QUE VEUT L ENNEMI
Les Prussiens ont congédié pour un temps leur métaphysique. Congédions de même nos fantaisies, nos systèmes. Que chacun fasse appel à ce qu'il porte en lui de plus clair, de plus pratique, de plus sensé, de plus lumineux.
Ce sont des armes et des esprits de précision qu'il nous faut en ce moment. J'ai tenté ce travail sur moi-même, et je donne à mon pays ce que j'ai trouvé de plus évident. Puissé-je convaincre la presse, l'opinion publique et, par elles, ceux qui tiennent nos destinées dans leurs mains!
Je connais depuis longtemps vos ennemis. Je sais qu'ils en veulent non pas seulement à votre existence matérielle de nation, mais à votre existence morale, intellectuelle, à tout ce qui peut vous honorer et vous grandir dans le présent et l'avenir. Ils veulent non seulement vous perdre, mais vous déshonorer.
Voilà la vérité. Vous êtes avertis. Sentinelles, prenez garde à vous !
Paris, 13 novembre 1870.
(Le Siège de Paris : IX, Appel à la Presse.)
LES MOBILES DE l'aIN. — AUX ARMES!
Le 7 septembre dernier, je rentrais en France, après dix-neuf ans. Les premiers hommes que je rencontrais, à l'extrême frontière dans mon département de l'Ain, à Virieu-le-Grand, venaient justement de sortir du sillon. C'étaient des mobiles de l'Ain. Ils étaient là, dans un pré, sous le vent et la pluie, grelottant, frissonnant, à peine vêtus de la blouse, sans une seule arme, mais déjà en ligne, et la tête haute. Et qui les avait rassemblés? Qui les retenait dans le rang? Le devoir. Et pourquoi marchaient-ils ainsi la tête haute vers Paris? Parce qu'ils avaient été appelés et qu'ils venaient d'entendre une voix leur crier : Marche! .C'est là un bien petit fait, mais appliquez-le, comme il dépend de vous, à la France, et la France est sauvée. Vous n'aurez pas seulement des armées de centaines de mille hommes, vous les compterez par millions.
Quelques hommes ont donné récemment de funestes conseils à ce que l'on appelle les classes supérieures. Nous avons vu la réaction, il y a vingt ans, livrer la liberté. On aurait pu croire que cette même réaction reculerait s'il s'agissait de livrer la France. Eh bien! non! Les mêmes sophismes, qui ont servi à perdre la liberté, on les renouvelle pour perdre la nation.
Que les classes dites supérieures y prennent garde! Elles pourraient avoir à se repentir de l'horrible victoire qu'on leur propose. Je ne suis pas chargé de leurs destins. Mais je crois pouvoir leur
dire qu'une nation ne pardonne jamais à ceux qui lui ont fait accepter la honte. Dans l'anéantissement de la France, une chose survivrait : l'exécration contre ceux qui lui auraient conseillé l'opprobre...
Venez donc, Français des départements, de l'Est à l'Ouest et du Midi au Nord. A nous! Vous êtes cinq millions en état de porter les armes! Venez, nous vous tendons les mains. C'est l'ennemi qui avait forgé tous les faux bruits de dissension, de séparatisme. Il mentait. Devant lui, nous ne formons qu'un seul homme.
Ne croyez pas davantage aux négociations entamées. Le monde sera avec vous, s'il vous voit forts; il vous vendra, s'il vous voit faibles. Car il porte encore en lui l'esprit du 2 Décembre, dont vous avez été affranchis et dont il reste esclave.
Jamais ennemis plus haineux n'ont dévasté vos villes et vos campagnes; et ne pensez pas leur échapper, si vous nous laissez périr.
Hommes des départements, voulez-vous qu'ils aillent vous obliger de saluer, chapeau bas, leurs officiers qui ont tué vos amis, vos fils, vos parents?
J'ai vu les invasions de 1814 et de 1815. Jamais, je l'affirme, les Cosaques de 1815 n'ont exercé la centième partie des cruautés commises par les Allemands de 1870.
Venez donc, marchez, arrivez! Empêchez ces ravageurs de faire un pas de plus!
Venez; nous vaincrons, morts ou vivants!
Paris, 1" décembre 1870.
(Le Siège de Paris : X, Aux conservateurs.)