‹ "Allemagne au-dessus de tout!"Chapitre 21 sur 39 · LES BORDS DU RHIN · texte numérisé non relu

LES BORDS DU RHIN

Il est une vallée où les biches vont boire Au pied des châteaux forts, où dans son cor d'ivoire L'Écho fait retentir les jours qui ne sont plus; Les Sylphes diligents, dont notre âge se raille, Les nains ensorcelés sous leur coite de maille, S'y suspendent encore aux balcons vermoulus.

Il est une vallée où la rose mystique Croit encor sans culture, où sur la basilique Parmi les verts tilleuls s'abaisse l' arc-en-ciel. Tous les morts rejetés du souvenir des hommes, Tous les espoirs chassés du désert où nous sommes, S'abritent, les pieds nus, sous le gothique autel.

Il est un fleuve saint où navigue le cygne, Où l'amandier en fleur se marie à la vigne, Où l'Ondine en son île attire le pêcheur. L'ambre croit sur la rive; et dans les cathédrales Les anges ont ployé leurs ailes colossales, Ainsi que la cigogne au toit du laboureur.

Quand l'année achevée a fané sa couronne, Et que le cœur se plaint aux brises de l'automne, Dans la cuve du Rhin fermente un vin doré. Nains! barbouillez de lie en vos coupes de pierre Vos tudesques blasons! dans sa niche de lierre, Chancelle des vieux temps le fantôme enivré.

Les femmes sont les sœurs des fleurs de la vallée. De l'éternel amour la colombe envolée Boit au bord de leur bouche et s'endort sur leur cœur. Leur front pâle est baissé; blonde est leur chevelure; Et comme un vieux guerrier que berce leur murmure, Le fleuve à leurs fuseaux suspend son flot rêveur.

Comme le bruit du vent dans les feuilles d'automne, Leur parler étranger dont l'oreille s'étonne, Par degrés vous émeut d'un son plaintif et lent. Au fond de tous leurs mots qu'un soupir entrecoupe,. Comme une perle au fond d'une sonore coupe, Amour, amour, amour, retentit en tremblant.

Mais ce fleuve profond où navigue le cygne, Cette vallée en fleurs que parfume la vigne, Ces bois, cette prairie et ces bords sont à nous. Ils sont à nous, amis, par le sang de nos pères, Par la borne d'airain arra -bée aux frontières, Par le mot du serment de vingt rois à genoux.

Oui, ces monts sont à nous, notre ombre les domine; Oui, ces fleurs sont à nous, nous en gardons l'épine; Oui, ces champs sont à nous, nos morts y sont couchés. Peuple, rappelle-toi, debout sur ce rivage, Ainsi qu'un vendangeur qui revient de l'ouvrage, Quand tu lavais ton front parmi ces joncs penchés.

Dans la voix de l'Écho ta voix résonne encore; Les gnomes féodaux du drapeau tricolore Vont aiguiser la lance au bord des vieilles tours. Pour toi plus d'une coupe, en ton nom promenée, Quand les verrous sont clos, de houblon couronnée, Se vide et se remplit des regrets des vieux jours.

Assis sur la montagne où s'amasse l'orage,

Ainsi qu'un bon pasteur qui garde un héritage;

Je suis des yeux ces flots moins vagabonds que moi (1).

Je respire en passant les roses qui fleurissent,

Je compte sur le cep les raisins qui mûrissent,

El les petits chevreaux qui grandissent pour toi.

Cependant, à mes pieds, sous l'ombrage qui tremble, Chevreaux, vignes, moissons et fleurs croissent ensemble, Vieux murs, fleuves, forêts, tours, gothiques vitraux, Barques de pèlerins, chants de cloches bénies, Pour les enchaîner tous aux mêmes harmonies, Il ne faut que le chant des frêles chalumeaux.

Mais, si tu l'oubliais, le fleuve de ta gloire, Peuple au long avenir, à la courte mémoire, Au lieu des chalumeaux, une trompe d'airain, La nuit, le jour, semblable à celle de l'archange, Jusqu'à ta sourde oreille où tout s'efface et change, Immense, porterait l'immense écho du Rhin.

(1) Il y a dans ces vers un ressouvenir de l'Isolement de Lamartine.

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