BULOZ
t P. S. — N'oubliez pas les vers de Lamartine. Vous tâcherez de ne pas garder longtemps les épreuves de votre Allemagne. »
(« Monsieur Quinet, à GharoUes, près Mâcon, Saôneet-Loire. » — Inédit. Bibliothèque nationale. Nouv.. acq.fr., 20782.)
Le 29 novembre, Quinet insiste, de Gharolles, auprès de Michelet : « Faites-moi donc imprimer, cher ami, d'une manière ou d'une autre, mais promptement. Si Buloz ne peut insérer à la fois tout le manuscrit, îl faut lui donner le fragment le plus long... Publiez le tout séparément en brochure... Je crois faire l'œuvre d'un bon citoyen en ne déguisant rien de ce qui peut menacer notre pays... Mon ami, je vous respecte, je vous aime plus qu'un frère; croyez qu'il faut des raisons impérieuses pour me décider à vous résister. »
Le même jour, il écrit à Buloz pour savoir si le manuscrit est à l'impression (4) : « Avec les premières épreuves, je vous renverrai la fin de la brochure en une quinzaine de pages. Nous pouvons paraître dans cette première moitié de décembre. Si quelque chose d'imprévu vous obligeait de ne pas vous charger de mon manuscrit, faites-le-moi savoir sans tarder pour que je presse l'impression d'un autre côté. J'aimerais cependant bien mieux qu'elle se fit par vous... » Et, en post-scriptum, cette phrase inquiète : « Michelet n'aura fait sans doute plus de difficultés pour vous
(1) J. Marsan, E. Quiiiet et F. Buloz.
donner mon manuscrit ? Écrivez-moi un mot. » Le 1" décembre, autre lettre à Buloz. Quinet n'a pas de nouvelles du manuscrit, il ne reçoit pas d'épreuves. Sans doute, l'insurrection de Lj'-on est cause des retards de la poste. Il annonce à Buloz que, le lendemain, il lui enverra la fin de la brochure, « une quinzaine de pages ». « Vous ne pouvez croire quelle conscience j'ai mis à ce travail, et combien peu j'aurai de repos jusqu'à ce qu'il soit fini. Comprenez donc mon impatience et ne me faites plus attendre. J'aimerais mieux vous donner mon sang. Si, par une raison que je ne peux pas prévoir, vous négligiez de publier vous-même ma brochure, veuillez envoyer sur-le-champ ma lettre à Michelet, et lui dire de ma part de faire commencer où il voudra l'impression à mes frais, à votre imprimerie par exemple. Vous me faites languir mortellement. "
Buloz, enfin, accepte l'article, mais il le publiera en un seul numéro. La brochure a été lue chez lui en petit comité. D'accord avec Michelet, Lerminier et J. Janin, il propose de supprimer trois alinéas. Voici la lettre qu'il écrit à ce sujet à Quinet :
« Paris, le 11 décembre (1831).
î Mon cher ami,
« Les corrections que vous faites dans la crainte de ne pas arriver le 15, me forcent bien à regret de remettre à la fin du mois Tapparition de votre article, à moins que tout ne m'arrive demain. Il y a aussi une autre raison que je dois vous dire. Il y a eu assemblée de nos amis pour lire votre travail; Lerminier, Janin et plusieurs autres de nos rédacteurs étaient présents; tous ont été effrayés de la violence de la fin et ont été d'avis unanime d'ajourner pour vous laisser le temps de la réflexion, craignant que vous ne compromissiez
votre avenir, et que quelques parties que je vais vous signaler ne détruisissent l'effet du tout.
« Leurs critiques tombaient principalement sur l'alinéa « Et puis encore, etc. » sur Philippe-Égalité, et sur celui « Je ne trompe pourtant, etc. », qu'ils vous conjurent de supprimer en entier, ainsi que le dernier paragraphe « Mais que sert de continuer, etc. » Je me joins à eux pour vous prier de faire ces suppressions; vous savez qu'une attaque mesurée porte toujours un coup plus terrible. Vos amis pensent que si vous étiez à Paris, où vous pourriez mieux juger de l'attiédisseraent de l'opinion, vous n'hésiteriez pas à les faire.
« Je ne suis ici que leur organe; Michelet, qui a conçu les mêmes craintes, a dû vous écrire dans ce sens. Si donc vous me renvoyez à temps la fin de l'article avec ces changements que l'amitié seule que je vous porte m'engage à vous demander, je ferai tirer sur-le-champ. Mais si vous tardez, il ne pourra paraître qu'à la fin du mois, et Lerminier surtout vous prie de l'ajourner à cette époque, afin que vous puissiez mieux peser le tout, lorsqu'il vous sera renvoyé corrigé.
« Tout à vous,
« BULOZ. y>
(Adresse : « Monsieur Edgar Quinet, à Cliarolles, Saône-et-Loire. » — Inédit. Bibl. nat. Nouv. acq. fr., 20782.)
Michelet écrit aussi à Quinet pour lui demander la suppression des trois alinéas : « Nous vous demandons de les retrancher... Mon ami, votre brochure est violente et terrible. Elle m'a ôté le rire pour dix ans. C'est comme les trois mots du festin de Balthazar. » Mais Quinet s'indigne : contre sa « volonté expresse », la publication est retardée de trois semaines : « Ces retards dont on entrave ma pensée, écrit-il à Michelet
(décembre 1831), e'quivalent à une véritable violence... J'ai pensé pendant des années à tout ce que j'ai écrit dans cette brochure. C'est ma foi, je puis dire aussi que c'est mon sang. Vous m'opposez la crainte de me compromettre I » Michelet, enfin, de guerre lasse, s'incline : « Votre brochure paraîtra sur-le-champ, mon ami, mais la Revue des Deux Mondes n'ose en insérer que des extraits. Buloz pense que vos dernières pages lui vaudraient un procès infailliblement. »
Les 11 et 48 décembre; nouvelles lettres de Quinet à Buloz. Ce qui effraye Buloz, c'est le passage sur Philippe-Égalité. Quinet accepte d'en faire juge son ami Magnin, du National. Si Magnin désapprouve le passage, qu'il disparaisse! Nous savons par une lettre de Quinet à sa mère du 31 décembre 1834 que ]\[agnin sacrifia la « page fatale (4). » Elle ne figure pas dans la Revue, mais elle est rétablie dans la brochure.
Tel est l'historique de cette longue et difficile publication. Il fallut à Edg. Quinet une rare énergie pour triompher de ses amis. Mais il obéissait à sa conscience, à l'amour de son pays. De nos jours", nous sommes moins frappés des attaques audacieuses contre la monarchie de Juillet que des révélations sur l'état social et politique de l'Allemagne. C'est là qu'est maintenant l'intérêt de l'article, dans cette connaissance profonde et cette intuition de génie du plus grand péril qu'ait couru la France au cours de son histoire.
Nous donnons le texte intégral de la brochure De l'Allemagne et de la Révolution (2), qui porte cette indi-
(1) Correspondance, lettres à sa mère, t. IL Voir dans le National l'article de Magnin, dans le Courrier français celui de Francis de Corcelles sur la brochure. Quinet écrit à sa mère, de Nantua, le 22 janvier 1832 : « Francis Corcelles m'écrit le 11 qu'il vient de recevoir ma brochure et qu'il va l'annoncer dans le Courrier français; Magnin l'annonce dans le National... Je ne m'en inquiète plus. J'ai écrit et dit ce que je voulais, voilà tout. y>
(2) Chez Paulin, Paris, place de la Bourse, 1832.
cation d'ailleurs inexacte : « Extrait de la première livraison de janvier 1832 de la. Revue des Deux Mondes. » Le texte de la brochure contient les passages supprimés dans la Revue.
Une partie seulement de cette célèbre brochure a été reproduite très modifiée en 1839, dsnis Alleinafjne et Italie, tome I : c'est l'article intitulé : Allemagne, I. Système politique. Il porte la date d'octobre 1831. Il commence par ces mots : i II est un pays qui nous a toujours trompés dans nos jugements... »; il se termine par cette phrase : « La force qui lui avait été donnée (à la France) pour convertir le monde tend à l'abandonner. »
La brochure originale a été réimprimée avec de très nombreuses modifications, des suppressions et des retouches dans les OEnvr es complètes (Hachette), tome VII, Les Roumains.' — Allemagne et Italie. Elle y est divisée en trois parties : I. L Allemagne et la Révolution. — II. Système politique de l'Allemagne. — III. Avertissement à la Monarchie de 1830 (1).
Le texte de la brochure, comme celui de l'article de la Revue des Deux Mondes, n'a aucune division. Pour en faciliter la lecture, nous maintenons la division en trois parties, qui est celle des Œuvres complètes.
(1) Dans l'édition ancienne des Œuvres complètes de Quinet (Paris, Paguerre, in-18), le volume Les Roumains. — Allemagne et Italie est le VI«.