DE LA
Si je prends la parole après les orateurs que nous venons d’entendre, c’est, messieurs, qu’il me faut remplir un devoir, payer à la mémoire de Thénard un tribut de respectueux regrets :
Au nom de l'Académie impériale de médecine, qui s’honore de l’avoir compté au nombre de ses associés libres;
Au nom de l’École supérieure de Pharmacie de Paris, qui fut de sa part l’objet d’une constante sollicitude.
Je tiens à très-grand honneur, en saluant sa
statue, d’associer nos hommages aux hommages des illustrations qui l’entourent et dont la présence me reporte aux temps heureux ou je contemplais, aux côtés du modèle, les grandes figures des Laplace, des Berzélius, des Dulong, des Gay-Lussac, des Humboldt, ces gloires impérissables de l’esprit humain.
La pensée ne saurait me venir de vous parler de la sagacité, de la profondeur de vues de l’expérimentateur; de la méthode, de la clarté d’exposition du professeur et de l’écrivain, quand ces dons de l’intelligence, magnifiquement départis à Thénard, viennent d’être mis en relief avec un talent d analyse, une justesse d’appréciation, une autorité de parole que je ne saurais égaler.
Il appartenait à des émules de faire ressortir Finfluence considérable exercée sur les progrès de la chimie :
Far les auteurs de ces admirables recherches
physico-chimiques que Berthollet, dans son rapport, déclarait constituer une science particulière, élevée sur l’ancienne physique et sur l’ancienne * chimie ;
Par le créateur de Peau oxygénée, cette sœur de l’eau naturelle, deux fois aussi riche en oxygène, et douée de vertus singulières, j’allais dire excentriques, que la main d’un opérateur de génie pouvait seule mettre au monde ;
Par l’investigateur non moins habile à faire tourner les données de la science au profit des arts et de l’industrie qu’à sonder ses mystères ; témoin : ses observations relatives aux mordants employés en teinture, aux enduits hydrofuges destinés à la peinture murale ; ses essais de restauration de tableaux ayant poussé au noir; ses procédés d’épuration des huiles pour l’éclairage, de purification des aluns, de fabrication de la céruse, du bleu cobalt ;
Par le professeur dont les leçons à l’École polytechnique, à la Sorbonne, au collège de France,
durant plus d’un demi-siècle; l’écrivain dont le livre, six fois édité à des milliers d’exemplaires, ont, avec le goût, popularisé l’étude de la chimie.
Quelques mots, au contraire, me seront permis,* je l espère, des qualités de l’âme de cet homme excellent.
Aussi bien, ici comme au bord de sa tombe, là où se sont donné rendez-vous ceux qui Font le mieux connu, ceux qui Font le mieux aimé, les éloges venus du cœur sont encore les plus assurés de rencontrer des échos.
Les souveni-rs que réveille Fimage placée sous leurs yeux ont d’autant plus de charmes, que Fhabiîe ciseau de Droz, tout en conservant à sa belle œuvre les formes caractéristiques d’une riche et puissante nature, fait oublier, par le calme de Fattitude, les tressaillements d’un sang parfois trop impétueux.
À la franchise de cet aveu, vous reconnaîtrez Fécole du maître ; elle vous est garant de la sincérité des convictions qui me font vous dire :
Thénard ne fut pas seulement un chef de famille à la fois tendre et ferme, un ami fidèle et sûr, un collaborateur jaloux des droits de chacun, un collègue rempli de déférence envers les anciens de la compagnie, d’aménité envers les nouveaux, un administrateur intègre, un modèle de droiture, le type du vir probus, dicendiperitus, il fut, en outre, durant sa longue carrière, le meilleur guide, le plus
constant, le plus solide appui de la jeunesse studieuse ; de môme qu’au déclin de sa vie, la fondation de la Société de secours des amis des sciences en a fait la providence de leurs martyrs.
Ses élèves se comptent par milliers, on les retrouve occupant les chaires des facultés „ des écoles, des collèges; construisant les voies ferrées,
les routes, les canaux; dirigeant ces travaux des
mines, ces établissements industriels, ces exploitations agricoles qui font la vraie richesse du pays, ou de modestes pharmacies de villages, de simples ateliers ; ceux-là, distançant leurs rivaux, ont vu les portes de l’Institut s’ouvrir devant leurs brillantes découvertes; ceux-ci, infatigables pionniers de la science, défrichent chaque jour quelque nouvelle portion de ses champs arides, sans espoir, voire sans besoin d’applaudissements. Certains, plus de leur siècle, ont déserté la science pour la finance, ou se contentent de faire pénétrer dans les salons l’écho d’un enseignement que le maître savait rendre profitable à tous.
Interrogez - les , vous les entendrez répondre qu’ils chérissent et vénèrent sa mémoire.
Pour moi, que Thénard fit jouir de l’inappréciable avantage de me former, sous Labillardière et Barruel, aux travaux de laboratoire; qu’il voulut bien, deux ans plus tard, charger du soin de préparer ses leçons au collège de France, et bientôt après admettre à l’honneur de son intimité; pour moi, qui fus l’un des privilégiés de ses affections, car je puis monlrer avec orgueil, et je conserve religieusement, pour les léguer à mes enfants, ces mots tracés de sa main : « Venez vous mêler à ma famille, vous savez bien que je vous aime comme si vous étiez mon fils. » J’avais moins de vingt ans, quand je lui vouai toute ma reconnaissance, et maintenant que j’en ai plus de soixante, ma conscience me rend le témoignage de n’avoir pas failli aux deroirs qu’elle m’imposait.
En 1852, alors qu’il s’agissait d’élever à Seez la statue de Conté, l’illustre aïeul de sa belle et bonne compagne, j’écrivais à M. Thénard :
« Si la misère a ses besoins, la gloire a ses exigences, et je désire, en toutes occasions, payer à lune son aumône, à l’autre son tribut. Cette fois, apporter ma pierre au premier des monuments
que la reconnaissance du pays consacre à votre famille. »
C’était, dès ce moment, Messieurs, prendre visà-vis de moi-même l’engagement de ne pas laisser à un autre l’honneur de la première pensée de ce nouveau monument, quand il plairait à Dieu d’appeler à lui le savant illustre, l’homme excellent, le vieillard vénéré dont la mémoire sera l’objet d’un culte pieux.
Cet engagement souscrit par ma raison et par mon cœur, il m’a été donné de le tenir (1 ).
Puisse aujourd’hui, des célestes demeures, Thénard m’entendre, et daigner recevoir les hommages que je dépose aux pieds de sa statue.
(l) A la réception de la lettre de son neveu, le docteur Nonat, m’annonçant la mon de l’illustre chimiste, arrivée le 21 juin 1857, j’avais, des le lendemain, 22, l’honneur d’adresser la suivante il M. le président de l’Académie des sciences :
« Monsieur le président,
» Le soin d’honorer la mémoire du chimiste illustre qu’il vient de perdre appartient au pays; mais que l’ Académie des sciences permette, dès aujourd’hui, à l’un de ses anciens préparateurs, auquel M. Thénard voulait bien écrire : « Je vous aime comme si vous étiez mon fds, » de souscrire, entre vos mains, pour la somme de cinq cents francs, au monument que les amis des sciences ne peuvent manquer d’élever au savant, dont la longue carrière, toute remplie de nobles pensées, d’utiles et beaux travaux, de bonnes actions, a été dignemènt couronnée par la fondation de la Société de secours des amis des sciences. »
» J’ai l’honneur d’être,
» Le Cake,
Professeur à l’Ecole de Pharmacie de Paris, »