Allons-nous vers une renaissance religieuse? Conférence prononcée dans le Temple de l'Oratoire, le 15 juin 1915
Les conférences données par M. Raoul ALLIER, chaque mardi, dans les différents temples de Paris, n'ont pas été écrites avant d'ôtre prononcées. Mais, sur la demande de bien des personnes, quelques amis en ont entrepris la publication au moyen de leurs notes. Le texte a été soumis à M. ALLIER qui déclare y reconnaître la reproduction fidèle de sa pensée.
Avec nos Fils sous la mitraille 0 fr. bO
Noël et Deuil fr. 30
Fin d'année : Bilan de conscience » /r. 30
La Royauté de Dieu » fr. 30
Le Sacrifice vivant » fr. 30
La Prière pour les combattants » fr. 30
La Prière pour la Victoire » fr. 30
Les Semeurs de vie )) fr. 30
Dans le Mystère de l'âme )> fr. 30
La Mystérieuse Conquête » fr. 30
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Par le Lien de VEsprit » fr. 30
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Faut-il une Religion pour le Peuple » fr. 30
Allons-nous vers une Renaissance religieuse ? » fr. 30
Pour paraître prochainement :
Les Conditions d'une Renaissance religieuse.
/llloi)§-^où$ VeF3(ii)e Rei)ai§§ai)Ge Feligiea§e?*
Mesdames, Messieurs,
Allons-nous au-devant d'une renaissance religieuse ? Certains répondent : non, avec une assurance imperturbable ; et d'autres, avec la même assurance, repondent : oui. Je suis de ceux qui croient qu'à une question de ce genre il est absolument impossible de répondre par un non formel ou par un oui catégorique. Il ne s'agit pas ici d'une de ces vérités qui sont toutes faites et que, si le voile se déchirait. Ton n'aurait qu'à lire et à proclamer. Il s'agit d'une vérité qui se fait, et personne ne sait ce qu'elle sera demain. Ou plutôt la vérité spirituelle sera demain ce que chacun de nous la fera ; et il dépend de nous qu'elle soit celle que Dieu veut ou celle que Dieu ne veut pas. Nous sommes, chacun pour son compte, responsables de ce qui vient.
Et pourtant, il est permis de se demander s'il y a des symptômes de ce que les volontés préparent et de ce que les consciences, peut-être, se disposent à acclamer ou à repousser.
Y a-t-il des indices qui permettent de dire dans quelle
(*) Conférence donnée dans le Temple de l'Oratoire, le 15 juin 1915.
direction nous marchons, nous pouvons marcher, nous avons chance de marcher ?
Si le problème est posé avec cette modestie, ou, pour parler plus franchement, avec ce respect des décisions qui restent à prendre et qui seront prises par notre peuple et par chacun de nous, alors, je consens à examiner la question.
Il faut d'abord faire une distinction. Il faut distinguer entre la France qui est là-bas, au front des armées, et qui lutte, et celle qui est ici, à l'arrière. A certains de ceux qui sont ici, il y aurait peut-être des comptes à demander de la part de ceux qui se donnent, qui souffrent et qui meurent. Oui, ceux-ci seraient en droit d'en demander à quelques-uns qui sont à l'arrière, qui ne luttent pas, qui ne peinent pas, qui ne souffrent pas, ou qui souffrent seulement de voir que la reprise de la vie mondaine est un peu retardée. Ils pourraient en demander à ces êtres encombrants — heureusement rares — qui s'en vont promenant simplement leur découragement et leur tristesse, répétant sur un ton lamentable : « Ce sera long. » Eh ! oui, ce sera long. Mais il est différentes façons de le dire. Il y a la façon de l'homme fort et décidé, qui ne veut pas se payer de mots, qui sait que la lutte sera difRcile. Quand celui-là dit : a Ce sera long », il ramasse dans son affirmation toute l'énergie qu'il possède et toute sa volonté d'en posséder chaque jour davantage. Il y a la façon des autres, de ceux qui, faibles et découragés, ne sont bons qu'à être des semeurs de découragement, et qui, lorsque nos enfants et vos maris combattent là-bas, leur jettent dans le dos des grenades de découragement. Qu'ils se taisent, ceux-là, quand on cherche à savoir si la France va au-devant d'une renaisssance quelconque. Ils sont inexistants ; ils se sont biffés eux-mêmes ; ils ne comptent pas.
Il s'agit de savoir si, à Tarrière, l'on va vers une renaissance religieuse, et si, dans la faiblesse que l'on trouve en soi-même, si, dans la volonté d'avoir toutes les énergies nécessaires pour toutes les luttes, on se tourne vers l'au-delà et l'on implore des forces dont on puisse communiquer quelque chose à ceux de l'avant et où l'on trouve soi-même le moyen de faire un peu mieux, ou un peu moins mal, sa tâche dans les services de l'arrière.
Eh bien ! à l'arrière, y a-t-il, oui ou non, des symptômes de renaissance religieuse ? Celui que l'on nous cite sans cesse, c'est le plus visible : cette afïluence nouvelle que, depuis le mois d'août 1914, Ton constate dans les services religieux de toutes les églises. Qu'elles soient catholiques ou protestantes, il est certain que les auditoires y sont beaucoup plus nombreux qu'il y a un an à la même époque. Et ici, ce ne sont pas les chiffres absolus qui ont le plus de valeur et le plus de portée, c'est la proportion des hommes dans ces auditoires. Il semble bien que cette proportion ait augmenté. Or, la grande majorité de la population masculine est absente, elle est où vous savez. Par conséquent, si la proportion des hommes, dans nos églises et dans nos temples, n'a pas baissé, et si même elle semble avoir monté, le chiffre, de ce fait, a une signification profonde qu'il serait vain de méconnaître.
Mais je ne suis pas bien sûr qu'il faille attribuer à ce fait toute l'importance qu'au début on lui a prêtée. D'ailleurs, il s'est fait un tassement. En certains endroits, il a semblé que, du jour au lendemain, par une sorte de changement de décor à vue, la ferveur religieuse avait succédé à l'indifférence. On cite des documents curieux, des lettres de pasteurs de province.
Voici, par exemple, ce que raconte un pasteur du Midi. Soudain, son temple a été rempli, et il n'a pas été rempli seulement de gens qui venaient, le dimanche matin, entendre un sermon ; il Ta été d'âmes qui Voulaif rit s'y retrouver très près les unes des autres et prier ensemble : u En même temps, écrit le témoin, l'attention de nos chrétiens, membres pieux de nos Eglises, était vivement remuée sur la nécessité de se grouper pour crier à Dieu. On s'est empressé de prier avec et pour ceux qui partaient ; puis il a fallu prier avec et pour ceux qui sont restés. Pressés par les événements, les chrétiens ont senti le besoin de se rencontrer, de prier en commun. Spontanément, des réunions de prières ont été convoquées, chaque jour, dans telle Eglise. Dans d'autres, on s'est borné à deux ou trois réunions par semaine. Dans l'Eglise de X, où se trouve celui qui écrit ces lignes, les réunions ont été quotidiennes durant le temps de la mobilisation. 11 s'agissait pour nous aussi de mobiliser nos forces morales et spirituelles. Ces services ont été tout de suite très appréciés et très bien suivis. Les cultes ordinaires du dimanche, au temple, ont pris tout à coup une nouvelle physionomie ; ils ont été suivis par des auditoires sensiblement plus importants ».
J'arrête la citation. Je pourrais apporter ainsi un certain nombre de témoignages qui montreraient que, pendant les premiers mois de cette guerre, dans certaines de nos églises protestantes, on a constaté une ferveur visible, beaucoup plus grande. Je ne dis pas que cette ferveur, à cette heure-ci, a disparu, mais elle a changé de caractère. Ces auditoires, en certains endroits, ont sensiblement baissé. C'est ici que je difiére d'avis avec ceux qui attachaient une importance exagérée aux manifestations du mois d'aoï'it et qui attacheraient une impor-
tance non moins exagérée à la baisse que l'on signale maintenant.
Ce qui s'est traduit au début, ç'a été un sentiment poignant de l'instabilité des choses humaines ; il s'est produit, dans notre pays et ailleurs, comme une espèce de tremblement de terre. x\lors, en sentant le sol manquer tout à coup sous leurs pas, les hommes se sont jetés à genoux et ont regardé vers le ciel. Or, l'on prend l'habitude des tremblements de terre, l'on prend l'habitude de marcher sur un sol qui remue. L'homme s'accoutume à tout, et il finit par construire ses fermes et ses maisons de campagne sur les flancs du Vésuve ou de l'Etna. La première émotion passée, la vie reprend ses droits ; et quand la conscience morale et religieuse n'a pas été secouée dans son fond, la routine de l'existence au jour le jour réapparaît. Il ne faut pas s'en étonner, après dix mois de guerre. La vérité, c'est qu'il serait impossible à des hommes de vivre avec une perpétuelle tension de l'être. C'était une sorte de phénomène nerveux qui précipitait les gens dans les temples. Nous rêvons autre chose que des phénomènes nerveux.
Par conséquent, si aujourd'hui nos temples ne sont pas vides, et si les auditoires sont beaucoup plus grands qu'il y a un an, il faut attacher à ce fait une importance beaucoup plus considérable, parce que les gens qui y viennent le font depuis dix mois. Ils n'ont pas disparu après quelques semaines.
Mais ce qui importe, ce n'est pas de savoir combien de personnes vont dans un lieu de culte ; c'est de savoir pourquoi elles y vont. Ce n'est pas de connaître leur nombre, mais d'apprécier la qualité des sentiments qui les poussent.
Ah ! ce que l'on vient aujourd'hui demander le plus
souvent à la religion, je n'ai pas besoin de vous le dire, à vous qui, depuis tant de semaines, fréquentez ces réunions et dont tant m'ont honoré de leurs confidences. Pour la plupart, vous êtes dans le deuil ou dans l'angoisse. Vous souffrez de vos douleurs, à vous ; vous souffrez des douleurs que vous voyez à côté de vous, et vous cherchez un peu de soulagement à cette torture intime. Ce que l'on va chercher, dans les églises et dans les temples, c'est un peu de force pour supporter une croix que [l'on est tenté de trouver trop lourde ; ce que l'on veut, c'est revivifier les pauvres espérances que l'on porte en soi. Si l'on pouvait transformer ces espérances en certitudes ! Si l'on pouvait, en sortant d'une de ces réunions, regarder vers l'Au-delà avec un peu plus d'assurance et y chercher les figures aimées de ceux qu'on voudrait être certain de retrouver un jour !
Ah 1 certes, ce n'est pas moi qui blâmerai les pauvres cœurs meurtris d'aller à Celui qui appelle tous les cœurs souffrants et désespérés. Ah non ! je leur dirai, au contraire : Allez à lui, et allez à lui toujours davantage ! Mais il n© faut pas se faire d'illusions. Ce n'est pas en nous engageant uniquement dans cette voie que nous arriverons à une renaissance religieuse. Certes, par la douleur, on peut y aboutir ; mais à une condition : c'est de ne pas chercher dans la religion je ne sais quel calmant que l'on prend comme une potion ou comme une piqûre de morphine, un calmant qui aide à ne pas sentir la douleur. Si l'on cherche uniquement cela, peu à peu la douleur s'atténuera, et la vie religieuse n'aura même pas commencé.
La douleur conduit à une renaissance religieuse, lorsque, nous jetant dans les bras du Père, elle nous aide à comprendre que ce Père, quijnous aime, qui veut essuyer
nos larmes, est en même temps le Dieu de sainteté, le Dieu qui a le droit d'avoir des exigences, le Dieu que les hommes affligent par cette guerre elle-même et par les spectacles d'atrocités qu'ils donnent. Nous avons à saisir que ce Dieu de sainteté a des comptes à nous demander, des ordres à nous donner, qu'il est, lui aussi, le grand éprouvé de l'heure, et qu'il a besoin de serviteurs et de servantes qui s'en aillent à travers l'humanité pour porter sa volonté de justice et de fraternité. 11 a besoin, lui aussi, de ses enfants, qu'on lui tue chaque jour par centaines et par milliers, et dont tant avaient décidé d'être ses serviteurs. Ah ! lorsqu'on a pleuré dans les bras du Père et que l'on a fini par recevoir ses confidences, puis ses ordres, et qu'on lui a répondu : a Me voici pour faire ta volonté )), alors, on est mûr pour les renaissances spirituelles ; et si, dans un pays, de nombreuses âmes en sont là, alors ce pays est à la veille d'un réveil religieux.
Mais qui peut dire si les âmes en sont là ? Qui peut le dire sinon les âmes elles-mêmes ? Ce n'est pas moi qui viendrai vous déclarer aujourd'hui : Voici la qualité de piété qu'il y a dans notre pays. Personne n'est qualifié pour vous renseigner à ce sujet. 11 n'y a que vous, et le Dieu qui voit dans vos consciences, qui sachiez ce qui s'y passe.
Nous reviendrons tout à l'heure, en finissant, sur ce qui se passe à l'arrière. Parlons maintenant un peu du front.
Tout d'abord, il serait invraisemblable que, sur une ligne qui mesure des centaines de kilomètres, les mêmes phénomènes se produisent partout, avec les mêmes caractères et la même intensité. J'imagine que tous ces hommes ne sont pas faits sur un patron unique, que chacun
d'eux doit réagir à sa façon au contact des faits ; et, par conséquent, il faut qu'il y ait une diversité infinie de phénomènes. Et puis, que valent les témoignages et les témoins? Chacun voit les choses à sa manière. Un homme élevé en dehors de toute religion, qui ne veut rien savoir d'elle, sera absolument émerveillé par ce que ce pays est en train de nous donner, par le spectacle qu'il fournit à l'humanité, et il sera en droit de dire : (( Vous voyez bien qu'un peuple peut se passer de religion et être en même temps très grand, et très fort, et très beau. » A côté de lui, un homme religieux apercevra des choses que l'autre ne distinguera pas ; il entendra des confidences qui ne parviendront pas à l'oreille de l'autre. Et alors, cet homme nous racontera des choses dont l'autre ne soupçonnera pas l'existence. Où est la vérité ?
Il est impossible de faire une statistique rigoureuse et critique de ce qui se passe dans des âmes dont aucun document ne contient les confidences scrupuleusement et librement relevées. Il est impossible, matériellement, de faire le moindre travail scientifique avec une telle absence de documents bien établis. Et pourtant, il va lieu de porter un certain nombre d'affirmations.
D'abord, nous pouvons constater qu'il est un travail qui n'a pas été perdu : c'est celui de l'évangélisation dans ce pays ; et ici, je voudrais prononcer des paroles capables de réconforter ceux qui ont donné leur vie à cette œuvre de l'évangélisation.
On comprend qu'après avoir tant dépensé d'eux-mêmes dans un elTort constant et douloureux, devant les résultats apparents de tant d'efforts, ces hommes étaient tentés de murmurer : « Est-ce pour si peu que nous avons travaillé ? » Après la mobilisation, quand tout a été bouleversé par !e départ des hommes, quand les fidèles des
salles d'évangélisation ont été dispersés dans tous les régiments de France, quand ceux qui les évangélisèrent ont été, eux aussi, pris par la guerre, ceux-ci pouvaient se demander : « Que restera-t-il de ce petit lumignon que nous avons allumé ? Est-ce que tout cela ne va pas disparaître dans la grande bourrasque ? »
Eh bien ! voici ce qu'à cette heure-ci nous constatons. C'est que le travail de ceux qui ont évangélisé n'a pas été vain. Que déjeunes gens dont on ne soupçonnait pas ce qu'ils étaient devenus 1 Et, sous la pluie de mitraille, au milieu des camarades qui souffrent, de ceux qui seraient tentés de se décourager et à qui il faut donner Texemple, ces jeunes hommes ont retrouvé tout ce qui leur a été enseigné et, dans ce petit Evangile qu'ils ont emporté dans leur poche, ils puisent toutes les énergies suffisantes pour rayonner autour d'eux.
Ici, je n'ai que l'embarras du choix pour faire des citations. Voici, par exemple, une lettre écrite par un mineur, un pauvre prosélyte de la Société Centrale, dans nos départements envahis. Où sont sa femme et ses enfants ? Il n'en sait rien : peut-être dans un village occupé, peutêtre dans un camp de concentration en Allemagne, peutêtre en chemin de fer, dans un train d'évacués qui, un jour, rentrera en France. Et ce pauvre mineur, ayant aperçu un aumônier portant les trois galons de capitaine, éprouve le besoin de lui écrire une lettre dont je citerai quelques lignes :
« Mon Capitaine, frère en Christ,
« Quelle joie pour moi si, pour une fois depuis bientôt huit mois, j'aurais pu assister à une réunion pour prier et assister à quelques beaux cantiques.
«... J'ai confiance en notre Sauveur. Tous les jours, avant de me coucher, quel plaisir pour moi de lire quelques versets et de faire comprendre à mes camarades ce que Jésus a fait pour moi ! Je ne crains pas la mort, ce qui leur fait dire : F. . . est toujours joyeux et de bonne humeur. La chose est aussi facile pour eux . . .
« Frère, recommandez-moi aux quelques chrétiens qui se réuniront dimanche pour qu'ils me recommandent dans leurs prières. »
Je trouve, que lorsqu'un évangéliste ou un pasteur a obtenu qu'un homme naisse ainsi à la vie, il n'a pas perdu sa carrière.
Je voudrais aussi rendre hommage à nos œuvres de jeunesse et, d'une façon très particulière, à nos Unions chrétiennes de jeunes gens. Elles sont petites, nos Unions. Dans bien des villages, elles sont à peine un médiocre cénacle que l'on regarde avec un peu de dédain. Eh bien ! Si l'on savait quels semeurs d'énergie, d'espérance et de courage nos unionistes ont été partout, sur le front ! Il y a là de quoi nous remplir d'espoir pour l'avenir de ce pays. Si nos Unions, dans leur petitesse, ont été capables de fournir tout ce qu'elles ont fourni durant cette guerre, que ne donneront-elles pas, lorsque leurs membres, les survivants, seront revenus, lorsqu'ils appelleront à eux la jeunesse de nos Eglises et que cette jeunesse leur répondra ! Si nos Unions, dans leur faiblesse, ont fait ce qu'elles ont fait, je salue d'avance tout ce qu'elles feront après la guerre.
Et après nos œuvres de jeunesse dans la classe ouvrière, parmi les employés ou les petits commerçants, vous me permettrez de citer une fois de plus nos étudiants. Ah ! eux aussi, ils sont pleins d'entrain et ils donnent un exemple magnifique autour d'eux. Je vous en citerai tout à l'heure des traits, je vous montrerai ce
que l'on peut attendre d'eux et je vous dirai ce qu'ils attendent de vous, de nous tous.
Oui, les jeunes gens de nos Eglises, ceux qui sont partis en se disant chrétiens, nos Eglises, nos Unions, nos œuvres de jeunesse peuvent être fiers d'eux. Ils ont fait leur devoir, non pas simplement leur devoir de Français, mais leur devoir de chrétiens ; et tout autour d'eux, beaucoup ont créé une atmosphère de vie, d'entrain, de vaillance, d'espérance, par conséquent, de victoire. Voilà la vérité.
Mais, ce qu'il nous faudrait savoir, c'est si les autres, ceux qui n'étaient pas chrétiens, se sont un peu rapprochés du christianisme.
Ici, j'estime qu'il n'y a qu'une seule méthode pratique, c'est de s'adresser à ces braves garçons auxquels je viens de faire allusion, à ces membres d'Unions chrétiennes, à ces étudiants chrétiens, à ceux qui, dans leur vie ordinaire, ne demandent qu'à rendre leur témoignage. Nous leur disons, d'homme à homme et de cœur à cœur : c( Faites-nous vos confidences, dites-nous la vérité, avezvous plus ou moins de facilités pour rendre votre témoignage ! »
Voilà des témoins qui ont le droit déparier. Ce ne sont pas des dilettantes dans un cabinet de travail, ce sont des hommes qui peinent là-bas, dans les tranchées, et qui n'ont pas le temps de fabriquer de la littérature. Chacun d'eux sait qu'il est peut-être à la veille de comparaître devant son Dieu et que, par conséquent, il doit la vérité entière.
Voici le témoignage de l'un d'eux :
« Nous avons eu des réunions bienfaisantes, non pas dans les tranchées où, chez nous, ce serait irréalisable, mais dans
dos cantonnonienls de repos un peu à l'arrière. Il y a dan» mon régiinent beaucoup d'individus de X. . . Il y en a qui ressemblent un peu à nos Parisiens par la blague et l'irréligion professée. Eh bien ! je vois encore le regard d'attention de plus d'un d'entre eux, au moment où je m'elTorçais de leur présenter, aussi simplement que possible, la personne vivante du Christ et la vie éternelle que nous trouvons dans notre attachement à Lui. Je me rappelle en particulier un caporal d'une compagnie dont je ne fais plus partie actuellement et que j'avais invité spécialement parce qu'il venait d'apprendre un deuil cruel, et qui buvait littéralement mes paroles. Plusieurs de mes camarades, sous-ofïiciers, des catholiques i^ratiquants, eux, m'ont exprimé en termes touchants, leur sympathie. »
Après cette déposition d'un des nôtres, j'invoquerai nos aumôniers. Il faut se représenter la situation d'un aumônier au front. Il y rencontre une paroisse d'une certaine espèce et qui, la plupart du temps, est composée de gens qui n'ont jamais mis les pieds dans un temple. Ce sont uniquement des hommes. Or, combien trouve-t-on d'hommes dans nos temples du Midi, de TArdèche, de la Drôme, du Gard, de l'Hérault? C'est là le fait qu'il ne faut jamais oublier, si l'on veut comprendre les expériences d'un aumônier aux armées. Il est bien clair qu'il ne saurait trouver là-bas, et d'emblée, des auditoires de chrétiens avancés en piété. S'il nous le racontait, nous n» le croirions guère. Mais il n'en est pas un qui n'ait aisément des auditoires sympathiques et respectueux. Je puis citer tel d'entre eux qui, le jour de Pâques, n'a pas fait moins de trois conférences, en trois endroits différents, et qui, chaque fois, n'a pas eu moins de 60 à 70 auditeurs. Sommes-nous assez naïfs pour croire qu'il aurait eu ces auditeurs, s'il avait fait une tournée de village en village P
En somme ce qui se passe n'est pas difricile à comprendre. D'abord, l'homme qui est là-bas est arrache à son milieu ; et souvent, être arraché à son milieu, c'est être libéré. Combien en est-il, parmi nous, qui croient être des hommes libres et qui n'agissent pas avant de savoir ce qu'à côté d'eux Ton pensera de leur conduite ? Prenez les hommes dans leur vie ordinaire. Tantôt ce qui pèse sur eux, c'est la tyrannie d un milieu social, celle d'un parti politique, celle d'un cercle d'amis avec qui on a l'habitude de faire une partie de cartes, le dimanche matin, au café. Si l'on va au temple, les amis s'en apercevront et se moqueront. Tantôt ce sera la tyrannie des habitudes contractées par l'individu lui-même. L'ordre de mobilisation est venu ; l'homme est seul, personne ne le surveille. Il devient lui-même, parce qu'il ne sent plus peser sur lui les regards de ceux dont il n'avait pas le courage de secouer le joug.
Et puis, au front, quelque paradoxal que cela paraisse, l'on a des loisirs. Il y a sans doute les moments de combat ; mais depuis que cette guerre de tranchées a commencé, il y a aussi les longues journées d'ennui morne. Les uns essaient d'échapper à cet ennui en dormant, en fumant, en jouant aux cartes. Mais d'autres tâchent d'en profiter pour réfléchir; et pour certains, c'est une révolution que d'être ainsi conduits à méditer. Ceux-ci, qu'ils fassent profession de christianisme ou d'antichristianisme, ne sont pas habitués à se poser les problèmes, à chercher les solutions, et cela les change efTroyablement. Enfin, ces méditations se poursuivent dans des circonstances tragiques : pendant que l'on s'efforce de penser, les (( marmites » pleuvent, les balles passent, les shrapnells éclatent partout, la mort est dans l'air et risque de survenir d'une minute à l'autre. La
méditation a quelque chose de tragique ; et l'on se demande si Ton ne va pas comparaître soudain devant Celui qui aura des comptes à exiger. Alors il est naturel d'aller à Celui de qui l'on sollicite tout simplement la force, le courage, devant qui peut-être Ton s'interroge, à qui l'on demande : a Ne m'avais-tu pas appelé ? N'avaisje pas refusé de répondre ? Aujourd'hui, dans la tranchée, ne m'appelles-tu pas encore par mon nom ? »
Non, il n'est pas étonnant que, sur les champs de bataille, l'Esprit de Dieu fasse son œuvre. Il la fait, et voilà pourquoi, lorsque l'aumônier veut convoquer des hommes pour une réunion de culte, ou lorsque tout simplement un de nos braves garçons, membre d'une Union chrétienne ou de la Fédération des Etudiants chrétiens, élève la voix et parle à ses camarades, voilà pourquoi des consciences comprenent et des volontés s'inclinent ou se préparent à s'incliner.
Donc, je crois ceci : il y a des chances que nous allions au-devant d'une renaissance religieuse. D'abord, ceux qui auront retrouvé le seul respect des choses religieuses ne perdront pas ce respect du jour au lendemain. Ils l'auront contracté dans des circonstances qu'ils: n'oublieront jamais ; et quand un moqueur, dans leur village, leur demandera compte de ce respect des choses religieuses, ils sauront répondre : (( Tu n'étais pas avec moi là-bas, et tu ne peux pas comprendre ce que j'ai compris. » Et ceux qui ont contracté autre chose que le respect des choses religieuses, ceux qui, dans ces choses religieuses, auront trouvé le réconfort qu'il leur fallait, l'énergie nécessaire pour se donner jusqu'au bout, ceux-là ne se laisseront pas enlever leur trésor par quelques railleurs de cabaret qui seront restés à l'arrière. Leur trésor est à eux, et personne ne le leur retirera.
Et puis, avez-vous réfléchi à ce qui se passera dès le lendemain de la guerre ? Tenez, faisons une supposition impossible, absurde : la fin de la guerre, c'est demain. Je dis que, si demain la guerre était finie, et finie par la victoire, nous ne serions pas dans la situation où l'on a vu quelquefois les peuples après un grand triomphe. La tâche à commencer dès la fin des hostilités sera si grande, elle sera si effroyable en un sens, que la joie du triomphe sera une joie austère. Nous n'aurons pas le temps de chanter à tue-tête et de nous promener dans des cortèges. Il y a trop de ruines, de ruines matérielles, de ruines physiques, de ruines morales ; il y en a trop partout. S'il nous tarde que la guerre soit finie, ce n'est pas pour reprendre le train de la vie mondaine ; c'est parce que le grand travail de reconstruction doit commencer, un travail urgent, un travail dans lequel toutes les énergies de la nation seront nécessaires. Et vous pouvez être certains qu'une union sacrée devra continuer, non pas cette union sacrée qui consisterait à demander à chaque Français de renoncer à ses opinions personnelles. Nous aurons l'union sacrée des Français dont chacun aura ses convictions et saura pourquoi il les a, l'union sacrée des Français se respectant les uns les autres, cherchant à se tendre les uns aux autres, par-dessus toutes les barrières, la main d'association.
Et dans ces heures de communion nationale, on comprendra que les premiers problèmes posés ne seront pas seulement des problèmes économiques, industriels, techniques, et que, parmi eux, se dressera le problème des âmes. Il faudra à ce peuple des volontés irréductibles et des consciences intransigeantes, et, par conséquent, le problème de la vie spirituelle sera au premier rang de tous ; et quand celui-là se pose, un autre surgit tout de
suite, celui des rapports de la morale et de la religion. Par conséquent, la question de demain, dès la conclusion de la paix, sera la question de la religion. 11 faudra que toutes les écoles, que toutes les doctrines, que toutes les croyances apportent ce qu'elles doivent à la France ; et la religion devra apporter, elle aussi, sa contribution en force d'âme, en rectitude de volonté, en pureté de conscience.
Voilà ce que nous sommes en droit d'attendre ; mais il ne faut pas nous faire d'illusions. Quand on afQrme : « Il nous faut une renaissance religieuse », cela ne signifie pas que cette renaissance religieuse se fera toute seule et que, dans quelques mois, un beau matin, quand nous nous réveillerons, nous nous trouverons, sans y être pour rien, dans une France absolument transfigurée, que les églises seront pleines et les temples débordants, que les cantiques monteront vers le ciel ; et que cela se sera fait pendant la nuit, sans nous avoir coûté le moindre labeur, aucun travail.
11 y a des gens, je le sais, pour se figurer que cette fantasmagorie viendra un jour réjouir leurs regards. Je me demande, en vérité, si ces gens ne se complaisent pas dans ces rêves de peur d'avoir à renoncer à leur paresse ou à leur inaction.
Savez-vous qui ne croit pas à cette renaissance religieuse toute faite ? Ce sont nos jeunes gens, ceux qui ont le droit d'espérer une France transformée à leur retour. Ces jeunes gens ne comptent pas sur ce merveilleux trop commode ; mais ils veulent que surgisse, dans et par l'effort, cette France de demain. J'en cueillerai la preuve dans quelques citations sacrées, messages qui nous viennent de l'endroit ou l'oiî meurt pour que notre France puisse vivre.
Voici ce qu'écrit un jeune étudiant :
« Des horizons nouveaux s'ouvrent à nous, et c'est là le message que je vous prie de transmettre à tous nos camarades. Plus que jamais, la mission de notre Fédération d'Etudiants Chrétiens Français m'apparaît immense et splendide. L'appel du Christ continue à retentir parmi nous et il se fera plus pressant encore quand la lâche de reconstruction nous^ apparaîtra. Plus les vides seront grands et douloureux, plus son amour sera réconfortant pour ceux qui voudront le suivre. Alors les barrières qui s'opposaient peut-être encore à la conquête du monde dans cette génération seront abattues et les horizons les plus vastes seront ouverts à ceux qui cherchent le Royaume de Dieu. »
Voici une lettre que j'ai reçue d'un autre de ses camarades :
(( Je crois que le retour sera un moment bien solennel dans l'histoire religieuse du pays, qne la tâche sera immense, mais si belle! Je n'attends pas un renouveau magique de la foi. au contraire. Ah! comme notre Fédération aura une belle tâche décisive! Nos Eglises aussi, si elles consentent à s'unir, à oublier querelles et étroitesses. Pour ceux qui auront la joie de revenir, l'heure sera passionnante. »
Vous ne trouvez pas qu'il y a quelque chose d'extraordinairement beau dans ces cris de consciences jeunes ? Encore une citation :
« Une des certitudes que j'ai acquise, et à laquelle je tiens le plus est que la rénovation de la France ne sortira pas automatiquement de la guerre actueile. Il faudra beaucoup travailler; il faudra encourir bien des déceptions. Les disciples du Christ seront encore crucifiés comme le Maître, mais cela même ne doit pas nous empêcher de travailler. Au sein de Tangoisse, nous avons trouvé des certitudes nouvelles, approfondi merveilleusement nos expériences spirituelles, acquis cette conviction que l'Evangile répond encore plus aux besoins
des àmcs que nous ne le croyions réellement. Gela suiïit. Dieu qui nous parle maintenant sera fidèle, et certainement nos soufTrances présentes serviront à faire avancer son règne d'une façon qui étonnera notre faible foi. »
Encore quelques lignes. Elles sont d'un tout jeune :
(( Le travail est immense et il faut des ouvriers. Mettonsnous à l'œuvre immédiatement, si nous voulons une France belle, régénérée, renouvelée. Il faut bien être persuadé que cette renaissance ne se fera pas par un miracle, mais bien par la persévérance de chacun, avec l'aide de Dieu. 11 faut l'union sacrée pour que tous les efforts tendent vers un même but : l'avènement du royaume de Dieu, dans une France de justice et de liberté, d'amour, dans une France chrétienne. »
Mesdames et Messieurs, ce que je viens de vous lire n'a pas été écrit par des hommes au repos, dans un cabinet de travail. Cette dernière lettre porte comme lieu d'origine : (( Dans les tranchées )). Celui qui a écrit ces dernières lignes était à 80 mètres des Allemands et les shrapnells pleuvaient autour de lui. Une autre de ces lettres est d'un de nos camarades qui a été tué et dont le nom a été donné à une tranchée.
Vous êtes venus chercher ici une force et une consolation. Ce n'est pas moi qui vous les donne. Elles vous viennent de là-bas. A de certaines heures, nous voudrions envoyer de l'énergie sur le front ; la plupart du temps nous avons à nous demander si les énergies nécessaires ne viendront pas de là-bas jusqu'ici.
Il est à la mode, parmi nous, chez nos jeunes filles et chez nos garçons, de chercher des pupilles avec qui ils correspondent. L'habitude est touchante et donne de bons résultats. Mais un caricaturiste de génie a montré, dans les tranchées, un de nos soldats écrivant une lettre et disant : a Je cherche un pupille civil. )) Eh bien, oui.
nous sommes souvent les pupilles, et nos véritables parrains sont là-bas ; ce sont eux qui nous envoient leurs forces, leur vigueur, leur entrain, leurs espérances.
Mesdames et Messsieurs, nous ne savons pas combien ils seront, ceux qui reviendront de la fournaise. Oh ! nos braves garçons, nous n'osons pas nous poser cette question quand nous pensons à la durée probable de cette guerre. Mais quel que soit le nombre de ceux de vous que nous reverrons, nous voudrions, nous qui sommes ici, vous recevoir dans nos bras, et être tout entiers à la joie du revoir ; nous voudrions surtout ne pas rougir devant vous. Puissiez-vous, lorsque vous serez parmi nous, constater que vous avez trouvé les collaborateurs qu'il vous faut, les chrétiens qu'il vous faut, les disciples du Christ consacrés que vous êtes et que vous nous invitez à être.
Mesdames et Messieurs, une prière nous vient de làbas, par-dessus les plaines et les coteaux qui nous séparent des tranchées ; et celui qui se sert de cette prière, c'est Dieu qui a là-bas ses instruments les meilleurs. C'est le Christ qui parle aujourd'hui. Aurons-nous le triste courage dédire à tous ces braves garçons que nous ne serons pas à la hauteur des circonstances qui s'annoncent ? Ayons, au contraire, la volonté ferme de déclarer : « Nous promettons, tous et toutes, d'être, avec eux, s'il reviennent, et pour continuer leur œuvre, s'ils ne reviennent pas, ce que le Christ exige que nous soyons. »