste du devoir et de la liberté, retardait plus encore que celle de Mme de Staël. Elle était en train de disparaître, et Cousin

nous la montrait éternelle : il la voyait à travers la France de la Révolution; il ne la voyait jamais en elle-même. Pour ne prendre qu'un seul exemple, a-t-il pénétré ce qu'il y avait de profondément allemand dans la doctrine de ce Hegel, qu'il s'était donné pour mission de répandre en France? Ce despotisme fataliste, cette apologie du succès et de la force, si contraire à nos propres traditions? Le manque complet de sympathie, de charité « ou plutôt d'humanité de cette orgueilleuse science (1)? » Cette sorte de divinisation de l'Allemagne en général et de la Prusse en particulier, considérée comme la dernière et la plus complète incarnation de Dieu? Cette intolérance haineuse, ce mépris de la France asservie au catholicisme, qui éclate dans ces paroles du vieil Hegel à Victor Cousin, à la vue de pauvres gens vendant des médailles sous le porche d'une cathédrale : « Voilà votre religion catholique et les spectacles qu'elle nous donne 1 Mourrai-je avant d'avoir vu tomber tout celai »

Mais à quoi bon multiplier les exemples? On eût fort étonné Cousin, en lui montrant que l'hégélianisme ramenait progressivement l'Allemagne à la barbarie, et qu'il ne prétendait à rien moins qu'à imposer cette barbarie au monde.

Des ombres sans corps, voilà ce que l'enthousiaste philosophe avait rapporté d'Allemagne, ce qu'il proposa et ce qu'il imposa par son éloquence à l'admiration des Français. C'est en ce sens qu'il fut, après Mme de Staël, l'initiateur d'Edgar Quinet.

(1) Edgar Quinet, Faialiime el indilféience.

« Venez et aidez-moi à faire connaître l'Allemagne à la France! »

C'est en ces termes pompeux que Victor Cousin s^adrossoit, en février 1827, à ce jeune homme de vingt-quatre ans à peine. Mais à une imagination très forte, à une âme sensible et ardente, le néophyte joignait un don d'observation, un sens du réel, et, pour tout dire, un esprit scientifique qui dépassait de beaucoup la valeur du maître.

Edgar Quinet avait fait la connaissance de Cousin deux ans auparavant.

Certain jour de mai 1825, le jeï le étudiant, un manuscrit sous son bras, quittait la modeste chambrette de la rue de la Sorbonne, qu'il habitait alors, pour aller frapper à l'appartement mystérieux, où le maître en personne, toujours théâtral, drapé dans sa robe de chambre, entr'ouvrait l'huis à ses disciples. 11 y avait, ce jour-là, dans l'antre de la Sibylle, un jeune professeur d'allure correcte, tiré à quatre épingles, mais qui cachait sous cette enveloppe trompeuse une âme brûlante, débordante de science et de poésie : c'était Jules Michelet (1). Chacun de ces deux jeunes gens eût pu dire de l'autre ce que Montaigne dit de sa rencontre

(1) Il avait été présenté à Victor Cousin par son ami Poret, 1 année précédente, en avril 1824 (Michelet, Mon Journal, p. 298, 3 07). Michelet avait vingt-sept ans; Quinet, vingt-deux, quand ils se virent chez Cousin.

18 « ALLEMA^tîNE AU-DESSUS DE TOUT »

avec La Boétie : « Nous nous cherchions avant que de nous être vus. »

L'année précédente, en 1824, à vingt et un ans, Quinet avait fait une de ces découvertes intellectuelles (jui transforment la vie, et qui, du sein des ténèbres, soudain, font jaillir la lumière : Herder lui avait été révélé (i). Tout de suite, il entreprit de traduire en français les Idées sur la philosophie de r histoire de l'humanité. Il ne savait « pas une syllabe d'allemand » ; il l'apprit. Il lut Herder d'abord dans la traduction anglaise, puis dans le texte. Ce furent des heures inouïes d'ivresse, d'enthousiasme et d'extase. Transporté, il écrivit tout d'une traite, à la campagne, en octobre 1824, son Introduction à la philosophie de l'histoire de l'humanité. C'était l'œuvre qu'il apportait, qu'il allait lire à Cousin, toute brûlante de fièvre, mouillée de larmes d'allégresse : «Depuis l'âge oii l'on commence à être ému par le génie et à souffrir par son cœur et par celui des autres, ce livre a été pour moi une source intarissable de consolations et de joie. Jamais, non, jamais, il ne m'est arrivé de le quitter, sans avoir une idée plus élevée de la mission de l'homme sur la terre; jamais, sans croire plus profondément au règne de la justice et de la raison; jamais, sans me sentir plus dévoué à la liberté, à mon pays, et en tout plus capable d'une bonne action. Que de fois ne me suis-je pas écrié en déposant ce livre, le cœur tout ému de joie : « Voilà l'homme que je « voudrais pour mon ami (2) ! »

(i) Il dut cette révélation à un certain M. Smith, vieil Écossais parent de sa famille. {Edgar Quinet avant l'exil, p. 32. Cf. Correspondance, t. I, lettre du 9 mai 1823 et suiv.).

(2) Introduction à la philosophie de l'histoire de l'humanité.

Quel lyrisme! Et comme cette ardente jeunesse s'y révèle! Que l'on s'imagine la scène : le jeune lecteur, penché sur son manuscrit: le sensible, le nerveux, le frémissant Miclielet, qui écoutait chanter une âme, sœur de la sienne; et le maître, drapé dans sa robe de blanc fantôme, le regard inspiré, l'air fatal, s'écriant : « Mon enfant, vous avez une étoile! Il faut vous ruiner pour l'atteindre! »

Cette scène, l'enthousiasme pour Herder, la traduction qu'en fit Quinet et qui parut seulement deux ans plus tard, en février 1827 (1), appellent deux réflexions.

La première, c'est que, continuant l'erreur de Mme de Staël, Cousin, Michelet et Quinet persistaient à prendre pour l'Allemagne moderne ce qui était l'Allemagne du passé et du dix-huitième siècle. Herder était mort en 1803, r.'^nnée où naissait Quinet : son grand ouvrage, Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit, avait paru à Riga de 1784 à 1791. L'idée maîtresse de Herder était de replacer l'Jiomme dans le cadre de la nature, de représenter toutes les formes de l'être comme des manifestations de Dieu, de montrer la solidarité qui unit les générations actuelles aux innombrables générations du passé. « Je m'arrêtais, dit Quinet, pour écouter au fond de mon âme le sourd retentissement des siècles passés. » Nulle influence plus forte, pas même celle de Vico, n'a

(1) Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité, par Herder, ouvrage traduit de l'allemand, précédé d'une introduction par Edgar Quinet. — A Paris et Strasbourg, chez Levrault, 2 volumes, 1827. Avec cette dédicace à Victor Cousin : « Faible hommage de respect pour son caractère et de reconnaissance pour son amitié. »

agi sur Michelet. Mais enfin, il eût fallu se contenter de rendre hommage au génie de Herder sans conclure de ce génie à celui de FAllemagne moderne. C'est ce que ne firent, à aucun degré, ces historiens et ces philosophes; cette Allemagne idéaliste, morte, ou en train de mourir, ils la prirent pour l'Allemagne vivante, et, suivant la formule saisissante d'Edgar Quinet, revenu de ses erreurs, « en fait de systèmes, ils n'adoptèrent que des morts ».

Une seconde remarque, que nous avons déjà faite à propos de Cousin, c'est que cette Allemagne, à laquelle les Michelet et les Quinet prodiguaient leur amour, ils la voyaient non pas en elle-même, mais en eux : elle était la projection de leur âme. La science n'était pas pour eux seulement ce désir insatiahle de savoir, naturel à l'homme; c'était tout à la fois l'amour de la liberté, le besoin de la justice, l'élan vers l'idéal, un flot tumultueux de sentiments et d'idées qui débordait de la France de la Révolution et de la France du dix-huitième siècle; c'était aussi l'amour de la France, et, par delà la France, de l'humanité tout entière. De là cet état de « révélation », pour ainsi dire, et de délire religieux, qui saisit le jeune Quinet à la lecture de Herder ou Michelet parlant des Antiquités du droit allemand de Jacob Grimm, de la « bonne », la « douce »,la « débonnaire Allemagne », si confiante en l'homme, si respectueuse « de la femme », et de sa « poésie juridique, fugitive mélodie, ici légère et gazouillante comme l'alouette qui monte au ciel, là retentissante, lointaine, comme un chant sur l'eau du Rhin! »

Ce lyrisme débordant et si peu scientifique

n'était, au fond, chez ces nobles penseurs, que l'expression du rêve généreux qui emplissait leur àme : TAllemagne était la création de leur amour.

Cependant, Quinet continue, en 1825 et 1826, sa traduction des Idées de Herder. Il sait l'allemand, supériorité évidente qu'il a sur Cousin, qui ne le sait pas, et sur Michelet, qui ne le sait guère (1). Il veut voir l'Allemagne « de ses yeux », écrit-il à sa mère (2), non pas, comme Cousin, en une excursion rapide, mais dans sa vie, dans ses mœurs; et puis, il souffre trop en France.

Nous touchons là une des causes profondes de cet engouement de la jeunesse libérale des dernières années de la Restauration pour l'Allemagne : elle étouffe en France ; elle va chercher en Allemagne la poésie, la science, la paix, l'oubli. Mme de Staël lui avait ouvert la voie : n'avait-elle pas, elle aussi, médit de la France napoléonienne, cherché dans l'Allemagne l'oubli de ses souffrances et, pour son génie, un asile? La liberté semblait morte : on avait pleuré aux funérailles du général Foy, comme à ses funérailles (3). De Heidelberg, le 12 mai 1827, Quinet écrira à Michelet, son arni le plus cher : « Le spectacle de la France est si amer pour mon cœur! » Et Michelet lui répond avec sagesse : « C'est que vous ne voyez que le mouvement politique. » Combien en est-il parmi nous qui ont ressenti la même an-

(1) Miclielet commença l'étude de celte langue en 1^:23. Cf. Mon Journal, p. oaS, 359.

(2) Edgar Qainel avant l'exil, p. 114. Lettre à sa mère, de 1826.

(3) Voir la belle lettre d'Edgar Quinet sur les funérailles du général Foy à Lucien Aillaud, octobre 1825, Histoire de mes idées, p. 314.

g^oisse, à qui on eût pu faire la même réponse? Cette France dont Quinet se plaignait, c'était la France des Trois Glorieuses, qui bientôt allait faire éclater ses plus nobles enthousiasmes pour l'art, la poésie, la science et la liberté « au grand éclair du soleil de Juillet ».

Donc, Quinet s'achemine vers l'Allemagne. En octobre 1826, il est à Strasbourg, où sa traduction des Idées s'imprime (i). En décembre, il part pour Heidelberg. Avec quel « enivrement » (2), quelle extase mystique il pénètre dans la vallée du Nec-^ kar, il aperçoit « ces montagnes agrestes et solitaires! » Des patriarches de la science, à la chevelure de neige, Schlosser, Kreutzer, tels Laban accueillant Jacob, lui tendent les bras du seuil de leurs demeures. Des bois sombres, des torrents, de claires fontaines et, partout, de frais visages de jeunes filles ! Gœthe, Schiller, Jean-Paul, la Louise de Voss, Hermann et Dorothée revivent sous ses yeux . Paix I Paix ! Délivrance ! Délivrance ! Ces mots reviennent sans cesse dans ses lettres. « Tout vous invite à penser, tout m'apaise malgré moi (3) », écrit-il à sa mère; et encore : « Ne te sens-tu pas heureuse de la vie forte qui est dans mon cœur? » « En vérité, sans Heidelberg, je n'aurais pas su ce que c'est que vivre! » (4). L'amour, — tel un grand lis, — monta, fleurit dans cette àme. En décembre 1827, Edgar Quinet faisait la connaissance de Minna More, une Allemande; il l'aima. L'AUe-

(1) Chez Levrault. Cf. Edgar Quinet avant Vcxil.

(2) Tous ces détails sont tirés de sa correspondance, en particulier avec sa mère, dans le livre cité précédemment.

(3) Edgar Quinet avant l'exil, p. 115.

(4) Correspondance, t. II, 6 septembre 1827.

magne est le pays des longues fiançailles; deux ans plus tard, en 1830, il se fiançait avec elle. Il semblait conquis à l'Allemagne. Et pourtant, de cet amour, de ces fiançailles devait naître la crise qui dessilla ses yeux. Il s'éveilla : le rêve fit place à la réalité.

Mais, à cette heure, la crise n'est pas venue, Quinet, à l'égard de l'Allemagne, en est à l'amour. Il est bon qu'il ait commencé ainsi. Pour connaître, il faut aimer d'abord; la froide raison ensuite, l'expérience corrigent l'élan irréfléchi de la sympathie. Donc, il a aimé la vieille Allemagne, sa candeur, sa bonhomie, ses mœurs simples et rustiques, — la vieille Allemagne, qui s'enfuyait très vite dans les ténèbres du passé. Sans doute, elle n'avait jamais été complètement l'Éden primitif, l'O'Tahiti mystérieux qu'on avait cru en France; mais enfin, il eût été bien étrange que cette Allemagne-là fût une simple création du génie de ses poètes et que la poésie ne se fût en rien inspirée de la réalité, Elle apaisa, elle rafraîchit l'âme brûlante et romantique du jeune Quinet. Il l'aima pour sa poésie; il l'aima aussi pour sa science. La Science! C'est elle qu'il était allé chercher en Allemagne, c'était pour elle que, à la voix de Cousin, il était sur les bords du Neckar, « en sentinelle perdue (1) ». L'indépendance philosophique et religieuse n'existait pas en France à cette époque. Le premier, timidement encore, Cousin avait tenté de délivrer la philosophie de l'exégèse tliéologique; mais qu'était-ce que la philosophie de Cousin à côté du génie indépendant et puissant de l'Allemagne? Ce génie,

(1) Lettre de Quinet de 1827, 4 dt^cembre.

seul, pouvait satisfaire cette « aveugle fureur de vérité ». qui emportait ces jeunes esprits sur les nobles routes de la pensée et du savoir. Ce qu'ils tentaient de faire, c'était de « ramener en France des sentiments qui semblaient éteints, réveiller les rapports de l'bomme à la famille, de la famille à la nation, de la nation à la cité liumaine (ï) ». La pauvre science officielle de la Restauration était impuissante à retrouver les sources de la vie; alors, on était allé les chercber en Allemagne. On était allé lui demander les moyens de refaire une France plus belle, plus noble, plus généreuse, plus éprise de vérité et de justice : car, au fond, ce que ces jeunes iiommes aimaient dans l'Allemagne, c'était toujours la France.

Ceci nous explique l'hymne de reconnaissance qui, sans cesse, monte des lèvres d'un Quinet, d'un Michelet à cette époque : « L'Allemagne m'a changé et fortifié (2) », écrit Quinet; « notre Heidelberg », écrit-il à Michelet, qui est venu l'y rejoindre en août 1828. « J'ai laissé là quelque chose de moi », répond Michelet (décembre 1828). Mais alors que, depuis longtemps, Quinet s'est arraché à cet amour, Michelet y persévérera toute sa vie. Bien des années après, il ne pourra voir sans verser des larmes de joie flotter au Panthéon le drapeau du Saint-Empire, et, repassant dans son journal les étapes de son existence, il écrit ces paroles brûlantes, où revit l'adoration de sa jeunesse : « Mon Allemagne. Force scientilique qui m'a fait seule pousser à fond les questions. Pain

(1) Edçjar Quinel avant l'exil, p. 118.

(2) Lettre à Michelet, 7 mai 1827.

des forts. M'a posé sur Kant. Beethoven, foi nouvelle. Héroïsé, agrandi par Beethoven. 3Io7i Lutlier, mon Grimm, Herder que Quinet traduisait au moment où je traduisais Vico (1). »

Mais Quinet eut toujours, et même à l'époque qui nous occupe, une connaissance plus exacte et plus profonde de l'Allemagne et de l'évolution, qui déjcà se manifestait en elle. Dès le 7 mai 1827, quatre mois après son arrivée à Heidelberg, il écrivait à Michelet ces paroles prophétiques : « L'Allemagne est aujourd'hui fortement appliquée aux sciences expérimentales dont, en efï'et, elle avait grand besoin. Elle y absorbe presque tout son génie. Cela ne durera pas toujours, et quand elle reviendra par son mouvement naturel à la spéculation, on verra tout ce que peut produire dans les races germaniques l'accord de l'idéal et du réel. » Ce jeune homme au clair regard observe, juge; l'enthousiasme chez lui ne vg jamais jusqu'à l'esclavage. Il écrit à sa mère, de Heidelberg : « Je suis très frappé de la servilité unanime avec laquelle on se courbe sans discussion, sans prévision, sous les doctrines allemandes... Je vis au milieu d'elles, je les aime, je les partage, mais non pas jusqu'à m'en faire l'esclave, ainsi que je le vois dans les moindres grimoires qui m'arrivent ici de France (2). » Et il remarque que, dans un milieu germanique, la langue française s'altère, que l'allemand est « hostile aux idiomes de race latine ». Sa désillusion lui viendra de sa connaissance parfaite de la langue, des idées, des

(1) Fragments de journal, dans G. Monod, Jules Michelet, p. 36.

(2) Correspondance, t. II, 5 janvier 1828.

mœurs, mieux encore, du sentiment intime de la race.

Ce fut en 1831, à son troisième voyage.

A deux reprises déjà, il avait séjourné en Allemagne, à Heidelberg et à Grùnstadt, où habitait sa fiancée : deux ans d'abord, en 1827 et 1828 (1), puis quelques mois, d'avril à août 1830. Il revient à Paris après la révolution; il retourne à Heidelberg et à Grùnstadt en septembre 1831. Dans quel état d'esprit? Les événements de France ont un tel retentissement dans son âme, ils se mêlent si étroitement aux impressions d'Allemagne, que l'on peut dire avec vérité que de ce contact a jailli la lumière.

Il souffre. Il souffre, comme tant de généreux esprits, d'une désillusion profonde. La Révolution de 1830 avait fait naître de si belles espérances! La déception était si amère! On avait espéré le triomphe de la liberté, de la justice, la revision des traités de 1815, la cessation du long effacement de la France, la renaissance du rôle moral glorieux qu'elle avait joué à travers le monde. Au lieu de cela, qu'avait-on? Un gouvernement dénué de tout idéal, se méfiant de la nation, timide à l'extérieur jusqu'à la faiblesse : « L'émeute, dira Edgar Quinet, lui a caché le monde! » Sans doute

(1) Il quitte Heidelberg en décembre 1828. En 1829, il va en Grèce avec la mission archéologique française.

il y avait, dans ce reproche, quelque injustice; mais c'était un grave symptôme que ce désaccord entre le parti le plus noble de la nation et le gouvernement de la France : ce mal qui le frappait dès sa naissance, il devait en mourir. Rien ne peut décrire la tristesse, l'abattement des âmes à la nouvelle des événements de Pologne, au spectacle de l'inaction de la France. Quinet étouffe à Paris; il veut partir, il part : « Sans vous, Paris me dégoûterait », écrit-il à Michelet. « Je suis si dégoûté de ces journaux que j'ai besoin d'aller respirer quelque temps un autre air (1). » Quel cri de douleur il poussera, en apprenant à Grûnstadt, en septembre 1831, l'agonie de la Pologne, la chute de Varsovie! « La France a bu le sang de la Pologne! » Cri injuste : mais pour lui, comme pour tant d'autres, c'était la honte, l'humiliation suprême de la France; il la vit, dans un éclair, impuissante, abaissée devant- ^e monde; et il vit avec terreur une nation voisine, jeune, ardente, toute prête à relever l'épée de la France, à recueillir l'héritage glorieux qu'elle laissait tomber en décadence.

C'est dans cet état d'abattement et d'angoisse qu'il part, à la fin d'août, pour Heidelberg. Il a pour oublier, — du moins, il l'espère, — l'Allemagne, sa « chère Allemagne », et l'amour. Ce qui l'attendait, c'étaient de nouvelles douleurs.

L'Allemagne n'était plus ce doux pays de pastorale, où, jeune étudiant, il promenait, quatre ans auparavant, ses illusions et ses rêves. « Les choses ont très changé depuis que nous avons quitté ce

(1) Cinquante ans d'amitié, p. 53.

pays, » écrit-il à Michelet (1). L'Allemagne n'avait plus les regards tournés vers la France; les populations des bords du Rhin qui. à l'époque du voyage de Cousin, attendaient, espéraient les Français, déçues par la politique du nouveau gouvernement, ne comptaient plus sur la réunion de la rive gauche à la France. Déjà elles se ralliaient à la puissance ambitieuse qui, du fond de son lointain Brandebourg, avec une patience, une ténacité inlassables, travaillait à grouper autour d'elle toutes les forces de l'Allemagne. Par crainte de la propagande révolutionnaire, les ennemis de la liberté exploitaient les déceptions de ces provinces : l'abandon, la cordialité, l'amour de la France, avaient fait place à la froideur, à la méfiance.

Première déception pour Quinet. Mais le coup le plus douloureux lui vint de la famille de sa fiancée. 11 avait jadis uni en elle son amour de la France et de l'Allemagne. Le père de Minna More, cet honnête tabellion de village, n'avait-il pas été jadis l'ami de Rewbell et de Desaix? N'était-il pas, de cœur, resté Français? Mais, en septembre ■1831, Edgar Quinet rencontra, au foyer de celle que déjà il considérait comme sa femme, trois personnages nouveaux, trois beaux-frères tudesques, hostiles à la France. L'un surtout qui, après quelques mois de mariage, avait perdu sa jeune femme, avait pris, par ses tendances piétistes et son étroit fanatisme, la plus grande intluence sur Minna et ses sœurs. Détestant la France et les Français, il avait fini par persuader à la pauvre

(i) De Gi-ûQfctddt, octobre 1831.

Minna qu'une nature française, passionnée comme celle de Quinet, ne pouvait trouver le bonheur auprès d'une nature allemande, relig^ieuse et mystique. Sa prédication incessante porta ses fruits : à la fin d'octohre 1831, Minna rendait à son fiancé sa parole (1 ).

Au fond, nos plus grandes découvertes morales sont le résultat de nos crises intérieures; c'est à cette occasion que nous soulevons le voile, qui cache à nos yeux la réalité. Ce fut, pour Quinet, une heure d' « agonie ». Il vit cette Allemagne, qu'il avait tant aimée. Il vit ce qu'il avait ignoré d'elle : son mysticisme, son orgueil, le mépris, la haine de la France. Sans doute, il ne s'agissait, en apparence, que d'un incident banal : un mariage rompu. Mais il n'existe pas, pour un esprit supérieur, d'événement vulgaire. Derrière le piétiste beau-frère, Quinet aperçut toute la jeune Allemagne, infatuée d'elle, persuadée de sa supériorité sur la France; et il vit ce qu'il n'avait pas vu jusqu'alors, ce que personne n'avait vu : le fossé infranchissable entre deux peuples, entre deux âmes : « Mais toi, pays d'Allemagne, va, je dirai sans mentir comme tu m'as rendu mon amour pour toi en fiel, en noires insomnies, en douloureuses journées. T'en souviens-tu seulement, quand je gisais sur le bord de ton chemin, évanoui dans ma douleur? Au fond de ta science, ahl que la nuit alors était noire (2) ! »

(i) Elle revint à lui plus tard ; Edgar Quinet épousa Minna More en décembi'e 1834. Ce mariage, le séjour prolongé qu'il fit avec sa femme à Bade, à Heidelberg, l'aidèrent à pénétrer plus profondément encore dans la connaissance de l'Allemagne.

(2) Edgar Quinet, Ahasvérus.

L'histoire de Quinet, c'est l'histoire de la France.

Ce fut dans ces jours de détresse, quand tout sombrait en lui, et l'espoir et l'amour, la foi dans une France plus grande et plus belle, protectrice du droit et de la liberté, la foi dans l'Allemagne, sa seconde patrie, la foi dans celle que son cœur avait choisie, ce fut alors, au mois d'octobre 1831, que tout d'une traite il écrivit à Grûnstadt sa célèbre brochure, « avec son sang et ses larmes (1) ».

Désormais, le charme est rompu : il voit, il sait. Mais il a un devoir : il veut prévenir la France. Rien de plus émouvant que sa correspondance avec Michelet. En octobre, il lui annonce sa brochure « sur les rapports politiques de la France et de l'Allemagne ». « Vous recevrez au premier jour le manuscrit. » Michelet le reçoit, s'épouvante. Il y a des phrases qui lui donnent le vertige : « La France a bu le sang de la Pologne... Un homme va sortir de la Prusse 1 » « Il ne faut pas faire, répond-il, des prédictions si précises (2). » Quinet est candidat à des fonctions universitaires : que pensera le gouvernement? Il faut qu'il adoucisse sa brochure. Mais, doucement, Quinet s'obstine : « Je me suis fait de cette publication une affaire de conscience... Je crois faire l'œuvre d'un bon citoyen en ne déguisant rien de ce qui peut menacer notre pays... Mon ami, je vous respecte, je

(1) En réalité, la brochure De V Allemagne et de la Révolution a été commencée, écrite avant la rupture définitive avec Minna More, mais alors que celte rupture était imminente : « Dans quel violent état d'âme je me trouvais! Je venais d'écrire cette brochure à Grûnstadt. A peine terminée, voilà cette cruelle rupture qui me jette dans un véritable égarement. »

(2) 10 novembre 1831. Cinquante ans d'amitié, p. 39.

VOUS aime plus qu'un frère : croyez qu'il faut des raisons impérieuses pour me décider à vous résister (1). »

Buloz accepte de publier l'article dans la Revue, mais avec des coupures. Soit! Mais il faut que la brochure paraisse : « Il faut qu'elle soit imprimée telle quelle! Il faut 'que ma pensée ait un organe. Faites-moi donc imprimer, quoi qu'il arrive (2). » Michelet est malade d'inquiétude : « Mon ami, lui écrit-il, votre brochure est violente et terrible! Elle m'a ôtéle rire pour dix ans. » Il supplie Quinet de supprimer trois alinéas. Quinet s'indigne de ces retards : « C'est ma foi, répond-il; je puis dire aussi que c'est mon sang (3). » Enfin, en dépit de ses « sages amis, qui trouvent ces pages trop téméraires », l'article paraît le 1" janvier 1832, dans la Revue, avec des coupures (4) ; la brochure, qui rétablit les passages supprimés, est publiée intégralement chez Paulin'. Quinet respire. En mai 1832, il part pour l'Italie chercher la paix, l'oubli.

Mais sa tâche n'est pas finie. Inlassablement, pendant dix ans, de 1832 à 1842, dans une série d'articles admirables, parus dans la Revue des Deux Mondes^ sur l'Allemagne et la Révolution, sur l'Art en Allemagne, sur Henri Heine, sur la Teutomanie, dans des poésies comme les Bords du Rhin ou comme le Rhin, cette belle réponse à la Marseillaise de la Paix de Lamartine, dans des brochures comme

(1) De Gharolles, 10 et 29 novembre 1831.

(2) De Cliarolles, 23 octobre.

(3) De Charolles, décembre 1831.

(4) Titre : I)e l'Allemagne et delà Révolution, Hernie des Deux Mondes, 1" janvier 1832.

1815-1840, il n'a cessé de prédire l'avenir. Il a recommencé en 1867, après Sadowa (1). Que ne l'avons-nous écouté? Mais « les peuples, comme les individus, ne veulent pas qu'on les avertisse trop tôt; il leur plaît de vivre au jour le jour. Malheur à qui leur montre d'avance le péril où il leur plaît de tomber! »

Revenons du moins en arrière; écoutons cette voix propliétique, et disons avec elle : « Comprendre un événement, c'est le dominer, c'est vaincre la fortune (2). »

Le grand mérite d'Edgar Quinet, c'est d'avoir compris du premier jour, dès son premier article, l'idée qui domine tout le débat entre la France et l'Allemagne : c'est la question de la civilisation.

La France, dit-il, a une mission civilisatrice : elle a « l'instinct de la civilisation ». C'est cet instinct qui fait la grandeur de son bistoire, comme le sentiment de l'art en Italie, comme la science en Allemagne. Renoncer à cet instinct, pour elle c'est mourir. C'est justement la raison du procès que Quinet et l'élite de sa génération avec lui font au gouvernement de Juillet : ce gouvernement semble abdiquer sa mission civilisatrice, s'enfermer dans

(1) Edgar QuLNET, France et Allemagne, 1867, brochure, A. Lacroix, Verbœcklioveii et G'"', édit.

(2) Avertissement du volume Allemagne et Italie, édition de

ses frontières et s'interdire tout regard au dehors. Rapidement, c'est pour la France la déchéance et la mort.

Inutile de se leurrer de cette idée, commune à tant de Français, que l'initiative de la civilisation est la « propriété inaliénable de la France ». A chaque révolution du genre humain, cette initiative « aspire à se dégager du sein des vieilles races ». Elle a passé de la Grèce à Rome, de Rome à Byzance, puis en Italie, en Espagne, puis en France; et maintenant une « race d'hommes s'organise dans le Nord », jeune, ambitieuse, qui monte à l'assaut et veut son tour.

On ne sait ce qu'il faut le plus admirer chez Quinet de ce sens de l'histoire, ou de l'intelligence, plus rare encore, des événements contemporains. A ses yeux, ce n'e&t pas l'Empire, qui a été vaincu en 1815 : c'est la France, c'est la Révolution, c'est la Liberté qui a succon.bé « dans les champs de 'Waterloo ». Il fait justice du sophisme qui, trop longtemps, avait trompé les hommes de sa génération. La France porte le poids de la défaite; depuis ce temps la « couronne de la civilisation » traîne par terre; un peuple audacieux s'apprête à là ramasser pour la mettre sur sa tête. C'est une orientation nouvelle du monde qui se prépare, la « substitution de l'ère germanique à l'ère des peuples latins et catholiques relégués désormais sur un plan inférieur (1) ».

Mais la France est l'obstacle : il faut achever de détruire la vieille nation, qui ne veut pas mourir.

(1) Cette formule est de 1867, dans France et Allemagne : mais l'idée ressort avec clarté déjà du premier article, celui de janvier 1832.

Que de fois on l'a crue expirante! En 1792, quand les armées- prussiennes envahissaient son territoire, pour faire jusqu'à Paris une simple promenade militaire; en 1814 et en 1815, après deux invasions, des défaites terribles, la prise de sa capitale! Et, toujours, cette prétendue morte sortait de son tombeau, se dressait sur ses pieds, étonnait le monde.

Maintenant, l'occasion semblait favorable. Sous la Restauration, nous étions protégés « par l'ombre de l'Empire » ; l'Europe se souvenait de nos victoires. Mais aujourd'hui la France se faisait humble, modeste; elle se désintéressait du monde. « Il faut, écrit Edgar Quinet, avoir vécu à l'étranger pour consentir à ajouter ce qui me reste à dire. Chez nous, quoi qu'il arrive, nous sentons battre le cœur du pays, et s'il se tait aujourd'hui, nous pensons en nous-mêmes : « C'est pour demain. » Sous le pouvoir qui l'ig-nore, nous sentons une nation invisible, tant elle est près de terre. Mais au dehors, l'Europe qui nous mesure par l'action du pouvoir, après s'être exagéré son péril, s'exagère sa bonne fortune à elle. Il faut la voir chez elle se lever chaque matin, peuples et rois, pour regarder si la France n'est pas encore à terre, si ses provinces ne se sont pas détachées dans la nuit... La pression sociale de la France sur le reste de l'Europe ayant manqué tout d'un coup au monde politique, on s'y épuise au dehors en mille conjectures pour savoir comment ce grand pays a disparu et ce qui va se montrer à sa place. Ne craignez plus les haines, c'est un immense apitoiement sur une si étrange défaite. On n'en demandait pas tant, tout cela n'était pas

exigé, on aurait pardonné à moins; car il faut bien que ceux (|ui le savent en avertissent tout haut ceux qui l'ignorent... Vous ne pouvez descendre dans la rue et secouer vos pieds à votre porte, sans que votre hôte ne dise à son voisin : « Or ça, c'est « la poussière de la France (1). »

Ce mépris succédant à la crainte, cet « immense apitoiement » sur notre pays, cette joie à peine dissimulée, ces ambitions, ces espoirs, Quinet en avait été témoin en 1831, dans son dernier voyage au delà du Rhin. On ne peut douter que ces pages, écrites en octobre, n'en soient l'écho; c'est l'Allemagne dont il parle, c'est l'Allemagne qu'il désigne. Une fois de plus, elle croyait la France morte : elle ne sentait pas battre son cœur. Et Quinet s'écriait, dans une révolte de son âme : « Eh! Messieurs, je vous le jure, mon pays n'est pas mort; il vit, n'en doutez pas! »

Mais d'où lui vena.-i ce sentiment du péril, qui menaçait la France et la civilisation française? Non pas seulement de son sens historique, ni de ses conversations d'outre-Rhin, mais de la connaissance profonde qu'il avait de l'Allemagne, de ses penseurs et de ses poètes.

On sait l'étrange idée que Mme de Staël s'était faite de l'Allemagne et qu'on s'en était faite après elle. Mais de toutes les erreurs de son livre célèbre, la plus surprenante assurément est celle qui nous présente tout le génie d'un peuple « noyé dans l'infini » de la pensée, sans jamais aspirer à l'action. Mme de Staël, qui connaissait Fichte, fort mal il est vrai, avait oublié ce mot du philosophe :

(1) De l'Allemagne et de la Révolution, l'f janvier 1832,

« L'action et la pensée, d'une seule pièce, forment un tout inséparable. » Chose plus extraordinaire, cette femme illustre avait vu le dix-huitième siècle finissant; elle avait vu les idées se transformer en actes, la Révolution couronner l'œuvre des philosophes, et elle s'imaginait qu'en Allemagne les choses pouvaient se passer de façon différente. C'est ce que Quinet remarquait, dès son article de janvier 1832, avec un esprit philosophique et un sens de la réalité très rares chez ses contemporains : « Nous qui sommes si bien faits, écrivait-il, pour savoir quelle puissance appartient aux idées, nous nous endormions sur ce mouvement d'intelligence et de génie, nous l'admirions naïvement, pensant qu'il ferait exception à tout ce que nous savons, et que jamais il n'aurait l'ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions et de convoiter la puissance sociale et la force politique. Et voilà cependant que ces idées, qui devaient rester si insondables et si incorporelles, font comme toutes celles qui ont jusqu'à présent apparu dans le monde^ et qu'elles se soulèvent en face de nous comme le génie même d'une race d'hommes (1). »

On ne saurait mieux dire. Personne n'a comme Edgar Quinet montré la solidarité profonde qui unit l'Allemagne intellectuelle à l'Allemagne politique, et que ce ne sont pas deux pays différents, mais que ce sont deux formes d'un même génie, d'une même àme. Certes, s'il eût vécu de nos jours, il ne se serait pas étonné outre mesure du mani-

(1) De V Allemagne et de la Révolution.

îeste des 93, si étroitement unis aux politiques, et il eût vu sans trop de surprise un historien saxon (1) se réclamer du « plus grand poète idéaliste allemand », Schiller, pour affirmer le droit incontestable du peuple allemand à régenter l'univers.

Mais, au temps même oii il écrivait, c'est-à-dire •en 1831, Quinet faisait remarquer que ces philosophes, tant admirés, étaient fort mal connus en France, qu'on n'en avait quelque idée que par le livre de Mme de Staël et les adaptations de Victor Cousin; que celui-ci n'avait guère fait que rassembler au hasard un pêle-mêle de contradictions et d'ombres sans objets, et qu'il y avait enfin dans Kant, Fichte et Hegel tout autre chose que ce que Victor Cousin avait cru y voir. Il montrait qu'un profond abîme sépare la pensée allemande de la pensée française, et qu'on ne peut juger vraiment la portée exacte d'une philosophie que dans le pays où elle est née, où elle a jeté ses racines, où elle trouve dans le sol dont elle est indigène « ses correctifs et ses compléments nécessaires ». C'était indiquer admirablement toutes les données d'un problème qu'on n'avait pas soupçonné avant lui.

Quant à l'étrange idée que les philosophes et les poètes de l'Allemagne s'étaient contentés d'écrire ou de chanter pour eux-mêmes et que jamais leurs idées ne s'étaient transformées en « actes », Quinet répondait qu'ils avaient tout simplement révélé le peuple allemand à lui-même. C'est dans l'œuvre d'un Kant, d'un Schiller ou d'un Gœthe que ce peuple avait pris conscience de son génie et de ses

(1) Lamprecht. (Cf. Antoine Guillard, Revue hislorique, janvier 1916.)

destinées; c'était ce génie des lettres et des arts qui avait, pour la première fois à la fin du dix-huitième siècle, donné à l'Allemagne le sentiment de son unité nationale. Qu'est-ce Tju'un grand philosophe, qu'est-ce qu'un grand poète, sinon l'homme dans lequel s'incarne le génie de la race? L'œu\Te d'un Kant, inspirée de l'autorité de la conscience, du profond sentimen,t du devoir, n'était-elle pas allée au cœur de la vieille Allemagne? N'est-ce pas là, en partie, que celle-ci avait puisé son renoncement à l'égoïsme, son dévouement à la patrie (1)? Et Schiller, pour ne prendre que cet exemple, le plus allemand de tous les poètes, n'avait-il pas exalté le sentiment religieux, le mysticisme de la race? L'art avait été vraiment, dans cette Allemagne morcelée de la fin du dix-huitième siècle, ce qu'il avait été jadis chez les Grecs : une force sociale, un lien politique; on se sentait « unis, inséparables dans un poème de Gœthe, dans un drame de Schiller (2) ». C'est ainsi que se fondaient dans les âmes les solides assises de l'unité allemande, en attendant l'œuvre des politiques.

Mais l'aveuglement en France était tel, que l'on avait méconnu ce grand fait historique. Nos écrivains invitaient l'Allemagne à secouer le joug intellectuel de la France! Il y avait longtemps que l'Allemagne avait secoué ce joug; et, par un phénomène contraire, c'était nous maintenant qui portions le joug de l'Allemagne.

(1) Cf. Lévy-Bruhl, l'Allemagne depuis Leibniz, pour l'action exercée par Kant sur Fichte, et notre ouvrage Mme de Staël el Napoléon.

(2) De l'Alleinagne el de la Révolution.

Nul, plus clairement que Quinet, n'a signalé l'une des conséquences, et la plus grave, de cette aveugle soumission. Le disciple et l'admirateur de Cousin, revenu de ses illusions, a osé dire, dès 1836, de la réforme philosophique prônée par le maître qu'elle avait peu à peu, sans que nous nous en doutions, « envahi et sapé nos propres traditions ». De la philosophie eÛe avait passé à la littérature. Celait un étrange spectacle que celui d'une nation, qui jusque-là, de l'aveu detous^ avait été la première dans le domaine de la pensée, prenant une sorte de plaisir morbide à se dénigrer, à se rabaisser, à renier le g-lorieux héritage du dix-septième siècle, sa grandeur et sa force dans le monde. Elle faisait bon marché de cette vérité « de simple honnêteté historique », qu'un Allemand devait lui rappeler plus tard : « Tout ce que l'Europe a connu de noblesse, — noblesse de la sensibilité, du goût, des mœurs, noblesse dans tous les sens élevés du mot, — tout cela est l'œuvre et la création propre de la France (1). » Cet oubli de la tradition, cette abdication du génie français, cette invasion des idées étrangères [mal comprises qui ressemblait si peu à la sympathie calme et raisonnée de l'esprit, devaient aboutir, si l'on n'y prenait garde, à cette conclusion logique : l'effacement de la France.

Au profit de qui, sinon de la nation, de la race, dont nous nous proclamions humblement les disciples, qui ne pardonnait pas à la France l'admiration que jadis elle avait eue pour elle et qui, dans l'infatuation de sa supériorité intellectuelle et

(1) Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal.

morale, n'avait plus qu'une ambition, qu'un espoir : la remplacer dans le monde.

C'est ainsi que le double effacement de la France, dans le domaine de la politique et dans le domaine de la pensée, amena Quinet à cette conclusion que ce qui était en péril, c'était son rôle civilisateur. Autant dire : son existence.

La France ignorait ce péril, le plus grand qu'elle eût couru depuis des siècles ; elle ignorait le sourd travail qui s'accomplissait en Allemagne, la « pensée profonde, continue, nécessaire qui travaillait ce pays et le pénétrait en tous sens (1), » celle de l'unité nationale.

Cette pensée n'était pas nouvelle. Pour la première fois, à la fin du dix-huitième siècle, l'Allemagne avait pris conscience d'elle-même dans le génie de ses poètes et de ses philosophes. Mais après le génie des lettres, « le second pouvoir qui avait achevé de rallier l'Allemagne », c'était Napoléon; « le lien que la poésie et la philosophie avaient préparé au fond des âmes », il l'avait « cimenté à sa manière par le sang et l'action, au grand jour de Ihistoire ». Sa main puissante avait modelé le chaos germanique; il avait condensé cette poussière d'électorats et de principautés ecclésiastiques, créé la Confédération du Rhin,

(Ij Dt l'Allemagne et de la Révolution.

supprimé cette lourde et antique machine, aux ressorts grinçants et rouilles, du Saint-Empire. Par ses généraux, ses préfets et ses rois, dans le royaume de Westplialie comme dans les g-randsduchés de Berg et de Francfort, il avait fait connaître à l'Allemagne, un peu rudement parfois, les bienfaits de l'administration française, alors la première de l'Europe. 11 lui avait révélé ce grand secret, qu'elle ne devait plus oublier : l'Organisation, appuyée sur la Force. Et il lui avait versé aussi ce breuvage enivrant : la Gloire. Il l'avait enrégimentée dans sa Grande Armée; il avait entraîné dans les steppes de Russie Saxons, Wurtembergeois. Bavarois, Prussiens, avec les fils de la Révolution, avec les soldats de la France. Il avait forgé de sa main l'épée de l'Allemagne. Un jour, à Leipzig, cette épée s'était retournée contre lui, contre la France; elle l'avait vaincu en 1814, vaincu à Waterloo . Depuis ces jours mémorables, l'Allemagne était ivre d'action, ivre de la joie « de s'être mêlée une fois au grand mouvement du monde ». Elle s'était éveillée définitivement de son sommeil léthargique en se heurtant au « poitrail du cheval de l'Empereur ».

Alors que la France se l'imaginait absorbée dans son rêve poétique, elle marchait résolument vers la puissance. Il lui restait une troisième étape à accomplir. En ce moment même, sous les yeux de la France distraite, elle faisait un pas gigantesque vers l'unité politique. Un obstacle empêchait la vie de circuler dans ce grand corps, maintenait une foule de petites nations impuissantes, opposées, rivales : c'étaient les douanes. Il fallait abaisser, d'État à État, ces barrières prohibitives,

qui arrêtaient la plus grande Allemagne. Dès 1828, la Prusse avait conclu l'union avec la Hesse- Darmstadt; en 1833, elle y faisait entrer la Bavière et le Wurtemberg-. Cette même année 1828, les États du Centre formaient le Mitteldeutscher Handelsverein. Enfin, la dernière étape avait été franchie : le 1" janvier 1834, était constitué le Deutscher ZoUverein, qui englobait presque tous les États allemands; ceux qui étaient restés en dehors, comme le grand-duché de Bade et le duché de Nassau, devaient y adhérer peu d'années après.

Voilà le grand événement qui passait presque inaperçu en France : l'unité commerciale préparait l'unité politique. Quinet, du moins, l'avait compris. Il avait senti le long- frémissement de joie qui avait couru à travers l'Allemagne, deviné les « longs espoirs et les vastes pensées ». « Depuis que cet événement important est consommé, écrivait-il, les Allemands sont convaincus qu'ils sont le peuple pratique par excellence, et qu'il ne leur reste plus qu'à saisir la couronne universelle (1). » C'était fini, et bien fini, de l'Allemagne idéaliste des poètes et des penseurs. Le vieux philosophe Daub, un ami de Quinet, l'avouait lui-même : « L'idéalisme se meurt, disait-il ; je suis content de mourir. » Ou plutôt, cette terrible force d'idéalisme, l'Allemagne maintenant la dirigeait vers l'action (2). Elle avait « l'effroi de retomber dans la vie contemplative », elle voulait sa part du pouvoir, de la richesse, des biens de ce monde. Evolution naturelle, qu'il eût été sag-e de prévoir. Et

(1) De la Teutomanie, 15 décembre 1842.

(2) « Nous sommes devenus des idéalistes réalistes. » (Gazette ds Lausanne, du 6 mars 1916, lettre du pasteur D..., de Berlin.)

maintenant c'était une nouvelle Allemagne qui surgissait, qui effaçait l'ancienne : l'Allemagne de l'industrie et du commerce, des hommes d'affaires et des politiques, fîère de son esprit pratique, décidée à conquérir le monde.

Cette Allemagne-là, qui donc la soupçonnait en France? Ce n'était pas assurément l'ami de Quinet, Michelet. L'année môme qui suivit la conclusion du Zollverein, en 1835, s'adressant à son jeune auditoire de l'École Normale, il s'exprimait ainsi : « Comme Parceval, l'Allemagne aussi aspire à l'isolement, ou du moins elle souffre tout, hormis qu'on trouble son repos et qu'on la dérange dans ses méditations (1). » L'opinion de Michelet, c'était, à l'exception du seul Quinet, celle de la France, de ses penseurs et de ses poètes : elle poursuivait son rêve. Faut-il s'en étonner, s'il est vrai qu'à toutes les réalités l'homme préfère ses illusions et ses songes?

Mais, à cette grande œuvre de l'unité nationale, il fallait un chef; à ces peuples qui se cherchaient, il fallait un peuple qui se mît à leur tète, ambitieux, ardent, moins sentimental, dressé à l'usage de la force et de la ruse, sachant concilier le goût des spéculations infinies et le souci des intérêts matériels, — un peuple philosophe, guerrier et diplomate, qui donnât à l'Allemagne ce dont elle était le plus avide : l'action. Ce peuple, elle le chargeait de ses ambitions, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de sa violence, de sa gloire, « se réservant à elle l'honnête et obscure discipline des libertés inté-

(1) G. MoNOD, Jules Michelet.

i4 « ALLEMAGNE AU-DESSUS DE TOUT »

Heures (1) ». Il avait combattu, 6e peuple, le vieil ennemi héréditaire; il l'avait vaincu à Rosbach, à Waterloo; il portait « à sa ceinture les clefs de son territoire » ; il « gardait dans sa geôle la fortune de la France » .

Ce peuple, c'était la Prusse.

Il faut relire ces pages admirables, prophétiques, écrites en octobre 1831; il faut s'en pénétrer, il faut en faire notre pensée à nous, notre conviction intime, si nous voulons comprendre le sens ■des événements contemporains et chasser de notre esprit de misérables sophismes. Non, la Prusse n'a pas corrompu l'Allemagne; elle a seulement « compris les aspirations allemandes (2) ». L'Allemagne tout entière, d'un grand élan, s'est tournée vers elle; elle a mis de côté les vieilles rivalités, les antiques rancunes; elle s'est donnée à la Prusse, parce que la Prusse pouvait lui donner le monde. Mais il fallait d'abord abattre la France. Le « long affront des traités de Westphalie » saignait encore au cœur de TAUemagne. Une première fois, la Prusse avait lavé cet affront; elle avait pris, en 1813, la province du Rhin, Cologne, Mayence, Trêves, constitué une « marche » contre la France. Elle était « loin de croire, pour sa part, que des frontières reconquises ne soient que des champs ajoutés à des champs » ; elle savait « qu'une cause entière et l'honneur d'un pays germent ou se flétrissent, selon son gré, avec l'herbe de ce sol ». L'Allemagne, joyeuse, se rangeait derrière

(1) De l'Allemagne et de la Révolution. {Revue des Deux Mondes, 1" janvier 1832.)

(2) Ce mot est de Barthélémy Saiat-Hilaire. Cf. la revue la Révolution française (avril-mai 1915).

elle, la pressait d'achever son œuvre : elle la « pousse loitement et par derrière au meurtre du vieuxroyaume de France (1) ».

Ainsi, dès 1831, dans un éclair prophétique^ Quinet avait vu l'inexorable avenir; mieux que beaucoup de nos contemporains, il avait vu l'acte prémédité, non d'une nation, non d'une dynastie, non d'une caste, mais de toute une race. Volontairement, cette race accepterait les rudes disciplines, les durs labeurs, que le peuple élu, que la Prusse exigerait d'elle; le prix était la conquête du monde.. « Un homme va sortir de la Prusse 1 » Ce cri d'alarme, qui effrayait la prudence d'historien de Michelet, Quinet à la prière de son ami l'avait effacé de sa brochure. Et cependant, il était né, cet homme, l'année de notre défaite (2), en pleine marche de Brandebourg, à Schœnhausen, d'une famille de hobereaux prussiens ; il était, en 1832, à rUniver-ité de Gœtting-ue, où il menait la vie grossière des étudiants de son pays. Mais dansce junker batailleur et débauché, qui se vantait plus tard de n'avoir, en dix-huit mois, suivi que deux heures de cours, vivait le terrible génie de la Prusse : Otto de Bismarck était l'élu du Destin. Tant il est vrai que les circonstances produisent infailliblement les hommes. C'est le grand mérite d'Edgar Quinet de l'avoir compris; et ce qu'on nomme son sens prophétique n'est peut-être qu'un, sentiment plus intime des réalités et des grandes lois historiques qui nous gouvernent.

Si Quinet n'a jamais partagé l'illusion de ceux

(1) De l'Allemagne et de la Révolution.

(2) En 1815.

qui voient dans la Prusse la puissance corruptrice de la « candide Allemagne », il ne pensait pas davantage que la démocratie allemande pût jamais s'opposer aux desseins ambitieux de la Prusse. Jl savait que les mots analogues ont, de peuple à peuple, des sens très différents, et que la démocratie allemande, née d'hier, jeune, ardente, avide et, par-dessus tout, germanique, n'a presque rien de commun avec notre vieux socialisme français, issu du dix-huitième siècle et de la Révolution, épris de liberté et de justice et unissant dans un même amour la France et l'humanité tout entière. La démocratie allemande, et en particulier la démocratie prussienne, s'entendait à merveille avec un despotisme intelligent, remuant, « fait à sa taille », qui lui donnait ce qu'elle exigeait avant tout : l'action. Elle était elle-même conquérante, réclamait les provinces d'Alsace- Lorraine, se plaignait qu'on n'eût point en 1815 « gardé le renard, quand on le tenait dans ses fdets ». Au fond, cette démocratie avait le despotisme dans le sang : entre elle et le militarisme prussien, l'accord était facile. Edgar Quinet le résumait dans cette formule, qui n'a rien perdu de son actualité : « Entre le peuple et le pouvoir, ?7 y a une entente secrète pour ajourner la liberté (1). »

Ce mouvement irrésistible, qui emportait l'Allemagne dans les voies de son unité nationale, eût été, après tout, légitime, s'il n'eût revêtu une forme haineuse, agressive à l'égard des autres nations, en particulier de la France, et s'il n'eût visé ouvertement à la domination universelle.

(1) De l'Allemagne et de la Révolution^

« Allemagne au-dessus de toutl » Telle était la pensée plus ou moins secrète de l'Allemagne, et cela bien avant que cette formule trop célèbre fît le tour du monde. Ce culte exclusif de l'Allemagne avait trouvé son expression dans une religion particulière, qui avait ses fidèles, ses rites et ses dog'mes et qu'Edgar Quinet a parfaitement définie dans son article de la Revue des Deux Mondes, du 15 décembre 1842 (1). C'est ce qu'il nomme la Teutomanie, et les symptômes de cette étrange maladie se retrouvent aujourd'bui dans le pangermanisme. On en jugera par cette rapide analyse. Le premier caractère de cette maladie et celui qu'on trouve à la base, c'est une vanité démesurée, énorme, qui ne ressemble en rien au calme orgueil des Anglais, par exemple, ou des Castillans : vanité de parvenus, et des derniers venus dans la civilisation, susceptibles, hargneux, irritables, et cela d'autant plus que, matériellement et spirituellement, ils ont porté longtemps le joug des nations voisines et qu'ils veulent en effacer jusqu'au souvenir : « Ces hommes, dès qu'on ne les admire pas les yeux fermés, sont tout prêts à croire que vous cédez à une conspiration ourdie contre eux : de là, ce ton de haine corrosive et ce chant de vautour, pour peu que vous mettiez de réserve dans votre enthousiasme (2). » L'Allemagne est infatuée de sa culture. De cette infatuation, nous sommes un peu la cause : nous nous sommes prosternés devant le génie de l'Allemagne, et alors « l'encens imprévu a obscurci le

(1) De la Teutomanie, 15 décembre 1842.

(2) De la Teutomanie,

front du penseur : l'ivresse a commencé. » Ces lignes sont de 1842. L'ivresse a duré plus d'un demi-siècle, elle dure encore. Ce n'est plus seulement la France, c'est, après 1870, le monde entier qui a vécu à genoux devant l'Allemagne.

De cette vanité et de cette infatuation procède le second caractère. « On a cherché quelle grande pensée on portait en soi pour renouveler le monde : on a trouvé la teutomanie. » Entendez : la germanisation à outrance de l'univers. L'Allemagne, qui veut hériter de la France, est impuissante à recueillir cet héritage : elle redoute les idées de liberté, qui forment son plus clair trésor. Repliée sur elle-même, absorbée dans la contemplation de sa propre supériorité, elle est incapable de montrer « quelque noble initiative » désintéressée, pour le reste de l'Europe. Son patriotisme rétréci, égoïste et farouche, ne pouvant s'élever jusqu'à l'idée d'humanité, a décidé de ramener l'humanité à lui-même par tous les moyens, science, commerce, industrie, sans en exclure la Force. Une telle idée est, d'ailleurs, conforme au mvsticisme de la race élue de Dieu et à la croyance de tout bon Allemand, que l'Empereur actuel exprimait en ces termes : « Dieu nous a appelés à civiliser le monde. »

Civiliser, soit! Mais, en tout cas, pas par l'amour. Le caractère dominant de la teutomanie, c'était la haine : haine « corrosive » de tout ce qui n'était pas allemand, et surtout de la France. L'inintelligence à l'égard de ce pays allait en Allemagne jusqu'aux dernières limites. Y avait-il un seul de ces illustres penseurs, tant vantés, qui eût écrit sur notre dix-septième siècle une page juste et

mesurée? Le père de la philosophie moderne, le grand Descartes, n'avait pas été jugé digne de figm'er en effigie avec les autres philosophes sur les murs de FUniversité de Bonn. Mais, en r&vanche, l'Allemagne n'avait pas encore pardonné à la France les traités de Westphalie, la dévastation du Palatinat sous Louis XIV, la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine ! Mieux encore : un homme « distingué » d'outre-Rhin et t plein de modération », à qui Ldgar Quinet demandait ce que voulait rAllemag:ne, lui avait répondu avec candeur : « Revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire. » Si cet homme « modéré » s'exprimait ainsi, qu'étaitce des autres! L'histoire n'était pas, pour ce peuple qui « rumine long-temps ses souvenirs », l'étude impartiale de la vérité; elle était l'arsenal où l'Allemand fourbit, sans se lasser, ses rancunes et ses haines.

Le plus curieux exemple qu'en cite Quinet est ce Manuel de l'histoire universelle du « très célèbre docteur Léo », ancêtre de nos actuels pangermanistes. Dans un parallèle entre les deux races, celtique et g:ermanique, l'auteur montrait l'une toujours mue par un « instinct bestial » (thierischen Triebes), l'autre par « l'impulsion d'une pensée sainte et sacrée » fheiligen Verhaltnisses, heiligeu Gedanken). Le peuple français était un « peuple de singes » (Affenvolk), Paris la « vieille maison de Satan » (das alte Haus des Satans), la prise de la Bastille une « comédie », Mme Roland une « caricature », Necker un idiot, — qu'aurait dit Mme de Staël! — Quant à Louis XVI, il avait été justement supplicié par Dieu à cause de sa bêtise. Sans

doute, tous les lettrés d'outre-Rhin ne s'exprimaient pas à la façon du docteur-professeur Léo; mais tous avaient, au fond, le mépris de la France. Le service éminent que les sots rendent à la vérité est de dire ouvertement et crûment ce que d'autres, par pudeur ou par politique, cachent au fond de leur cœur. Y a-t-il donc si loin des appréciations de ce pédant germanophile au jugement que, en mai J830, le vieil ennemi de la France, le baron de Stein, formulait en ces termes : « Je ne me fie pas au bon sens et à l'intelligence du peuple français; car il est mobile, égoïste, vain, sans instruction et sans courage (1). » Il y avait beaucoup de barons de Stein en Allemagne.

La haine de la France ! Mais elle était partout. La presse, « ce grand levier de calomnies et de corruption (2) », bâillonnée par la censure pour tout le reste, avait déjà « liberté absolue de tout dire, inventer, imaginer sur la France ». Elle apprenait au peuple allemand que Ney avait été assassiné par le peuple français et que George Sand s'appelait de ce nom par sympathie pour le meurtrier de Kotzebue. La teutomanie se complétait par la gallopliagie. Quinet a tracé du « gallophage (3) » un portrait qui n'a pas vieilli. Il le montre à l'école, à l'Université, en voyage, sur le sol de cette France, où il pénètre, soupçonneux et méfiant, jette « un regard sinistre sur les conducteurs de diligences, les estaminets et les institutions du royaume ». Ne vous fiez pas à sa politesse,

(1) Revue des Deux Mondes, 1835, article de Lerminier : Au delà du Rhin.

{2) Lettre de Quinet à Léoa Fauclier, de 1837. (3) De la Teutomanie, décembre 1842.

trop affectée pour être sincère : « Au même instant, il vous lèche en français et vous écorche en allemand. » Ce personnage candide, sournois et haineux, de modernes humoristes ne l'ont pas inventé : il existait, il y a plus d'un demi-siècle.

Ce qu'il y a de plus remarquable peut-être dans cette étude célèbre de la Teutomanie, c'est que cette maladie est' décrite sans passion et sans haine. Au contraire, l'auteur la déplore. Marié à une Allemande, ayant aimé lui-même l'Allemagne du plus sincère amour, il voit avec regret cette rapide évolution de l'esprit national, cette déformation de tout un peuple « sage et laborieux, qui s'étonne presque autant que nous de tout ce qu'on lui fait dire ». La gallophagie n'était pas tant le fait de la nation allemande que celui de certains intellectuels; mais cette minorité ardente, disciplinée, répandue dans la presse, dans les Universités, a^^éissant à un mot d'ordre, favorisée du pouvoir, corrompait l'esprit public, creusait l'abîme entre la France et l'Allemagne. Il y avait là un danger pour la France, un danger aussi pour l'Allemagne. C'est aux écrivains de ce dernier pays qu'Edgar Quinet adressait cet avertissement vraiment prophétique : « Les écrivains germains veulent-ils réellement brouiller les deux pays, sans s'inquiéter de penser qu'un seul serrement de main de la France et de la Russie pourrait bien, par hasard, étreindre outre mesure les flancs de Teutonia? »

Cependant, tandis que chaque jour s'élargissait, plus profond, le fossé entre les deux peuples, que faisait la France? Elle s'abandonnait à l'amour du genre humain.

C'est à un moment grave de notre histoire, en 1840, quand, à propos de la question d'Orient, une coalition se formait contre la France, qu'Edgar Quinet dénonça le péril. Jamais il ne fut plus éloquent; jamais plus ardent amour de la patrie ne s'allia à plus de clairvoyance. Il trouva sur sa route l'illustre Lamartine, qu'il aimait, qu'il honorait, avec lequel il était en relations depuis longtemps (1), et le débat courtois qui s'engagea entre ces deux nobles esprits est l'un des plus émouvants et des plus instructifs qui sollicitent, maintenant encore, notre attention.

« La France devient la patrie des utopies (2). » C'était l'autre danger qui menaçait la France. Le premier, on le sait, c'était, d'après Quinet, l'indifférence d'un gouvernement se méfiant de la nation, préoccupé avant tout de vivre et oublieux des traditions, qui faisaient à l'extérieur notre

(1) Correspondance, t. IL A Minna More, octobre 1829 : « Je suis revenu d'une grande réunion, où je suis allé avec M. de Lamartine. » — A sa mère, 1" janvier 1830 : « M. de Lamartine voudrait que je fusse inspecteur de l'Université. » Cf. dans ce volume la notice qui précède Le Rhin.

(2) 1815-1840, brocliure, Paulin, édit., 1840.

grandeur et notre force. Mais, à côté de ce gouvernement né de la liberté et qui craignait la liberté, il y avait un mouvement inquiétant d'idées qui emportait poètes, philosophes, penseurs, vers un idéal chimérique. Jamais les sectes philosophiques et sociales, qui prétendaient renouveler le monde, n'avaient pullulé en France comme sous le règne de Louis-Philippe. Mais toutes avaient un caractère commun : « l'absence de sentiments nationaux. Au lieu de la France^ toutes embrassent le genre humain (1). » L'unité des peuples était, comme r écrivait à la même époque le vieux: Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre-Tomhe (2), la « folie du moment ». Divisés sur d'autres questions, saintsimoniens, phalanstériens, fouriéristes , owénistes, socialistes, communistes, unionistes, égalitaires, étaient d'accord sur ce point : la religion de l'humanité devait remplacer le culte de la patrie Un généreux esprit, un grand poète jetait sur ces théories l'éclat de son génie; il lançait l'anathème contre la guerre, « ce grand suicide, — •ce meurtre impie à mille bras (3) » ; il s'écriait :

Servons l'humanité, le siècle, la patrie; Vivre en tout, c'est vivre cent fois!

Trois ans après, l'Europe répondait à cet élan de fraternité et d'amour par la coalition.

Il importe de bien comprendre cet état des esprits.

(2) Ed. BiRÙ, IV" partie, liv. X.

(3) Becueillemenls poétiques, la pièce intitulée Utopie, datée <ies 21 et 21 août 1837. « Quand je veux me souvenir que je fus poète, ce sont des strophes de l'Utopie que je me plais à me réciter. » (Entretien avec le lecteur.)

si l'on veut saisir le vrai caractère de l'intervention de Quinet. Au fond, les idées de Lamartine s'accordaient trop avec les sentiments les plus intimes de sa propre nature pour qu'il en méconnût la noblesse. Il admirait ce grand poète, comme il était admiré de lui. Mais il y avait en Quinet ce qui manquait à Lamartine : l'alliance, bien rare en un seul homme, de l'idéal et du réel. L'humanité, personne n'avait pour elle un culte plus sincère, une foi plus profonde en son avenir : le jeune traducteur des Idées de Herder n'avait pas renié la religion de sa jeunesse. Mais il aimait l'humanité dans la France, et ce qui mettait la France en péril lui semblait à bon droit mettre en péril l'humanité tout entière.

La guerre, il la détestait : il avait vu, enfant, à Certines, l'invasion et la défaite. Mais il pensait qu'il y a pour une nation un malheur plus grand encore : l'abandon de soi-même, le renoncement à ses destinées. Ce noble amour de la France et de l'humanité lui inspirait ces paroles enflammées, qui ont trouvé dans la France de nos jours un si puissant écho : « Savez-vous supporter, non pas l'ardeur du combat, mais la privation de vos biens, de vos jouissances accoutumées? Surtout les partis, les factions ne feront-ils trêve un moment, et ce vieux mot de patrie, que personne n'ose plus prononcer, parlera-t-il au cœur des hommes? Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la guerre! Sauvez la France! Sauvez l'avenir! Sauvez tout ce qui périt! » (1).

Ce fut la question du Rhin qui mit aux prises,

l'année suivante, en 1841, Quinet et Lamartine. Déjà, en 1836, dans des vers trop peu connus (1), Quinet avait évoqué cette frontière du Rhin, qui longtemps avait été le rêve de la France et dont elle semblait maintenant détourner ses regards :

Oui, ces monts sont à nous, notre ombre les domine, Oui, ces fleurs sont à nous, nous en gardons l'épine; Oui, ces champs sont à nous, nos morts y sont couchés. Peuple, rappelle-toi, debout sur ce rivage. Ainsi qu'un vendangeur qui revient de l'ouvrage, Quand tu lavais ton front parmi ces joncs penchés...

Mais si tu l'oubliais, le fleuve de ta gloire. Peuple au long souvenir, à la courte mémoire, Au lieu des chalumeaux, une trompe d'airain, La nuit, le jour, semblable à celle de l'archange, Jusqu'à la sourde oreille où tout s'efi'ace et change, Immense, porterait l'immense écho du Rhin!

Or, en 1841, un poète allemand médiocre, Nicolas Becker, pui)liait et dédiait à Lamartine un recueil de poésies, où il avait inséré un chant national, qui avait eu, l'hiver précédent, « un immense retentissement sur les bords du Rhin (2) ». C'était la fameuse chanson du Rhi7i allemand. « Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides... » Dédier ce chant de haine au poète de la fraternité et de l'amour, c'était, pour le moins, une inconséquence, qui dut frapper le noble Lamartine. Il répondit par les vers les plus généreux,

(1) Cf. AUemacjne et Italie, édition de 1839, et Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1836.

(2) Note de la rédaction de la Revue des Deux Mondes, à la Marteillaise de la Paix, l^juin 1841.

les plus imprudents aussi qui soient sortis de sa plume : ce fut la Marseillaise de la Paix (1).

On connaît ces vers éclos dans la solitude de Saint-Point et du petit cabinet voûté, où, à l'heure silencieuse du matin gris, avant le lever du jour, le poète écoute les bruits de son âme et le « murmure des forêts, qui viennent tinter et expirer sur ses vitres (2) » : hymne de paix et d'amour, qu'inspire la nature, où éclate tout l'idéalisme de la race, sa force d'illusion et de rêve, qui, dédaigneuse de la réalité, s'élance vers un radieux avenir :

Roule, libre et superbe entre tes larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, Emporte les défis et les ambitions!

Il ne tachera plus le cristal de ton onde,

Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain...

Comment relire sans un malaise douloureux ces vers que, par deux fois, la réalité devait démentir de la façon la plus tragique? Et notre piété envers la patrie, qui suscite à cette heure tant de silencieux héroïsme, souffre de cet appel :

Nations, mot pompeux pour dire barbarie, L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas! »

Mais il y a mieux à faire qu'à triompher du noble poète. C'est de chercher la cause de ses

(1) Bévue des Deux Mondes, l^' juin 1841. Datée de Saint- Point, 28 mai 1841.

(2) Lettres à M. Léon Bruys d'Ouilhj, servant de préface aux Recueillements ■poétiques.

illusions, qui ne furent pas seulement les siennes, mais celles de son temps et de la France. La première, ce fut de continuer la vieille erreur de Mme de Staël et des romantiques, et de s'imaginer une Allemagne de fantaisie et de rêve, une nation de sages burgraves, loyaux, sincères, généreux et candides :

Vivent les nobles fils de la grande Allemagne ! Le sang-froid de leurs fronts couvre un foyer ardent; Chevaliers tombés rois des mains de Cliarlemagne, Leurs chefs sont les Nestors des conseils d'Occident.

Leur langue aies grands plis du manteau d'une reine, La pensée y descend dans un vague profond; Leur cœur sûr est semblable au puits de la sirène, Où tout ce que l'on jette, amour, bienfait ou haine, Ne remonte jamais du fond.

C'était toujours le songe de la France. Mais ce songe devenait, d'années en années, plus redoutable, parce qu'il s'accompagnait d'un autre : celui de la fraternité universelle des peuples. A mesure que l'esprit national s'affaiblissait en France, il grandissait en Allemagne : les temps étaient proches où il allait menacer l'Europe entière et cette civilisation même, dont la France était si fière et dont l'Allemagne supportait impatiemment le joug. Nous nous endormions dans l'amour, tandis qu'à nos côtés veillait la haine.

Quinet vît le danger. Il prit la plume, et, dans la revue même où Lamartine venait de publier sa Marseillaise de la Paix, il répondit par d'autres vers. C'est la pièce intitulée Le Rhin. « A M. de Lamartine (1). » Ces vers, — faut-il le dire? —

(1) Revue des Deux Mondes, 15 juin 1841.

n'ont ni l'harmonie, ni la splendeur d'images de la poésie de Lamartine; mais ils lui sont très supérieurs par le sentiment de la réalité positive. Edgar Quinet connaissait l'Allemagne; il savait qu'elle ne comprendrait pas, qu'elle ne pouvait pas comprendre le langage d'un Lamartine, et que cette générosité passerait pour de la peur; il savait le (f perpétuel malentendu » de deux âmes impénétrables lune à l'autre :

Au premier coup de bec du vautour germanique, Qui vient te disputer ta part d'onde et de ciel, Tu prends trop tôt l'essor, roi du chant pacifique. Noble cjgne de France, à la langue de miel...

Ah, qu'ils vont triompher de ta blanche élégie! Que l'écho de Leipzig rira de notre peur! Déjà l'or de ton chant, transformé par l'orgie, Dans l'air m'est renvoyé comme une balle au cœur!

Mais surtout il s'effrayait à bon droit de cette facilité à sacrifier la France, la vieille terre de France pour qui tant de générations avaient lutté, peiné et souffert, à ne voir en elle qu'un souffle, qu'une âme perdue dans l'immense humanité, adoratrice de la Force. Qu'y gagnerait en effet l'humanité si vraiment son culte n'existe que par la France et si, comme on le voit trop bien à l'heure présente, elle changeait sa tutelle généreuse et légère pour le plus lourd despotisme qui ait jamais écrasé la race humaine?

Ne livrons pas si tôt la France en sacrifice A ce nouveau Baal qu'on appelle unité; Sur ce vague bûcher, où tout vent est propice, Ne brûlons pas nos dieux devant l'humaDÏté!

L'esprit d'idéalisme, force, mais aussi faiblesse de la race, puissance de rayonnement et d'amour et, par instant, esprit d'utopie et d'erreur qui mène droit aux abîmes, tel est le péril qu'Edgar Quinet a clairement aperçu et qu'il n'a cessé de dénoncer. Et, s'il l'a dénoncé, c'est que, dans sa pensée, il opposait à cet idéalisme le terrible réalisme de l'Allemagne : là était le danger, — danger de mort pour la France. L'Allemagne était sortie de son nuage, et maintenant c'était la France qui s'enfonçait dans les brumes de l'imagination et du rêve. La démocratie française se ferait-elle cosmopolite? Et qu'arriverait-il en ce cas? La réponse, c'est encore Quinet qui nous la donne : « Comme elle serait la seule qui se détacherait du sol natal, elle serait immanquablement dupe de toutes les autres, et principalement de la démocratie allemande, qui, restée toute neuve, a conr^îrvé toutes les passions et toutes les ambitions à la fois, celles de classe et de race (1). »

On ne saurait mieux dire, ni poser plus clairement les données du problème. Derrière l'étiquette trompeuse des mots nul n'a mieux aperçu le long passé historique, la mentahté, la race, — » l'abîme qui sépare les deux peuples.

En 1867, après Sadowa, Edgar Quinet reprit la plume et dans une admirable brochure, France et

(1) France et Allemagne, 1867.

Allemagne, il montre, non sans tristesse, ses prédictions réalisées et le péril grandissant. De cette brochure qu'on lira plus loin, nous ne parlerons pas ici; nous nous sommes simplement proposé d'analyser à sa source l'erreur romantique, qui fut si longtemps fatale à la France, et d'en rechercher les causes.

Grâce à des circonstances exceptionnelles, grâce aussi à la force de son esprit, Quinet a su échapper à cette erreur. Il fut prophète. Il a eu le sort de tant de prophètes : on ne l'a pas cru. Ses meilleurs amis, Michelet lui-même, n'ont pas écouté sa voix. Pourquoi? On en peut discerner plusieurs causes : la légende illustrée par Mme de Staël, continuée par Cousin, l'exaltation romantique, si opposée à la vraie méthode scientifique, la croyance en la France invincible, l'affaiblissement du sentiment national, l'esprit d'utopie... Mais tout s'efface devant cette idée : on ne peut devancer l'œuvre du Temps; seul le Temps instruit les hommes. Heureux quand, au sortir d'un long rêve, ils trouvent en eux-mêmes, à l'heure du réveil, l'énergie nécessaire pour réparer une longue erreur !

Il est^'uste d'ajouter que nous, qui embrassons du regard l'histoire de ce siècle et qui souffrons cruellement de cette erreur, nous sommes frappés de certaines vérités, qui n'apparaissaient pas aux contemporains avec autant d'évidence. On peut même se demander comment Quinet en a eu connaissance. Il s'en est expliqué plus tard (1) : « Il y avait, dit-il, des signes dans le fond des choses, ^n'était comme une rumeur à voix basse, qui par-

(1) France et Allemayiie, 1867.

tait on ne sait d'où. Elle n'avait ni forme, ni consistance. C'étaient des conversations rares, desparoles interrompues, des enthousiasmes subits» qui jaillissaient et disparaissaient comme l'éclair. On pouvait les résumer dans ce mot : la grandeur de V Allemagne. »

Voilà tout son secret. Doué de sens plus délicats, connaissant la langue, marié en premières noces à une Allemande, placé à Heidelberg, à Grûnstadt, à Bade, dans un poste d'écoute de première ligne, il a fait comme le mineur qui, l'oreille collée contre la paroi, saisit les bruits furtifs, les pas, les coups sourds du pic, tout le lent cheminement de l'adversaire creusant la galerie souterraine, la chambre qu'il va bourrer d'explosifs.

Et alorSs plein d'angoisse, il est remonté au grand jour, il a jeté le cri d'alarme.

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