‹ Allocution prononcée dans l'église de Sainte-Thérèse, à l'occasion de la visite de Monseigneur Ignace Bourget, archevêque de Marianopolis, le 7 mars 1880 [microforme]Chapitre 1 sur 1 · MGR IGNACE BOURGET · texte numérisé non relu

MGR IGNACE BOURGET

ARCHEVÈQUE DE MARTIANOPOLIS.

Monseigneur,

Avec votre bienveillante permission, j'ajonterai quelques mots à cette circulaire que je viens de lire en votre nom. Mon intention, certes, n’est pas de commenter ce qui à élé inieux dit que je ne pourrais le faire ; mais il reste, à mon avis, à combler certaines lacunes que vous a imposées une humilité bien connue. Votre bonté, je l'espère, Monseigneur, me pardonnera si j'ose soulever le coin du voile qui recouvre tant de souvenirs et tant de vertus. D'un autre côté, cette foule impressionnée serait en droit de m'adresser des reproches, si je descendais de cette chaire sans m'être fait auprès de Votre Grandeur, d’une manière publique et solennelle, l'interprète de sa reconnaissance, de son amour et de son admiration.

Mes frères, la lecture que vous venez d'entendre peut se résumer en ces deux mots : confiance eu la sainte Vierge, charité pour le prochain. Dites, mes chers frères, en ce moment pressés avec affection autour de la personne vénérée de votre ancien pasteur, en écoutant d’une oreille avide ses recommandations paternelles, ne nous semblait-il pas entendre le disciple bien-aimée, le fils adoptif de Marie, parvenu au terme de sa longue existence, de ses travaux et de son apostolat, dire et répé-

De

ter aux fidèles qui se pressaient autour de lui : ‘ Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres.” C’est le chant du cygne. Avant de nous quitter, Monseigneur a voulu résumer en ces conseils imprégnés de charité, de piété et d’onction, les enseignements de toute une vie e ar, pendant tout le cours d’une carrière épiscopale de plus de quarante ans, non seulement ses discours, mais encore et surlout ses actes n’ont cessé de nous prêcher cette parole de l’apôtre des nations : Mune autem manent fides, spes, charitas : tria hæc. Major autem horum est charitas (1 Cor. 43, 13). En cette vie la foi, l'espérance et la charité demeurent, parce que toutes trois nous sont nécessaires pour notre justification ; mais la plus grande de toutes, c’est la charité. Elle est la reine des vertus et le lien de la perfection.

En effet, qui a ouvert ces asiles pour donner des mères à ces pauvres petits orphelins abandonnés dès leur bercean ? Qui a construit ces maisons de refuge, loin des tempêtes et des agitations du vice, pour offrir une retraite sûre à la faiblesse où au repentir ? Qai a élargi les salles de ces hôpitaux où trouvent soulagement et remèdes toutes les douleurs et toutes les souftrances humaines, si ce n’est la charité du père et du pasteur ? C'est la charité qui élevait la voix en faveur de ces infortunés que l'incendie jetait sur le pavé des grandes villes, en faveur de ces populations sœurs que, par delà les mers, la famine où l'oppression réduisait aux horreurs de la disette et aux tortures de la faim. C’est la charité qui affrontait les ravages de la fièvre typhoïde assise sur nos bords, qui ouvrait les bras de sa tendresse pour recevoir sur son sein des milliers d’orphelins étrangers jusqu’à ce que sa sollicitude leur eût trouvé dans les familles canadiennes d’autres pères et d’autres mères. C’est la charité pour les âmes affamées de foi et de science, qui ouvre ces nombreuses maisons d’édu- ‘ation en tout genre, d'ou les effluves d’une instruction solide, vigoureuse et chrétienne se répandent par toutes les classes de la société, C'est la charité pour Île salut des âmes qui dicte ces admirables lettres pastorales, à la fois douces et fortes, dont les conseils et l'enseignement

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dirigent, consolent, encouragent, reprennent et font pénétrer, comme un levain de sanctification, la piété dans les masses populaires. C’est la charité du bon pasteur pour son troupeau, son zèle pour les saines doctrines, qui le fait se dresser à l'encontre de l'erreur envahissante, et stigmatiser, malgré les clameurs de l'opinion, les nouveautés funestes et les courants d'idées malsains et dangereux : il s’écrie, en face de l’Hérode moderne, dût-il, comme autrefois Jean-Baptiste, payer de son repos et de sa liberté ses saintes audaces : Von licet tibi, cela ne vous est pas permis. C’est la charité qui embrasse dans son zele apostolique, non seulement un vaste diocèse, mais encore l'Amérique du Nord tout entière, qui envoie des missionnaires dans les Etats de ! République voisine, sous les climats brûlants de la : loride, dans les plaines de l’Orégon, au pied des montagnes Rocheuses, par toute cette confédération canadienne depuis les iles du golfe St-Laurent jusqu'aux déserts glacés de l’Ouest le plus lointain. C’est la charité qui s’ingénie, qui brave toutes les difficultés, qui renverse tous les obstacles pour procurer des églises aux populations pauvres entassées dans les faubourgs d’une grande ville, rehaussant en même temps aux yeux des peuples le culte extérieur par l'éclat et la pompe des cérémonies religieuses. Enfin, pour dire un mot du plus hardi, du plus incompris et peut-être du plus grand des projets, c’est la charité dans sa plus haute expression, le zèle pour l'honneur de la religion et la gloire de Dieu, c’est la charité, dis-je, qui a jeté les fondations de cette église cathédrale qui doit être, dans la pensée de son fondateur, un monument digne de la piété et de la richesse de ce diocèse. Elle écrasera sous ses immenses assises et ses proportions gigantesques les temples-hérétiques qui l’environnent, image de la grandeur du catholicisme au milieu des sectes diverses. Trônant sur une hauteur, elle dominera de ses flèches et de ses dômes la ville qui s'étend à ses pieds, égide protectrice contre les colères et les foudres célestes ; le voyageur l'apercevra de loin sur les eaux du grand

euve comme un phare lumineux qui dira à sa manière :

ici est le port, ici est la ville de Marie. Dans les grandes solennités publiques, les longues processions défileront sous ses vastes portiques, pendant que les lourdes volées des joyeux carillons, portant l’allégresse jusque dans les nues du firmament, éveilleront, à la louange du Très-Haut, les échos de la montagne voisine. O doux rêve de la charité, vous réaliserez-vous jamais ! Pendant plus de trente années, le zèle charitable du premier pasteur marcha de succès en succès ; il n'avait qu'à parler, comme par enchantement les idées s'imposaient, les institutions sortaient du sol. Enfin vinrent les difficultés, les jours d'épreuves. Faut-il s’en étonner ? le repos n'est pas de ce monde, l'épreuve est le ressort et la vie des œuvres grandes, saintes et durables. La plus grande œuvre de la création, le rachat de l’homme coupable, ne s’est-elle pas opérée au prix des souffrances et du sang d’un Dieu ? Les gloires de l’ascension n'ont-elles pas été précédées par les insultes et les avanies de la passion ? L'Eglise n’a-t-elle pas établi son règne sur le monde qu'après avoir été, pendant trois siècles, foulée sous le pied des tyrants ? Jésus n’a-t-il pas dit : Que celui qui veut être mon disciple prenne sa croix et me suive ? Depuis, les saints ne sont arrivés au bonheur que par un chemin de ronces et d’épines. Saint Ignace d’Antioche disait : ‘Je suis le froment de Jésus-Christ ; avant de parvenir à la gloire, je dois être broyé sous la dent des bêtes.” La foi ne raisonne pas, mes frères, comme la raison ; dans les voies du ciel et dans les desseins de Dieu, souvent l'humiliation est le chemin de lhonneur, la défaite humaine est le principe du triomphe divin. Dans le cas, par exemple, qui nous occupe en ce moment, la crise monétaire qui, après avoir renversé tant de fortunes solidement assises, à mis en danger l’existence financière de l’évêehé, aux yeux de la raison, est certainement un grand malheur, c'est une catastrophe ; mais aux yeux de la foi, il peut en étre autrement, On peut dire : l'arbre est ballotté par les vents, donc il poussera de profondes racines ; or passe par le creuset, donc il en sortira plus pur : l'œuvre de l’évêché subit l'épreuve des revers et de La

difficulté, donc elle vivra longtemps. Ce sont là, Monseigneur, les considérations qui, empêchant le découragement de pénétrer dans nos âmes, font le motif de notre espérance, je dirai plus, de notre confiance ferme et inébranlable. Et pour vous convaincre que ces senti ments ne nous sont pas personnels, qu’ils ne sont pas particuliers aux habitants de cette paroisse, mais bien qu'ils sont partagés par le troupeau tout entier de vos anciennes ouailles, vous n'avez qu'à jeter les yeux autour de vous, et à considérer le spectacle extraordinaire qu'offre à nos regards étonnés toute l'étendue de ce diocèse.

Lorsque, au mois de décembre dernier, une voix mystérieuse est partie de la retraite du Sault-au-Récollet pour se faire entendre jusqu'aux extrémités de nos paroisses les plus reculées, les fidèles d’abord se sont arrêtés devant la hardiesse du projet et l’héroïsme de la résolution, éprouvant un moment de surprise, d’étonnement, de stupéfaction ; puis a suivi un transport de joie, une longue trainée d’enthousiasme. Les populations se sont levées et elles ont dit : Qu'il vienne notre pasteur bien-aimé, il sera au milieu de nous le bienvenu. Non, celui qui a été si charitable, celui qui n'a jamais su refuser, dont le cœur compatissant à cicatrisé tant de blessures spirituelles, dont la main généreuse à soulagé tant de misères corporelles, celui qui à donné le pain à l’orphelin, le bois pour se chautfer à la pauvre veuve etle bois tout préparé, aujourd’hui dans son appel, n’a pas à craindre d’éprouver indifférence ou froideur de notre part. Nous lui offrons volontiers le surplus de nos richesses, le fruit de nos épargnes et l'obole de notre pauvreté. Qu'il vienne, nous serons si heureux de le revoir ! ”

Oui, Monseigneur, nous sommes heureux. Voyez cette foule compacte qui remplit la vaste enceinte de ce temple, les maisons sont restées désertes ; voyez ces ligures émues, ces yeux humides de larmes, ces regards curieux qui paraissent ne pouvoir se rassasier. Vos enfants de Ste-Thérèse sont venus, encore une fois, rencontrer avec bonheur le prélat qui, pendant tant

d'années, a été Pour eux la personnification de la dignité

épiscopale. Ils viennent revoir ce père dont la figure si

calme leur sourit de douceur et de mansuétude, ce noble octogénaire dont le front illuminé leur paraît rayonnant

e l’auréole de ses mérites, de ses vertus et de ses cheveux blancs. Ils viennent entendre ces paroles pieuses, fortes et sonores, qui savent si bien trouver le Chemin des cœurs et faire vibrer la fibre la plus intime de l’âme. Les vieillards viennent s’incliner sous cette main qui a béni leur enfance, qui a consolé et dirigé leur âge mur ; les enfants, avec admiration, viennent contempler celui dont ils on: entendu parle” si souvent dans leurs familles, pour transmettre son souvenir aux générations qui suivront.

Notre joie est grande, cependant elle n’est pas sans un mélange de tristesse. Nous ne comptions plus vous revoir ; mais, en vous révoÿant, nous ne pouvons nous empêcher de penser : ‘ Hélas! c'est peut-être pour a dernière fois, Reviendra-t-il encore?” Vous nous Paraissez comme le Sauveur à la vcille de quitter ses apôtres et vous semblez nous dire : ‘Mes enfants, vous Ine Voyez, et encore un peu de temps, vous ne me reverrez plus ; mais n'allez pas vous attrister, il est mieux que je m’en aille, je ne vous oublierai pas.” Vous ne nous oublierez pas! cette pensée au milieu de nos peines nous est une consolation. Nous le savons, au fond de votre paisible retraite, à l'ombre de vos grands arbres, auprès du fleuve qui murmure, dans le secret de votre oratoire, devant Dieu, vous penserez à vos enfants ; votre ardente prière montera au ciel pour ce troupeau bien-aimé, au service duquel vous vous êtes dépensé entièrement, et dont le cœur et les affections Vous Sont restés si sincèrement attachés.

De notre côté, soyez-en certain, Monseigneur, nos prières et nos vœux vous accompagneront partout, Recevez nos adieux et nos remerciments. Ces pieux chrétiens, par ma bouche, vous remercient de tant de bons conseils, de saintes paroles, de sages directions que vous leur avez prodigués, La paroisse de Sle-Thérèse vous remercie pour avoir bien voulu la visiter si

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souvent, plus souvent peut-être que toute autre. Les communautés vous remercient pour {ant de marques d'intérêt que vous leur avez témoignées. Le séminaire vous remercie ; et je sais que je suis l'interprète fidèle des sentiments de mon supérieur et de mes confrères. en vous remerciant pour la large part que vous avez prise dans la fondation de cette maison, pour là protes tion dont vous avez honoré son enfance, et pour los nombreuses faveurs dont vous n'avez cessé de la combler à toutes les époques de son existence, Fa voeu dans cette paroisse un prètre dont la mémoire au milieu de nous est encore toute vivante, dont les œuvres à chaque pas nous rappellent un non vénéré, el qui remplit cette église de son souvenir, un curé modèle, l’idole de ses paroissiens, pour vous, Monseigneur, uu «ni que vous avez tant estimé et qui, en retour, vous à beaucoup aimé, je veux dire M. Joseph Chärles Ducharme. Il dort du sommeil des justes sous les dalles de ce sanctuaire ; à ses côtés repose son enfant cheri, son bras droit, M. Joseph Duquet ; tout près reposent aussi ses zélés collaborateurs dont ces marbres revonnaissants nous racontent les mérites et Les vertus. 0 Ducharme, à Duquet, vénérables prédécesseurs dans l'œuvre que nous poursuivons, vos os ont dû tressaillir dans la poussière du tombeau, vos âmes bienheureuses ont dû descendre parmi nous, Dieu sans doute Pa permis. Je vois vos nobles ligures autour de cet autel où vous êtes montés si souvent ; vous vous uñissez À touts, dans cette fête de la joie, de la grattu le et de l'amour, pour dire à notre tommun bienfaiteur, merei, pour Pi dire adieu, pour lui dire au revoir, Adieu et au revoir là-haut !

En terminant, Monseigneur, veuillez nous bénir de la bénédiction des patriarches, de cette bénédiction fécoude qu'Abraham, Isaic où Jacob faisaient descendre sur la tête de leurs enfants, Recevez encore une fois Paseu rance de nos prières les plus ferventes pour la prolonsation de vos jours, pour le soutien de votre santé et pour le succès de Pœuvre charitable dont vous avez bien voulu couronner le soir de votre noble existenve.

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