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CHUTE DU SPIRITUALISME. THEOLOGIE MODERNE. RELIGION DE LA MATIÈRE

Le fait qui s'accomplit aujourd'hui en Allemagne est la chute du spiritualisme. Cette Jérusalem céleste croule dans l'abîme; aucune main ne peut la retenir.

Tant que l'idéalisme et la poésie ont soutenu l'Allemagne, ils ont caché ou fait oublier le vide des institutions. Aujourd'hui il en est autrement; la vie publique et la vie privée sont dévoilées en même temps. Sous le manteau percé de la philosophie, on commence à remarquer d'étranges plaies. A mesure que l'enthousiasme s'éteint, bien des qualités aimables disparaissent, et, dans l'État, bien des misères sont mises à nu; dans les écoles un fatalisme inerte, au dehors la foi qui tombe, et qui ne se survit que dans les extrémités, à Berlin dans le piétisme protestant, à Munich dans le mysticisme catholique; une jurisprudence très savante, et une législation décrépite; dans les champs, la corvée et la dîme; des garanties nulle part, le privilège partout, Fintolérance religieuse

poussée, en certains cas, jusqu'à la déraison (1); des tribunaux secrets; point de presse pour y suppléer; et au faîte de tout cela, une noblesse infatuée, et qui a besoin d'être châtiée. Aisément la simplicité devient grossièreté, la bonhomie rusticité, la résignation servilité. Quand l'esprit allemand n'est pas dans la nue, il rampe; il lui reste à apprendre à marcher.

La philosophie allemande se meurt : elle est morte après avoir, comme Saturne et la Révolution française, dévoré ses enfants. Que sont devenus tant de systèmes qui se promettaient l'éternité, tant de solutions définitives du problème de l'univers? Cherchez ces systèmes au même endroit où sont chez nous la Convention, l'Empire, la Restauration, et chacun des pouvoirs politiques qui se sont couronnés de leurs propres mains. Ressusciter Kant, Fichte, Schelling, Hegel, ou ressusciter l'Assemblée Constituante ou la Terreur ou Napoléon ou Louis le Désiré, des deux parts même folie. Ces théories sont dans la même poussière où sont aujourd'hui les événements d'où elles sont sorties. Un seul jour nous en sépare, mais ce jour est un siècle. Paix donc à ces morts glorieux! Quand même vous posséderiez la trompette du jugement dernier, vous ne pourriez les ranimer.

Ce n'est pas à dire pour cela que ce mouvement de l'intelligence doive rester sans résultat. Le panthéisme est partout au fond de la philosophie allemande comme l'égalité est partout au fond de la Révolution française. Si ces deux prin-

(1) Voyez le dernier décret du cabinet de Berlin, concernant les Juifs. (Note de 1836.)

cipes viennent jamais à s'entendre, ils constitueront entre eux le monde nouveau.

On fait, de l'autre côté du Rhin, une grande accusation à la France, de la mobilité et de l'inconstance de ses systèmes de gouvernement. Ne pourrait-on pas retourner cette accusation contre ceux de qui elle part, si de pareils griefs ne s'adressaient, avant tout, a l'esprit de l'humanité même? Que de fois l'Allemagne, dans ce même demisiècle, n'a-t-elle pas changé de systèmes et d'enthousiasmes! que n'a-t-elle pas couronné dans ces dernières années! l'esprit et la matière, le pour et le contre, le moi et le non-moi, la liberté et la fatalité! Que de serments solennels jurés à ces rois de la pensée, à Kant, à Fichte, à Schellingi Chacun de ses serments devait durer toujours. Ils n'ont pu tenir devant l'avènement d'un principe plus jeune et plus nouveau.

Hegel vient de mourir, le puissant Hegel! Sa cendre est encore chaude (1). Où sont ses disciples fidèles, ses croyants, ses apôtres? Il n'en a plus. Il renaîtrait aujourd'hui, qu'il importunerait ceux qui l'ont embaumé hier : il serait comme Épiménide après un sommeil d'un siècle, tant le mouvement qui emporte et vieillit les morts est, plus que jamais, rapide et inexorable. C'est maintenant qu'il faut chanter à table : « Les morts vont vite. »

De la même manière qu'en France la chute de tant d'administrations opposées a embarrassé la liberté d'une foule de lois, règlements, décrets, ordonnances contradictoires; de même, en Alle-

(1) Hegel était mort à Berlin en 1831, pendant l'épidémie de choléra.

magne, la chute de la philosophie a embarrassé l'intelligence d'une foule de formules de tous les régimes. Pour conserver quelque naturel au milieu de ces entraves, il faut une rare vivacité d'esprit. Combien de gens se trament encore sous ce vide fardeau, comme la tortue sous sa carapace! Combien je connais d'hommes qui, la plume à la main, sont incapables de demander à boire sans convoquer l'objectif et le subjectif! 11 y a une frivolité propre à l'Allemagne; c'est celle qui marche toujours coiffée du bonnet de la scolastique.

On connaît un pays où un assez grand nombre de formules métaphysiques sont tombées dans le domaine commun, pour qu'en moins d'une heure d'un travail ordinaire chacun puisse se flatter de convertir le fait le plus simple, la mouche qui vole, le chien qui jappe, l'enfant qui pleure, en un système d'abstraction vide et béant dans leque l'auteur s'évanouit et disparaît lui-même. Il y a des gens, des Français légers, qui préfèrent à ce bel art la roulette de Pascal.

La science allemande séduit d'abord par son caractère de grandeur et d'unité; mais si, en sortant de cet étonnement, vous l'étudiez davantage, -vous trouvez tant de fois la chimère à la place de la réalité, la conjecture à la place de la certitude, que vous tombez dans une extrémité contraire : il vous semble que cet édifice si vanté va s'écrouler comme un rêve. Cette science est pareille à ces arcs de triomphe inachevés, dont on remplit les vides, en un moment, avec des toiles peintes, pour y donner à un prince une fête qui dure un jour. Le prince, ici, est l'esprit humain qui se

prête gracieusement et modestement à la cérémonie.

Qui eût pensé que tout cet idéalisme dût aboutir aux mêmes résultats religieux que l'école de Voltaire? C'est pourtant, en grande partie, le mouvement de décomposition qui s'opère aujourd'hui. En effet, dans le temps où la philosophie de l'absolu construisait les empires passés sur le patron qu'elle s'était formé la veille, elle n'était pas si loin qu'il semble de la méthode de Voltaire, qui, lui aussi, expliquait Pharaon et Moïse par Louis XV et par son aumônier. Des deux côtés c'était, au fond, la même erreur de perspective; et si Mahomet, encyclopédiste de la société d'Holbach, ne me convertit pas, je ne me laisse guère plus tenter par le Mahomet de la philosophie d'outre-Rhin, lequel poursuit le Concret et la Subjectivité sur son chameau dans le désert et sous les tentes ambrées de l'Yémen.

Au moment où j'écris ces lignes, un livre, dont toute l'Allemagne est préoccupée, vient de jeter une terrible lueur sur ces questions. C'est la Vie de Jésus par le docteur Strauss. Ni l'originalité d'un écrivain éloquent, ni l'éclat d'un nom connu ne distingue cet ouvrage; et pourtant un événement politique n'eût pas plus sérieusement passionné les esprits. Ce livre est le résultat naturel et nécessaire de la méthode allemande. C'est par là qu'il doit éveiller, au plus haut degré, l'attention des étrangers. La méthode que Wolf et Niebuhr ont appliquée à Homère et à Tite-Live, l'auteur l'applique au christianisme; et, de la même manière que Homère et l'histoire romaine se sont évanouis comme fumée entre les mains

des deux premiers, le Christ disparaît à son tour dans le travail du dernier ; opération critique, disent à bon droit les théologiens. Les récits des quatre évangélistes ne sont plus qu'une suite d'allégories, de fables telles que celles d'Ésope et de La Fontaine, des contes et des chants populaires; en un mot, un mythe.

Cette idée n'est pas entièrement nouvelle; mais l'autorité que le symbolisme allemand vient de lui donner, l'éclat et le retentissement qui la suivent, tout cela est nouveau. Le Christ aussi n'est plus qu'un songe, une épopée démocratique et mystique qui va rejoindre l'épopée grecque et l'épopée romaine. Lisez attentivement ces résultats, vous croirez, avec la différence d'une forme très savante, lire les questions sur les miracles par Voltaire. Ce qu'il y a de certain, c'est que si vous vous soumettez sans critique aux prémisses du symbolisme allemand, vous êtes poussé, de proche en proche, à ces mêmes conséquences. Admettez que l'histoire romaine n'est qu'une suite de paraboles populaires, la même chose peut et doit se dire exactement des premiers temps du christianisme. Les évangélistes deviennent des rhapsodes, l'Évangile un poème en prose, et le catholicisme un rêve du genre humain, faisant sa halte dans le jardin des Oliviers.

Je sais bien qu'en Allemagne la Christologie a mille moyens de déguiser ses résultats. On détruit d'un trait de plume les cieux ouverts et l'assemblée des marytrs. On y substitue une formule d'école, et voilà l'abîme comblé. Si je considère avec effroi cet avenir privé de la foi des ancêtres ; si mon cœur, abreuvé de mélancolie, se détourne avec désespoir

de ces cieux qui restent vides, on me répond que tout va bien, que le prédicat du christianisme n'est pas un individu, mais une idée; que je puis toujours au pis aller adorer ce prédicat; que seulement la forme s'est évanouie dans la substantialité; que rien autre chose n'est changé. De bonne foi, qu'est-ce que tout ce galimatias pour remplacer un Dieu?

0 grand, puissant, burlesque Protée, infernal Voltaire, que pensez-vous de cette chute, dans votre tombeau du Panthéon? Après tant de détours, de menaces, de dédains, voilà enfin la poétique Allemagne, la religieuse Allemagne qui tombe entre vos mains, et les griffes de Satan qui poussent aux pieds de l'ange Abbadona? N'est-ce pas vous qui vous ressuscitez sous cette forme nouvelle, et qui, pour mieux tromper le monde, revêtez comme votre tunique la blonde candeur de la science allemande? Où fuir? où se cacher? où se sauver?

Il y avait un rossignol allemand qui chantait ses plus beaux chants dans la forêt Hercynienne. Les peuples étaient accourus et écoutaient sa voix enchantée. Ils sentaient, pendant qu'ils l'entendaient, rentrer dans leurs cœurs la foi qu'ils avaient perdue et la poésie des vieux jours. Un souffle divin les ranimait, et leur âme s'élançait sur les ailes de cet oiseau merveilleux pour parcourir les sphères mélodieuses. Mais voilà qu'un serpent à la gueule impure avait roulé ses anneaux au tronc d'un chêne du voisinage. Le rossignol l'aperçut; il fit silence, et soit peur, soit amour, soit un charme plus puissant que le sien, il tomba en voletant dans cette gueule béante; après quoi le ser-

pent darda sa langue, et prenant la parole, il dit : « Me connaissez-vous? Je me suis appelé tour à tour, dans l'Éden, Léviathan, Satan, Moloch; au moyen âge, Hérésie, Jean Hus, Martin Luther; chez les Tudesques, Méphistophélès; chez les Welches, Voltaire. A présent, je me nomme comme vous tous : Scepticisme. » Les peuples l'ayant entendu se retirèrent et pleurèrent pendant trois jours.

L'influence de la Révolution de 1830 n'a pas été en Allemagne aussi nulle qu'on le pense. Ce branle donné au monde a hâté le bouleversement des systèmes surannés. Le saint-simonisme lui-même a pénétré au sein du vieil idéalisme, et la réhabilitation de la matière n'a été prêchée nulle part avec plus d'avidité que par les frères et descendants du jeune Werther. L'école qui a pris un moment le nom de Jeune Allemagne n'a guère d'autre dogme que celui-là. Que de livres n'a-t-elle pas enfantés^ qui ont eu un retentissement populaire, sans autre mérite évident que de réveiller les sens endormis ! Combien d'aphorismes tirés de Candide et du Huron passent aujourd'hui dans la poésie allemande pour des nouveautés prophétiques et sibyllines! Combien la matière, évoquée du néant en l'an 1832, n'a-t-elle pas paru, de l'autre côté du Rhin, chose merveilleuse, inouïe, inénarrable! En sortant du long jeûne du spiritualisme, quel étonnement et quel cantique de joie ! L'Allemagne cloîtrée quitte aujourd'hui le couvent comme Catherine de Bora. Cette nonne épouse à cette heure son Luther sous le nom de la matière et de l'épicurisme.

L'univers (1) est solennellement prévenu qu'après

(1) Tout ce passage est supprimé dans l'édition de 1857,

des travaux consciencieux, la Jeune Allemagne a découvert l'an dernier l'existence des cinq sens de l'homme, lesquels avaient échappé jusqu'à présent à toutes les investigations. L'homme n'est point ce qu'il avait paru être jusqu'à présent, un esprit pur, invisible, intangible, impalpable; l'illusion sur ce point est pour jamais détruite. Cet être extraordinaire se trouve, au contraire, posséder deux pieds, deux mains, deux yeux et même un corps, autant qu'il est permis d'en juger par les procédés de la science nouvelle. Avec ses mains, il saisit; avec ses pieds, il marche; avec ses yeux, il voit. Les changements que cette découverte va apporter dans la civilisation échappent encore au calcul. En attendant, il est convenable d'adorer ce nouveau dieu, révélé en chair et en os, et d'entonner l'hymne du corps. C'est là le résumé de toute la doctrine.

La poétique est nécessairement changée. Il ne s'agit plus pour l'artiste, selon le précepte d'Horace, de souffrir le froid et le chaud. Tout au contraire. Le poète qui cherche à captiver d'un coup le public tudesque procède par d'autres principes; les règles sur cela sont établies. Premièrement, il doit nourrir au fond de lui-même le mépris le plus souverain pour tout ce qui a nom idée, pensée, système, enthousiasme, religion, science. Son désabusement sur chacun de ces points doit, autant qu'il est possible, s'élever jusqu'à l'absolu. Secondement, celui qui par hasard sentirait innocemment son cœur battre dans son sein est jugé

depuis « L'univers «jusqu'à : « Tandis qu'en France », comme précédemment dans Allemagne et Italie (1839), t. I, p. 111.

par ce seul fait. Que ce sentimental Souabe retourne sans tarder à ses moutons. L'écrivain du dixneuvième siècle ne va plus avec Werther écouter le vent souffler dans les forêts mélodieuses. Il ne se penche pas non plus sur les abîmes pluvieux avec les anges de Jean-Paul. Sa muse aime le potau-feu et porte un parapluie. Cet intrépide révolutionnaire se distingue au premier chef par son mépris pour Son Excellence Wolfgang de Gœthe, pour M. Frédéric de Schiller, et pour M. le conseiller Louis Tieck. Il lui est enjoint de passer, chaque jour, trois heures de contemplation devant l'une des Vénus du Titien à son choix. Quant aux chastes vierges de Raphaël et aux anges ascétiques du moyen âge, la vue lui en est sévèrement et absolument interdite, sous peine de retomber dans le vieux péché d'idéalisme. Son éducation ainsi commencée, il peut tailler sa plume. Si à cela il ajoute quelques plaisanteries burlesques contre le Christ et sa mère, lesquelles il aura soin d'emprunter aux facéties de Voltaire, cette dernière nouveauté captive tout, entraîne tout. Il étonne, il frappe, il commande; en un mot, il est créateur, demi-dieu incarné. Que dis-je, demi-dieu? de par le panthéisme, il est dieu lui-même ou Jupiter- Scarabée. Quoi de plus? Il est cité dans la Gazette d'Augsbourg, la véridique Gazette d'Augsbourg!

Cette petite guerre contre l'idéalisme s'est faite au nom et sous les auspices de la Révolution française. Plus d'une fois, cette aimable croisade a été comparée à la sanglante majesté de la Convention. Chacun se choisissait dans l'histoire de 93 un rôle à son gré. J'ai connu le Robespierre de cette gracieuse révolution. Je ne me souviens plus qui en

était le Mirabeau ou le Napoléon; travestissements innocents, s'il en fut, et qui auraient dû désarmer les puissances de la terre.

Tandis qu'en France et en Angleterre la chute de la vieille société a provoqué une poésie plaintive et désespérée, on s'étonne que cette même ruine s'annonce en Allemagne par la satire, par le ricanement et par ce qu'on y appelle l'ironie de l'univers. C'est dans le pays le plus naturellement sérieux que la plainte prend le masque comique. Tous les rôles sont changés.

Là où les poètes anglais et français pleurent et se lamentent, les jeunes poètes allemands commencent à se divertir et à banqueter. Pourquoi cela? Je n'en vois d'autre raison décisive que celleci : l'Allemagne n'a point encore connu les angoisses qui naissent d'une révolution véritable, ou elle les a oubliées. Il est permis de s'y jouer avec grâce de la Convention française comme des Nuées d'Aristophane. On y est presque aussi loin de la place Louis XVI que de la prison de l'Aréopage. Échafauds politiques, dictature populaire, guerres civiles, ces choses-là sont fort sérieuses chez nous et en Angleterre, et les poètes allemands ont là-dessus une légèreté à laquelle nous autres Français nous ne pouvons plus atteindre. Les bouleversements sociaux n'ont encore pour eux que le piquant de l'inconnu. Ils en sont à la gracieuse époque du mondain de la Régence, ou des Cavaliers des Stuarts. Si jamais une révolution passe sur leurs têtes, alors nous verrons comment cette bande joveuse la supportera.

Qui croirait, malgré cela, que les gouvernements ont traité cette école comme une ligue de sanglants

conspirateurs? ^es coups d'État les plus violents ont été un moment réunis contre de mystiques épicuriens qui ne font, après tout, qu'exprimer les tendances de leur pays. Si l'idéalisme se met sous la protection des gendarmes, il faudrait faire la même guerre à l'industrie, aux usines, aux fabriques, à l'enthousiasme pour les chemins de fer et pour les bateaux à vapeur, toutes choses qui annoncent de la même manière la chute du vieil esprit et l'occupation ardente de la matière. Mais c'est une ridicule contradiction de persécuter le système dans les poètes et de protéger dans le peuple l'application.

Ce cri de l'Allemagne surannée ressemble à la plainte d'Arioste contre l'invention déloyale de l'arquebuse et de la poudre à canon. Les vieilles armes sont rouillées et impropres aux combats qui se préparent. Ni larmes ni regrets ne peuvent leur rendre l'éclat perdu. Sous la hache bourgeoise du dix-neuvième siècle tombent également les forêts de l'Amérique et les fantastiques ombrages de l'Allemagne. Au lieu des chants des fées dans les forêts séculaires, le pic des pionniers qui tracent leur chemin rapide à des générations plus rapides retentit du Danube au Rhin. Elfes immaculés, gnomes, sylphes spiritualistes, impalpables ondines, votre heure est venue; il faut en prendre son parti. La question des douanes a remplacé pour tous la question de l'impératif catégorique.

La nouvelle littérature, au delà du Rhin, se donne beaucoup de peine pour contrefaire l'air dégagé, la légèreté et l'élégante débauche de la littérature du dix-huitième siècle; j'ajouterai même qu'elle y réussit. Les Romains n'avaient-ils pas

dressé de petits éléphants à danser gracieusement sur la corde ! Au milieu de cela, que devient l'imagination ainsi dépaysée? Tout se rapetisse : un génie lilliputien prend la place des conceptions transcendantales : au lieu de l'épopée, l'épigramme; au lieu de l'infini, un atome. De la même manière que. pour échapper au matérialisme, la France s'est mise à l'école de l'Allemagne, celle-ci, pour échapper à l'idéalisme, entre à l'école de la France. Les nations ainsi travesties se mêlent et se confondent. Chaque peuple change de masque comme au carnaval de Venise.

Le poète qui a exprimé le dernier dans toute sa pureté le vieux génie de l'Allemagne (1) est Uhland; mais voilà près de vingt ans que ce poète se tait. Lui-même, il sent que l'ancienne muse se meurt et qu'il n'est au pouvoir d'aucun homme de la ressusciter.

J'ai vu les saints anges de Klopstock et de Schiller conspués et raillés par un siècle nouveau; les esprits voilant leur face dans le ciel de l'Allemagne. J ai vu les chastes images de Thécla, de Clara, de Marguerite, de Geneviève, qu'insultaient de grossières courtisanes, nées du cerveau grossier des poètes de nos jours. Le ricanement de l'orgie a pris la place des larmes saintes des esprits immortels, et des vices prétentieux se sont couronnés eux-mêmes de la couronne des vierges.

Le docteur Faust a quitté sa cellule, il a quitté ses livres et son creuset; il a rejeté loin de lui la tête de mort qui ajoutait à ses pensées enthou-

(1) Ruckert s'est évidemment formé, en partie, sur les modèles orientaux. (Note de 1836.)

siastes le sérieux du tombeau. Le docteur s'est fait vif; il court au bal en chapeau brodé; il est galant, leste, musqué. Seulement avec son manteau de philosophe, il a oublié au logis son âme et son imagination. Quel magicien pourrait les lui rendre?

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