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Allocution prononcée à l'école libre des sciences politiques

Notre seconde année de Guerre a réuni à l'École un nombre d'élèves relativement satisfaisant, puisque vous avez été plus de 1 80 à suivre nos enseignements. Comme tous les ans, beaucoup d'étrangers sont venus, de bien des pays, s'asseoir sur nos bancs. Ils n'ont pas été arrêtés par les événements, ni par les sombres pronostics que des organes hostiles répandaient à profusion. Nous les remercions de leur sympathie. Ils remporteront de la France vaillante et combattante un vivace souvenir. Us se sont intimement mêlés à nos émotions comme à nos travaux.

Bien que notre programme ait été sur certains points réduit, par suite de la mobilisation ou de l'indisponibilité de beaucoup de nos Professeurs, le

dévouement de ceux qui ont pu nous continuer leur collaboration nous a permis de vous donner une année d'études bien remplie.

Le nombre de vos diplômes est une consécration intéressante de ces études, puisqu'il atteint le chiffre de 17, égal à celui des candidats, avec trois mentions bien.

Hélas! à côté du tableau des inscriptions et des diplômes, celui de nos deuils s'est aussi considérablement allongé depuis l'année dernière. L'École a plus que largement payé son tribut à la Patrie, soit par ses maîtres, soit par ses élèves ou anciens élèves, tombés au champ d'honneur.

Notre douleur est profonde en voyant disparaître tant d'espérances de l'avenir, tant de ceux qui devaient être la force et la lumière de la France, frappée dans son élite.

Cette douleur s'accompagne d'orgueil lorsque, auprès de la liste de nos morts, nous lisons les citations qui rappellent l'héroïsme des combattants, des survivants comme des disparus. Tant d'actions d'éclat prouvent qu'à l'Ecole on n'étudie pas et on n'enseigne pas seulement l'histoire et les doctrines scientifiques, mais qu'en se pénétrant de l'histoire, en s'imprégnant, dans ses réalités économiques, financières, administratives, diploma-

tiques, de la vie collective de notre Patrie, on y prend le sentiment du devoir civique dans toute son étendue, allant jusqu'au sacrifice entier de soi-même, sacrifice qui a été fait ou offert par notre jeunesse avec une vaillance, j'allais dire avec une crânerie, vraiment admirable. — Et que de fois j'ai vu ceux de vous qui ne pouvaient momentanément remplir leur devoir militaire, envier, les larmes aux yeux, ceux qui partaient.... Combien j'en ai vu aussi devancer, en s'engageant, l'heure de l'appel, prouvant ainsi, les uns et les autres, qu'ils étaient mûrs pour l'action !

Oui, Messieurs, l'action....

Les sciences politiques, telles que nous les comprenons et les enseignons, sont les sciences de l'action, en vue du bien de la Cité. Le mot « Politique » a été tellement dénaturé par les tendances et les abus de la course au pouvoir, qu'elle représente pour beaucoup de ceux qui y participent, ou voudraient y participer, qu'il faut souvent insister pour lui rendre son vrai sens. Et ce sens, c'est celui que j'ai indiqué plus haut : l'action dans l'intérêt de la Patrie. — Là est la justification et la haute mission d'une école comme la nôtre, la raison pour laquelle Boutmy Ta fondée et l'a dénommée après

les catastrophes de 1870: puis Ta développée avec une admirable clairvoyance au milieu des incertitudes et des tâtonnements des années qui ont suivi.

« Notre objet, disait Albert Sorel en remerciant Boutmy de sa fondation glorieusement parvenue à sa vingt-cinquième année, n'est pas de distribuer des diplômes, de peupler de nos diplômés les bureaux des administrations : il est plus haut; il est de répandre dans le pays des hommes, des citoyens. » La formation de ces citoyens, de ces hommes qui doivent vouloir et agir, implique certaines conditions. L'action politique, c'est-à-dire en vue du bien de l'État, a besoin, pour chacun de ceux qui veulent ou doivent y coopérer — si elle ne doit pas aboutir au chaos, au retour d'erreurs cent fois commises et cent fois payées, — d'être préparée par l'examen des problèmes qui se posent, par l'étude des solutions qui ont été adoptées ou essayées dans le passé, par le témoignage d'hommes qui ont pris part à ces solutions et en savent le fort et le faible. L'action, pour être féconde, ne doit pas être une constante improvisation; le fameux « débrouilletoi », où nous excellons dans des situations difficiles et imprévues, ne saurait devenir la règle constante de notre existence d'État. Assurément

il y a dans l'action une part de pratique et de flair personnel, d'habitude du contact avec les hommes et les choses réelles, d'initiative individuelle que rien ne remplace : et à ce point de vue, il est désirable que les jeunes gens n'entrent pas trop tard dans la vie active avec les décisions et les responsabilités qu'elle comporte. — Il est désirable aussi que même pendant leurs études, ils développent leur personnalité d'esprit et de caractère, soit par les exercices intellectuels qui réclament un effort individuel, — et, vous le savez, nous avons beaucoup étendu à l'Ecole cette partie de notre activité, — soit dans les associations sportives, gymnastiques et autres, qui habituent à l'action réglée, à l'endurance, à la discipline et au commandement.

La réalisation de ces buts à atteindre dépend beaucoup de l'Etat qui fixe les destinées des jeunes citoyens par les lois militaires et par les conditions des concours qui ouvrent les carrières; nous devons, nous, nous conformer aux règles imposées par la puissance publique. Nous avons cependant fait, dans la mesure du possible, et nous continuerons à faire tous les efforts pour que Faction de l'Etat favorise en la hâtant la formation des générations adolescentes.

La longueur et la lourdeur des programmes des concours d'État sont une des causes de la prolongation exagérée de la préparation à ces concours. Et cependant, la mémoire qu'on surcharge ainsi, n'est après tout qu'une des facultés nécessaires au bon service professionnel et non pas toujours la plus indispensable. Les nécessités résultant de la guerre et la persistance des volontés de réforme, finiront, espérons-le, par obtenir une simplification très désirable.

« C'est une faveur bien cruelle, s'écriait Boutmy, en 1896, rappelant les origines de l'École, qu'elle soit née dans les angoisses de l'Année Terrible; elle a recueilli, elle n'a eu qu'à conserver pieusement cette ardeur de bonne volonté et de désintéressement, cette flamme d'espérance et de foi, cette perspective toujours ouverte sur le relèvement de la Patrie qui ont alors rempli toutes les âmes. »

Boutmy constaterait aujourd'hui, en voyant ce que l'École a donné et donne à la Patrie, que grâce au dévouement des professeurs, au bon esprit des élèves, elle est restée fidèle à la pensée de son fondateur; elle est à la hauteur des années atroces et glorieuses que nous traversons, qui ont déjà vengé l'Année Terrible et qui feront le relèvement définitif de la France.

Et n'est-ce pas à vous, Messieurs, que s'appliquent les paroles récentes du grand écrivain anglais Rudyard Kipling, adressées à vos camarades d'une École d'Outre-Manche?

« Cette guerre a brusquement vieilli notre jeunesse. On pourrait dire qu'elle vous a dérobé votre jeunesse. Je préfère dire que l'âge viril vous a été prématurément imposé — à la pointe de l'épée. — Rendez-vous dignes de cet honneur, non selon la mesure de vos années, mais selon la mesure des nécessités immenses de ce monde nouveau que des événements gigantesques ouvrent devant nous! »

Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD.

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