IL FAUT UN GOUVERNEMENT DE GUERRE
Il ne sert de rien de traiter nos adversaires de barbares ou d'insensés; on ne fera prendre le
change à personne par ces injures. La Russie et l'Angleterre sont dans les voies de la civilisation, lorsqu'elles prétendent, chacune à sa manière, unir l'Europe à l'Orient. L'Angleterre en particulier, que l'on nous dépeint comme aliénée, consent à partager les dépouilles avec les Russes, certaine que leur tout refuser, c'est risquer de tout perdre. Rester neutre dans cette question, c'est rester neutre dans l'affaire de l'humanité même, et vieillir de plusieurs siècles en un moment. Gardons-nous de nommer ajournement, temporisation, désintéressement, ce qui partout ailleurs et dans toutes les langues s'appellera abdication. Toute puissante qu'elle était, Venise est morte le jour où elle a été exclue par les Portugais du grand chemin que prenait la civilisation par le cap de Bonne-Espérance. Que deviendrait la France le jour où elle serait exclue du mouvement qui entraîne l'Occident à rejoindre l'Asie, et quel nom resterait à ce pays privé à la fois du Rhin et de la Méditerranée? Voilà le mal; il est profond; c'est à vous de savoir si vous voulez le guérir, car ici la volonté est le premier remède. Je ne sais au reste si vous avez assez réfléchi sur ce que peut désormais être la guerre pour ce pays, et il est dangereux seulement d'en parler, si vous ne voulez la bien faire. Premièrement, il ne faut compter que sur nousmêmes; secondement, nous ne pouvons reculer d'un pas sans périr. Songez, en efTet, qu'après les doubles invasions, le jeu commence à devenir sérieux pour nous. Admettez par la pensée, aux conditions les plus modérées, la moindre lésion de territoire, dissimulée sous le nom de capitulation, je dis que la France n'est plus qu'un séjour de
mort, semblable à la campagne de Rome et à tousces déserts fleuris qui tiennent la place d'un empire tombé. Mettez donc la main sui le cœur; êtes-vous décidés sérieusement, irrévocablement, à périr jusqu'au dernier plutôt qu'à endurer de nouveau la défaite? Etes-vous d'humeur à faire de chacune de vos cités, s'il le faut, une Saragosse française? Le mot de capitulation sera-t-il effacé de la langue aussi longtemps que le succès sera incertain de ce côté? Sentez-vous la terre frémir sous vos pas, et dans vos poitrines la force nécessaire pour décupler celle du pays? Saurez-vous supporter, non pas l'ardeur du combat, mais la privation de vos biens et de vos jouissances accoutumées? Surtout les partis, les factions nous feront-ils trêve un moment, et ce vieux mot de patrie, que personne n'ose plus prononcer, parïera-t-il au cœur des hommes? Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la guerre. Sauvez la France ! sauvez l'avenir ! sauvez tout ce qui périt!
Mais (ce qu'à Dieu ne plaise) si vous pensez que ces conditions n'existent pas, qu'est-il besoin de parler davantage? il n'est plus temps de se sentir mourir.
De plus, ce ne sont pas tous les gouvernements qui peuvent suffire à cette guerre; et il est trop évident que le nôtre, ordonné pour la paix, serait contraint de se transformer sous le feu. La Chambre des députés ne porte pas assurément dans son sein un comité de salut public, et celle des Cent- Jours, pleine aussi de bonnes intentions, a démontré pour jamais qu'au moment du danger la dictature inflexible est encore plus humaine, plus
libérale, que ces molles assemblées toujours empressées à accommoder le difiérend, c'est-à-dire à faire accepter aux peuples, sous la forme d'une capitulation emmiellée, l'esclavage et la mort