MEMBRE DE ^ACADÉMIE DE MEDECINE
Cher Ami,
Ceux qui, ce soir, se pressent autour de vous sont des amis qui, de longue date, vous connaissent et vous aiment. Les joies de votre famille sont aussi les leurs, tout au moins en tant qu’elles vous concernent personnellement et qu’elles mettent en cause le savant, le professeur ou l’artiste. C’est pourquoi nous avons résolu de fêter ce soir votre récente élection à l’Académie des Beaux-Arts et de vous offrir, à l’occasion de cet heureux événement, un souvenir qui pût vous rappeler tout à la fois vos origines médicales et votre brillante évolution artistique. Tout le monde comprendra quel sentiment nous a guidés; vous seul, sans doute, en serez surpris. Votre modestie est si grande, que j’ai reçu la mission délicate et flatteuse de vous expliquer les raisons de cette réunion intime.
Le 9 mars 1874, le Dr Meillet soutenait une thèse sur les déformations permanentes de la main. Charcot présidait : il loua fort ce travail et fut émerveillé des trois planches à l’eau-
forte dont il était orné. « On ferait le diagnostic sur ces dessins ! » s’écria-t-il. Il voulut en connaître l’auteur. Celui-ci n’était autre qu’un étudiant en médecine qui concourait alors pour l’internat et dont le succès paraissait certain (il fut effectivement nommé le troisième de la promotion suivante). Comprenant à quel point lui serait précieuse la collaboration d’un artiste aussi plein de promesses, le Maître lui offrit spontanément une place d’interne de quatrième année dans son service de la Salpêtrière.
Le jeune homme chez lequel s’affirmait déjà d’une façon si heureuse cette double qualité d’artiste et de médecin, c’était vous, mon cher ami. Voilà dans quelles circonstances est née votre association avec le professeur Charcot, qui devait être si féconde et si profitable à chacun de vous. Après deux années de chirurgie et une année de médecine, vous entriez finalement, en 1878, dans cette clinique de la Salpêtrière où vous deviez passer tant d’années, d’abord comme interne, puis comme chef de laboratoire. La science vous intéressait vivement, mais l’art vous fascinait: comme autrefois Léonard de Vinci, vous aviez pour destin de cultiver avec un égal talent ces deux tendances, ordinairement contradictoires. Avec une admirable pondération d’esprit, vous avez poursuivi tantôt vos recherches scientifiques, tantôt votre rêve d’art, mais vous avez chéri d’une égale tendresse ces deux séduisantes sirènes; elles vous ont inspiré l'une et l’autre des œuvres d’une rare originalité, où l’on ne sait s’il convient de louer davantage la partie purement scientifique ou la partie artistique. Pour nous, médecins, c’est incontestablement cette dernière qui nous charme le plus. Non que la partie scientifique de votre œuvre soit de mince mérite, mais il est notoire que vos qualités d’artiste vous donnent une personnalité tout à fait incomparable.
Loin de moi la pensée de retracer par le menu votre car-
rière laborieuse et brillante: un tel discours ressemblerait trop à un éloge académique. Mais il m’a semblé intéressant de noter les circonstances qui ont décidé de votre carrière. Chaque homme a dans sa vie une minute critique, d’où dépend l’orientation de toute son existence ; il importe au psychologue d’être renseigné sur ce moment décisif; sans ce fil d’Ariane, il ne peut explorer et comprendre les divers aspects que revêt le talent de l’artiste ou du savant.
Avec ses milliers de malades, présentant le tableau de toutes les misères humaines, la Salpêtrière a été pour vous un incomparable champ d’observation. Là où d’autres, comme un Callot, un Brouwer ou un Goya, n’eussent vu que grimaces et contorsions, vous avez découvert une humanité pitoyable, qui ne pouvait laisser indifférent un artiste pénétré de cette grande compassion qu’engendre l’étude de la médecine. L’étrangeté des attitudes, l’imprévu des expressions, la déchéance physique et morale des malheureux au milieu desquels vous viviez momentanément, voilà les modèles que vous aviez sous les yeux. Connaissant les raisons anatomiques de ces décrépitudes, vous avez résolu de les interpréter en une œuvre qu’aucun artiste n’avait encore réalisée; laissant le burin pour reprendre la plume, quittant celle-ci pour saisir le scalpel ou l’ébauchoir, vous avez écrit, dessiné, gravé, sculpté l’histoire de ces déshérités qui sont, malgré tout, des hommes, et, à ce titre, suivant le mot de Térence, sont dignes de notre intérêt.
Vos études cliniques sur la grande hystérie ( 1 88 1 ), puis votre livre sur les paralysies et les contractures hystériques furent vos premiers travaux. Ils firent sensation, notamment en raison des admirables eaux-fortes dont ils étaient illustrés. Votre nom devient aussitôt célèbre dans le monde médical ; d’autres œuvres vont l’imposer aussi à l’attention du monde artistique.
Avec Charcot, vous publiez des études sur les Démoniaques
dans l’art (1887), puis sur les Malades et les Difformes dans l’art (1889); la documentation en est abondante et judicieusement choisie. Il en ressort, à la surprise générale, cette notion que les peintres, graveurs ou sculpteurs qui ont représenté
des états pathologiques les ont effectivement étudiés d’après
nature, bien loin de donner un libre cours à leur imagination fertile.
Vous ouvrez ainsi un domaine insoupçonné à fhistoire de la médecine; vous créez ces études de médecine artistique qui depuis ont trouvé tant d’adeptes, en France et à l’étranger. Un organe nouveau vous semble même nécessaire pour les centraliser; avec Charcot, avec M. Londe et avec notre regretté ami Gilles de la Tourette, vous fondez la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière. Depuis dix-neuf ans, ce recueil poursuit sa glorieuse carrière, c’est-à-dire qu’il persévère avec un succès sans égal dans la voie que vous lui avez tracée. Il est devenu de la sorte une source précieuse de documents pour l’histoire médico-artistique; l’Art et la Science, si longtemps étrangers l’un à l’autre, y fraternisent étroitement et vous êtes le principal auteur de cette union féconde. D’ailleurs, votre prédilection pour ces études captivantes ne s’est jamais démentie et récemment encore elle s’affirmait en un livre impérissable, l’Art et la Médecine (1902).
I out en exécutant ces travaux remarquables, vous rêviez de représenter par la sculpture quelques-uns des types morbides que, médecin, vous aviez étudiés d’une façon si complète : sans avoir passé par aucune école, vous vous improvisez sculpteur. Vos « statuettes pathologiques », faites à la Salpêtrière, ne sont connues que d’un petit nombre, mais elles ont laissé dans l’esprit de ces favorisés un souvenir ineffaçable. La paralysie agitante, le myxœdème, la myopathie progressive, la paralysie labio-glosso-laryngée sont symbolisés par des per-
sonnages d’une vérité criante; c’est le cas de répéter le mot de Charcot : « On fait le diagnostic sur ces statuettes. » Chaque clinique devrait en posséder la série, tant est pénétrante leur puissance de démonstration.
Désormais, vous êtes en pleine possession de votre talent; vos productions artistiques et littéraires vont se multiplier, toutes dominées par la grande pensée que j’ai tenté de mettre en relief. Vous n’avez pu représenter avec tant de justesse la flétrissure maladive de vos modèles que grâce à une connaissance profonde de l’anatomie normale. Le premier de tous les artistes, vous avez comparé l’homme malade à l'homme sain et vous avez tiré de ces études des notions toutes nouvelles sur la valeur expressive des attitudes et des mouvements. Vous acquérez ainsi des conceptions personnelles sur la fonction artistique des muscles, du tégument et du squelette, et la nécessité s’impose à votre esprit de donner une forme concrète aux vérités qui se sont révélées à vous.
Tel que nous vous connaissons, nous ne saurions être surpris de vous voir réaliser ce projet de diverses manières, dont chacune eût pu suffire à la gloire d’un esprit moins bien doué. En 1890, vous publiez Y Anatomie artistique ; en 1895, la Physiologie artistique de V Homme en mouvement ; en 1902, Y Introduction à l'étude de la figure humaine. En même temps, vous modelez la série des exercices athlétiques : le lancement du poids, la lutte, la boxe, le coup de poing, etc., et cet admirable groupe de la course dont il fut question d’orner la salle
des Pas-Perdus de l’Académie de Médecine. Vous exposez au
Salon le Premier artiste, qui fut acheté par l’Etat et qui orne actuellement le Muséum d’histoire naturelle; le professeur de Quatrefages ne se méprenait pas sur la haute valeur de ce bronze, où vous avez synthétisé, en quelque sorte, toutes vos idées sur l’anatomie artistique.
J’en ai dit assez, mon cher ami; parlant au nom d’une majorité de médecins et médecin moi-même, je veux m’en tenir au côté médico-artistique de votre œuvre si variée. Je connais et apprécie hautement vos autres productions; j’ai admiré le Faucheur du Musée de Chartres, dont la sincérité avait séduit le maître Dalou; je ne saurais contempler avec indifférence le Bûcheron qui se dresse devant le Musée de Sèvres; vos médailles si délicates me sont connues; je vous ai vu exécuter dans votre atelier votre splendide Monument de Pasteur et j’assistais à Chartres à son inauguration. De toutes les faces de votre talent multiple, aucune ne m’échappe, mais je n’ai point la compétence voulue pour apprécier comme il convient ces œuvres magistrales, que je me contente d’admirer avec un sentiment de vieille et profonde affection.
Ce sentiment, tous vos amis l’éprouvent aussi vivement que moi ; ils m’ont confié la tâche très agréable de vous l’exprimer en leur nom. Nous avons ressenti une grande joie quand l’Académie de Médecine vous a offert un fauteuil, puis quand l’École des Beaux-Arts vous a confié sa chaire d’anatomie. Mais ce n’étaient là que les deux premières étapes d’une route glorieuse que vous deviez parcourir tout entière. La consécration finale vous était due; nous l’attendions avec confiance. Elle s’est réalisée le 22 juillet igo5, quand l’Académie des Beaux-Arts vous reçut dans son sein, donnant ainsi sa haute approbation à un talent dont, depuis longtemps, nous savions tout le charme et toute la puissance. C’est la première fois qu’un médecin prend rang dans cette illustre Compagnie. F iers pour notre ami, ers pour notre profession, nous avons eu la pensée de vous o ri r, en commémoration de ce grand événement, un modeste so venir.
ous étions certains de vous causer une satisfaction bien vive, en confiant l’exécution de ce souvenir au maître ciseleur,
Jules Brateau, un artiste auquel vous attachent des liens d’étroite amitié. Son œuvre est digne de lui et digne de vous : c’est un pur bijou, dont vous pourrez admirer tout à la fois la délicate inspiration et l’exécution magistrale. Elle symbolise de la façon la plus gracieuse l’union de l’Art et de la Science, sous les auspices de Minerve, déesse de la Sagesse.
Et maintenant, mon cher ami, vous connaissez les raisons de cette fête, où vos amis les plus anciens éprouvent une des plus douces émotions de leur vie. Mll,e Paul Richer nous a fait un grand honneur en nous permettant de venir vous exprimer ce soir notre inaltérable affection et notre orgueil ; elle a été si intimement associée à vos travaux et à vos triomphes, qu’elle daignera nous autoriser à lui exprimer également nos félicitations et à lui offrir ces fleurs, en témoignage de notre très respectueuse déférence.