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QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS

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L'auteur a essayé d'indiquer ci-contre comment il souhaiterait qu'on classât ses romans.

Quelques-uns de ceux qu'il a réunis sous le titre ai Études passionnelles ont prêté à des interprétations qu'il ne saurait accepter : c'est pourquoi il tient à rappeler qu'aucun de ces ouvrages, pris isolément, et pas plus le dernier que les autres, n'exprime toute son opinion sur les problèmes douloureux et complexes qui se posent autour de la lutte pour l'amour^ Du reste, — il croit l'avoir déjà dit en d'autres occasions, — il n'a songé à faire d'aucun d'entre eux un livre à thèse, étant persuadé qu'une anecdote ne saurait prouver une vérité générale, surtout quand ses données, sa marche et son dénouement dépendent de l'imagination

du conteur. Jamais il ne s'est proposé d'autre dessein que de décrire sans parti pris les troubles semés dans la vie humaine parles jeux cruels de la passion. On lui a parfois reproché d'avoir trop d'indulgence pour les victimes, souvent généreuses et toujours faibles, de ces conflits dont un effort d'énergie eût triomphé. Il n'entend certes pas donner leur faiblesse en exemple ; mais il ne croit pas non plus dépasser ses droits de romancier en la décrivant, sans en dissimuler les conséquences amères ou tragiques.

Il lui reste encore à montrer — et ici il rentrera dans le cadre des Études sociales — comment, quoi qu^en pensent certains réformateurs, les perturbations qu'il a voulu peindre ne tiennent pas aux défauts des institutions et des lois, mais à la nature même des hommes et à l'opposition permanente de leurs instincts individuels et des exigences de la vie en société. Ce sera l'objet du livre auquel il travaille en ce moment, qui aura pour titre Les Unis.

Paris, jnin 1908.

Edouard Rod.

On peut lire, dans les journaux du 5 août 1885, les procès-verbaux du duel où René Yalérien, administrateur délégué du Crédit régional de la France centrale^ fut tué par Bernard Chaumont^ le peintre. Cette rencontre eut lieu de bon matin, au Pré-Catelan. Elle ne dura que quelques se« condes. Sitôt les épées engagées, Yalérien, qui était de haute taille et un peu gros, se jeta de tout son poids sur son adversaire, et s'enferra. Atteint en plein cœur, il fit deux pas en avant, les bras ouverts^ la tête renversée, une écume rosâtre aux lèvres. Son médecin accourut pour le soutenir* L'agonie ne dura pas trois minutes.

Les deux adversaires étant fort répandus, l'affaire eut plus de retentissement encore que n'en ont d'habitude les duels meurtriers, autour desquels la

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presse et l'opinion ne manquent jamais de s'émouvoir, comme si l'issue fatale de ces sortes de combats en dénaturait, par une sorte de fraude, le caractère conventionnellement bénévole. Une instruction fut ouverte : elle établit que tout s'était passé selon les règles de la plus irréprochable correction. Yalérien et Chaumont étaient des hommes consi« dérés. Le premier^ marié depuis sept ans« père de trois petites filles, avait quarante-trois ans; on le savait lié avec une actrice en vogue, Berthe d'Estrées, de la Comédie-Française. Le second, qui venait d'atteindre sa trentième année, s'était fait rapidement un beau nom dans les arts : dès ses premières expositions, l'éclat de sa palette avait forcé Tattention ; mais son talent restait discuté : on reprochait à ses vastes compositions historiques un certain caractère conventionnel; les artistes plus avancés le prenaient d'autant plus vivement à partie qu'ils ne pouvaient, d'autre part, méconnaître les qualités de sa peinture. Beaucoup regrettaient, sans malveillance^ qu'il manquât de hardiesse, s'appuyât trop docilement sur des traditions d'école^ s'en tint à des motifs qu'un trop long usage a épuisés, — Derniers jours de Pompéi^ Enlève-^ ment des Sabines, — dont le seul énoncé mettait en fureur les modernistes. D'autres pourtant admiraient sans réserves l'exactitude de ses reconstitutions, la simplicité de ses arrangements, surtout la

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pureté de son dessin, qui suffisait à le mettre hors de pair. A chaque Salon, les discussions recommençaient devant ses envois. Fondées ou non, elles lui valaient une situation brillantei avec les inconvénients et les avantages de la célébrité. Ses goûts, comme sa personne^ s'accommodaient assez mal de ce rôle d'apparat : modeste d'allures, plutôt timide, dépourvu deT séduction extérieure, il conservait, de ses origines paysannes, une gaucherie invétérée, et semblait toujours mal à Taise devant les amateurs impérieux, les snobs béats, les fringantes admiratrices qui visitaient son atelier de la rue Ampère. Il était célibataire. La chronique ne savait rien de sa vie intime.

Les témoins appartenaient au même monde et jouissaient de la même honorable réputation que les adversaires. Ceux de Chaumont étaient le rédacteur en chef d'un grand journal du matin, qui avait présidé à plus de vingt rencontres, et le sculpteur Joseph Belmontet, un vieil habitué des salles d'armes. Ceux de Valérien étaient son intime ami Simon Mazelaine, riche propriétaire et membre du Conseil général de Saône-et-Loire, et un sénateur inamovible, dont on invoquait souvent l'arbitrage dans les affaires d'honneur. Il fut établi que les témoins avaient de leur mieux cherché un terrain de conciliation, sans parvenir à le trouver, Chaumont refusant de retirer une phrase injurieuse

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qu'il avait insérée dans une lettre particulière adressée à Yalérien. Cette lettre semblait se rapporter à un portrait de Berthe d'Estrées, que d'ailleurs on ne trouva ni chez l'artiste ni chez le modèle, et sur lequel Chaumont ne voulut donner aucune explication. Le fait qu'une jolie femme était ainsi mêlée au différend, permit de supposer qu'il existait entre les deux hommes quelque secrète rancune ou rivalité. Aucun fait précis, toutefois, ne justifia cette hypothèse : Chaumont connaissait peu Valérien, déclarait n'avoir jamais vu Berthe d'Estrées qu'à la Comédie-Française, jurait que son adversaire, en lui manquant dans des circonstances qui avaient motivé sa lettre et quil ne voulut pas préciser, avait été égaré par une jalousie sans fondement. On finit par admettre cette version : malgré la crue lumière que la publicité jette sur les gens en vue, leur vie a parfois des dessous qui échappent à la curiosité. Ce fut le cas dans cette affaire, qui resta mystérieuse. En voici le détail ignoré :

René Valérien appartenait à cette espèce d'aristocratie bourgeoise qui se forma rapidement dans les finances et la politique, à travers les tumultes de la première moitié du xix*^ siècle. Sa famille, originaire du Charolais, produisait, sous l'Ancien régime, des notaires et des avoués. Son arrièregrand-père fut envoyé par le Tiers à TAssemblée

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nationale, où il ne tint qu'un rôle efiacé : sorti de la scène politique pendant la Gonvention, il y reparut en qualité de commissaire du Directoire dans le Midiy pour devenir ensuite un des mille ressorts de TAdministration impériale. Son grand-père^ plus entreprenant ou d'espiit plus pratique, créa sous la Restauration ce Crédit régional de la France centrale qui commençait à peine à prospérer quand il fut emporté par la maladie, en 1836. Il avait trois fils : l'aîné mourut en bas âge ; le second, de caractère faible, d'esprit timoré, se laissa frapper l'imagination par une catastrophe financière dont la H maison subit momentanément le contre-coup> renonça aux affaires, et, après des chagrins intimes, se fit Chartreux; le troisième, Hector, le père de René, porta le Crédit régional à son pinacle, lui créa d'importantes filiales, joua même un rôle considérable dans la politique commerciale et coloniale de la monarchie de Juillet et du second Empire, qui le créa sénateur. Il avait épousé la fille d'un colonel de Napoléon. La tendresse de sa femme fut le seul sourire de son existence, tendue vers la conquête. L'ayant perdue après peu d'années de mariage> il n^essaya pas de se faire un autre bonheur, et reporta toutes ses affections sur les deux enfants qu'elle lui avait laissés, René et Laure. A sa mort, René partagea la direction du Crédit régional avec son beau-frère, Raphaël Juziers : un homme encore

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jeune, parti de rien, dont Hector Valérien avait inauguré la fortune, ambitieux, hardi, très capable de s'adapter aux conditions nouvelles de la concurrence et d'y déployer cette âpreté sans scrupules qui parait en devenir le caractère obligé.

Comme il en arrive parfois des hommes dont les pères et les grands-pères ont dépensé beaucoup d'énergie dans l'action, René Yalérien était à certains égards incomplet, malgré sa vive intelligence, son ardeur, sa loyauté. Il manquait de cette fermeté dans la décision qui assurait le succès des entreprises paternelles; de soudains caprices arrêtaient ou détournaient sa volonté ; le goût du paradoxe l'égarait quelquefois ; surtout, passant facilement d'un extrême à l'autre, il pouvait s'abandonner à des violences subites et dangereuses. Avec beaucoup d'apparente maîtrise de soi, il était cependant de ceux dont on dit volontiers qu'ils manquent de pondération : cette expression convenue, un peu vague, le caractérisait à merveille. Ses défauts se fussent certainement aggravés, sans la double influence de son père, qui lui imposa longtemps une sévère discipline, et de cet ami d'enfance qui devait l'assister à ses derniers moments, Simon Mazelaine. Celui-ci, son cadet d'une année, appartenait à une ancienne famille installée depuis plusieurs générations dans cette vallée de la Grosne où Hector Valérien, aux premiers temps de

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sa fortune, avait acquis une propriété relativement modeste^ qu'on appelait les Aveines^ à laquelle il s'attacha beaucoup. Dès l'enfance, Simon prit barre sur son petit voisin, qui lui voua une amitié un peu passionnée, comme étaient tous ses sentiments. Avec Tâge^ cette amitié se nuança d'une sorte de respect : Simon possédait à un degré surprenant les qualités qui manquaient à René, la sûreté de jugement, la volonté nette, l'intelligence limpide, le travail appliqué, la modération, la retenue. Les deux jeunes gens traversèrent ensemble les dernières années de l'époque impériale dans la gatté de leur jeunesse fortunée, dans Téblouissement de la prospérité universelle, parmi des plaisirs faciles qui ne réussirent pas à les pervertir ou à les blaser. Peut-être, pourtant, s'y fussent-ils corrompus à la longue, si le réveil de Soixante-dix, en changeant le cours de leurs vies, ne les eût éclairés de ses brutales leçons. Engagés dans la même compagnie de mobiles après les premières défaites, ils traversèrent le siège de Paris sans recevoir aucune blessure. Mais si les balles et les obus allemands les épargnèrent, les fatigues, les émotions, les privations leur furent un apprentissage qui s'acheva dans les affres de la guerre civile. Toujours aux côtés l'un de l'autre, ils virent tomber devant eux des Français. Ils firent partie d'un peloton d'exécution q^ui fusilla un officier fédéré sur les hauteurs

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de Montmartre. Ils s'efforcèrent vainement de mo* dérer les fureurs vengeresses qui s'exaltaient aux flammes des incendies allumés par les vaincus. Ce furent des moments dont Thorrear ne s'effaça jamais de leur mémoire. La paix faite, Tordre rétabli, l'imagination de René demeura longtemps hantée par les cauchemars qui l'avaient traversée ; au contraire, l'esprit plus rassis de Simon se fixa sur des problèmes dont auparavant il soupçonnait à peine P^xiàfehce, qui se précisèrent avec le lent retour à là' 'i^aiit^. Après une telle succession de coups meuriif^;^16'')[>iay^ lui semblait plus atteint que tant àe^'bléJâsIéà'bU iiié Wlades qui, comme lui, se remettki^^Ùhïfkikétii i'^îl' se jurait de consacrer ses Tôfbès &iè rbàtaiurer, dans l'élan de vaillante abnégation qui emportait alors les jeunes hommes d< son âge, mûris dans la tempête. M. Hector Yalé rien avait été envoyé à l'Assemblée de Versailles résolument hostile à l'idée républicaine, qu'il voyai gagner du terrain, il augurait mal de l'avenir ; disait aux jeunes gens, tout près d'accepter la foi mule nouvelle en haine du régime qui les ava déçus :

— Nous faisons de médiocre besogne : plaise Dieu que ceux qui viendront après nous n*( fassent pas de pire I Ce n'est pas par la politiqi que la France se reconstituera : trop heureux si politique, au contraire, n'entretient pas le m^

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comme ces mauvaises drogues qui retardent la guérison ! Ce sera par un lent travail de chacun selon ses forces, dans sa sphère, par la bonne volonté persistante de la nation persévérante et tranquille. Méfions-nous des vaines théories ! Elles ne profitent qu'aux pêcheurs en eaux troubles : ceuxlà, nous venons de les voir à Tœuvre. Que chacun découvre le point où il peut agir avec le plus d'efficacité, détermine sa tâche, s'y consacre sans viser trop haut ! Il faut reconstituer la famille, que le relâchement des mœurs a compromise, consolider la propriété, restaurer la religion, bonne sauvegarde, l'amour de la patrie, le sentiment du devoir, s'améliorer, devenir sérieux. Réfléchissez à ces choses auxquelles nous autres n'avons pas assez pensé ! Faites-vous des programmes d'existence et tâchez de vous en écarter le moins possible I

René et Simon méditaient ces conseils d'un homme expérimenté : René avec son ardeur capricieuse, ses intentions fléchissantes, ses hésitations, les soubresauts de sa débile volonté ; Simon en pesant le sens des phrases, en tâchant de s'en imprégner. René se demandait chaque jour : « Que faut-il faire? par où commencer? » et formait des projets grandioses qui se contredisaient ; Simon jugea bientôt que fonder une famille était le premier de ces devoirs sociaux qu'il lui tardait de

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réaliser. Dès 1872, il épousa une jeune fille d'une vieille souche màconnaise ; et il mit toute son énergie et tout son art à instituer son foyer. En le Toyant heureux, tranquille, laborieux, six mois dans son domaine de Ghébrioux dont il surveillait avec amour l'exploitation, six mois à Paris où il s'occupait de quelques affaires industrielles, René lui avouait son désir de l'imiter. Mais il avait des attaches : une ancienne liaison qu'il n'osait rompre, ne pouvait légitimer, qui lui donnait de la honte et du plaisir. Et il attendait...

Le bonheur de Mazelaine ne fut pas de longue durée; après quatre ans de mariage, il perdit sa jeune femme : elle mourut à ses secondes couches, en mettant au monde un enfant qui ne vécut pas. Mazelaine se consacra dès lors à son fils unique, le petit Florian, dont l'éducation l'obligea bientôt à prolonger son séjour à Paris, aux dépens de ses goûts campagnards. Pour être conséquent avec ses idées, il aurait alors dû recommencer sa vie en prenant une seconde femme; mais tout le monde n'a pas le courage d'oublier : il resta fidèle à ses souvenirs.

L'année même où son ami devint veuf, René perdit son père ; deux ans plus tard, il se laissait marier par son beau-frère Juziers. Sa femme avait juste la moitié de son âge : dix-huit ans. Elle se nommait Alo^se de Bois-Lancy, était orpheline;

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son père, colonel de cavalerie, avait été tué à Reichshoffen. Élevée au couvent, elle avait pour toute famille un vieil oncle célibataire, dont elle hérita peu de temps après son mariage. Elle était mieux que jolie : les traits un peu arrondis de son visage, éclairé par de magnifiques yeux sombres, lui donnaient comme un léger accent créole, que soulignaient encore l'abondance de ses cheveux foncés, la finesse et la flexibilité extrêmes de son corps, les souples ondulations de sa démarche, surtout la couleur singulière de sa peau, d'un or atténué, mat et soyeux, qui devint sa plus grande beauté quand sa taille se fut développée. Au moment de son mariage, elle était de ces jeunes êtres encore indécis dont aucun prophète ne saurait annoncer l'avenir. Timide à Texcès, ignorante de toutes choses, elle dépendrait sans doute de celui qui l'appellerait à la vie en l'appelant à l'amour. Or, René Valérien était incapable de remplir ce rôle d'initiateur, qu'il assumait pourtant dans les meilleures intentions du monde, après avoir liquidé son passé, selon les convenances. Juziers, qui administrait les biens de l'oncle de la jeune fille, lui dit:

-^ La fortune est importante, la famille honorable, et pas gênante. Quant à la petite, elle est insignifiante et gentille : elle sera ce que tu voudras qu'elle soit.

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René le crut : il ne savait pas qu'il lui manquait tout le nécessaire pour devenir un Pygmalion.

Aucune intimité d'âmes ne s'établit entre les nouveaux époux. Silencieuse, douce, d'humeur sereine, de caractère égal, Aloyse se développa rapidement, sans que son mari devinât aucun des mouvements qui s'accéléraient sous le voile de sa persistante timidité. Elle devint ainsi très différente d'ellemême sans qu'il s'en fût aperçu. Il la jugeait obstinément froide, réservée, passive, et pensait au bonheur de Mazelaine, l'amour au foyer, qu'il ignorerait toujours. Les événements de leur vie semblaient conspirer pour l'en éloigner : en trois ans, Aloyse eut trois filles. Or, René voulait absolument un garçon. Il accueillit la première avec humeur, la seconde avec colère ; à la troisième» il s'éloigna de sa femme. Ils ne furent dès lors plus Tun pour Fautre que deux étrangers, prêts à devenir deux ennemis. Chacun vivait pour soi : le mari pour ses affaires, bientôt pour ses plaisirs ; la femme pour ses filles, dans ses rêves. Ils sortaient, ils recevaient dans leur bel appartement de l'avenue d'Iéna, ils avaient des amis communs qu'ils n'aimaient guère, leurs cœurs ne battaient jamais à l'unisson. Pourtant ils se rapprochaient encore dans les courts séjours qu'ils faisaient aux Aveines.

Les Aveines dépendaient de la commune de Glissé : un beau village de la vallée de la Grosne où

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Ton fait à la fois le commerce des vins et celui des bestiaux. La maison date du milieu du xviii* siècle» C'est un bâtiment à trois corps^ très simple^ sans ornements^ qui tire sa beauté du parfait équilibre des proportions. Ses toits surtout, vastes sans excès, d'un dessin élégant, revêtus de tuiles brun rouge^ lui donnent un aspect plaisant de bien-être et de distinction. La route, au sortir du village, la sépare des dépendances : la maison du jardinier, les granges, Técurie, Tétable où prospèrent les fines vaches blanches, à peine tachées de roux, le vieux pressoir où coule le jus des vendanges avec, audessous, de vastes caves voûtées que meublent les chefs-d'œuvre des maîtres foudriers du pays* Sous les fenêtres, au delà d'une terrasse qu'embellissent des corbeilles de roses, s'ouvre un petit parc où des arbres variés mêlent leurs essences. Puis, les vignes garnissent tout un coteau, traversées par des allées d'amandiers dont la floraison réjouit le printemps. Derrière le coteau, du côté delà vallée que dominent au loin les pittoresques ruines de Brancion, s'étendent les champs d'avoine qui ont donné leur nom à la propriété, des prés, des bois, des blés, des pâturages. Il y a encore, séparé de la cour par une pièce d'eau qui sert à l'arrosage, un jardin potager aux plates-bandes et aux carreaux piqués de fleurs rustiques, dont le mur extérieur, garni d'espaliers, longe les dernières maisons du village.

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Aloyse aimait la campagne; René, qui n'avait aucun goût bucolique, y jouissait du voisinage de Mazelaine, dont il subissait alors Faction bienfaisante. Pourtant, les relations des deux amis s'étaient sensiblement relâchées : Simon souffrait du démenti que René infligeait par sa vie aux belles intentions de leur jeunesse, Thomme qui cherchait hors du foyer un bonheur pimenté n'étant plus celui dont il avait attendu tant d'efforts pour le bien commun. Si Ton se voyait moins souvent à Paris, on se voyait beaucoup à la campagne, où, malgré les absences trop fréquentes de René, on retrouvait des parcelles de Tancienne intimité. Simon^ d'ailleurs, goûtait la compagnie d' Aloyse, son activité bienfaisante, son caractère sérieux, sa tranquillité d'âme, son dévouement maternel, son apparente résignation sans révolte.

Dans l'hiver de 1884-85, Aloyse rencontra Bernard Ghaumont. Il l'aima. Après une courte résistance, elle devint sa maîtresse passionnée. La découverte accidentelle de leur liaison jeta René Valérien, depuis longtemps détaché de sa femme, dans un de ces accès de fureur possessive qui expliquent souvent les drames de cette sorte. Son orgueil, cependant, entoura de mille précautions la rencontre, dont la raison véritable ne fut connue que du seul Mazelaine. Ce fut pour la cacher plus sûrement que Ghaumont consentit à jouer le rôle de

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provocateur : quant à Tissue, la rage aveugle de Yalérien en fut la cause.

Ce dénouement terrible plongea madame Yalérien dans une situation morale dont Fhorreur lui semblait dépasser ses forces. Sa conscience, que la passion avait anesthésiée, se réveilla soudain, pour mesurer le prix tragique des douces heures d'amour. Le remords arracha brutalement le voile illusoire dont elle avait paré son adultère. Dans son affolement, elle s'interdit de revoir jamais son complice : sacrifiant le seul être qui pût Taider à porter son désespoir, elle Tarracha violemment de son cœur, indifférente aux tortures, égales aux siennes, de ce meurtrier involontaire. Elle disparut sans adieu. Chaumont essaya de lui écrire : elle retourna les lettres sans les ouvrir. Et elle alla s'enfermer aux Aveines.

Elle y passa une année entière sans voir personne, sauf Mazelaine dont les visites étaient rares et gênées, allant chaque jour au petit cimetière où dormait, dans un caveau de famille, le corps transpercé de son mari. De nouvelles épreuves l'attendaient : au commencement de l'hiver, ses deux filles cadettes, Simone et Lucie, furent emportées par le croup, à quelques jours d'intervalle : la lancinante pensée que cette double catastrophe était une autre conséquence de sa faute, vint empoisonner du plus cruel des venins le désespoir de la mère. Une grave

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maladie de la seule fille qui lui restât, Agnès, la tira, vers le printemps, de son accablement, en la forçant à déployer toute son énergie. Pendant la convalescence de l'enfant, comme elle se rattachait à la vie en la voyant renaître, comme elle se remettait à sourire un peu pour la faire jouer dans son lit, elle apprit la mort de Bernard Ghaumont, tombé, disait-on, dans une insurmontable tristesse à la suite du fatal duel. Or, si elle l'avait expulsé de sa vie, elle n'avait pas eu le pouvoir de le chasser entièrement de son cœur et de sa chair. Trop souvent encore, les souvenirs contre lesquels elle se débattait en vain, acéraient ou alourdissaient ses remords. D'inavouables espérances traversaient son âme, traitées par elle comme ces honteuses pensées qu'on écarte, mais dont on a rougi; parfois, elle tremblait à Tidée que cette emprise se prolongerait dans le temps, sans jamais lui rendre toute sa liberté. Un journal ayant écrit que Chaumont n'avait pu se consoler d'avoir tué un homme « pour une raison futile », et qu'en réalité « ce grand artiste était mort de chagrin », celui qu'elle avait tant aimé lui apparut aussi comme une nouvelle victime de ses égarements.

Les plus amères, les plus effroyables pensées s'usent ou s'épuisent, la vie agglutine autour de nos cœurs un enduit où les coups s'amortissent. Mais chaque fois que le travail du temps semblait accom-

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plir en Alo^se cette œuvre d'apaisement, dès qu'elle retrouvait quelque force de vivre, un peu d'oubli ou de sérénité, la malice des choses réveillait ses souvenirs. Ainsi en arriva-t-il au moment où les enchères habituelles dispersèrent, à THôtel des Ventes, au profit de parents éloignés, les peintures, les études^ les dessins de l'atelier de Ghaumont. n fut alors beaucoup parlé d'une toile ignorée que l'artiste n'avait jamais montrée à personne et qui s'éloignait étrangement de sa manière habituelle. Aloyse en lut dans un journal la description que voici :

<x Une femme nue est étendue sur un divan recouvert de peaux d'ours blanc. On ne saurait rien imaginer de plus délicieux que ce corps menu, juvénile, charmant, d'une exquise finesse de lignes, d'une couleur merveilleuse. Oh! cette chair de brune qu'on dirait trempée dans l'or et le soleil, cette chair rayonnante, savoureuse, plus fraîche et parfumée que des pétales de rose, comme on la devine pétrie d'amour, ferme sous la morsure, appelant les baisers!... J'ai parlé d'une femme nue : le mot n'est pas tout à fait exact : un voile est jeté sur elle, un voile de gaze qui la préserve sans la cacher, qui rend ses traits méconnaissables sans dissimuler la splendeur de son corps. On croirait le geste de pudeur d'un amant qui recouvre sa maîtresse au moment de la surprise^ comme Tristan étendant

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son manteau devant Isolde à Tarrivée de la chasse royale. Et la blancheur des peaux d'ours, la blancheur argentée et transparente du voile, la blancheur ensoleillée delà chair, forment une symphonie qui chante pour les yeux I Cette œuvre magistrale a tout de suite été baptisée « La Femme au voile » : elle est une surprise pour nous, qui n'attendions rien de pareil de Bernard Ghaumont. Elle montre, hélas ! ce qu'aurait pu faire cet artiste si bien doué, en sortant de la voie où le succès l'avait fait entrer. »

Une note ajoutait que la « Femme au voile »

avait été acquise à un prix élevé par un amateur connu, le comte Z...

Or, cette toile ainsi promise à la gloire, c'était^ pour Aloyse, le rappel soudain des heures suprêmes de son amour : celles où l'amant et l'artiste se confondaient à ses pieds en un seul être de ferveur, de génie et d'adoration. Que de peine il avait eue à obtenir d'elle le don si complet de sa beauté ! Quel sacrifice de sa pudeur elle avait consenti, après quelles supplications passionnées! Et pourtant, quelle fierté de voir peu à peu sa forme périssable,, condamnée à subir bientôt les déchets de l'âge, revêtir l'immortelle beauté que l'art et l'amour s'unissaient pour lui concéder ! Maintenant que le prestige était évanoui, elle songeait seulement que désormais et toujours l'image de son corps — de ce

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corps qu'elle avait livré — subsisterait aux yeux de tous, provoquant les réflexions des admirateurs, des curieux, des badauds. Qui sait? Peut-être qu'un jour, des critiques ou des historiens chercheraient à identifier ce modèle, en compulsant les vieux papiers que le passé lègue à l'avenir ; peut-être que leur sagacité s'exercerait sur le sentiment qui rayonnait de cette œuvre : en sorte que ce souvenir de l'amour survivrait à l'amour éteint, comme l'image de la chair à la chair depuis longtemps décomposée. Un détail surtout faisait travailler à Tinfini sa fantaisie : le changement apporté à la toile, en dehors d'elle. En effet, elle avait posé sans voile. Ce voile blanc, c'était donc une délicate pensée de Bernard, une sorte de compromis entre sa passion d'artiste et sa passion d'amant, entre sa jalousie et le désir d'éterniser ses souvenirs, entre la pudeur qu'il avait pour elle et le goût qu'il gardait de sa chair. Oh ! comme elle devinait les sentiments qui Tavaient ballotté devant son tableau, le forçant à le gâter en l'épurant, lui défendant de montrer tout entière celle qui restait la chair de sa qbair, fût-ce à des yeux qui ne s'ouvriraient qu'après leur mort à tous deux, comme aussi à détruire ou à dénaturer cette image qui la lui rendait à travers le temps et l'espace !

Du temps passa de nouveau : un certain apaisement se fit ^dans cette âme bouleversée. Madame

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Yalérien avait une tâche : entourer de soins la fille qui lui restait, la défendre contre la vie^ contre ellemême, contre le secret qui devait être mort avec Ghaumont. Certaines difficultés financières, auxquelles les Juziers furent mêlés de la façon la plus pénible, l'obligèrent heureusement à sortir de ce cercle d*angoisse : elle dut étudier des questions que ses antécédents ne la préparaient pas à comprendre, entrer dans le monde de Faction, prendre des décisions importantes, se faire énergique et combative pour protéger les intérêts dont elle avait la garde. L'appui fidèle de Mazelaine ne lui manqua pas dans ces difficultés : nommé tuteur d*Agnès^ il remplissait ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude. Mais il n'était pas tel qu'avant la catastrophe : on ne le voyait aux Aveines que quand les affaires l'y appelaient ; s'il accueillait poliment à la Plaisance, comme on appelait sa propriété de Ghébrioux, la veuve de son ami, il ne l'y attirait pas ; on eût dit qu'il s'appliquait à détendre peu à peu les liens de l'ancienne intimité, comme pour en garder tes charges, non la douceur. Cette attitude causa ïoii^iemps la plus vive inquiétude à madame Yalérîeii:' SI* quelqu'un devait savoir, se disait-elle, ce ne peut iitre'qué lui ; mais que savait-il au juste? Elle ne. pouvait ni le deviner ni le pressentir. Jamais "Î^ÏÏfeufs'uà'mSf iié^ fut prononcé qui pût lui faire croire que ceïté'lifaîhtea^^ fondement. Elle se

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rassura donc, le temps aidant, et finit par attribuer le changement de Mazelaine à cette réserve que la connaissance du monde impose à un homme pru« dent envers une jeune femme dont Tisolement tente les commérages.

Et madame Yalérien regarda sa fille grandir dans la tranquillité des Aveines, jusqu'au moment oi!l elle dut la ramener à Paris pour achever de l'instruire. Jusqu'alors, elle s'était surtout appliquée à l'armer contre les mauvais conseils de la vie facile, à la munir des cuirasses inventées par la sagesse des siècles pour préserver les âmes des tentations : pour cette œuvre, elle avait plus compté sur son expérience que sur Tappui de ses gouvernantes, ou du bon curé de Glissé qui la visitait quelquefois. Mesurant au caractère de l'enfant les difficultés de l'entreprise, elle ne la jugeait pas irréalisable. Agnès ne lui ressemblait guère : attentive à l'observer, madame Yalérien ne reconnaissait pas en elle les sensations que sa propre enfance avait éprouvées, ses jeun; d'imagination, les mélancolies sans cause précise dont elle avait subi l'étreinte à l'âge où le cœur s'éveille. Agnès était vive et sérieuse à la fois, plus vive et moins sérieuse qu'elle ne l'avait été, avec une ardeur singulière à courir à tout ce qui l'attirait, une spontanéité d'impressions qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais connue. Ces différences l'inquiétaient et la

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rassuraient en même temps, par les conséquences contradictoires qu'elle en tirait selon son humeur. Si sévère pour son passé, elle Tétait moins pour cet avenir inconnu qui s'élaborait sous sa garde. Le temps accomplissant son œuvre, elle mettait moins de cruauté à refaire le procès de sa vie. Peut-être même aurait-elle fini par s'excuser dans une certaine mesure, sans la torturante pensée de la toile qui éternisait sa faute dans la galerie d'un collectionneur dont elle ne connaissait que le nom. A force d'être mère^ stricte dans ses devoirs, éloignée de tout désir coupable, elle aurait fini par oublier en partie les catastrophes qui reculaient et s'effaçaient avec les années : mais chaque fois qu'elle se souvenait d'être la « Femme au voile », c'était le retour des fantômes vengeurs. Même, ce souvenir devenait plus cuisant à mesure que s'atténuaient les regrets trop longtemps restés dans son âme et dans son corps, à mesure qu'elle se détachait davantage de tout son désir de joie pour devenir plus pure, plus exclusivement consacrée à sa tâche maternelle, à mesure que les sens mouraient dans la femme asexuée qui ne vivait plus pour soi, n'attendait plus rien du siècle, s'anéantissait dans sa volonté de faire de sa fille l'être parfait en qui se réaliserait son idéal tardivement conçu, après tant de désastres.

Enfant, Agnès était d'humeur plutôt gaie, avec beaucoup d'entrain. Un rien la faisait s'épanouir.

▲LOtSB YALéRIEN 23

Élevée en plein air, selon les règles d'une hygiène excellente sans pédanterie, elle respirait la santé. Elle n'aimait que la campagne. Â Paris, dans leur appartement de l'avenue d'Iéna, elle s'ennuyait, s'attristait, s'étiolait, pensant aux Aveines avec nostalgie, parlant sans cesse des gens, des bêtes, des choses de là-bas : le jardinier, sa femme, les chiens, les chevaux, les vendangeurs, le pressoir, l'étang, les arbres, les fleurs. Quand approchait la date du départ annuel, son désir prenait des accents maladifs à force d'intensité. Incapable de rester en place, elle errait de chambre en chambre, comptant les jours, s'inquiétant, imaginant des obstacles qui les retiendraient peut-être :

— Maman, si quelque chose nous empêchait de partir, cette année?...

— Que veux-tu qui nous empêche?

— Je ne sais pas... Tu seras peut-être malade... Ou bien moi?...

— Petite folle !... Tu vas bien, j'espère?

— Oui, maman.

— Moi aussi. Alors ?...

La petite levait ses grands yeux bruns. Sa mère y lisait, dans un éclair, la terreur obscure de Tinconnu qui s'étend entre nous et notre rêve : cette inquiétude éperdue qui nous fait saisir, d'un geste plus rapide que la volonté impuissante à l'arrêter, l'objet de notre désir prêt à nous échapper, -— cette

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espèce de folie nostalgique dont les impulsions expliquent tant de choses...

Le départ, le voyage, l'arrivée étaient un enchantement. En route, Agnès courait d'une vitre à l'autre, reconnaissait les gares que brûlait Texpress, les villas paisibles au bord des rivières, les pans de forêts déchirés par les rails, les champs fertiles autour des fermes.

— Maman, maman, vois-tu?... Une maison qu'on a construite, depuis Tannée dernière !...

A Ghâlons, où l'on changeait de train, l'attente semblait interminable ; puis bientôt, dans le petit chemin de fer régional qui s'achemine sans hâte vers son but, des cris de joie saluaient l'apparition de la Grosne, celle des coteaux familiers, les en« droits aux jolis noms sonores: Saint-Désert, Saint- Gengoux. Enfin, quand s'esquissait au loin la ligne miroitante des peupliers qui bordent les Aveines, quand on dépassait la maison, posée de trois quarts au bord de la route, la petite battait des mains, rayonnante, laissant sa joie éclater.

— Maman, c'est la maison, la bonne chère maison!... Vois-tu le vieux Gaspard?... C'est bien lui!... Il s'est mis là, devant la grille, pour voir notre train...

Et elle agitait son mouchoir.

— Bonjour, bonjour, Gaspard !... Il fait des signes, maman, il nous a vues !...

ALOtSE YALÉRIBN 25

A ces exubérances, madame Yalérien répondait doucement :

— Quelle campagnarde tu fais, chérie!...

— Oh ! oui, maman, je déteste la ville !

— Je crois que tu as raison...

Réjouie de ces goûts champêtres, qu'elle croyait définitifs, la mère faisait des plans : Agnès épouserait un gentilhomme fermier, jeune, robuste et beau ; ils formeraient une souche saine, à l'abri des accidents dont la promiscuité des grandes villes multiplie les chances ; très fidèles, ils vieilliraient en paix, entourés de leurs enfants. Ainsi s'éliminerait le virus introduit dans la famille par sa faute, par celle de son mari, par la mauvaise vie qu'ils avaient vécue côte à côte et chacun pour soi...

Dans le courant de sa treizième année, Agnès lui causa une alerte assez vive. En plein âge ingrat, ayant grandi trop vite, elle était alors efflanquée, étirée, assez disgracieuse et presque laide, avec son teint bistré, ses yeux de braise, ses traits encore imprécis, un air de zingara qu'elle derait tenir de quelque atavisme ignoré. Madame Yalérien l'avait amenée à Ragatz, où depuis deux saisons elle soignait des rhumastismes récalcitrants. Agnès jouait avec les enfants de l'hôtel par les jardins et les bosquets. Dans leur troupe, il y avait un étrange petit Russe, du même âge qu'elle, qu'on appelait Pétia. n était blond, avec de longs cheveux bouclés.

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un teint de lait, des yeux candides, un drôle de parler où les r roulaient avec des sonorités caressantes. U faisait partie d'une sortie de tribu, bruyante comme un vol de moineaux, qui remplissait le salon de son tapage, les corridors de ses bouts de cigarettes. Bientôt Agnès ne le quitta plus, ne parla que de lui, ne pensa qu'à lui : « Maman, Pétia dit ceci, Pétia fait cela... » Condescendant^ le petit bonhomme se laissait aimer, avec des grâces naissantes de futur bourreau des cœurs ; madame Valérien avertissait sa fille :

— Un beau jour, Pétia s'en ira dans son pays, tu ne le reverras jamais.

— Oh 1 maman, ne dis pas cela !... C'est impossible qu'il s'en aille, je ne peux pas supporter cette idée!...

Un matin, on apprit que la bande s'était évaporée la veille, filant par le dernier train, au reçu d'un mystérieux télégramme : il ne restait qu'un majordome pour régler les comptes, des domestiques qui faisaient les malles. Agnès ne dit rien, ne manifesta nulle surprise, ne posa aucune question ; seulement elle se retira des jeux et tomba dans la mélancolie. Son silence était plus éloquent que ses plaintes, les cernures de ses yeux trahissaient des larmes que personne ne vit couler. Puis, par un de ces orages comme il en éclate dans les vallées alpestres, elle échappa à la surveillance maternelle, et dis«

AtOtSB VALBRIBII 27

parut Sa mère la retrouva à Torée des bois, étendue sur ta terre mouillée, secouée de sanglots, tandis que les éclairs sillonnaient l'espace, que la foudre menaçait les sapins ; elle feignit de ne 'pas voir les larmes :

— Gomment, petite malheureuse, tu restes sous les arbres pendant qu'il tonne? Tu sais bien que c'est très dangereux I

L'enfant se releva debout dans la pluie, et re-> poussant d'un geste tragique ses cheveux épars, s'écria avec un grand regard désespéré :

— Ah ! maman, qu'est-ce que ça fait !... La vie est trop triste !.*•

Madame Yalérien la prit dans ses bras, la couvrit de baisers :

— Ne dis pas cela, chérie, non, non, je t'en prie, ne dis pas cela !... pas encore I...

Dès lors, plus vite inquiète, elle la surveilla de plus près.

Agnès, en grandissant, n'embellit guère. Elle acquit pourtant un certain charme, avec ses yeux ardents oii la vie s'allumait comme un incendie, ses fins cheveux très noirs, un peu crépus, rebelles, ses petites dents aiguës qui, sous les lèvres vives, d'un dessin hardi, semblaient faites pour croquer des fruits verts. Puis, aux approches de la seizième année , elle changea , devint moins expansive, chercha la solitude, les longs silences, les rêveries.

28 ALOtSE YALiRIBlI

laissant parfois entrevoir un arrière-fonds impénétrable de son âme, menaçant et fuligineux comme un ciel chargé.

— Agnès, qu'as-tu ?

— Rien, maman.

— Mais tu pleures ?

— Non, non, quelle idée !

Le sourire navré des lèvres ne parvenait pas toujours à donner le change.

C'est à ce .moment qu'elle fut prise d'une véritable rage de lecture. Impossible de la modérer. On lui défendait les mauvais romans, et aussi les autres, pour plus de sûreté ; mais elle mettait du roman dans tous les livres qu'elle dévorait. Télé-moque ne suffit-il pas à brouiller l'esprit de la Sophie de Jean-Jacques ? Pareillement, l'imagination d'Agnès extrayait des classiques mêmes cette moelle romanesque que dissimulent aux lecteurs d'aujourd'hui la décence del'expression, l'archaïsme des formes, l'exactitude et la modération des images. Ghimène, Hermione, Phèdre, Bérénice, la vertueuse Pauline lui parlèrent le langage que les héroïnes modernes parlent à des sensibilités plus blasées, auxquelles il faut des piments dont sa fraîcheur d'âme n'avait aucun besoin.

A dix-sept ans, elle restait trop maigre, avec des formes d'éphèbe, peu de hanches, peu de gorge, ce teint brun qui rappelait, en plus marqué, celui de

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sa mère^ mais avec une grâce qu'elle prit tout à coup, comme on revêt une robe neuve, avec un charme de plus en plus capiteux, fait de Tintensité de sa vie, de son intelligence primesautière, de l'enthousiasme qu'elle vouait aux belles choses, aux belles actions, auxhéros. Un poète, un artiste, étaient à ses yeux des divinités. Longtemps eUe n'en connut que par leurs œuvres, ou du moins par le petit nombre de celles qu'on lui permettait d'admirer. Â peine avait-elle entrevu quelques figures célèbres : Alphonse Daudet, dont le noble visage douloureux se grava dans ses yeux tel que nous l'a conservé le sublime portrait de Carrière ; Puvis de Chavannes, droit et blanc, portant avec fierté sa glorieuse vieillesse ; Brunetière, dont elle entendit quelques conférences inoubliables.Comme l'extérieur de ceuxlà répondait assez à son idée, comme l'âge et la maladie même semblaient les respecter, ces furtives rencontres affermirent son culte pour leurs pairs ou pour leurs émules, et elle souhaita d'être aimée par l'un d'eux.Mais au premier raout où l'invitèrent les Juziers, son cousin Gaston, — un garçon de vingt ans, ironique aux emballements, prompt à dénigrer avec malice et qui d'ailleurs l'avait toujours taquinée, — lui en montra plusieurs, peintres, poètes, musiciens, trop gras ou trop maigres, négligés ou prétentieux, qui posaient dans des cercles de caillettes ; baissant la voix, il se mit à lui raconter crûment

30 ALOfSE YALÉRIEIf

les caquets vrais ou faux qui couraient sur eux :

— Tu ne te doutais pas de ça, hein, toi qui lis leurs livres et vas pieusement admirer leurs toiles au vernilsage? Moi qui ne lis rien, et ne vais au Ghamp-de-Mars que pour rencontrer des femmes, je les connais mieux.

Elle protesta, de toute son honnête candeur :

— Es-tu sûr de ce que tu dis ? Ce sont peut-être des calomnies...

— Peut-être, au moral, concéda Gaston, assez sceptique pour douter du mal comme du bien. Mais au physique, on a des yeux pour voir, que diable !

Et il loucha vers un Idéaliste ventru, à face apoplectique, qui obstruait le buffet en riant d'un large rire de satyre, la bouche pleine de brioche, une coupe de Champagne à la main :

— Celui-ci, par exemple, le connais-tu? Eh bien, ma chère, il ne croit pas à la réalité des corps !

Dès lors, elle se méfia des apparences, n'eut plus de sympathie a priori pour une classe d'hommes ; et quand Léon Bellune, qu'elle avait à peine remarqué dans quelques soirées, la fit demander en mariage par son oncle Ambroise, le membre bien connu de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, laissant son imagination s'enflammer comme autrefois pour le petit Pétia, elle s'élança vers son rêve, sans se douter qu'elle partait seule.

Léon Bellune pouvait plaire. U avait la jeunesse.

ALOtSE YALÉRIEN 31

— yingt-sept ans, — « un visage agréable, un peu inexpressif, mais bien dessiné, une jolie barbe brune à reflets dorés qu'il soignait beaucoup, tous ses cheveux. Il bostonnait à merveille, jouait honorablement au tennis, mieux au bridge, possédait un certain esprit de conversation. Quelques connaissances classiques qu'il devait à son oncle, des souvenirs de voyages en Grèce, en Sicile, à Rome, une admiration de dilettante pour les temples et les musées, donnaient à ses propos un vernis d'intellectualité ou d'esthéticisme. Volontiers, il décrivait des tableaux d*église, racontait des légendes, s'extasiait congrûment sur des miracles : qui donc aurait mis en doute la sincérité de ses émotions ? Orphelin de bonne heure, il jouissait d'une aisance qu'augmenterait un jour, selon toute vraisemblance, l'héritage des Âmbroise Bellune, qui, Payant élevé, le traitaient comme leur fils. Depuis deux ans auditeur au Conseil d'Ëtat, il semblait réservé à une bonne carrière administrative, dont la bienveillance de quelque ministrable hâterait une fois ou l'autre le cours. C'était un de ces jeunes hommes dont les mères disent avec sécurité : « On ne pourrait souhaiter mieux pour sa fille ! »

Madame Yalénen raisonna comme toutes les mères, peut-être cependant avec moins de confiance, en gardant des doutes, en faisant intervenir d'autres éléments dans ses calculs. Agnès venait à peine

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de dépasser sa dix-haitième année. Cette coïncidence exacte de Tâge de sa fille avec celai qu'elle avait elle-même au moment de son mariage, l'inquiéta comme un mauvais augure. Elle se rappela son ignorance, son incroyable naïveté, les sentiments confus avec lesquels elle avait accueilli, parce qu'on lui disait de l'accueillir^ la recherche de RenéVaiérien ; puis ses déceptions, sa solitude au foyer de son mari, réveil de l'amour dans son cœur resté vierge et candide. Mais Agnès, élevée auprès d'elle dans une atmosphère d'affection, avait au contraire une spontanéité qui donnait un tout autre caractère à son acquiescement. Et puis, Bellune était vraiment sympathique. Et puis encore, il avait des attaches avec la vallée de la Grosne, où il possédait une agréable propriété, les Peupliers^ entre Clisse et Chébrioux. A vrai dire, il n'y venait guère et l'avait abandonnée aux Âmbroise, qui s'y installaient chaque été; mais sa fenmie saurait l'y ramener. Mazelaine, consulté, répondit que la famille était des plus honorables, qu'il connaissait peu le jeune homme malgré le voisinage de leurs domaines, et garda l'attitude d'un conseiller prudent.

— Ne trouvez-vous pas qu'Agnès est bien jeune? demanda timidement madame Yalérien.

Hazelaine ébaucha un geste évasif :

— Ma femme n'avait que quelques mois de plus quand je l'ai épousée, répondit-il.

ALOtSB YALÉRIBIf 33

Son œil crut lire dans le regard de madame Yalérien cette pensée rapide comme un éclair : « Que fût-il arrivé si elle avait vécu?... » Il lui en voulut d'un tel soupçon, parce qu'il en connaissait la source personnelle et coupable. Sa grave figure obstinée se ferma davantage : avec ses favoris poivre et sel, ses joues de cire renflées en poches au-dessous des yeux, son regard insondable derrière les lunettes à branches d'or, ses cheveux lisses qui s'argentaient sur le front, il avait l'air d'un juge sévère, dont le siège est. fait. « Peut-être pense- t-il que je ne suis pas un bon guide pour ma fille y^, se dit madame Yalérien qui ne se trouvait jamais en face de lui sans éprouver un sourd malaise. Et elle le quitta, résolue à favoriser Bellune.

D'ingénieuses amies lui prêtèrent leur concours, et, sitôt le ma riage décidé, proclamèrent suivant Tusage que les fiancés s'adoraient :

— Mariage d'inclination, ma chère*. • Un coup de foudre!...

Agnès le crut, sincèrement. Sa mère s'efforça de le croire. Seul Gaston Juziers, le jeune sceptique, ne fut pas dupe. Â la réception qui accompagna la signature du contrat, il annonça gaîment à un camarade que sa romanesque cousine aurait des désillusions :

— Au surplus, conclut-il, mon nouveau cousin sera probablement plus à plaindre qu'elle ; mais lui, ne s'en apercevra jamais.

34 ALOtSE YALÉRIBII

Agnès, elle, s'aperçut bien vite que son mari avait le cœur sec, Timagination stérile, l'esprit aussi nul que facile, des vertus médiocres, qu'elle détestait, comme la prudence, la modération, une sagesse de vieillard. La religion des convenances lui tenait lieu de toute autre foi. La peur de se compromettre gouvernait ses moindres actes, le choix de ses relations, ses propos, jusqu'à ses pensées intimes, quand il lui arrivait d'en avoir. Incapable de s'intéresser à rien de généreux, il était adroit, méticuleux, calculateur. Ses ambitions ne dépassaient pas la portée de sa main : on ne le vit jamais rien désirer qu'il ne pût obtenir sans excès d'effort. Facile à vivre, d'ailleurs, il cédait aisément dans les petites choses. Dès qu'il sortait de son bagout préparé, il témoignait d'une pusillanimité qui confinait à la niaiserie. Madame Yalérien aurait choisi, entre dix mille, le mari le plus mal assorti à sa fille, qu'elle n'aurait pu tomber mieux ; mais comment aurait-elle mesuré d'avance le néant de ce jeune homme aimable, correct, bien rente? Agnès eut pendant quinze jours l'illusion de l'aimer. Après quoi, elle conçut pour lui une indifférence absolue, définitive, sans mélange ; ce sentiment pénétra dans les autres^ compartiments de sa vie, comme un gaz délétère qui traverse les cloisons, la dessécha, fit d'elle, pendant plusieurs années, quelque chose comme une flamme vacillante et pâlie, lui donna l'aspect, l'attitude.

ALOtSB YALÉRIEN 35

ràmei le ton d'un être revenu de toat, dont la jeunesse n'était qu'un masque. Deux enfants, fîUe et garçon. Renée et Jean, leur naquirent. Agnès se persuada quelque temps qu'il lui suffirait d'être mère. Mais l'affection même qu'elle leur voua s'attiédit dans cette atonie où l'avait plongée la mort hâtive de Tamour.

Le jour approchait cependant où tous ses sentiments se réveilleraient à la fois...

Cette année-là, vers le milieu de juillet, les Bellune prirent tout à coup la décision d'aller passer quatre ou cinq semaines à Constance, sans leurs enfants : ceux-ci, qui avaient alors six et cinq ans, les attendraient aux Peupliers, sous la garde des Âmbroise, qui ne demandaient qu'à s'emparer d'eux. Leur bruit fatiguait parfois le vieux savant ; mais sa femme, qui adorait les enfants et n'en avait pas eu, ne manquait jamais une occasion d'exercer sur ceux de son neveu ses tendresses sans emploi. Quand il s'agit de les lui livrer pour un si long temps, Agnès souleva quelques objections, celle-ci surtout, qui vient à l'esprit de toutes les mères :

— Ils sont si petits I

Léon lui démontra que l'argument ne jvalait pas cher:

ALOtSB YALÉiaBlI 37

— S'ils étaient plus grands, nous courrions plus de risque à les lui laisser : ce serait alors que ses gâteries pourraient tirer à conséquence. En ce moment, elles sont inoffensives : faisons-lui donc ce plaisir^ puisque cela nous arrange t

Ils retinrent leurs chambres à Thôtel installé dans l'ancien couvent des Dominicains qui fut jadis Tâme de la petite ville badoise. Madame Yalérien, ayant terminé de bonne heure sa cure de Ragatz, les rejoignit avant de rentrer aux Aveines pour la journée du S aoûty qu'elle passait chaque année dans sa propriété, quelles que fussent ses cures ou ses villégiatures^ et consacrait à ses souvenirs. Elle était encore très jeune d'aspect : la grâce de sa taille, l'éclat de ses yeux, la vivacité de ses mouvements contrastaient avec la sévérité de ses toilettes ; car elle ne portait jamais que du noir, malgré les plaisanteries de sa fille, qui lui répétait :

— Ma pauvre maman, attends donc d'être vieille, pour t'habiller de la sorte 1

Ou encore :

— Tu auras beau te vêtir en vieille dame : on te prendra toujours pour ma sœurl

A de tels propos, madame Yalérien souriait un peu tristement : depuissilongtemps,ellese résignaitàlaisser loin derrière elle tout ce qu'on peut attendre delà vie I Ce n'était qu'une ironie de la destinée, de lui conserver ainsi une jeunesse inutile, un charme perdu. . .

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Elle s'était fait une loi de ne jamais critiquer les actes de ses enfants. Pourtant^ le choix de leur villégiature l'avait surprise. Elle ne put s'empêcher de leur dire en arrivant :

— Quelle idée de venir ici! Ce n'est pas la montagne, ce n'est pas la mer, il n'y a pas d'eaux minérales, il fait chaud comme dans un four !

— Il y a un lac ; n'est-il pas ravissant? dit Agnès. Léon ajouta :

— n faut bien être quelque part, n'est-ce pas?

— Nous avons tant de beaux endroits dans notre France! objecta encore madame Yalérien. Je parie que vous êtes seuls à parler votre langue, ici?

— C'est vrai, fit Bellune ; mais nous allons avoir un compagnon, et même un compagnon que vous connaissez, ou du moins que vous avez connu dans son enfance : le jeune Mazelaine.

Madame Yalérien regarda sa fille en s'écriant :

— Le fils de ton tuteur?... Florian?...

— Oui, maman.

Ce nom de Mazelaine sonnait toujours aux oreilles de madame Yalérien comme un rappel de la terrible journée : elle ne pouvait l'entendre sans voir Mazelaine arriver avec la tragique nouvelle, sans entendre le son funèbre de sa voix, sans deviner dans ses yeux tout ce qu'il ne dit pas. Elle sentait bien que la réserve où cet ami très sûr s'était dès lors enfermé avait une cause, — une autre cause que

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la crainte de possibles commérages, — et qu'elle se leurrait elle-même en cherchant mille explications à un fait qui n'en comportait qu'une seule. Elle l'avait compris dès l'abord. Elle le comprit mieux encore en observant les soins que prenait le voisin de la Plaisance pour éloigner son Florian des Aveines. Du vivant de René^ Florian l'accompagnait dans toutes ses visites : pourquoi avait-il cessé de l'amener? pourquoi n'avait-il été que le tuteur légal d'Agnès, au lieu d'être son second père et son guide? pourquoi, sinon parce qu'il jugeait la mère?...

— Nous l'avons rencontré cet hiver chez les Juziers, expliqua Léon. Il a rappelé à ma femme qu'il l'avait connue enfant. Us ont babillé comme des pies^ et causé d'un tas de gens de Glissé dont on ne m'a jamais parlé, à moi...

Agnès regardait dans le vague, sans rien dire.

— C'est un charmant homme^ de grand avenir I continua Léon. Il écrit dans les journaux modérés. On compte beaucoup sur lui, de ce côté-là. Au fond, c'est lui qui nous a persuadés de venir ici. Il a passé quelques mois à Constance, autrefois, pour apprendre l'allemand, et il en gardait un excellent souvenir. 11 nous répétait sans cesse : « C'est un endroit délicieux ! » Ma foi, nous avons fini par le croire. Et puis^ il nous a promis de nous rejoindre pour la fin de notre séjour. J'espère bien qu'il tiendra sa parole.

40 ALOtSE VALBiaBlI

Bladame Yalérien regarda sa fille : Agnès semblait étrangère à la conversation ; mais Tanimation de son teint et de son visage contrastaient avec son silence.

— Vous êtes donc tout à fait intimes ? demandât-elle.

— Nous nous sommes vus assez souvent, et beaucoup liés, répondit Léon.

Agnès dit enfin, d'un ton forcé :

— M. Mazelaine m'est très sympathique.

Le malaise indéfinissable de madame Yalérien se précisa^ devint quelque chose comme un pressentiment, qui la hanta pendant plusieurs nuits. Mais au lieu d'arriver au jour fixé, Florian écrivit que des affaires le retenaient ; madame Yalérien se rassura : ayant connu une passion toute-puissante, elle ne pouvait croire au péril d'un sentiment que traversent, ralentissent ou contrarient les autres intérêts de la vie.

Quoique Florian remît une fois encore la date de son arrivée, Agnès ne parut éprouver aucun chagrin de ces retards successifs. Elle semblait tranquille, de cœur et d'esprit, surtout quand elle venait de recevoir des nouvelles des enfants. Elle se laissait bercer au charme du bel été, du paysage vaporeux, du lac blanc que découpent des rives de verdure semées de maisons claires, de clochers étincelants, et dont la nappe pâle et mouvante

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s'élargit vers des lointains invisibles. Son mari péchait, canotait, prenait des bains, prolongeait ses siestes, en voluptueux qui sait tirer son plaisir de tous ses actes, manifestant dans les plus petites choses la nullité de son âme. Livré à ses occupations habituelles, porté par le courant de sa vie, un homme s'élève facilement au-dessus de son propre niveau : on le juge mieux hors de son cadre, dans l'oisiveté, quand les loisirs l'obligent à développer son propre fonds. Jusqu'alors, madame Yalérien n'avait guère qu'entrevu la vraie nature de son gendre, en s'eflForçant d'écarter le souci que lui donnaient ces visions furtives : subitement^ elle le devina, et fut effrayée. Ce n'étaient pas les violences, les caprices, les incohérences d'humeur dont ellemême avait tant souffert; mais c'était quelque chose qui ne valait pas mieux : une flagrante incompatibilité de caractères, une infériorité de l'homme éclatant dans les moindres occasions, sans Tempêcher d'ailleurs de se priser vaniteusement. Elle épia sa ûUe, surprit les regards qu'elle jetait parfois sur Léon, quand il s'absorbait dans la contemplation de son bouchon flottante retirait en triomphe un tout petit poisson qui se tordait à l'hameçon, ou sommeillait, la bouche entr'ouverte, dans un des fauteuils du jardin, ou encore quand la lecture d'un journal, ou le paysage, ou le passage d'un peloton de fantassins badois lui suggéraient

42 ALOtSB YALBRIBN

quelque réflexion dont la banalité révélait la misère de son esprit. Ses souvenirs de femme aiguisaient sa clairvoyance maternelle : sûrement, Agnès jugeait son mari, comme elle avait rapidement jugé le sien, sans plus d'indulgence ; sûrement, elle ne lui gardait aucun reste d'amour^ si jamais elle Pavait aimé ; or, comment croire que cette jeune femme, beaucoup plus vivante, ardente, passionnée qu'ellemême ne Favait jamais été, plus gâtée aussi, plus accoutumée aux douceurs de la tendresse, vivrait toute sa vie sans rechercher Tamour qu'elle ne pouvait légalement demander qu'à cet homme, et que cet homme ne lui donnerait pas? En creusant cette question — à laquelle la logique des choses ne répondait que trop ! — madame Yalérien tâchait d'interroger sa fille, prudemment, comme en sourdine. Mais Agnès restait sur la défensive, sans se livrer :

— Ainsi, ma chérie, vous ne vous ennuyez pas trop ici, les deux?

— Mon Dieu! non, pas trop...

— Un peu, pourtant?

— Un peu, bien sûr.

— Peut-être aimeriez-vous mieux être seuls, Léon et toi?

Les grands yeux d'Agnès s'écarquillèrent :

— Hé I pourquoi ? je t'en prie I

— Pas d'enfants avec vous, pas d'occupations.

ALOtSE YALÉRIKN 43

pas de ménage, pas de visites, pas de Conseil d'Ëtat.. Vous seriez très bien pour recommencer la lune de miel.

— Ma pauvre maman, te figures-tu qu'après six ans de mariage, Léon aurait à me dire des choses tellement intimes, que ta présence le générait? Mais il m'a tout dit depuis longtemps, tout, tout, tout...

Elle rapprocha ses deux mains dans un geste rétréci, qui soulignait Tironie du mot, et acheva, en plissant les lèvres :

— Et je t'assure que ce n'était pas grand'chose ! La brune figure se fit dure, presque menaçante :

madame Yalérien comprit qu'Agnès en voulait à son mari d'être ce qu'il était, un homme comme il y en a tant, ni bon ni mauvais, nul simplement, apathique, banal.

Un soir, pendant que Bellune écrivait des lettres au fumoir, — une corvée qu'il n'accomplissait jamais sans gémir, — Agnès et sa mère s'en allèrent flâner dans la ville. Elles errèrent par les rues enchevêtrées, en regardant grisonner dans le crépuscule les vieilles maisons à pignons ou façades peintes. Le hasard de leur promenade les conduisit ainsi jusqu'au bloc erratique qui signale le lieu où s'alluma le bûcher de Jean Hiiss. Des couronnes de feuillages frais, des rubans aux trois couleurs tchèques décoraient la grille et la pierre. Les deux femmes s'arrêtèrent ensemble, un peu surprises de la fruste

44 ALOtSB YALIÎRIBII

sincérité de ce monument fourni tel quel par la nature, si différent des compositions prétentieuses qui d'habitude honorent les morts illustres. Agnès s'en approcha, lut la date, demanda :

— Qu'a-t-ilfait?

Que de fois madame Yalérien avait été gênée dans son ignorance par les questions de sa fille, d'esprit curieux, mais trop paresseuse pour s'enquérir par elle-même de ce qu'elle désirait savoir.

— C'était un hérétique, je crois, répondit-elle. On l'a brûlé.

— On l'a brûlé à cause de ses idées ?

— Je croîs qu'oui.

Agnès contempla longuement la pierre, — cette pierre qui scellait tant d'efforts perdus et de telles souffrances de l'esprit et de la chair ; elle murmura :

— Les martyrs ont toujours raison!...

Bien qu'elle fût respectueuse des arrêts du Concile, môme en les ignorant, sa mère n'osa pas la contredire :

— Où as-tu pris cette idée ? demanda-t-elle seulement.

Agnès répondit :

— Je ne sais pas.

Et elles s'éloignèrent en silence, hantées par le fantôme de ce vaincu dont elles ne savaient riep, sinon qu'il périt par le feu, un jour d'été, dans cette ville souriante, pour l'amour de la vérité, et que, parce

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qu'il était mort ainsi, des inconnus lui consacraient pieusement des feuilles et des fleurs.

— Nous rentrons à Fhôtel ? proposa madame Valérien quand elles se retrouvèrent au bord du lac qui brunissait dans la nuit tranquille.

— Nous avons lé temps, dit Agnès.

— Cependant, Léon doit avoir fini ses lettres, nous attend peut-être ?...

— Oh I Léon!...

En prononçant ainsi le nom de son mari, Agnès eut un vegard, un pli des lèvres, un mouvement du buste qui trahissaient une indifférence hostile ou dédaigneuse. Puis, prenant le bras de sa mère et pressant le pas, elle Fentraîna vers le jardin public, où la chapelle militaire donnait son concert quotidien. Des groupes familiaux erraient sous les arbres, d'autres s'installaient sur les chaises alignées. Il y avait des toilettes claires, des chapeaux fleuris, des officiers, des commis, des bourgeois, et la (c bande » jouait avec entrain des valses de Strauss ou des pots-pourris d'opéras. Les deux femmes s'assirent. Tout près d'elles, un jeune couple surveillart un bébé, qui se mit à crier. Sa mère tâcha de Tapaiser en lui offrant une gourde de lait. La figure bouffie, plissée, trempée de larmes^ le petit repoussait la bouteille en se débattant ; ses cris aigus luttaient avec les cuivres.

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— Quelle idée d'amener là un enfant de cet âge I fit Agnès.

— Ce sont sans doute de pauvres gens, expliqua madame Yalérien : ils n'avaient personne pour le garder à la maison... Gomment as-tu pu quitter les tiens, toi ?

— La tante Ambroise les voulait, dit Agnès sèchement. C'est une tante riche : on ne lui refuse rien.

— Pourtant ils vous auraient distraits, ton mari et toi, puisque vous avez besoin de vous distraire.

Madame Yalérien hésita -deux secondes^ et ajouta :

— Et puisque... votre ami se fait attendre.

Le nom de Mazelaine s'était arrêté sur ses lèvres.

— M. Mazelaine viendra, maman^ répondit Agnès.

Madame Yalérien balbutia :

— Je suis curieuse de le voir.

— Tu le verras : il arrive le 3, après-demain.

— S'il tarde encore?... Tu sais que je vais partir.

— Cette fois, il ne tardera plus I

La réplique était partie, impulsive, avec un accent de certitude presque triomphal.

— Gomment est-il? reprit madame Yalérien.

— Il ne ressemble pas du tout à son père : ce tuteur en bois qui avait l'air d'avoir peur de nous

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approcher... Il me glaçait, tu te rappelles?... Je suppose que tu ne le vois plus, depuis qu'il n'a plus à s'occuper de mes affaires?

— Très rarement.

— Pourtant, c'était le meilleur ami de mon père. Madame Yalérien, sans répondre, se tourna du

côté de la « bande » qui attaquait la marche de Tannhailser. Agnès écouta un instant les beaux accords, en battant la mesure sur son genou ; puis elle reprit :

— Tu yeux vraiment nous quitter, maman ?

— Pour l'anniversaire, Agnès !

De nouveau, la jeune femme s'abandonna à la rêverie; et comme si elle se parlait à elle-même^ elle dit, sans regarder sa mère, d'une voix profonde, et tout émue :

— Gomme c'est beau, cette fidélité !

Madame Yalérien reçut un choc en plein cœur.

Jusqu'alors, à l'anniversaire, les choses se pas* saient selon les rites habituels, sans allusion aux événements qui les avaient établis. Pas plus qu'un prêtre au moment de la communion, elle n'aurait supposé que l'Office pût être interrompu par quelque fidèle passant de la ferveur du culte à la curiosité de son objet. Et voici que tout à coup, dans cette ville inconnue, dans ce décor de hasard, aux sons bruyants de cette musique éclatante, cinq mots tombés des lèvres d'Agnès renversaient

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cette illusion I Sa fille se trompait donc sur les raisons de sa piété» puisqu'elle croyait que l'amour seul, le grand amour plus fort que la mort, la ramenait chaque année aux Aveines ? Et cette erreur était préparée» calculée, entretenue par les attitudes, les gestes, les silences, les toilettes même de dix-huit ans de deuil mensonger...

— Que c'est beau ! répéta la jeune femme dont la voix se nuança d'un accent passionné. Avoir sa vie entière remplie par un amour unique» lui appartenir sans réserve» de toute son âme, de tout son être» le garder malgré la mort comme une religion, lui rester fidèle jusqu'au tombeau, pour l'éternité.». Ah ! maman, que c'est beau I

Chacune de ces paroles tombait comme un plomb brûlant sur la blessure de madame Yalérien. Elle n'entendait plus les bruits du jardin : les pas des promeneurs craquant sur le gravier» les cris du bébé qui se remit à pleurer, les conversations animées d'un groupe voisin d'officiers et de jeunes femmes, Touverture de Poète et paysan qui venait de succéder à la marche de TannhaUser.

Anxieuse» frissonnante, elle attendait une chose décisive, qui lui semblait toute proche : le mot, la question qui tirerait le vieux secret de son linceul d'oubli. Agnès» les yeux à demi fermés, murmura :

— Ce pauvre père!... Quand on est tant aimé»

on ne devrait pas mourir... Surtout ainsi, de cette

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mort brutale, affreuse... presque assassiné, maman I Madame Yalérien pensa que^ sans Tombre complice qui les enveloppait, sa fille aurait lu sur son front toute la vérité, ou que, si elle parlait, elle la trahirait par le son de sa voix, ou qu'en entr'ouvrant la bouche elle la laisserait échapper. Serrant les lèvres pour mieux se défendre, elle imposa silence à la révolte que soulevaient en elle ces deux mots iniques : « presque assassiné y>, -~ et laissa cette injure frôler la mémoire de Tami...

Cependant, l'esprit d'A^ès voguait vers le passé :

— Tu ne me parles jamais de mon père, maman? reprit-elle avec une douceur alanguie.

Pâle dans la nuit^ madame Yalérien balbutia :

— Tu étais si petite quand il est mort I si petite t... Tu Tas à peine connu... Tu ne peux rien te rappeler...

— C'est justement pour cela que je voudrais que tu me dises des choses... D'abord, tu sais, je me souviens de lui... Ohl très bien!... Je revois sa figure, avec sa barbe... Je crois la revoir, du moins... Mais c'est peut-être son portrait, celui que tu as dans ta chambre... Est-il ressemblant» dis-moi?...

— Oui, chérie, il est ressemblant.

— Il a été fait peu de temps avant sa mort, n'estce pas?

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— Quelques mois.

— Quelle bonne figure il at... Quel regard franc!... Il devait nous aimer beaucoup?...

— Sans doute...

— Oh ! maman> cet homme qui Fa tué, quel misérable I... Qu'il a dû être malheureux, s'il y a une justice!...

— Ne le condamne pas ! fit sourdement madame Yalérien ; il est mort peu de temps après.

Elle ajouta, plus bas encore :

— On dit qu'il est mort de chagrin. ..

— Eh bien^ c'est juste, maman!... Quand on a enlevé un père à ses enfants, un mari à sa femme, comment pourrait-on vivre?... Il n'était pas marié, lui : personne ne Fa pleuré... Et pourquoi un tel crime? Je Tai toujours ignoré... Le sais-tu, toi ?...

Le « oui )) de madame Yalérien fut presque un souffle.

— Tu ne me Tas jamais dit.

La malheureuse feii^me dut rassembler toutes ses forces pour balbutier :

— Je ne peux pas te le dire, Agnès !

— Tu ne peux pas!... C'est donc un secret terrible?... Et moi, je ne saurai jamais pourquoi mon père est mort?...

Elle se tut longuement; puis elle reprit, d'une voix qui s'attendrit :

— Que serais-je devenue, si je n^avais pas eu une

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si bonne mère?... une mère si dévouée, si tendre, comme il n'y en a pas deux au monde !...

Sa main chercha et saisit la main toute tremblante de madame Yalérien :

— Tu me comprenais si bien, maman!... Quand j'étais petite, — te rappelles-tu?... — tu savais avant moi tout ce que j'allais penser?

— Peut-être que maintenant encore, chérie. ••

— Oh! non, maman, plus maintenant, j'en suis sûre !... Souvent, je pense des choses que tu ne pourrais pas môme supposer, toi I... Ces choses-là, je t'assure que tu ne les devinerais pas!... Et puis, tu restes toujours la môme : telle on t'a vue la veille, telle on te revoit le lendemain... Moi, au contraire, je change, je change sans cesse!... A ne pas me reconnaître d*un mois à l'autre !... Je change comme un pauvre petit nuage flottant, comme dans Hamlet^ tu sais bien?... C'est pourquoi j'ai tant besoin de toi, maman!... Et voilà que tu veux partir..., à présent!... justement à présent I... Mais tu as raison : il faut être fidèle, avant tout, fidèle à ce qu'on aime, fidèle à ses souvenirs... Aussi, je ne te demande pas de rester, non, nonl... Seulement, écoute!...

Toute câline et nerveuse, Agnès se serra contre sa mère, lui mit un baiser sur le front, lui souffla dans l'oreille, d'une voix suppliante d'enfant gâtée :

— Si tu revenais après, dis?...

52 ALOtSB VALÉRIEN

Madame Yalérien se dégagea doucement :

— Ce n'était pas dans le programme, objectat-elle.

— On peut toujours bisser un morceau !...

Allons, maman, un bon mouvement I... Promets que tu reviendras?...

— Nous verrons, ma chérie.

— Alors, si tu ne dis pas non, tu reviendras, j'ensuis sûre, tu reviendras!».. Quand j'étais petite et te demandais quelque chose que tu ne voulais pas me donner, si tu ne répondais pas non tout de suite, cela finissait toujours par être oui !... Oh ! maman, soyons ensemble autant que possible, veux-tu?... Je te promets que cel^, vaudrait mieux...

Elle se leva, craignant d'en trop dire :

— ... Mais cette grosse caisse m'énerve, à la fin... Partons, veux-tu?...

Le lendemain, vers l'heure du déjeuner, madame Valérien trouva son gendre en train de bâiller devant les fresques de l'ancien cloître, qui distraient les habitants de l'hôtel par les jours de pluie. Elles représentent l'histoire de Constance, depuis l'époque des lacustres jusqu'à nos jours : histoire .pacifique, d'une ville lettrée et théologale, où siégèrent des conciles, où l'on déposa des Papes et condamna des hérétiques, où des souverains se rencontrèrent, se fêtèrent, signèrent des

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traités. Léon semblait absorbé dans la contemplation des figures de Guillaume II, décoratif, et du duc de Nassau, avec des lunettes, comme s'il s'appliquait à deviner ce qu'ils pouvaient se dire. Madame Yalérien voyait rarement Bellune autrement qu'avec Agnès, et ne le recherchait guère : peutêtre craignait-elle toujours un peu de le découvrir. Cette fois, elle eut l'envie inconsciente de le confesser :

— Je croyais que vous n'aimiez que l'ancien, dit-elle ; et ces peintures ont Fair de vous inté< resser. Elles sont modernes, pourtant?...

— Affreusement!... Que vouFez-vous?... On se distrait comme on peut t

— Vous vous ennuyez !

— Je ne sais rien de plus sinistre que la pluie sur un lac. Que voulez-vous qu'on fasse?...

— Est-ce qu'on s'ennuie nécessairement quand on ne fait rien ?

— Moi, oui ! Je ne sais pas m'amuser avec mes idées.

— Votre femme pourrait vous tenir compagnie.

— Agnès?... Elle a toujours des lettres à écrire, des chiffons h ranger...

— Enfin, vous aurez demain de la distraction, un ami...

— Oui, ce brave Mazelaine... Un garçon tirés sympathique, ne trouvez-vous pas ?

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— Je le connais si peu !

— Agnès m'a dit cela. M. Ma2elaine le père était son tuteur, et elle n'a pas revu ce garçon depuis la petite enfance... C'est bizarre^ ne trouvez- vous pas?

Regrettant déjà d'avoir provoqué cette réflexion, madame Valérien se sentit gênée :

— M. Mazelaine est un homme un peu singulier, expliqua-t-elle. Excellent, d'ailleurs, très dévoué dans les grandes occasions. Il a été admirable, au moment de la catastrophe. Et puis, nos relations se sont relâchées, je ne sais comment.

— C'est un sauvage, fit Léon avec un mouvement des épaules. Croiriez- vous que je le connais à peine, moi .qui suis son plus proche voisin de campagne?... Heureusement que son fils n'est pas comme lui !... Le cœur sur la main, celui-là!...

Là-dessus, Léon poussa un soupir et dit, d'un ton de demi-confidence :

— Ce sera bon qu'il soit là I II ne faut pas abuser du tète-à-tête, même dans les meilleurs ménages : on se fatigue l'un de l'autre, on se taquine pour des riens... Puisque vous nous quittez, belle-maman, je suis très content qu'il vienne. D'ailleurs il platt à Agnès, et je ne suis pas jaloux I

Florian Mazelaine arriva le lendemam, de bonne heure. Il était de haute taille, membre solidement, avec une figure ouverte, des traits réguliers, une

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épaisse barbe blonde taillée en carré, un regard dominateur sous des sourcils en broussailles. Sa personne avait quelque chose de volontaire, de vibrant, de tendu, qui n'inspirait pas d'abord la sympathie. La familiarité qu'il étala, h la gare même où l'on alla l'attendre malgré l'heure matinale, voilait peut-être une certaine gêne.

— Bonjour^ Léo, comment va ?... Bonjour, Agnès I

Gomment ! il connaissait à peine madame Bellune depuis quelques mois, et la traitait en camarade, l'appelait par son petit nom ! Les relations de leur enfance, interrompues par tant d'années, ne justifiaient pas un pareil sans-façons ! Tout cela était trop « nouveau jeu » pour une femme accoutumée aux traditions cérémonieuses de l'ancienne bourgeoisie... Et voici qu'en arrivant à l'hôtel^ avant même de monter dans sa chambre pour sa toilette^ il se mit h poser des questions^ à esquisser des projets avec une exubérance d'un goût douteux :

— Vousn'avez pas encore battu le pays, fainéants que vous êtes ! Vous prenez donc racine dans votre hôtel?Est-ce une manière de voyager?... Attendez un peu que je vous secoue, moil... Je veux tout voir : les arbres de Mainau, les lions de Lindau, cette délicieuse Bregenz qui est déjà le Tyrol avec sa gaîté, Heiden d'où le pointdevue est sibeau!... Nous irons plus loin : à Rorschach, où je me rap-

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pelle avoir mangé des saucisses, à Walzenhausen, àCoire, une vieille, vieille ville!.,. Il faut battre toute la contrée, parce qu'elle est pittoresque, variée, pleine d'inattendu.. • Il faut Tadmirer en détails...

Il se tourna vers madame Valérien :

— J'espère bien que nous vous emmènerons, madame?

Elle dit, plutôt sèchement :

— J'aurai le regret de vous quitter demain.

— Vraiment? Quel dommage !

L'exclamation de Florian eut un accent de sincérité, fut accompagnée d'un regard chaleureux qui contrastaient singulièrement avec la réserve méfiante de son interlocutrice. Puis, d'un ton subitement changé, il ajouta :

— Pardonnez-moi, madame, je ne pensais pas à la date... J'aurais dû m'en souvenir.

C'était un autre homme, devenu soudain grave, ému, respectueux. Connaissait-il la tradition de Tanniversaire parles bruits du voisinage ?... par son père?... ou bien Agnès lui en avait-elle parlé?... En tout cas, son regard adouci conservait une expression compatissante ; mais il eut le tact de ne pas insister» et madame Valérien dut reconnaître qu'elle venait de sentir, en cet étranger, une de ces sympathies intelligentes dont le contact, même furtif, vous réchauffe le cœur.

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Ce sentiment se foptiBa durant la journée :

d'heure on heure, Florian lui plaisait davantage, en l'inquiétant. Il attirait surtout par l'intensité de sa vie : son être entier s'ouvrait pour accueillir les mille impressions du moment ; un flux incessant de sensations puissantes battait son âme, ardente à les accueillir, peut-être à les épuiser ; son attention changeait aisément d'objet^ jamais sans avoir d'abord saisi celui qui Tavait attirée ; on subissait auprès de lui l'ascendant d'une âme riche et mouvante, qui se livre sans compter. Avant le soir, madame Valérien comprenait Tempire qu'un tel homme pouvait exercer sur un cœur inquiet, mûr pour l'amour, qui se cherchait.

Pour Florian, la petite ville badoise, le lac, les rives découpées qui changent cinq fois de patrie, foisonnaient de souvenirs. Il les déroulait avec une verve juvénile qui transformait les insignifiantes anecdotes en récits amusants ou pittoresques. En suivant les rues neuves qui partent des quais, on passa devant un étalage de cartes illustrées. Il y jeta un coup d'œil, poussa un cri, entra en coup de vent dans la boutique, ressortit en brandissant un jeu de vignettes aux couleurs vives, avec des ors, des cuivres, des vermillons. Elles représentaient les scènes principales du Trompette de Saeckingen, le frais poème de Scheffel dont la scène se développe à quelques lieues de là ; il les tendit à Agnès^ en lui

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contant les amours du jeûner Werner, — en chapeau à plumes, pourpoint écarlate, bottes chamois, — ses batailles, ses chansons, toute cette gaîté poétique qui pétille dans les petits vers légers comme les vins du Neckar que boivent les étudiants de « la vieille Heidelberg. »

— J'ai lu cela près d'ici, expUqua-t-il, dans le bateau qui descendait le Rhin entre les anciennes petites villes ciselées et peinturlurées. J'avais vingt ans, je frémissais du désir d'aimer. Et l'amour sortait de toutes les pages du volume, comme il sortait du fleuve et de ses berges, et du ciel et de l'horizon. De temps en temps, je levais les yeux de mon livre, pour les poser sur une belle jeune fille qui lisait aussi. Bientôt je ne vis plus qu'elle. Elle était vis-à-vis de moi, de l'autre côté du bateau. Je me levai, j'arpentai le pont, je passai plusieurs fois devant elle sans obtenir un regard. Enfin, j'osai m'asseoir à son côté. Je jetai un coup d'œil sur son livre : c'était le Trompette /... Quel autre signe du destin aurais-je attendu ?. .. Jelui parlai. Elle leva sur moi ses beaux yeux limpides, couleur de « vergissmeinnicht », et me répondit très simplement. Mon émotion s'accrut : je sentis que c'était celle que j'aimerais. Elle était blonde, naturellement. Elle devait ressembler à Margarethe. Elle avait une voix un peu chantante, dont la douceur corrigeait la rudesse de son parler. Elle s'exprimait sans em-

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barras, ne voyant aucun mal à causer avec un jeune homme inconnu, quand on lit le même livre sur le même bateau. Nous parlâmes du poète : je lui dis que j'avais vu sa maison^ dans la petite ville qu'il a immortalisée, sa statue, en compagnie de son héros , devant l'église, je lui décrivis le château tel qu'il est maintenant, avec son air rococo, son vaste toit, ses trois tourelles, sa façade recrépie. Et puis nous parlâmes de nous-mêmes. Je lui annonçai orgueilleusement que j'étais Parisien : cette révélation ne parut pas l'émouvoir. Elle m'apprit qu'elle épousait dans quinze jours un jeune pasteur saint-gallois^ qu'elle allait voir à Schaffhouse une tante de son fiancé qui s'était longtemps opposée au mariage : « C'est une corvée, me dit-elle, mais après, tout sera arrangé... » Quel écroulement de mon rêve!... Conservez ces cartes, chère madame, vous les regarderez quand vous voudrez penser à quelque chose de très frais, de très jeune, de très pur...

Pour la promenade du soir, après le dîner pris de bonne heure sur la terrasse, on suivit d'abord le canal qui sépare File et son hôtel de la chaussée et du chemin de fer. Le sentier étant étroit, Agnès et Florian prirent les devants, tandis que Bellune, qui n'aimait pas à marcher vite^ restait en arrière avec sa belle-mère. L'eau, verte et claire, coulait avec lenteur, sous des feuillages d'arbustes défleuris, dont les intervalles laissaient voir des coins

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de jardin. Puis ce fut le pont du Rhin, avec ses quatre statues d'archevêques et de grands-ducs : la vue s'ouvrit sur le lac, un peu voilé, un peu vaporeux, d'une imprécision assez pareille à celle de la mer calme dans la brume. Florian arrêta sa compagne pour goûter le paysage. Il humait à pleins poumons Pair frais, en Parisien longtemps privé de la campagne, poussait des exclamations admiratives qui ressemblaient à de petits cris de joie, ou se taisait, comme oppressé par la mélancolie du crépuscule ; elle, heureuse de le sentir heureux et là tout près, jouissait de Fentendre parler ou se taire. Gomme leurs compagnons allaient les rejoindre, il demanda:

— Nous continuons ?

— Allons I répondit-elle.

Us descendirent l'escalier qui conduit à la See^' strasse. Là, le quai se développe sous de jeunes platanes, le long de villas qui cachent dans des bouquets d'arbres leur architecture trop riche. Le lac, à cette heure, avait tout son charme. Sous la lumière encore vive, que de légers nuages tamisaient comme un vélum de gaze, il mêlait toutes les couleurs, en des tons irisés d^opale, dans son miroir transparent et mobile. Au large, çà et là, des fumées de bateaux invisibles s'élevaient lentement dans Fairgris. Devant leurs pas, la forêt de Loretto noircissait déjà dans le crépuscule, tandis que sur

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Tautre rive, les vitres des maisons blanches étincelaient aux rayons obliques du soleil prêt à disparaître. Très loin^ par delà les champs et les collines, s'estompait une cime neigeuse dont les dernières blancheurs semblaient illuminer la nuit environnante. BelluneJa montra du bout de sa canne, en la nommant:

— Le Sentis!... Deux mille cinq cent quatre mètres I

Madame Valérien jeta un regard distrait sur la belle cime, qui flottait dans le ciel, séparée de sa base par une ligne de nuages. Elle ne s'attarda pas à Fadmirer : obéissant à sa pensée, ses yeux suivaient le jeune couple qui les précédait d'une allure légère, prêt à se dissiper, eût-on djt, comme les fumées ou les nuages de l'horizon.

— Ce jeune homme est vraiment sympathique, dit-elle à son compagnon, plutôt pour dire quelque chose que par besoin d'exprimer son jugement.

— N'est-ce pas? répondit Bellune.

Trouvant aussitôt un mot banal pour résumer son sentiment, il ajouta :

— C'est un homme épatant!... Et pas en bois, comme monsieur son père, ah ! non ! Il vit, il vibre, il résonne... J'aime les gens comme ça, moi !

A l'extrémité du quai, Agnès et Florian attendirent les retardataires, au carrefour d'où rayonnent les sentiers qui traversent la forêt. Le spectacle avait

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changé : des couleurs plus vives, des roses Iranslucides^ des bleus intenses^ des violets fantasques jouaient sur les eaux, où s'étendaient aussi, par ' plaques ou par traînées, des coulées d'argent ou d'étain fondus. L'illumination des rives s'éteignit peu à peu : à peine si des points étincelants mar- •quâient encore la place des fermes ou des villages, tandis que des voiles, sur le lac, brillaient, sans qu'on sût d'où venait la lumière capricieuse qui les irradiait. Florian proposa d'entrer dans la forêt, d'aller jusqu'au pavillon Jakob ; madame Yalérien objecta que la nuit serait trop fraîche sous les arbres. On revint donc vers la ville. Les couples s'arrangèrent autrement. Léon avait passé son bras sur celui de Florian, et l'accaparait, sans s'apercevoir que le jeune homme, distrait, Fécoutait mal, suivait en pensée l'autre couple qui prenait les devants, pressait le pas pour diminuer la distance. Agnès gardait le silence. Madame Valérien sentit qu'elle tâchait de lui cacher ses pensées. Avec son habitude de l'observer, elle la devinait toute à celui qui les suivait, tendant Toreille pour saisir le bruit de ses pas, le son de ses paroles. Comprenant alors que sa mère lisait en elle, Agnès se mit à parler, pour lui donner le change. Mais elle parlait de trop de choses à la fois, avec une précipitation nerveuse qui trahit son agitation. Sans répondre, madame Yalérien la regardait avec des yeux de tendresse, trop

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pénétrants, qui entraient trop loin dans l'âme, qni voyaient^ qui comprenaient, qui plaignaient. Et elle se tut de nouveau^avec plus d'efforts pour enfermer au fond d'elle l'espoir, la crainte, l'amour, le doute que sa voix exprimait aussi bien que ses silences, et qui l'enveloppaient comme un halo. La ville se rapprochait : à main droite, la Tour du Vieux Pont, débris d'un passé lointain, se dessina, comme un lourd fantôme massif. Les deux archevêques et les deux grands-ducs noircissaient sur le pont, qu'ébranla le tapage d'un train. Quand il eut disparu, Agnès posa la main sur le bras de mère, et murmura :

— Maman I...

Madame Valérien comprit tout le sens de cet appel : par quelles armes> comment lutter contre l'ennemi dontelle connaissaitsi bienla force?L'éternel combat, qui l'avait brisée, allait-il recommencer dans ces deux âmes jeunes, tendres, nobles, qui s'attiraient? Elle ne trouva rien de mieux que de renouveler sa promesse :

— Je reviendrai, ma chérie, je te promets... Agnès retira sa main. Après un nouveau silence,

comme on se trouvait tout près de l'hôtel, elle dit, d'une autre voix, qui s'efforçait vers Tinsouciance :

— Je ne voudrais pas trop te déranger, maman!... Après tout, tu sais, nous n'avons plus que peu de jours à passer ici...

Et madame Valérien resta plus troublée, ne sachant plus ce qu'il fallait comprendre ou redouter...

Depuis que madame Yalérien habitait seule les AveineSy l'isolement aggravait encore pour elle la tristesse de l'anniversaire. Cette année-là, la maison, délaissée depuis plusieurs semaines, était en plein désarroi : Todeur de renfermé, qui s'amasse dans les chambres longtemps inoccupées, remplissait l'enfilade des grandes pièces du rez -de-chaussée i où apparaissaient aussi quelques traces d'humidité ; époussetés à la hâte, les lambris restaient poussiéreux ; même, une toile d'araignée demeurait accrochée dans un angle au plafond. Madame Valérien, qui était minutieuse, montra dès l'arrivée ces négligences à sa vieille femme de chambre, Marianne. Quelque douceur qu'elle mît à ses observations, la bonne femme en fut mortifiée. Elle avait la larme

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à l'œil en demandant s'il fallait enlever les housset des meubles du salon. La réponse la surprit :

— Attendez à demain, peut-être repartirai-je tout de suite.

Un nouveau départ? Voilà qui n'était plus dans les traditions !

Le lendemain, en s'éveillant après un sommeil pénible, madame Yalérien eut Fimpression que le portrait de son mari la regardait avec une expression inhabituelle, adoucie, comme s'il la plaignait. C'était un portrait médiocre, quoique signé d'un nom connu : le modèle était représenté de trois quarts, les mains posées sur les genoux ; il était en redingote, avec une cravate bleue ; on lui avait imposé un sourire 6gé, qui corrigeait mal Taccent renfrogné du visage, aux traits tendus. Madame Yalérien le contempla longuement : Agnès lui ressemblaitelle? Mon Dieu, nont A peine un peu dans le haut du visage, parla coupe du front volontaire. De sa mère, elle ne tenait que sa peau brune, plus brune encore. Elle devait avoir un autre sang, une autre âme, qui venait de plus loin. Ah ! qu'elle eût aussi un autre destin I...

Gomme les pensées de madame Yalérien vagabondaient de la sorte, Fimage lui parut changer dans le cadre : à la place de cette figure chagrine, au mauvais sourire, elle vit se dessiner, de plus en plus nette, une autre figure, qui sortait rarement de la

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nuit où l'exilait sa mémoire : la figure de Bernard Ghaumont, éclatant de vie, de force, de génie, avec ses beaux yeux d'or luisants des flammes de Tamour^ le sourire rayonnant de sa bouche où fleurissaient les baisers, avec les fins cheveux foncés qu'elle aimait à caresser quand il posait la tête sur sa poitrine. Elle se vit elle-mêmei en même temps, nue devant ces regards qui erraient sur son corps, pendant que la main créatrice éternisait, à larges coups de pinceau, sa gorge ferme, ses épaules harmonieuses, sa chair ambrée qui gardait la patine de Tamour. La double apparition, dans le décor évanoui de l'ancien atelier dont elle revit les vieux velours^ les anciennes soies aux reflets chatoyants, dura quelques secondes, puis se dissipa. René Yalérien reprit sa place. Il y avait de nouveau de la rancune dans les plis de sa bouche : « En vain suis-je resté maiire ici, semblait-il dire, l'autre revient toujours ! Il tue mon souvenir comme il a percé mon cœur. Je m'anéantis dans l'oubli comme un trait de craie sous l'éponge, et ce portrait, qu'aucune tendresse ne vivifie, est plus mort que la mort même. Lui, reste vivant dans ton esprit. Je ne suis plus qu'une tache dans ce cadre : lui, subsistera tant que tu auras toi-même un souffle de vie. Chasse-le de ta rétine : il a imprégné ton âme et tu l'y garderas!... »^ Pour secouer l'obsession de ces reproches, madame Yalérien sonna. Marianne lui

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apporta son thé et son courrier^ ouvrit les rideaux. La chaude lumière d'août entra dans la chambre, en éclaira les coins, frappa crûment sur le portrait, qui devint quelque chose de dur et d'inanimé, un objet morne, n'importe quoi...

— Madame a-t-elle besoin de quelque chose ?

— Mon eau chaude, Marianne, c'est tout.

Madame Yalérien but son thé, parcourut les journaux, s'habilla en tâchant d'éloigner ses pensées. En vain : elles accompagnaient les menus actes familiers; en sorte qu'elle revivait dans leur intensité les phases de la terrible journée, et tant d'.autres moments de désespoir qui en avaient dépendu I

Comme les autres années^ Antoine, le cocherjardinier, avait tressé en couronne les plus belles roses du jardin. Cette couronne attendait dans rentrée, sur le marbre d'une console à têtes de sphinx. Au signe de madame Yalérien, il la porta dans la voiture, puis il monta sur son siège et fouetta ses chevaux sans demander aucun ordre. Sur les portes des boutiques, les gens se retournaient, suivaient des yeux le landau bien connu, en se disant l'un àl'autre :

— Voilà madame Valérien qui va au cimetière.

Plusieurs commentaient la visite annuelle, presque légendaire dans le pays, qui suscitait chaque fois des propos stéréotypés, comme ceux qu'on échange sur la succession des saisons ou sur le temps qu'il fait.

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La mercière, renseignée sur les menus incidents des Aveines par sa sœur, la femme d'Antoine, expliquait :

— Il parait qu'elle est revenue de très loin, cette année : du fin fond de l'Allemagne !

Le pharmacien, installé depuis peu de temps à Glissé, se fit raconter Thistoire en détails, et il en eut de la surprise :

— Elle aurait pu se remarier, observa-tnil ; elle pourrait encore : elle a de jolis restes.

Cette irrévérence le fit rabrouer par le boulanger dont la fille, Josette, était en service chez les Bellune :

— On voit bien que vous n'êtes pas du pays, vous ! protesta-t-il en agitant ses vigoureux bras nus. Vous ne connaissez pas notre dame : c'est une vraie veuve, celle-là, qui restera fidèle jusqu'à la fin!

Le pharmacien, sceptique, mais conciliant, capitula aussitôt, avec un geste de fausse bonhomie :

— Ohl si vous y tenez, je veux bien, moi!

Sur le parcours de la voiture, il se trouvait toujours quelque mari facétieux pour dire à sa femme :

— Ce n'est pas toi qui en ferais autant pour moi, si je partais le premier, hein ?

Et la commère de répondre :

— Dépeche-toi d'essayer, pour voir !

Situé derrière le coteau que couronnent les ruines

ÀLOtSE VALBRIEIf 69

d'un stand abandonné, dans un renfoncement peu éloigné du chemin vicinal, le cimetière de Glissé est garni de tombes modestes que décorent, plutôt que des fleurs, des couronnes plus durables en •perles ou en celluloïd. Au carrefour des quatre allées qui le divisent en carrés se dresse, sur un socle de pierre, le buste en bronze de Jean-Paul Comavin. Le mérite de cet homme fut de revêtir diverses fonctions publiques, comme celles de maire, de conseiller général, de député. Il les remplit sans aucun éclat; cependant ses concitoyens tinrent à honorer sa mémoire, parce qu'ils l'avaient choisi pour les remplir entre d'autres qui ne valaient ni mieux ni moins, et aussi parce que, grâce à son entregent, la commune fut traitée avec largesse dans les distributions des mannes électorales. Sa tête inexpressive, au front bombé, à la barbe maçonnique, s'élève donc dans le champ du repos. Les siècles passeront, les régimes changeront, des générations nouvelles abattront Tenclos du cimetière pour faire place à de nouveaux morts, les herbes folles pousseront sur les tombes des morts anciens, où les perles des couronnes se seront égrenées et dont nul ne lira plus les noms effacés : Jean-Paul Comavin sera toujours là, comme un dieu, comme un terme ou comme un héros, alors qu'il ne fut qu'un pauvre homme adroit dans ses affaires, docile aux gouvernements.

70 ALOtSE YALÉRIBN

Madame Yalérien passa devant lui sans le regarder et se dirigea vers la chapelle dont le fronton porte en grosses lettres le nom de la famille. Son bean-père, sa belle-mère, son mari, ses deux petites fiUes y dormaient déjà. Elle déposa ses roses et se mit à prier ou à rêver. Son état d'esprit n'était pas tel que les autres années, où elle s'inclinait sans révolte au vent des souvenirs. Elle pensait, pour autant du moins qu'on peut exprifller par des mots les idées qui flottent aux confins du rêve :

« Moi qui ne l'ai pas aimé, j'irai bientôt le rejoindre dans ce caveau pour l'éternité, lui qui est mort à cause de moi. Nous resterons là, seuls sous ces pierres, unis à jamais dans la mort par le sacrement dont notre vie a démenti la lettre et l'esprit. Les enfants de ma fille et les enfants de ses enfants, aussi longtemps que Tun d'entre eux se rappellera nos deux noms, invoqueront Texemple de notre union fidèle : ils s'aimaient tanti diront-ils; les voilà ensemble, pour toujours. Et ils ignoreront que, pour toujours, je serai séparée de celui qui fut Tâme de mon âme, la vie de ma vie, qui est mort loin de moi, que je n'ai pas revu, dont je n'ai jamais visité la tombe... »

Elle était pieuse ; ses réflexions ne pouvaient donc s'arrêter à la représentation matérielle de leur sommeil séparé au sein de la terre. Elles la dépassèrent, elles s'étendirent jusqu'au réveil après la mort, jus-

AtOtSB TALBRIEN 71

qu'au dernier anneau de la chaîne des conséquences ouvertes par leur faute, jusqu'au mystère des revoirs, des résurrections, des pardons^ des châtiments, des expiations, — jusqu'à la suprême espérance et jusqu'au suprême désespoir :

a Où serai-je?... Où seront-ils?... Serons-nous perdus?... Serons-nous sauvés?... frappés du même arrêt?... Dieu fera-t-il des différences?... Quelles inégales réparations exigera sa justice?... x>

Madame Yalérien n'était pas une raisonneuse : depuis longtemps elle acceptait sans subtilités la vie avec ses charges, ses habitudes, ses exigences, ses lois. Mais voici que, pendant qu'elle cherchait ainsi à sonder l'insondable, — la fausseté, l'arbitraire, l'illogisme de nos jugements humains lui apparurent pour la première fois, comme dans une sorte de révélation. Pour la première fois, cette idée la saisit, qu'à leur origine il n'y a peut-être qu'une formidable duperie, une duperie que le temps seul a consacrée, dont la durée est l'unique sanction. Et, pour la première fois, la citadelle de ses certi* tudes chancela sur ses bases :

« Oh ! pourquoi n'avons-nous pas rompu le cercle qui nous enfermait?... Pourquoi nous sommes-nous sacrifiés à de stériles remords ?... Pourquoi ai-je laissé mourir sans le revoir, sans un adieu, celui que j'ai tant aimé, celui que je ne reverrai jamais, jamais, jamais?... »

72 ALOtSI YALÉRIBIf

Elle creusa le sens de ce mot « jamais », en se désespérant de le trouver implacable. Puis sa pensée s'enfuit d'elle-même, embrassa d'autres horizons : après elle, sa fille vivrait comme elle^ pour venir dormir, un jour, dans un autre caveau^ aux côtés de l'homme dont elle aurait, sans amour, partagé la vie ; ou bien si, l'imitant, elle essayait de rompre le cercle fatal, ce serait pour ouvrir d'incalculables séries de désordres et d'agonies. Son angoisse s'élargit encore : comme elles deux, des chaînes infinies d'êtres et de générations seraient victimes des mêmes tyrannies^ des mêmes illusions, éternellement, aussi longtemps que l'amour tirerait la vie de la volupté, à travers la douleur. Un souffle de colère souleva son âme : surprise du vent qui l'emportait, elle salua les révoltés qui rompent leur carcan, les violents qui se frayent une route à travers les préjugés et les lois, les ardents et les fous qui ne calculent jamais le prix de leur désir. Une autre femme s'éveillait en elle, là, dans ce cimetière où depuis dix-huit ans elle ramenait chaque été le même masque menteur de fidélité : elle envia les misérables que le monde honnit, mais qui le bravent, qui vont leur chemin sans rien craindre du siècle, ni de l'au-delà, ni d'eux-mêmes, et qui, quand on les couche dans la terre, ont du moins pétri à leur volonté la pâte molle de la vie. Mais quand elle s'arracha, d'un effort, à sa longue rêve-

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rie, rhabitude, en un instant, la reconquit : elle se retrouva la femme tranquille, réfléchie, régfulière, dont ceux qui la voyaient passer admiraient la pladdité ; en sorte qu'en regagnant sa voiture, elle se demandait confusément quelle âme étrangère avait mêlé ces souffles de tempête à sa respiration paisible. Antoine chassait patiemment, à Taide d'une branche de coudrier, les mouches qui molestaient ses chevaux. Il ôta sa casquette, et demanda :

— A Téglise, madame?

Elle répondit :

— A l'église !

C'était une église comme il y en a tant dans la contrée, une de ces vieilles églises romaines au clocher maçonné en pierres jusqu'au faîte, une vieille petite église aux voûtes basses o£i la lumière se perd en traversant des vitraux sombres, une pauvre vieille église marquée au sceau de la tristesse résignée que prennent les choses au contact prolongé delà misère humaine. Sur les bancs de bois jauni, où des noms et des dates étaient gravés au couteau, les mêmes gens que les autres années attendaient aux mêmes places : le personnel des Aveines^ moins l'ancienne cuisinière, morte à la Noël, que remplaçait une grosse Bourguignonne à qui l'on avait difficilement fait comprendre qu'il fallait être là ; le fermier Gaspard, veuf depuis trois ans, traînant derrière lui la bande de ses enfants et petits

74 ALOtSE TALÉRIEIf

enfants, augmentée d'un nouveau gendre ; les fournisseurs qui marquaient par leur présence leur attachement à la pratique de madame Yalérien ; la famille du boulanger au complet; le pharmacien, venu comme au spectacle. Mais le curé était un nouveau curé^ le vicaire était un nouveau vicaire : c'était la première fois qu'ils changeaient depuis la catastrophe. En écoutant ces voix aux timbres étrangers, madame Yalérien eut tout à coup Fimpression que tout était différent, dans Téglise comme au dehors. En vain tàchait-elle de se recueillir comme autrefois, les yeux sur son paroissien : son esprit fuyait, retournait au cimetière, s'envolait vers Constance ou vers le passé. Elle avait pris des dispositions testamentaires pour que cette messe annuelle lui survécût. Elle s'en souvint tout à coup et pensa :

« Quand je ne serai plus, qui viendra l'écouter? Que penseront ceux qui la diront? Sauront-ils seulement sur quels péchés ils appellent la clémence de Dieu? »

Elle fut obligée d'ajouter :

€ Même ceux-ci l'ignorent. L'ancien curé seul savait, ayant reçu ma confession : les autres sont et seront des dupes, complices involontaires d'un de ces éternels mensonges dont nous sommes tous les artisans ou les victimes... »

Et elle cessa d'écouter.

ALOtSB YALÉRIEN 75

En rentrant aux Avetnes, elle trouva un télégramme de Constance : une phrase affectueuse, au bas de laquelle^ surprise^ elle lut après les noms de ses enfants celui de Florian Mazelaine. Ceux qui ont beaucoup aimé savent tout de l'amour : elle comprit aussitôt que seul un sentiment profond induisait cet étranger à s'immiscer ainsi dans leur vie intime ; que seul un sentiment partagé lui donnait l'illusion de le pouvoir faire. Elle reconstruisit, — devina plutôt, — presque parole pour parole^ la conversation du jeune homme et d^Agnès, la veille au soir, sans doute, dans quelque tranquille recoin de jardin, devant les flots harmonieux du.lac : (c Je pense à votre mère, seule aux Avetnes, par un jour qui lui rappelle de si douloureux souvenirs ; que je voudrais lui donner une marque de respect et de sympathie ! — Nous lui télégraphions demain : signez la dépêche, vous aussi? — Vous croyez que j'ose? — N'êtes- vous pas un ami? ne vous a-t-eUe pas connu tout enfant ?. . . »> Quelle preuve meilleure de leur croissante intimité?

— A quelle heure cette dépèche est-elle arrivée?

La bonne vieille Marianne servait sans oser parler; eUe saisit avec empressement l'occasion de rompre un silence qui lui pesait toujours :

— n y a peut-être un quart d'heure, madame... ou vingt minutes... C'est le fils du buraliste qui Ta

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apportée... Après tout, peutrétre qu'il y a pins longtemps... Madame veatr-elle que je demande?

— Non, non, Marianne, c'est bien.

Pourquoi l'oiseuse question? Que la dépêche fût arrivée plus tôt, ou plus tard, qu'est-ce que cela changeait à son sens? Et madame Yalérien retournait la feuille bleue dans sa main, comme en espérant que la phrase unique^ à force d'être relue, finirait par livrer d'autres secrets.

Gomme elle achevait son café, Marianne apporta une carte de visite.

— Marianne!... Vous savez qu'aujourd'hui Ton ne reçoit personne.

— Mais, madame, c'est M. Mazelaine!

Telle était la préoccupation de madame Yalérien, qu'elle s'écria :

— M. Mazelaine... le fils?

— Non, madame, le père.

— Priez d'attendre un instant.

Depuis le mariage d'Agnès, madame Yalérien avait à peine revu M. Mazelaine. Il avait peu changé ; sa figure allongée, au teint de cire un peu jauni, son grand crâne chauve où quelques mèches décolorées semblaient collées avec soin, son masque écrasé, aux méplats saiUants, ses favoris poivre et sel en pattes de lièvre, lui conservaient sa gravité mélancolique, son air d'ancien magistrat. Derrière son pince-nez à monture d'or, les yeux à demi ca-

ALOtSB YALÉRIEN 77

chés par la chute des paupières avaient un regard insistant^ plutôt triste^ non sans bienveillance; la voix prenait un timbre assourdi, comme si elle venait de loin ou traversait des obstacles ; les allures restaient empreintes d'une certaine solennité cérémonieuse. L^abord fut embarrassé. M. Mazelaine sentait la nécessité d'expliquer sa visite ; comme il n'en pouvait donner brutalement le motifs comme, d'autre part, sa droiture répugnait aux préambules dilatoires, il restait embarrassé.

— J'ai su, madame, ditril enfin, que vous étiez revenuede voyage pour ledouloureux anniversaire. •• Que d'années ont passé!... Il me semble que c'était hier.

Cette allusion au séjour interrompu suffit pour que madame Yalérien pressentit la raison de la visite. Elle se mit aussitôt sur ses gardes, et se contenta de répondre :

— Je me suis toujours trouvée ici à cette date, chaque année.

— Je sais.

Un instant, ils écoutèrent en silence Técho de leurs souvenirs : ce fut presque comme si l'aiguiUe du temps, revenant en arrière, les ramenait à ce jour lointain d'angoisse et de mort. Puis M. Mazelaine reprit, avançant inconsciemment plus vite qu'il n'aurait voulu :

— Mon fils vient de m'écrire qu'il a eu le plaisir de vous rencontrer à Constance.

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— En effet. Je pois dire que nous avons renouvelé connaissance : je ne l'avais pas vn depuis qu'il a Tâge d'homme i

Le grand front de M. Mazelaine se plissa de rides soucieuses ; il releva ce demi-reproche en murmurant :

-* La vie nous a bien séparés...

Madame Valérien répliqua, sans aigreur :

— Elle ne nous a cependant pas empêchés de rester voisins de campagne». .

M. Mazelaine ne chercha plus à se justifier; il coupa court, et dit :

— Florian paraît enchanté de votre gendre et de votre fille : ils sont très aimables pour lui.

— Sans doute, leurs souvenirs communs les ont rapprochés. Songez : on a joué ensemble^ au joli temps de la petite enfance. On ne s'est pas revu. On se retrouve par hasard. L'intimité se reforme vite...

Ainsi, en quelques répUques, ils arrivaient au cœur même du sujet. M. Mazelaine regarda son interlocutrice, en cherchant vainement à deviner ses pensées, hésita, finit par dire :

— Vous semblez ignorer, madame, qu'ils ae sont rencontrés souvent, cet hiver?

•— Je crois en effet que mon gendre me l'a dit.

M. Mazelaine passa la main sur son front : comme il se méfiait toujours de madame Valérien^ il se demanda si, complice, elle cherchait à couvrir

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ceux qu'il était prêt à accuser; et il brusqua les choses :

— Ib se sont rencontrés très souvent, madame, répéta-t-il. Trop souvent, peut-être. C'est de propos délibéré qu'ils se sont retrouvés à Constance : ce voyage a été concerté entre eux.

Comme madame Yalérien semblait attendre quelque chose de plus, il demanda :

— Vous n'en avez aucune surprise?

Elle fit un geste évasif, et continua de se taire et d'attendre. Alors il s'expliqua :

— Moi, madame, j'en ai conçu une certaine inquiétude. Et, je ne vous le cacherai pas, c'est pour en causer avec vous que je suis venu. Je connais mon fils : quand il me parle, j'entends tout ce qu'il ne me dit pas; quand il m'écrit, je lis tout ce qui n'est pas dans ses lettres. Comme vous avec votre fille, je suppose... Florian est un de ces hommes que leur imagination emporte, qu'elle emporte vers le sentiment... Il est de ceux qui se laissent gouverner parleur sensibilité... Pour tout dire d'un mot, madame, .il est romanesque... On l'est à tout âge, dans toutes les situations... Peut-être ai-je été trop sévère pour lui; peut-être, quand il était sous ma garde, ai-je employé trop de rigueur pour lutter contre ce penchant... Ahl madame, c'est que j'en redoute tant les effets !... Je vous le demande maintenant : l'intimité d'une femme jeune et jolie ne

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suffit-elle pas à le rendre plus dangereux?... Sans doute, une mère irréprochable se fût levée avec indignation pour répondre de sa fille, opposant une foi impérieuse à ces doutes. Mais madame Yalérien sentait toujours le poids de sa faute sur elle et sur tout ce qui la touchait. Elle n'essaya donc pas de défendre Agnès. Jetant sur M. Mazelaine un long regard angoissé^ elle dit seulement :

— J'ai eu cette crainte...

— Alors, s'écria-t-il, retourné subitement par l'évidente sincérité de cet aveu, — nous serons deux pour la protéger, n'est-ce pas?

Et^ d'abondance, il dit ce qui le tourmentait :

— Ne croyez pas que je désespère, non, non I... Ne croyez même pas que mon inquiétude soit aussi vive que ma démarche auprès de vous le ferait supposer!... Je suis troublé, je suis inquiet, et puis je me rassure par mille raisons qui me semblent bonnes, jusqu'au moment où j'en vois la faiblesse. Mon fils a de l'honneur, le sentiment du devoir, une claire conscience de ses responsabilités, j'en suis sûr. C'est une forte garantie. J'ai tout fait pour le rendre fort, honnête, loyal : j'ai certainement réussi... Mais de quel homme peut-on répondre, quand la passion l'atteint ?...

Elle murmura :

— Et de quelle femme !...

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Puîs^ avec plus de force, comme pour étouffer ce cri qui venait d'échapper à sa détresse :

— Moi aussi, monsieur, j'ai tout fait pour armer ma fille... J'ai vu s'esquisser dans son âme des penchants un peu pareils à ceux que vous décrivez : je les ai combattus, j'ai tâché de les détruire... Je l'ai de mon mieux mise en garde contre ces illusions du cœur qui nous trompent sur les choses et sur nous-mêmes... Je sais que le mensonge est la source de la plupart de nos égarements : je lui ai appris à le haïr, à le mépriser... J'ignore ce qui l'attend dans la vie, oii il y a tant de surprises ; mais je suis certaine qu'elle ne mentira jamais!... Je vois bien que vous venez pour me parler d'un danger qui menace votre fils, monsieur... Eh bien, je ne me déroberai pas ! Je serai aussi franche que vous, parce que je sens bien que nous avons l'un et l'autre le même amour pour nos enfants, la même volonté de les voir marcher dans le droit chemin... Vous craignez pour votre fils, comme j'ai peur pour ma fille... J'ai peur, parce qu'elle n'est pas heureuse, parce que son cœur est agité, parce que je viens de la voir troublée et inquiète... Et j'aurai plus peur après ce que vous me dites là... Ah! monsieur, vous sentez bien que pour qu'une mère vous parle ainsi, à vous qui n'êtes pour elle qu'un étranger, il faut qu'elle se sente en détresse et sans appui I...

M. Mazelaine l'écoutait avec une émotion singu-

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lière : une heure auparavant^ il se fût cru incapable d'en éprouver aucune au contact de telles pensées, qui froissaient les souvenirs de son passé, qui offensaient son idéal ; mais, en entendant cette femme dont il se méfiait toujours, en la voyant si frémissante, en la devinant si douloureuse, il sentait qu'elle parlait avec simplicité^ comme une bonne mère ; cette idée le traversa, que, malgré sa faute, elle n'était peut-être pas la perverse créature dont il avait gardé si longtemps une sorte d'effroi :

— Je vous remercie de tant de confiance, dit-il. Je vois' que nous sommes d'accord, bien d'accord tous les deux... Nous avons donc une tâche commune : défendre ces enfants contre eux-mêmes, les sauver... Vous venez de les voir, madame, vous avez une impression plus claire que la mienne : pouvons-nous quelque chose? Est-ce le moment d'agir?...

— Je comptais repartir demain, avoua madame Valérien, m'attacher à leurs pas, les observer, les suivre...

— Vous le pourrez pendant quelques jours; mais ensuite?... Ils se retrouveront à Paris, ils reprendront leur vie ordinaire, vous ne serez plus là...

— Selon mon impression, je tenterai quelque chose*

M. Mazelaine cherchait vainement à quels projets elle^ pouvait songer;

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-^ Quelque chose ? répéta-t-il sur un ton d'interrogation et de doute.

Madame Yalérien précisa :

— ^^Si j'avais le sentiment d'un péril plus pressant, monsieur.... On juge de ces choses-là selon son instinct, n'est-ce pas?... eh bieni je parlerais à ma fille... j'essayerais de lui dire...

Elle s'interrompit, avec un regard rempli d'une indicible douleur, dans un effort où sa voix se brisa :

— ... tout ce que je croirais devoir lui apprendre. M. Mazelaine tenait les yeux baissés, sans oser

ni la regarder ni répondre, stupéfait de reconnaître que cette femme, dont il se croyait si loin, avait eu la même idée que lui : celle que la connaissance du passé, tant redoutée, apporterait peut-être, à l'heure du péril, l'appui décisif de sa leçon terrible.

— Mais quelle [torture, reprit-elle, que de recourir à de tels moyens !... Ma fille ignore tout... tout ce que vous savez, vousl... J'ai toujours cru que l'ignorance valait mieux pour elle. Aujourd'hui, je suis prête à croire l'inverse... Car si Ton savait d'avance où conduisent ces sentiers-là. . . ah ! si Ton savait! Renseignée, elle se reprendrait peut-être, elle lutterait avec plus de chances... Où puiser le courage qu'il faudrait avoir?... Elle croit en moi avec tant de ferveur!... Songez qu'il faudrait lui dire : « Si ta mère lit dans ton cœur, c'est parce que le sien a^connu ces orages; elle veut t'arrêter, parce

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qu'elle sait où mène la voie que tu suis ; et elle te l'avoue, après t'avoir laissé croire, à toi et à tous, pendant tant d'années... » Ah! monsieur, je vous en supplie, trouvez un moyen moins cruel!*..

— Je comptais aussi les rejoindre, dit M. Mazelaine ; je comptais mesurer le danger, combattre comme je pourrais. ..

Il s'interrompit un instant, pour reprendre avec plus d'efforts, en hésitant sur ses mots :

— Je faisais un plan qui ressemble au vôtre; je raisonnais un peu comme vous... Si le péril est très grand, pensais-je, je pourrais peut-être parler à mon fils, lui dire ce que je sais de la vie,... tout ce que je sais,... tout ce que j'ai vu des catastrophes de Tamour... Mais cela, madame, je ne le pourrais qu'avec votre aveu.

— Faites ce que vous croirez devoir faire, s'écriat-elle sans une hésitation, dites ce que vous croirez devoir dire!... Rien ne peut m'étre plus douloureux que cette explication dont je sens la nécessité, dont j'ai Teffroi, qu'ainsi vous m'épargnerez peut-être... Seulement, je ne partirai pas : je reste ici ; appelez^ moi, si ma présence est nécessaire. .

Elle ne cherchait plus à se contenir : elle pleurait ; et M. Mazelaine pressentit pour la première fois le vrai caractère du drame qu'il avait cru connaître pour en avoir surpris le dernier geste...

Le soir môme^ en remerciant Agnès de son télégramme, madame Yalérien lui annonça qa'elle ne retournerait pas à Constance. Sa lettre, affectueuse et brève, en promettait une plus détaillée, dès qu'elle aurait vu les enfants aux Peupliers. Elle ne faisait aucune allusion à la visite de M. Mazelaine.

Pendant les deux jours qui suivirent, elle revécut avec une intensité torturante la phase aiguë de son existence. Secouant la poussière dont le temps et sa volonté d'oublier avaient recouvert le passé, son entretien avec le seul être qui en possédât le secret en renouvelait les angoisses : à cet âge dif- Gcile qui précède de peu la vieillesse» où Ton établit, avec le bilan de ses déchets, celui de toutes les choses qu'on ne peut plus espérer, au terme de sa dix-huitième année de tourments intérieurs qu'au-

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cune conGdence n'avait jamais allégés, madame Yalérien constatait la survivance en elle de Têtre ancien que longtemps elle avait cru mort. Si lointains> si pourchassés qu'ils fussent, les souvenirs de cette foudroyante époque effaçaient tous les autres et reprenaient leur éclat : en quarante-huit heures, elle en revécut les moindres détails^ avec cette rapidité d'évocation qu'ont la mémoire et les rêves. Des images surgirent autour d'elle, si nettes qu'un peintre eût pu les fixer. Elle entendit des voix et des paroles, des cris et des soupirs résonner avec les accents de jadis. Ce fut comme un violent retour de jeunesse : elle frémit du désir éperdu d'anéantir ces dix-huit années avec leurs tristesses, pour revivre une seule des heures ou des minutes d'enchantement tant de fois maudites. Vain souhait douloureux des cœurs qui n'ont pas épuisé leurs sources d'amour I Cette femme grave, résignée et douce, gérante attentive de ses biens, qui ne semblait s'intéresser qu'à ses devoirs de mère, de propriétaûre, de bonne maîtresse de maison, fut de nouveau la Femme au voile, celle dont l'œuvre de Bernard Chaumont embaumait la beauté disparue, en fixant comme un point dans la durée l'instant où la passion l'avait livrée, avec tous les secrets de son corps, aux pinceaux de l'amant, à l'admiration des hommes. Que de fois, dans sa solitude, elle avait rougi de cet ancien Moi, qui survivrait tant de

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siècles ! Que de fois ^e avait éperdument souhaité de le savoir détruit par le hasard ou par le feu I Pourtant, à cette heure, aussi vivant, aussi réel que si elle avait eu sous les yeux la toile dans son cadre, il se mit à lui parler d'un ton qu'elle ignorait:

<c J'étais la force, la jeunesse, l'amour, la vie. En moi sourdait un fleuve de bonheur* J'étais comme un printemps radieux où la terre s'épanouit sous la caresse des eaux jaillissantes, du divin soleil. Et le sol s'est desséché, toutes les fleurs se sont flétries, rien n'est demeuré de ce qui fut moi, je me suis muée en celle que tu es maintenant. Je n'accuse pas les années : quel fou s'étonnerait de la succession normale des saisons ? Non, non, je ne me plaindrais pas d'avoir vieilli selon la loi des destinées; mais une seule heure, parce que tu l'as voulu, a précipité le cours de toutes les choses. Je suis morte avant d'avoir vécu ma vraie vie. Je suis la ruine d'un palais inachevé : l'architecte a déchiré les plans, brisé les outils, chassé les ouvriers ; des pans de murailles incomplètes s'effritent dans la nuit. »

Puis elle revoyait, debout devant la toile où s'éternisait la jeunesse de son corps, l'artiste puissant, superbe et souriant, dont le pinceau créateur pétrissait sa chair idéale, tandis que sa chair véritable palpitait encore des caresses toutes fraîches. Elle le revoyait et le rappelait, dans l'oubli soudain

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de la tache sanglante qui les avait à jamais séparés ; mais il n'était qu'un fantôme dont les lèvres n'ont plus de baisers. Quand la forme s'en fut dissipée, une voix qui ne ressemblait pas à celle de Bernard Ghaumont, une voix ironique et mauvaise répétait en s'éloignant :

« Ta vie a passé, ta vie est finie, qu'as-tu fait de ta vie? »

Enveloppée ainsi dans les ombres d'autrefois, madame Yalérien vaquait à ses occupations quot^diennes, réorganisait la maison, écrivait à la tante Ambroise pour lui demander à voir les enfants, donnait ses ordres au fermier, aux vignerons, aux domestiques, traitait quelques affaires, faisait ses visites de charité, le visage tranquille, le regard reposé, toute pareille d'aspect à ce qu'elle était toujours, avec cette douceur sereine qu'elle devait à sa longue résignation...

... Non loin des Aveines, sur la route de Saint- Gengoux, dans un petit enclos où poussaient des légumes, quelques arbres fruitiers, des haies de groseilles et de framboises, une masure abritait un couple très vieux. Ils étaient si vieux que personne ne savait plus leur âge. Les anciens du pays disaient en parlant d'eux : « On les a toujours vus par là ! » On les appelait les Garon, sans savoir si c'était leur nom véritable ou si quelque loustic un peu lettré

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les avait ainsi baptisés en pensant au nocher du Styx. Au temps éloigné du travail, rhotnme était vigneron, la femme matelassière; mais depuis beaucoup d'années^ elle ne cardait plus la laine, il ne faisait ni les effeuilles, ni le sulfatage. Aux jours de vendanges seulement, tous deux s'approchaient bras dessus bras dessous des pressoirs. Ils vidaient le verre de moût qu'on ne manquait jamais de leur offrir, en disant : a II sera fameux cette année ! ' » Et l'on jugeait que c'était de bon augure, le père Garon ayant l'expérience de tant de récoltes ! Par les beaux soirs, on les voyait assis devant leur porte, si menus, si ratatinés, si tremblants, qu'on pensait à deux pigeons, serrés sur leur perchoir, trop âgés pour prendre leur essor. De bonnes gens leur apportaient du sucre et du café ; ils vivaient des légumes de leur jardinet, du lait de leurs deux chèvres que la femme trayait de ses mains noircies et toujours froides, des œufs de cinq ou six poules qui picoraient jusque dans leur cuisine. De temps en temps, madame Yalérien leur portait un poulet, et les écoutait volontiers bavarder : car leurs petites voix chevrotantes parlaient de la vie et de la mort, du passé, de la vieillesse, de toutes choses, avec une résignation si parfaite qu'elle s'ignorait ellemême, comme en pourraient parler les plantes, les pierres, les êtres embryonnaires qui sont tout près de la nature, plongés dans son règne, soumis à ses

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lois, sans qu'aucune réflexion leur ait jamais enseigné la révolte ni l'inquiétude. Le hasard de ses pas l'ayant conduite de leur côté dans une des heures où elle luttait contre l'obsession, elle les aperçut sur leur banc, dans la pose accoutumée, immobiles, tout bruns, pareils à deux saints de bois sculptés par un artiste un peu gauche, patines par le temps. Elle s'arrêta derrière la clôture à claires-voies, pensant qu!ils sommeillaient. Mais les deux vieux, l'ayant reconnue, se levèrent d'un même mouvement pour trottiner à sa rencontre, appuyés l'un sur l'autre comme s'ils ne faisaient qu'un :

— Hél c'est vous, madame Valérien I

— Mais oui, c'est moi. Comment allez-vous, cette année?

Le vieillard regarda sa femme et répondit :

— Pas trop fort, ma bonne damel... Elle a souvent de l'oppression, et puis de la toux, il faut l'entendre!...

Il avait un reste d'accent dijonnais, qui sonnait drôlement dans sa petite voix fêlée.

— Et lui, ma chère dame, c'est une autre affaire I fit la vieille... Il a les douleurs, lui I... Ça le prend dans le dos, dans les jambes, partout ; il est là qu'il ne peut plus bouger pendant des jours I...

— C'est que vous n'êtes plus jeunes, tous les deuxl... Il y en a qui voudraient bien se porter comme vous, quand ils auront votre âge I

ALOtSfi YALERIBN 91

— Ohl dit le vieux, on ne se plaint pas, non!... Tout le monde sait que quand on vit depuis si longtemps, il faut qu'on soit malade !.., Tout le monde sait ça I

La vieille secoua son menton pour l'approuver, et ajouta :

— C'est ainsi, parce que c'est ainsi.. •

— Bien sûr! renchérit le vieux... Et il y en a qui ont bien d'autres misères!... Oui, il y en a qui sont au lit sans pouvoir remuer un membre, ou qui n'ont plus leurs yeux... Des ruines, quoi!

La vieille regarda son nmri, hocha de nouveau la tête et dit :

— Le plus grand malheur, voyez-vous, ma chère dame, c'est qu'il y en aura peut-être bien un qui partira avant l'autre.

— Ne pensons pas à ça! répondit le vieux...

D'abord, c'est encore loin... Et puis, qu'est-ce qu'on peut savoir de l'avenir, dis? On s'en va au jour le jour, ce qui doit arriver arrive, et voilà!

En quittant ces braves gens, si bien fondus l'un dans l'autre, madame Valérien songeait à d'autres couples pareils, rencontrés le long de son chemin, dans des milieux plus rapprochés d'elle. Ainsi se souvint-elle entre autres d'une très belle vieille dame, ancienne amie de sa mère qu'elle voyait quelquefois aux premiers temps de son mariage, dont le visage flottait dans sa mémoire comme un

92 ALOtSB VALBRIBN

pastel un peu brouillé. Madame A... était la veuve d'un colonel tué pendant les guerres d'Afrique, aux côtés du maréchal Bugeaud. Elle habitait rue de Grenelle un appartement très moderne, qui contrastait avec la vétusté de sa figure, de ses coiffures, de ses bibelots^ de ses tableaux. Elle avait les manières, les habitudes, les allures d'une époque qui n'est plus. Elle tirait de sa mémoire mille anecdotes pittoresques sur des gens oubliés, comme on sort des bijoux d'un reliquaire. Chaque jour, à la fin de l'après-midi, elle recevait les amis qui restaient, leurs fils, leurs filles, parfois leurs petits-enfants. Et chaque jour il y avait là, arrivé premier, restant après les autres, le vieux général T... avec ses impériales d'un blanc d'argent, ses cheveux en brosse, encore noirs, son teint basané de spahi, sanglé dans sa redingote, la taille droite, l'œil éveillé. La chronique racontait qu'ils s'étaient aimés tout le long de la vie, à travers des orages dont personne ne savait plus l'histoire, et que si vieux, ils s'aimaient encore, immuables et fidèles dans un monde qui changeait autour d'eux. De fait, ils ne parlaient jamais sans se consulter du regard, comme si chacun n'eût rien tant redouté que de déplaire à l'autre ; on les trouvait toujours si parfaitement d'accord, qu'ils semblaient avoir eu la même idée à la même minute ; et l'on n'aurait pu concevoir le salon de madame A. . . sans la présence du général T... Il y fut frappé

ALOtSB VALERIBN 93

d'apoplexie, en racontant un épisode de ses campagnes : la phrase commencée s'arrêta net ; il inclina la tête sur sa poitrine en poussant un léger soupir, — un soupir d'enfant qui s'endort : c'était fini, le vieux soldat n'existait plus... Trois semaines après, son amie s'éteignait à peu près de même, — plus lentement, toutefois, avec quelques souffrances... Les gens se demandèrent : « Que seraitelle devenue sans lui?... » Ah! vieillir seule, quelle misère I...

Vieillir seule, tel serait pourtant le lot de la pauvre femme à qui Gaspard vint rouvrir la grille des Aveines. Ses domestiques à têtes blanches, témoins de sa vie extérieure, ignorants de sa vraie vie, étant tous ses aînés, l'ayant vue naître, s'en iraient les premiers ; dans dix ou quinze ans, plus tôt peutêtre, il n'y aurait plus autour d'elle que des figures nouvelles. Déjà si loin, Agnès s'éloignerait toujours davantage, selon la loi de nature qui sépare de l'arbre les pousses indépendantes. De plus en plus, la jeune femme vivrait sa vie personnelle : égoïste, amoureuse, victime ou résignée, elle aurait ses propres curiosités, ses propres désirs ; elle voudrait savoir, connaître, éprouver; elle croirait qu'avant elle, personne au monde n'avait traversé ses émotions, ses ardeurs, ses joies ou ses désespoirs ; ainsi elle suivrait le chemin que sa mère avait suivi après tant d'autres, le chemin qui conduit, par de brèves

94 ALOtSE YA.LÉRIBN

délices» aux longs repentirs des lendemains amers : « Non, non, pas cela! conclut madame Yalérien; moi qui sais, je lui dirai, s'il le faut, toute mon expérience... Je la sauverai I... » Et comme elle se sentait faible, n'étant pas irréprochable, elle comptait sur le concours de M. Mazelaine...

U était parti tout de suite, sans avertir son fils de son arrivée.

La soudaineté de ce départ bouleversa le personnel de la Plaisance : de vieux domestiques aussi, comme aux Avetnes, rompus aux habitudes méticuleuses de leur maître, accoutumés à le voir méditer longtemps à Tavanee ses moindres déplacements, suivre avec méthode, dans les plus petites choses, des plans savamment conçus, et, par mille précautions, bannir l'imprévu de son existence. Il fallut terminer à la hâte les menues affaires en cours, rapporter des ordres donnés, lancer trois dépêches, improviser la malle, réparer la serrure d'une valise; et l'on arriva deux minutes avant le départ du train, — qui par bonheur se trouvait en retard I — à la petite station de Ghébrioux. Le chef de gare demanda quels graves événements justifiaient une telle précipitation . Ni le cocher ni le valet de chambre ne purent le renseigner; tous deux disaient :

— Pour sur, il doit se passer des choses!...

A C2hàlons, où il eut un arrêt prolongé, M. Maze*

ALOtSE VALÉRIEN 95

laine chercha quelque livre qui Taidât à fuir son obsession : un titre de Bourget, — le seul à peu près des écrivains contemporains qu'il aimât à lire, — le tenta : Complications sentimentales. Gomme il en coupait les feuillets^ en parcourant distraitement les pages, son attention fut tout à coup fixée par le dernier récit, intitulé : Un Sauvetage : père illégitime d'une fille dont il avait presque tout ignoré, un honnête homme, Bassigny, s'efforce de Farracher aux embûches d'un séducteur habile... M. Mazelaine courut au dénouement, que le titre révélait déjà : ces efiorts généreux ne sont pas perdus; Bassigny ne regagne sa retraite provinciale qu'après avoir sauvé l'enfant en péril, et l'avoir à jamais remise dans le droit chemin, en lui laissant deviner sa faute et son angoisse... Puisque la vie offre toujours des trames qui se ressemblent aux diverses destinées, les promène par les mêmes sentiers, les accule aux mêmes impasses, les délivre par les mêmes moyens, pourquoi ne réussirait-il pas dans son entreprise, — comme ce personnage issu, c'est vrai, de l'imagination d*un poète, mais d'un poète si clairvoyant, si renseigné sur les choses du cœur, si sagace à lire dans les âmes, que ses créations sont d'une vérité morale égale à celle que nous offrent les spectacles du monde? N'avait-il pas, sur cet imaginaire Bassigny, toute sorte d'avantages : celui-ci, entre autres, de s'adresser à un homme,

96 ALOtSE YlLliRIBN

c*est-à-dire à an être de force, de raison, de volonté, qui n'est pas comme une jeune femme levain jouet de ses propres caprices? et à un homme dont il croyait connaître toute l'âme, Tayant façonnée en bon artiste, sans rien livrer au hasard, en ajustant les rouages les plus fragiles, en réglant les moindres mouvements? A vrai dire, il avait contre lui une redoutable ennemie : cette petite créature de charme et de mystère, dont un sourd instinct l'avait toujours averti de se méfier, fille d'un père infidèle et d'une mère coupable, chargée par conséquent d'un lot dangereux de tares héréditaires. Mais pourquoi serait-elle nécessairement la plus forte? M. Mazelaine étant de ceux qui ont traversé la vie sans succomber aux tentations, sans même soupçonner leur nombre et leur attrait, ne pouvait ni mesurer leur force, ni leur opposer les meilleures armes. Il se disait : « J'en appellerai aux sentiments éternels de l'honneur, du devoir : si cela ne suffit pas, j'ouvrirai à Florian quelques aperçus sur ce passé dont la tragique lumière éclaire si bien les suites fatales de l'amour. Il n'en faudra pas plus pour le sauver... » ... Le grand lac tranquille s'éveillait, sortant peu à peu des voiles opalins qui, malgré le soleil montant à l'horizon, cachaient encore ses rives estompées dans Féloignement, leurs arbres fruitiers, leurs fermes prospères, leurs vieilles cités rangées autour des clochers pieux. Les souffles du matin

ALOtSB VALBRIBN 97

ridaient Feau frissonnante, dont la nappe prenait au loin des teintes laiteuses, presque blanches, presque invisibles ; les bateaux noirs et blancs, enveloppés dans les panaches de leurs fumées, se diluaient dans la brume, presque pareils à des nuées. M. Mazelaine avait jadis admiré ce décor, qui maintenant lui parut étranger : ses yeux ne reconnaissaient plus la lumière voilée, les vapeurs qui la tamisent et qui raffinent, les ciels brouillés que la splendeur même des jours d'été dégage à peine. Il lui vint à l'esprit qu'il eût été plus fort, pour défendre son fils, sur la terre maternelle peuplée de souvenirs familiers, où mille voix connues, sortant des choses, rappellent les leçons du passé ; tandis que dans cet autre pays^ parmi ces figures passagères, des influences hostiles, indéfinissables, les emporteraient peut-être tous les deux, tels des flocons dans un vent qui vient de loin.

Comme il descendait de l'omnibus, dans la pittoresque cour de l'hôtel, M. Mazelaine se trouva nez à nez avec Bellune, qui sortait en complet de flanelle blanche, casquette blanche, souliers blancs, n le connaissait peu ; mais la présence de Florian faisait trait d'union. Léon, en le voyant, s'écria :

— Monsieur Mazelaine I... Par exemple I... Florian n'est pas averti?...

— Non, monsieur, je lui fais cette surprise.

«^ Bonne surprise pour nous tous !

98 ALOtSB VALiRIIN

— Vous allez bien, les uns et les autres?

— Je vous remercie... Un peu fatigués, aujourd'hui.

— Fatigués?... En vacances?... De quoi?

— Florian est un compagnon terrible I... Il nous a emmenés hier en canot, sans batelier. Une idée à lui : vous savez qu'il manie les avirons comme s'il n'avait jamais fait que cela. Naturellement, nous avons voulu l'imiter, ma femme et moi : nous étions honteux de le laisser travailler tout seul... Alors, nous nous sommes piqués au jeu, nous avons ramé comme des galériens, et comme nous n'avons pas son entraînement, ah! dame! nous avons attrapé des courbatures pour aujourd'hui.

M. Mazelaine avait écouté sans intérêt cette historiette, surpris que des gens que guette le drame pussent ainsi s'oublier à des amusettes sans se douter du péril suspendu sur eux. Il hocha la tête, et dit gravement :

i— Il faut être prudent, avec les sports.

— Oui, sans doute, réplia Léon. Mais voilà : on nY pense pas... Moi-même, qui suis plus entraîné que ma femme, je m'aperçois que j'ai passé la mesure... Avec ce diable de Florian, on ne s'arrête jamais où l'on voudrait. C'est un gaillard qui a un rude tempérament, savez-vous?

— Il est ardent en toutes choses ; il l'a toujours été.

ÀLOtSR VALéRIEN 99

— Oui, c'est un bon cheval de race !

Sur cette image, Léon s'excusa de quitter son compagnon : il portait à la poste une lettre urgente; ensuite, il irait voir chez Tantiquaire, à côté de la cathédrale, une tête de femme dont il avait envie :

— Une jolie chose, je vous assure I... Gela pourrait être un Granach... Et on Taurait pour une bagatelle !

n s'éloigna, traversa le petit pont, la chaussée, la voie ferrée, monta vers la ville. Son allure paisible était celle d'un homme qu'aucun souci n'accompagne. « Il ne se doute de rien, » pensa M. Mazelaine ; et il imagina les catastrophes qui éclateraient en un instant, si ce touriste insoucieux, dont le large dos blanc luisait dans le soleil, apprenait tout à coup que Tadultère couvait à son foyer.

Il demanda une chambre, s'informa de celle de Florian, fit rapidement sa toilette, se rendit chez son fils. Il le trouva en pyjamah, écrivant devant une table ovale. Le désordre de cette table, où une cravate et un col de chemise traînaient parmi des papiers péle-méle, l'impressionna désagréablement : il y vit l'indice d'une vie absorbée, qui ne prête plus aux petites choses de chaque jour l'attention nécessaire.

— Pèrel... Toi, ici?...

Il y eut, certes^ plus de suiprise que de plaisir, dans cette exclamation que le jeune homme poussa

100 ALOtSI YALBRIBII

en se levant, les mains tendues. C'est que, si le père et le fils s'aimaient d'affection profonde, il n'y avait pas entre eux cette intimité parfaite qui résulte de la conformité naturelle des goûts, des opinions, des idées. Dès l'enfance, Florian avait réagi contre une sévérité méticuleuse qui blessait sans la corriger et comme en pure perte sa nature ardente, dont elle détournait ou ralentissait à peine les élans. Peutêtre cette réaction, à force de s'exercer dans les détails, avait-elle contribué aie rendre fantaisiste à Texcès, friand d'imprévu, méfiant des traditions, enclin à prendre partout la contre-partie du programme paternel. En voyant M. Mazelaine arriver à Fimproviste, dans ces heures troubles où la passion emportait sa volonté, il eut l'intuition rapide que cette « surprise », — si peu dans la ligne de son père, — se rattachait à ses affaires de cœur par quelque lien qui lui échappait encore ; ce soupçon le rendit circonspect.

— Oui, moi ici, dit M. Mazelaine en s'asseyant. La fenêtre ouvrait sur le lac : à cette heure, la

vaste nappe en devenait plus bleue, tandis que, dans l'air éclairci, dans la lumière plus chaude, les rives prochaines commençaient à se dessiner.

— J'ai du plaisir à retrouver ce paysage, poursuivit M. Mazelaine. Te rappelles-tu quand je suis venu te voir ici, voilà plus de dix ans ?

— Le temps passe vite, dit Florian.

ALOtSB VALÉBIBN 101

— A ton âge, on ne s'en aperçoit guère.

La sirène d'un vapeur quittant le port déchira Tespace. Florian crut devoir expliquer, d'un ton détaché :

— Tu te demandes peut-être comment je suis venu ? C'est un désir que j'avais depuis longtemps. J'ai droit à quelques jours de repos. Je les passe ici, en agréable compagnie.

— n y a si longtemps que tu n'as pas trouvé le loisir de venir à la Plaisance !

— J'y compte aller bientôt. Des affaires vont me rappeler à Paris. Je m'y attarderai le moins possible. Puis je te rejoindrai,... et pour quelque temps, cette année !... Mais toi-même, quelle idée t'a pris 7

— Une idée...

Sans s'expliquer autrement, M. Mazelaine tambourina un instant sur la table.

— J'ai rencontré Bellune, dans la cour. Il m'a parlé de vos promenades. Je ne te savais pas si lié avec lui ?

— Nous nous sommes rencontrés assez souvent cet hiver. C'est un aimable homme.

Florian s'arrêta une seconde, et ajouta :

— Sa femme est charmante... Pourquoi donc ne la voyions-nous jamais?... Tu étais son tuteur, après tout!

M. Mazelaine se leva, fit le tour de la chambre, les mains au dos, puis s'arrêta devant son fils :

102 ALOtSB TALIÎRIBN

— C'est une chose que je t'expliquerai peut-être un jour, dit-il. En tout cas, si tu m'en crois, ne te . lie pas trop avec les Bellune.

Florian répliqua vivement :

— C'est que nous sommes déjà très liés... Y a-t-il quelque chose contre lui?... contre elle?...

M. Mazelaine répondit nettement :

— Non, pas que je sache.

— Eh bien?...

— Je ne te dirai rien de plus, pour le moment.

Florian murmura :

— Alors, mieux valait ne rien dire...

— Je compte rester plusieurs jours : nous aurons le temps de causer... Viens faire un tour, en attendant, veux-tu?

— Tu vois que je ne suis pas habillé... Descends le premier, je te rejoindrai tout à Theure... Au jardin, n'est-ce pas ?

— Au jardin !

A peine eut-il fait quelques pas dans les bosquets qui se développent à droite de l'hôtel, que M. Mazelaine aperçut Agnès, en souple robe paille, en grand chapeau orné d'un ruban et nœud vieil or. Il n'eut qu'à la contempler un instant, arrêté à cinq pas d'elle, pour deviner qu'elle ne participait pas à la sérénité du paysage. Debout devant le parapet, elle restait inattentive aux jeux des cygnes noirs qui

ALOtSB VàLERIBN 103

s'ébattaient dans leur endos. Ses regards perdus erraient dans l'étendue ; sa silhouette inclinée, sa figure dont elle oubliait de surveiller l'éloquente mobilités l'atmosphère même que dégageait sonôtre vibrant et surchaufié, — ces signes presque imperceptibles, certains pourtant, trahissaient une âme démontée jusque dans ses profondeurs. Au bruit des pas qui s'approchaient, elle se retourna avec un cri de surprise :

— Monsieur Mazelaine I Et, vite inquiète :

— Ma mère est malade ?

— Non, madame, elle se porte très bien : j'ai eu le plaisir de la voir hier...

Un rapprochement se fit aussitôt dans Tesprit d'Agnès entre ces trois faits : l'arrivée inattendue de son ancien tuteur, la visite qu'il avait faite la veille à sa mère, lui qui, depuis des années, n'avait pas repris le chemin des Aveines, la lettre qu'elle venait de recevoir où madame Yalérien, sans lui parler de cette visite, lui annonçait en peu de lignes qu'elle restait décidément à Glissé. Elle perçut une entente : quelque chose devait s'être expliqué entre eux. Mais si sa mère renonçait à la protéger, pourquoi déléguait-elle à sa place cet étranger? Car M. Mazelaine n'était pour elle qu'un étranger, ou moins encore, puisque, ayant eu charge d'elle, il n'avait rempli que la partie la plus matérielle

104 ÀLOtSS VàLBRIBN

de sa t&che. Et elle se mit instinctivement sur ses gardes :

— Hier» c'était TanniverBaire, reprit-elle. Mams^ est toujours si triste» ce jour-là I... Vous êtes donc allé la voir?

— Oui.

— Votre visite a dû la surprendre !

Ces simples paroles prenaient un accent de reproche que M. Mazelaine ne releva pas. Il dit :

— Madame votre mère avait eu Tintention de revenir à Constance; elle a l'énoncé à ce projet.

— J'en suis avertie ; mais elle ne me dit pas ses raisons ?

»- Elle pense que votre absence ne se prolongera plus très longtemps.

— En efiet, nous n'avons que peu de jours à passer ici; puis nous rentrerons aux Peupliers...

Elle changea de ton en continuant» avec un entrain affecté :

— M. Florian adore ce lac. Eh bien ! je le comprends I . . • Moi aussi, je m'y suis beaucoup attachée. . . Je le regretterai...

— On regrette toujours ce qu'on quitte.

— Sans doute. Les beaux jours sont assez rares dans la vie> même quand elle est heureuse. •• Ici» nous en avons eu quelques-uns...

En pleine lumière» dans sa robe claire^ sous les ailes de son grand chapeau» elle semblait appartenir

ALOtSB YALBRIBN 105

au décor, s'absorber dans le bien-être de la tiède matinée, de la chaleur que versaient sur les flots les rayons du soleil, de la fraîcheur qui venait du lac dont les eaux miroitaient, de tout cet enchantement radieux de Tété qui baignait sa jeunesse. Un bateau passa, pavoisé, portant quelque société de gymnastique ou de chant : des bouffées de musique arrivèrent» joyeuses, puis les cygnes noirs se balancèrent dans les vagues décroissantes de Thélice qui se brisèrent contre le parapet.

— Gomme c'est gai, tout cela I murmura M. Ma* zelaine.

Uy avait dans son accent la tristesse infinie de rhomme dont le cœur ne s'épanouit plus dans la splendeur du monde. Mais Agnès» toute vibrante des émotions qu'elle voulait cacher» ne remarqua pas cette nuance, et s'écria :

— N'est-ce pas?,.. Tout est gai, dans cet heureux pays!... Ah I c'est un vrai pays de douce viel... Nous aussi, nous avons été très gais I

Des pas craquèrent sur le gravier, derrière eux : M. Mazelaine vit le frisson qui la parcourut toute» la légère crispation des lèvres qui trahit son émoi. Florian, cependant» lui tendait la main, amicalement, sans chercher à dissimuler leur familiarité.

— ... Bien dormi?

— Merci» et vous?

— Moi» toujours!... Et une surprise au réveil!

106 ÀLOtSR YAIiiBIllI

I ]jeta un coup d'œil sur son père, et lui sourit.

— Fatiguée de vos exploits d'hier?

— Un peul... Pas vous?

— Pour deux heures d'aviron, pourriez-vous croire ?

Florian redressa sa taille robuste, dans un beau mouvement qui exprimait, avec une imperceptible nuance de déclamation ou de fatuité, la vigueur, la santé, Fardeur de vivre. Un peu vain de sa force physique, comme le sont parfois les intellectuels que leur trarail n'a pas débilités, il montrait son buste bien pris, son cou solide, sa tôte romaine aux traits plutôt lourds, casquée d'une riche chevelore, qui rappelait le profil et la toison classiques du Lucius Yerus des médailles. A ses côtés, M. Mazelaine semblait tout petit, menu, ratatiné : Florian s'en rendit compte, et lui jeta un bon regard affectueuxy comme pour l'assurer qu'il n'avait nulle envie de l'écraser. Puis ses yeux, impérieux et adoucis, avec une petite flamme au-dessus de l'iris, se posèrent sur Agnès ; pendant une seconde, ils la caressèrent de toute leur tendresse passionnée.

« Gomme ils s'observent mal I qu'ils sont imprudents I » pensa M. Mazelaine.

Gomme pour lui donner raison, ils se détournèrent ensemble vers le paysage, et parurent se perdre dans le même ravissement. Alors, — si peu expérimenté qu'il fût en ces matières, — M. Maze-

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laine essaya de supputer l'heure exacte de la passion qui sonnait pour eux. Il le comprit : c'était Thenre ardente où, dans le désir surtendu, la seule approche de l'être aimé, moins que cela, son nom glissant sur des lèvres étrangères ou son image traversant la pensée, font sourdre et s'agiter dans les intimes profondeurs les forces mystérieuses que les anciens poètes appelaient les « esprits d'Amour » ; c'était l'heure fuyante qui, en s^envolant, prépare, appelle, attire toutes les autres heures, les plus douces, les plus folles, les plus belles, les plus amères ; c'était l'heure brève dont on sait que lorsqu'elle a passé, jamais plus on n'en retrouvera la saveur et l'innocence ; c'était l'heure dangereuse où les effluves d'amour montent de tous les pores, où les inflexions de la voix, les gestes, les silences, les regards livrent à tout venant le secret qu'on croit garder, où l'on se trahit quoi qu'on fasse, sans se douter qu'on se trahit. En les voyant là, comme reliés l'un à Fautre par un fluide puissant, leurs mains toutes proches se cherchant sur le parapet, poussés par le souffle irrésistible dont on pouvait attendre à chaque instant qu'il jetât la frôle Agnès sur le cœur qui Favait conquise, M. Mazelaine éprouvait un peu de cet effroi sacré dont les frissons nous parcourent aux approches de la folie, du somnambulisme, de ces phénomènes où se révèlent les tréfonds de l'àme en des éclairs d'orage, ce Est-

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ce que rien ne les arrôtera? » se demanda-t-il. Très vite, son esprit fit le tour des hypothèses : quel autre obstacle, maintenant, pourait surgir entre eux, sinon ceux que suscite parfois la brutalité de la maladie ou de la mort? D'où viendrait une force asseï puissante pour faire échec à celle qui les gouvernait ?... Et il écouta on moment bruire et se rencontrer leurs haleines.

Bellune, survenant, les tira de cette rêverie. Il était en nage. Il s'essuyait le front. Il frappa d'une main sur Tépaule de Florian, qui tressaillit, et toudba de l'autre celle de sa femme, dont la figure prit aussitôt une expression contrariée, quasi douloureuse.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t^elle.

— Vous n'avez donc pas d'estomac? s'écria Bellune en guise de réponse. On voit bien que vous avez fait la grasse matinée. Ce quil y a? Mais, sapristi ! il y a un grand quart d'heure qu'on a sonné le déjeuner?

— Vous avez toujours faim, vous, fit Agnès.

— Sans doute! 6et air vif donne l'appétit...

Allons i allons ! à table I

Et, se tournant vers M. Mazelaine :

— Groirez-vous que c'est tous les jours la même chose, monsieur? Us ne veulent jamais venir manger! Ici^ ma femme ne pense à rien ; je parie qu'elle n'a pas seulement donné l'ordre de mettre votre couvert à notre table !

ALOtSB YALÉRIBIf 109

Le maître d'hôtel y avait pourvu. Us s'installèrent à leur table réservée, que décorait un bouquet de roses thé dans un cornet de cristal. La vaste salle gothique de l'ancien réfectoirei où les moines d'autrefois se réunissaient autour des mets frugaux, regorgeait d'un public disparate, élégant, bariolé, qui mêlait toutes les langues. A côté d'eux, nasillaient six sœurs américaines ; en face, un monsieur seul mangeait tristement, en buvant de l'eau ; plus loin, de table en table, à leurs figures, à leurs vêtements^ à leur langage, on reconnaissait des Allemands tapageurs, des Russes familiers et gracieux, des Anglais corrects, un joli couple italien en voyage de noces.

— Dieu ! que j'ai faim I s'écria Léon. Et encore plus soif, ma parole I

— Buvez donc I lui dit Florian.

Et il se mit à verser, dans les verres de Bohême, le vin du Rhin dont l'arôme sortit de la fine bouteille qui attendait dans un seau de glace, le vin d'or au bouquet subtil et puissant, le vin généreux qui parfume les lèvres, le merveilleux vin des légendes fleuries autour du rocher de Loreley...

Dans ces derniers jours de vacances, trop lents à son gré^ M. Mazelaine tâcha d'étudier cette « troublante » si brusquement entrée dans son firmament^ et qui risquait d'en bouleverser la gravitation. Il ne savait à peu près rien d'elle : tandis qu'il avait pendant une douzaine d'années connu minutieusement Téjtat de sa fortune, les parts de fermage qui lui revenaient, arbitré ou remployé avec sagesse les capitaux qu'il administrait pour elle, il ignorait tout de cette âme sur laquelle il avait cependant reçu quelques droits. Sa crainte presque morbide de tout ce qui est irrégulier l'avait empêché de lui vouer une sollicitude qu'il prodiguait à des intérêts d'autre sorte, à des devoirs moindres. Il s'était dit : « Elle appartient à sa mère ; que pourrais-je contre l'influence maternelle? Ma pupille sera ce que sa

ÀLotsi yALiRim 111

mère la fera... » Seul, il aurait peut-être essayé de combattre ce péril imaginaire ; mais il craignit pour son fils une de ces camaraderies d'enfants que le temps développe et transforme, et sa prudence paternelle lui fit abandonner la partie. Maintenant, il se débattait contre le danger même qu'il avait cru écarter. Les événements réalisaient ses prévisions : créature d'amour comme sa mère, Agnès chercherait comme elle, hors du foyer, un bonheur indispensable à son imagination ou à ses sens, que le foyer lui refusait, comme il le refuse à tant de femmes. Peut-être eût-elle mieux résisté, s'il avait consacré à préserver son âme la moitié de la peine prise à surveiller ses fonds ? 11 était donc victime de sa propre erreur : comme il arrive dans ces tragédies où les efforts des héros, avertis par quelque oracle ambigu, n'aboutissent qu'à précipiter le triomphe du Destin, la dangereuse sirène, sans appui contre ses instincts, cédait à leurs appels en entraînant celui que le hasard avait mis sur ses pas, malgré tant de calculs ourdis pour l'éloigner d'elle...

Son fils ne l'inquiétait guère moins. Depuis que Florian poursuivait son active carrière, il fréquentait peu les Peupliers f et ses rapports avec M. Mazel^ne étaient devenus moins intimes, sans que ni Tun ni l'autre s'en aperçût. Le fils n'éprouvait aucun besoin de s'ouvrir au père. Celui-ci, heureux

112 ALOtSB TALBRIBN

de le voir dans la « bonne voie », bien noté au Palais, bon collaborateur de journaux dont les tendances lui plaisaient, le jugeait sur ces apparences qui lui donnaient toute satisfaction. Dans le loisir des jours qu'ils passèrent ensemble, il le vit sous d'autres aspects, le connut mieux, et s'effraya.

Recrue inquiétante des partis de Tordre, dont ses soubresauts impétueux risquaient à chaque instant de faire craquer les vieux moules, Florian Mazelaine était de ces intellectuels qui tiennent aujourd'hui le haut du pavé, et fussent peut-être restés en marge d'un monde plus homogène. Sa liberté d'esprit ne connaissait d'autres bornes que celles qu'il lui assignait au risque de se contredire, pour des raisons de pratique ou d'opportunité ; son credo^ négatif dans sa vraie substance, ne pouvait donner le change qu'à des auditeurs peu pénétrants. Des articles de journal ou de revue, des discours, une campagne électorale menée avec énergie, quoique sans succès, l'avaient rendu sympathique à certains groupes conservateurs : c'est qu'il voulait que la religion, libre comme toute autre manifestation de l'esprit, pût prospérer à son aise tant que la matière humaine se prêterait à ses développements ; mais les événements qui le rapprochaient un instant du catholicisme ne l'engageaient en rien, ni dans sa conscience métaphysique, ni envers l'Église.

—-Je sais bien que s't7« revenaient au pouvoir.

ALOtSE VALÉRIBIf 113

je serais contre etiXj disait-il volontiers, en parlant de ses alliés ; je les défends partout contre les énergumènes qui incarnent aujourd'hui Fesprit de tyrannie, comme je défendrais ceux-ci contre les autres si le vent venait à tourner.

Il ajoutait quelquefois :

— Par exemple, je crois que j'y mettrais moins d'ardeur : nul despotisme ne m'est plus odieux que celui qui veut imposer ses négations et son outrecuidance !

Dans une région voisine, il ne défendait pas par principe la propriété individuelle, mais seulement parce qu'elle lui semblait la plus sûre garantie de la saine émulation, du travail fécond, de l'initiative, de l'indépendance de chacun. Avec les évolutionnistes les plus audacieux, il admettait que nos idées directrices peuvent changer dans un avenir limité ; mais, par goût de l'équilibre et sens de l'harmonie, il s'opposait aux artifices légaux imaginés pour hâter ce nouveau règne. Il acceptait l'étiquette de républicain, sans cacher dans ses propos qu'il n'avait pas la superstition du régime et se rallierait à l'occasion à tout un autre type politique qui lui paraîtrait favorable aux progrès du pays. Enfin, s'il se targuait de patriotisme, c'était, expliquait-il. « parce que nous ne sommes pas dans une période de l'histoire où l'on puisse abandonner l'idée de patrie sans mettre en péril les formes de civilisa-

114 ALOtSB YALAbIBM

tion dont dépendent notre existencei notre idéal et

notre foyer. »

GonservaXeur par tradition^ religieux par conviction profonde^ patriote par instinct, sans réserves ni nuances, M. Mazelaine regardait la foi, TËglise, la patrie, la propriété, la famille, comme des absolus inséparables qu'on ne saurait mettre en discussion, indispensables à la vie collective et personnelle comme Tair et la lumière le sont à la vie physique, possédant une réalité intrinsèque à peu près comparable à celle des corps ou de la matière. Aussi cette espèce d'anarchisme intellectuel Tefifrayait-il comme un produit toxique de la décomposition sociale, peut-être aussi, à cette heure, parce que sa contagion rendait plus redoutable la séduction de ce jeune homme, issu de lui, qui lui ressemblait si peu.

— Tes idées ne t'aideraient pas à vivre! s'éoîat-ilun jour dans un long entretien qu'ils avaient engagé, vers la fin d'une pluvieuse après-midi, en faisant les cent pas dans les galeries du cloitre.

Il s'arrêta devant la fresque qui représente les obsèques de Manuel Ghrysoloras, mort pendant le Concile. Les couleurs, un peu fades, achevaient de s'effacer dans le jour sans lumière. Il jeta un regard distrait sur la livide figure du savant grec, sur les personnages qui s'empressent autour de lai

ALOtSB YALBRIBM 115

dans des attitudes d'atelier ; et il reprit, en posant la main sur le bras de son compagnon :

— Si tu traversais une crise d'âme, une de ces crises où Ton cherche des forces et des appuis comme un malade cherche Fair en suffoquant, quels secours t'apporteraient-elles? Que pourraientelles contre la tyrannie des instincts ?

— Qui sait? répondit Florian.

Il était nerveux, parce qu'Agnès tardait à descendre; il écoutait impatiemment son père; il craignait une discussion intempestive, qu'il avait déjà plusieurs fois éludée ; il ajouta pourtant :

— Les idées ne valent-elles donc que par leurs qualités pratiques? Si la vérité n'est pas un vain mot et nous est accessible, elles sont toujours bonnes quand elles nous en rapprochent.

— Si la vérité n'est pas un vain mot,... répéta M. Mazelaine ; est-ce que tu douterais d'elle?

Florian ne répondit que par un geste évasif, sachant qu'il n'y avait nulle entente possible sur une question ainsi posée entre le doctrinaire qu'était son père et le réaliste qu'il était luimême.

— Au surplus, reprit-il, as-tu jamais vu que les idées les plus fermes, les principes les plus solides soient d'un grand secours dans ces crises-là? Ce sont des bâtons de montagne : ils sont utiles dans les bons chemins et se rompent aux endroits pé-

116 ALOtSB VAURIEN

rilleux. L'expérience nous montre que les instincts sont toujours les plus forts. La foi, la raison^ la yertn^ on ne les écoute qu'aux jours paisibles où ils triomphent parce que Tennemi cache son jeu ou ralentit ses attaques. Au moindre retour offensif» c'est la déroute...

— Ainsi raisonnent les hommes de ton âge, dit M. Mazelaine. Ceux du mien raisonnaient autrement : ils croyaient, ils croient encore à l'efficacité des idées et des principes.

— Je crois aussi à leur efficacité sociale : c'est une des raisons qui me poussent à les défendre^ quelques doutes que j'aie sur leur essence. Mais leur efficacité morale? Non... Dans les crises dont tu parles^ père, l'homme n'est plus qu'un terrible individu... Gomme les autres bêtes !... Ses idées et ses principes s'envolent dans la rafale... Le vent souffle : il n'en reste rien. A moins pourtant que leur vaine résistance exaspère les forces destructrices... Ou s'il en subsiste quelque chose dans son cœur ravagé, ces vestiges lui préparent des lendemains amers, un cortège dé remords plus dégradants que les pires fautes I

— Tu dénatures la vérité des choses 1 s'écria M. Mazelaine. La faute est toujours plus avilissante que le remords, qui parfois la purifie ou la rachète. Vous vous épuisez, vous autres, esprits libres, à chercher de nouvelles bases à notre ac-

ALOtSB ^ALÉRIEIf 117

tioo : il n'y en a pas, vous n'en inventerez pas ! Notre antique conception du devoir a fait ses preuves : elle peut toujours les faire. Aucune théorie ne la remplace : ses ordres sont simples et clairs : c'est son avantage. Votre • largeur de vues », comme vous dites, votre souplesse d'esprit, votre « compréhension » ne vous suggèrent que de coupables indulgences, pour les autres comme pour vous-mêmes. Il fut un temps où Ton glorifiait la passion : vous l'acceptez. C'est pire. Florian réfléchit un instant, et dit :

— Nous croyons que dans ce domaine, comme dans tous les autres, les événements comptent plus que les principes.

— Erreur encore, dangereuse à propager I Erreur du même ordre que celles que tu commets à chaque pas, et qui conduit aux mômes fins...

— Non, père, ce n'est pas une erreur, c'est un fait d^expérience, évident, aveuglant!... Nos passions sont des forces dont la marche et la puissance dépendent d'impulsions du dehors : elles dorment au fond de nous, jusqu'au choc qui les éveille. Si ce choc ne se produit pas, elles ne s'éveillent jamais. Que d'hommes traversent la vie sans les connaître I Ils ont beau jeu d^attribuer à leurs principes un mérite qui revient au hasard.

Florian jeta sur son père un regard qui trahit sa pensée, — l'application qu'il faisait de ces règles à

118 ALOtBB YALBRIBN

la pure existence de M. Uazelaine ; et, pour atténuer peut-être^ il continua :

— Beaucoup, par exemple^ ont une jeunesse laborieuse, difficile. A Fâge de Tamour, ils travaillent, ayant leur carrière à faire. Après, la vie les emporte, leur labeur les absorbe^ ils gagnent de l'argent, ils courent après les honneurs, la gloire^ que sais-je?... Ou simplement, ils ne rencontreront jamais Tunique regard de femme qui eût fait jaillir Tétincelle, et qui brûle et s'éteint loin d'eux... Tout cela ne dépend-il pas des circonstances, dismoi?

M. Mazelaine, hésitant un peu, concéda :

— Dans une certaine mesure.

— Dans la plus large mesure t affirma Florian en s'exaltant... Tu as vécu retiré, mon bon père, loin des hommes, de leurs conflits, de leurs misères, de leurs luttes, de leurs bassesses. Moi, par le fait de ma profession, j'ai l'occasion d'observer d'assez près ces choses-là. J'ai déjà plaidé dans plusieurs causes passionnelles; j'ai reçu les confidences de plus d'un héros de faits divers ; j'ai lu, dans plus d'une âme que l'orage avait bouleversée ; j'ai vu de près quelques assassins... Eh bien! je suis persuadé que^ dans la presque totalité des cas, les rencontres sexudles ne sont que de simples accidents, comparables à ceux qui amènent, sous le fusil de chasseur, des perdreaux ou des faisans.

ALOtSB VALÉRIBII 119

des lièyres on des chevreuils. Le chasseur tire,

quelle que soit la bête; les chiens vont chercher...

M. Mazelaine voulut interrompre en s*écriant :

— Que fais-tu donc de notre liberté ? Florian, sans relever l'objection, poursuivit

ardemment :

— Le véritable amour, qui choisit, qui dure, qui remph't la vie^ qui demeure une chose sublime jusqu'en ses pires égarements, est un phénomène aussi rare qu'il est beau. Si rare, père, que nous pouvons nous dispenser d'en tenir compte dans nos raisonnements sur le bien, le mal, le devoir, la vertu I

M. Mazelaine l'arrêta du geste et lui dit, les yeux dans les yeux :

— Crois-moi, n'en parle pas trop I

Florian rougit. Il allait répondre. Mais Agnès arrivait enfin, souriante, jolie, animée. Elle s'était attardée à sa toilette, un peu pour rêver, un peu par coquetterie, sans soupçonner que pendant qu'elle se parait, des paroles tombaient, qui pouvaient peser sur son destin.

— Vous m'attendiez? fit-elle en regardant Florian. Heureusement que vous aviez ces peintures.

— Oh! dit Florian avec un peu d'amertume, vous n'imaginez pas combien elles sont suggestives I

La cloche du dîner retentit. On passa dans le réfectoire.

120 ALOtSB TALAbIBM

Les repas étaient toujours un mauvais moment pour M. Mazolaine : il avait l'intolérable sensation que ces étrangers, oisifs^ désœuvrés^ avaient l'œil sur leur petite table^ les épiant, devinant, suivant, commentant la pièce banale, vaudeville ou drame, qui se jouait entre eux. On chuchotait, croyait-il, quand Agnès et Florian s'abordaient avec un sourire, se rencontraient grâce au hasard qui les rapprochait toujours, se cherchaient des yeux dès qu'ils étaient séparés. Quels imprudents ! Ne Feston pas toujours, quand Tamour n'a encore rien reçu? Partout où se trouvait Tun d'eux, l'autre arrivait aussitôt : souvent sans dessein préconçu, parce que le mêïne instinct les poussait l'un à l'autre ; dès qu'ils se rencontraient, l'amour sortait de leurs moindres gestes, de leurs voix, de leurs yeux, de leurs silences, les forçait d'oublier les regards curieux, narquois ou méchants, de se croire seuls dans le vaste monde que remplissait leur désir. Partait-on pour quelque excursion sur un des vapeurs qui sillonnent le lac, ils se diri« geaient tout de suite vers l'endroit le moins fréquenté du pont, sans se soucier de leurs deux compagnons. Si l'on montait en canot, ils s'asseyaient sur la même banquette, aussi naturellement que deux fiancés. Leurs mains se rencontraient sur les parapets des bateaux, sur les balcons des fenêtres. Us rêvaient ensemble dans les jardins dé l'hôteli

ALOtSB VALÉRIBN 121

sur les bancs des bosquets disposés pour le flirt, comme si leurs deux pensées se confondaient dans tous les clairs de lune et dans tous les crépuscules. C'était en ces moments-là que M. Mazelaine venait s'asseoir à leur côté, persévérant dans son rôle de surveillant indiscret. Forcés de le subir, ils évitaient, en revanche^ avec une crainte jalouse le contact des étrangers, gêneurs dont la politesse les eût forcés à se contraindre. Agnès rabroua deux femmes de la tribu russe^ qui cherchèrent à nouer la conversation. Léon, au contraire/ causait volontiers avec ces inconnus ; il disait :

— Ce sont des gens très aimables : ils ont le charme slave. Pourquoi les éviter? Ils nous distrairaient. Vous n'êtes pas toujours drôles^ savezvous? Et puis, on se fatigue les uns des autres. Rien ne repose comme de changer d'interlocuteurs...

Parfois pourtant, Agnès et Florian s'évitaient, comme en un retour passager de conscience ou de volonté. Ces brèves rémittences dans le progrès du mal coïncidaient presque toujours avec quelque lettre de madame Yalérien, qui s'efforçait d'aider de loin l'allié dont elle ignorait les manœuvres. Son cœur et son tact lui dictaient souvéht les paroles justes, celles qu'il fallait dire, les appels qui pouvaient encore arriver à l'esprit possédé d'Agnès :

122 ALOtSB VALBBIBN

« Ne tarde pas à revenir I Les petits, que j'ai vos hier aux Peupliers^ ne sont pas heureux. Leur tante est bonne, mais despote. Leur oncle travaille, se promène avec ses idées, ne s'occupe guère d'eux. Us n'osent plus jouer. Ils ne sont plus eux-mêmes. Ils sont beaucoup trop sages, c'est comme s'ils vieillissaient tout à coup de plusieurs années : on dirait presque de petites grandes personnes... Et puis, vois-tu, des enfants ne peuvent se passer de leur mère : leur mère est tout pour eux, comme ils sont tout pour elle. Rappelle-toi : je ne t'ai jamais quittée, je n'avais jamais passé une journée sans te voir, une soirée sans border ton lit, quand je t'ai donnée à ton mari. Il y a entre la mère et l'enfant un lien que celle-ci doit ménager, qu'il faut renforcer, qui est indispensable à leurs deux vies. C'est pourquoi je m^étonne un peu de te voir rester si longtemps loin d'eux. Je voudrais du moins que ta pensée ne les quittât pas une seconde : dans les rares moments où je ne te voyais pas, la mienne, toute la mienne restait auprès de toi. Je voudrais qu'ils remplissent tes journées comme tu as rempli mes années. Vois-tu, il sufiEit d'aimer de toutes ses forces un seul être pour n'avoir rien à désirer, il suffit d'un sentiment unique pour apaiser tous les besoins du cœur. Je t'écris cela, ma chérie, parce que je sens que, n'étant pas tout à fait heureuse, tu as l'âme in-

ALOtSB YALÉRIBM 123

quiète et tu doutes. Rejoins tes enfants ; c'est le remède, c'est la joie... x>

Ces temps d'arrêt remplissaient d'espoir M. Mazelaine, comme les répits d'une maladie raniment le* courage de ceux qui la combattent en désespérant. « Us vont se reprendre, songeait-il; c'est qu'ayant vu le gouflfre, ils s'arrêtent au bord!... » Et il escomptait le triomphe définitif de cette passagère sagesse, dont il se persuadait que « quelque chose » achèverait l'œuvre : le retour au foyer, le revoir des enfants, la réflexion qui reprendrait ses droits dans le courant régulier de la vie. N'en ayant jamais fait Fépreuve, il ignorait le peu que valent ces défenses contre la passion qui grandit, et les imaginait aussi fortes qu'il souhaitait qu'elles fussent. Appuyé sur elles, il ne s'appliqua plus qu'à gagner du temps, en pressant le départ. Mais quand il se jetait entre Agnès et Florian, Bellune le contrariait en disant :

— Laissez-les donc ensemble; ils ont toujours des choses à se dire I

C'était vrai : ils avaient toujours des choses à se répéter. Du reste, ils ne se limitaient pas à ces fades causeries, coupées de silences, qui suffisent souvent aux cœurs épris. Ils remuaient, en s'animant, toutes les questions qui confinent à Tamour, à ses complications, à ses problèmes. Ils y arrivaient comme en suivant une pente naturelle, à propos d'une lecture.

124 ALOtSB VALÉRIBN

d'un titre de roman rencontré dans un journal, d'une pièce à succès de la saison passée qui traver* sait leur mémoire, ou même à propos de rien, comme on va vers sa préoccupation la plus constante. Volontiers, ils continuaient avec les autres les conversations commencées entre eux, mettant alors une certaine impatience à soutenir les idées qui leur étaient communes ou flattaient leur penchant. Le divorce était leur thème préféré : ils voulaient rélargir ; ils y voyaient la solution des conflits qui résultent d'une erreur de choix comme celle d'Agnès, d'une rencontre tardive comme celle qui leur faisait répéter vingt fois par jour : « Si nous nous étions connus plustôt ! ... » Et leurs aphorismes se heurtaient ' à ceux où Bellune résumait en peu de mots ses opinions simplistes, conventionnelles, bourgeoises, ou à ceux de Mazelaine, marqués du même esprit, mais plus réfléchis, plus profonds. Léon disait, par exemple, avec le geste désintéressé d'un homme qui parle d'une guerre lointaine ou d'une catastrophe survenue à l'autre bout du monde :

— Le divorce?... Question épuisée, sujet rebattu t... Qui est-ce qui s'occupe encore de cela?

M. Mazelaine s'empressait de répondre : ^

— On s'en occupe toujours ; et l'on a tort... Pour moi, sans parler du point de vue religieux, décisif à mes yeux, tout le problème dépend de la femme :

si elle est mère, il ne se pose même pas. Une mère ^

ALOtSB VALÉRIBN 125

appartient à ses enfants ; ils lui suffisent ; sa vie est à eux.

Agnès remarquait alors qu'il parlait comme madame Yalérieny presque dans les mômes termes : les soupçonnant d'être d'intelligence, ligués contre elle, elle répondait, le front barré, un éclair méfiant dans les yeux :

— C'est vrai, les mères doivent tout à leurs enfants. Mais les mères sont des femmes : n'ont-elles donc pas aussi le droit de vivre ?

— Refrains d'Ibsen, balançoires norvégiennes ! s'écriait Bellune en faisant claquer ses doigts. Nous a^-on répété cette rengaine, depuis dix ans I Elle n'est plus neuve, trouve autre chose !

— Il y a des vérités qui sont beaucoup plus anciennes, et beaucoup moins vraies, objectait Florian : il y en a quelques-unes comme celle-là, très simples, qu'on met des siècles à découvrir.*.

Comme il pouvait être éloquent, comme il Tétait toujours en parlant de ce qui lui tenait à cœur, il se lançait alors dans des développements audacieux, montrait que les problèmes de Tamour changent avec les conditions de la vie, avec la marche de l'humanité...

— Avec le progrès ! interrompait ironiquement Léon.

Florian corrigeait :

— Disons avec la transformation de toutes

126 ALOtSE VALiRIIM

choses... Notre idée de la propriété n'est plus celle qu'en avaient nos pères : elle se modifie^ eUe s'atténue, elle tient compte de nouveaux besoins, elle transige avec ceux des classes nouvelles. Or, c'est la conception de la propriété qui a créé nos idées sur la famille : comment conserver intact notre dogme du mariage indissoluble dans un monde qui tend à supprimer l'héritage?

M. Mazelaine reprenait son thème habituel :

— Non, ce n'est pas la propriété qui est le fondement de la famille : c'est la grande idée religieuse, humaine, civilisatrice, qui veut qu'une seule femme n'appartienne qu'à un seul homme, et réciproquement ; non pas à cette fin d'assurer la transmission des biens aux enfants légitimes, mais surtout parce que telle est la volonté divine, qui proscrit toutes les formes de la débauche.

— Si l'idée religieuse se transformait aussi?... Une fois, Florian osa ajouter :

•— Si même elle disparaissait?... Si nos fils ou nos petits-fils en voyaient la ruine?...

Agnès buvait ses paroles, les approuvait des gestes, du regard, du sourire, les saluait comme autant d'oracles libérateurs de sa pensée et de sa conscience. Léon, au bout d'un moment, cessait d'écouter, faisait des ronds avec la fumée de son cigare, ou regardait les poissons sautiller sur les eaux. « D'où vient cette force délétère qui leur

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travaille à la fois Fintelligence et le cœur? se demandait alors M. Mazelaine. Est-ce la passion qui égare leur jugement? Sont-ce au contraire les erreurs de leur jugement qui les livrent sans défense aux jeux de la passion?... » Il ne résolvait pas la question ; mais il en sentait toute la gravité dans le, cas qu'il avait sous les yeux, représentatif peut-être de beaucoup d'autres pareils. Agnès et Florian lui semblaient alors engagés dans un cercle à peu près impossible à rompre, puisque leurs sens et leur raison, leur intelligence et leur imagination se prêtaient mutuel appui ; son désir de les aider lui paraissait mille fois plus difficile qu'en quittant la Plaisance; il mesurait enfin la gravité du péril.

Au lieu de rendre Agaès et Florian plus prudents vis-à-vis des autres, plus méfiants d'eux-mêmes, cette espèce de surveillance dont les enveloppait M. Mazelaine irritait leur constant désir d'être ensemble, d'être seuls, de tout se dire : soif éperdue d'intimité qui dévore les amants avant la réalisation de l'amour et seconde les travaux d'approche où s'exerce la passion. Us le trouvaient partout entre eux ou sur leurs traces, merveilleusement habile à découvrir leurs retraites. Sachant Bellune paresseux, il se levait tôt pour guetter leur première sortie : car il voyait bien qu'ils ne dormaient plus et cherchaient à profiter des solitudes matinales, n s'asseyait à côté d'eux au jardin, si même ils avaient tiré bien à Técart leurs légers fauteuils de jonc. Il s'imposait en tiers dans leurs prome-

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nades. Il montait dans leur canot, fi\t-ce au moment où ils en allaient détacher l'amarre. Il assumait ainsi, de mille manières, avec une obstination tranquille, dans toute son ingratitude, ce rôle pénible de gardien jaloux qu'abdiquait Tindifférence de Bellune. Florian le rabrouait, avec des frémissements d'inquiétude qu'il se reprochait ensuite : lui, ne voulait rien voir. Devenu le gêneur, il prenait les manières de l'emploi : taciturne à l'habitude, souvent muet par distraction, il se faisait observateur attentif, môme des petites choses, bavard surtout, bavard à l'excès, le babil pouvant favoriser sa cause; enclin à se laisser porter au fil de l'heure quand il n'avait pas ses occupations régulatrices, il s'appliquait à remplir les journées de manière à en exclure l'imprévu, proposait des parties, organisait des promenades, fixait à l'avance l'emploi du temps. Très doux, d'humeur égale, accoutumé à réprimer les mouvements un peu vifs de son âme, il s'énervait à ce jeu, à la façon d'un chasseur inquiet et passionné. Sa raison, d'ailleurs, lui montrait l'inutilité de tels efforts : qu'arriverait-ii, quand il ne serait plus là pour arrêter ou ralentir le destin?

La veille du départ, au commencement de la soirée, Agnès et Florian échappèrent à sa surveillance. Ce fut la faute de Léon, qui l'accapara en sortant de table pour le consulter sur un remploi de fonds. Il s'agissait des actions d'une verrerie de

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Saône-«i-Loire^ qui venait d'être éprouvée par une grève, en sorte qu'on pouvait les acquérir à bon compte. Bellune était persuadé que M. Mazelaine connaissait sur le bout du doigt toutes les affaires de la région. En vain celui-ci objecta-t-il son incompétence :

— Je suis un bon laboureur^ cher monsieur, sans attaches avec la finance, grâce à Dieu t Tout ce que j'en sais^ c'est qu'elle corrompt ce qu'elle touche, y compris les affaires industrielles. Mes capitaux sont placés en fonds de père de famille. Je n'ai jamais aimé l'argent: mon souci principal était de disposer du mien delelle sorte que j'eusse à m'en occuper le moins possible...

Quoiqu'il parlât avec chaleur^ Bellune ne voulait pas le croire :

— Vous dites cela, mais vous êtes très fort i... Au surplus, ne craignez rien : si vous me donnez un mauvais conseil, je ne vous accuserai jamais de m 'avoir mis dedans I

Étant, lui, intéressé et prudent, il cherchait et redoutait à la fois les placements aventureux sans trop de risques, les petites émotions d'une hausse modérée ou d'une baisse sans excès ; et il se mit à interroger M. Mazelaine sur tous les titres de son portefeuille :

— Il est si difficile de conserver son bien ! répondait celui-ci. Aussi faut-il se garder de courir

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après des gains aléatoires^ qui poussent à des spéculations périlleuses. Tantde forces se liguent aujourd'hui contre ceux qui possèdent ! Ils ont à se méfier des mensonges de la publicité, des hâbleries des sociétés financières, de la rapacité de l'Ëtat, de rincertitude qui augmente dans tous les compartiments de notre vie; que sais-je encore? Croyezmoi, cher monsieur, on ne surveille jamais d'assez près ce qu'on a, si Ton tient à le conserver, et l'on se garde de toutes les aventures.

U pensait à l'autre trésor, combien plus précieux, dont Bellune s'occupait beaucoup moins que de ses actions, obligations et coupons, et qui se trouvait plus exposé qu'un coffre-fort dont un voleur aurait trouvé la clé. Il jeta un regard sur Agnès et Florian, restés attablés devant le dessert, et voulut se rapprocher d'eux, suivant sa tactique habituelle ; mais Léon le retint, parla de Temmener au salon de lecture, pour examiner des cotes de Bourse. Pour se délivrer de lui, M. Mazelaine s'écria :

— J'ai reçu ce matin quelques journaux financiers : je vais vous les donner, si vous voulez.

Il courut les chercher dans sa chambre et se hâta de les rapporter.

-r- Tenez ! étudiez cela, si vous avez la patience I Nous en parlerons quand vous aurez fini.

Son absence n'avait pas duré cinq minutes :

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Agnès et Florian en avaient profité poor disparaître. Bellune ouvrit insoucieusement les journaux; luiy s'échappa.

La soirée était fratcbe, le vent courait : peu de chances que le couple se fût risqué sur le lac inhospitalier. Mais ils pouvaient errer par les promenades, se cacher dans un bosquet du jardin public où nul concert n'attirait la foule ce soir-là, se perdre dans Tenchevètrement des ruelles dont les boutiques ferment, où glissent de rares passants. De quel côté les chercher ? Machinalement, M. Mazelaine suivit le canal qu'ils avaient tant de fois longé ensemble. Arrivé au pont qu'ébranla justement le fracas d'un express, il hésita sur la direction : la Seestrasse, trop fréquentée, ne les avait sûrement pas attirés, la forêt était éloignée, et s'ils s'y étaient réfugiés, comment les y découvrir? Une espèce d'intuition le fit remonter la rive gauche du Rhin, le long de laquelle s'étend un quartier populaire, où se dressent deux ou trois hautes cheminées, où des tas de planches annoncent le voisinage de quelque scierie. Mal édairée par des réverbères trop espacés, cette banlieue est toujours, le soir, déserte, enténébrée. A peine si la lourde forme de l'ancienne Tour du Pont se dessinait en tons noirs dans la nuit épaisse; seule, la plainte monotone du fleuve courant vers sa destinée animait le silence. En passant devant la tour, M. Maze-

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laine distingua deux ombres^ dans l'ouverture formant balcon où l'on accède en gravissant de hautes marches. Il s'approcha : c'étaient eux. Ils se tenaient serrés l'un contre l'autre, presque embrassés, oublieux, muets, ravis, laissant errer leurs regards et leurs âmes dans l'espace noir piqué de lointaines lumières. Leurs lèvres avaient dû prononcer les paroles qui lient, et se cherchaient peut-être dans cette ombre propice. Sûrs de rester inaperçus, ils ne prêtaient nulle attention aux bruits rares de la rue : pas rythmés d'une patrouille, roulement d'un char attardé, lointaines bouffées de musique. En cette minute si longtemps guettée, le reste du monde était aboli. M. Mazelaine pensa que c'était son fils, qui traversait à cette heure cette phase décisive du drame éternel et terrible : son fils, grandi sous sa garde, qu'il aurait tant voulu préserver du mal, de Terreur, de la faute, qu'il avait rêvé de voir vivre sans souillure la vie hérissée 'de pièges, son fils et celui de l'être pur, irréprochable et tendre dont le souvenir remplissait encore son cœur. Alors une sorte de colère se mit à gronder en lui contre la séductrice qui venait ainsi bouleverser son œuvre : elle seule était coupable ; elle seule, par les fatalités de son sang adultéré dans sa source, avait corrompu cette âme d'homme trempée pour le combat. Il souhaita de l'écraser comme on se délivre d'une bête venimeuse, qui rampe vers vous...

134 ALOtSB TALÂRIEN

Tournés vers le fleuve^ dont la voix chantait au pied de la tour, ils ne le virent pas approcher. Le bras de Florian enlaçait la taille d'Agnès. M. Mazelaine lui toucha Tépaule en l'appelant :

— Florian I

Le jeune homme tressaillit, avec un frisson qui gagna sa compagne. Tous deux, du même mouvement, du même geste, se retournèrent avec le même regard noir, chargé de toutes les violences prêtes à s'exaspérer dans la passion tendue et contrariée.

— Gomment, père, c'est toi?...

Florian gardait Agnès contre lui, comme pour la défendre. Leur attitude ne trahit ni la peur, ni la honte. Us étaient prêts à tout, irrités seulement de cette surprise qui violait leur secret, dépouillait leurs âmes ; et ils bravaient Tennemi commun, quel qu'il fût, dans la même révolte. De dures paroles montaient aux lèvres de M. Mazelaine : il les retint; comme s*il n'avait rien vu qui Tétonnât, il leur dit simplement ce qu'il leur aurait dit en les trouvant dans les jardins de l'hôtel, installés dans deux fauteuils séparés, par une soirée un peu fraîche i

— Je crois qu'il vaudrait mieux rentrer, mes enfants 1

Us l'avaient trop bien deviné pour se laisser prendre à la simplicité des paroles, à la modération de l'accent. Agnès échangea un regard avec Florian

▲LOtSB VALERIBN 135

en s'écartant à la hâte, comme si elle s'apercevait tout à coup qu'elle se trouvait presque dans ses bras. Il ne la retint pas. Il répondit :

— Non, père, nous restons. Nous sommes bien là. Nous n'avons pas froid.

M. Mazelaine insista sans se départir de son calme :

— Vous ne vous apercevez pas que cet air est vif et perfide; môme un peu humide.

— Nous ne craignons pas la fraîcheur. Pourquoi es-tu sorti toi-même, si tu la redoutes ?

— Je ne parle pas pour moi. Je pense à madame Bellune, que j'ai entendue tousser tout à l'heure.

— Ohl ne vous inquiétez pas, monsieur, je ne suis pas douillette t

Comme ils se rasseyaient sur la pierre qui leur servait de banc, M. Mazelaine s'assit de même, à trois pas d'eux, avec son irréductible obstination de gardien responsable ; il crut entendre Florian souffler à sa compagne :

— Il no s'en ira pas 1...

De nouveau, ils se retournèrent vers le fleuve dont les flots changeants fuyaient avec la même chanson, comme si chaque vague, en passant, répétait ce qu'avaient dit les autres, toutes les autres, celles qui maintenant couraient en avant, celles qui traversaient des villes ou des plaines, celles qui se confondaient dans les flots de la mer. Un long mo-

136 ALOtSB YALÉRIEN

ment, ils les contemplèrent, toutes noires, luisantes çà et là de reflets qu'elles n'emportaient pas et qui dansaient indifférents sur les vagues nouvelles, comme Tamour, le rêve et la douleur, éternellement pareils, miroitent sur les cœurs passagers. Mais leur joie d'aimer, leur joie de vivre s'était évanouie : ils sentaient peser sur eux le reproche de ce juge muet, assis là comme le geôlier de leurs pensées, qui contemplait les mômes vagues et les mêmes reflets; et c'était comme une lame froide qui glissait entre eux.

— Nous ne sommes plus ensemble, souffla Florian à Agnès.

Elle répondit, de même :

— Le charme est rompu ; pourquoi rester ?

Florian tint bon un moment encore, par bravade;

puis il dit :

— Rentrons, père, puisque tu y tiens !

M. Mazelaine se leva aussitôt, en concluant :

— Je t'assure que cela vaut mieux.

On se dirigea vers Thôtel. Agnès prit audacieusement le bras de Florian, Ils allaient sans hâte, comme pour retenir quand même le peu qu'ils pouvaient sauver de cette dernière soirée, de ces dernières minutes. M. Mazelaine marchait à côté d'eux, les mains au dos, la tête basse, réfléchissant à sa demi-victoire : il avait l'air, à ses propres yeux, d'un gendarme emmenant deux prisonniers qu'il

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surveille du coin de l'œil. Pour la première fois, il soupçonnait la force terrible du courant où il se jetait. Quelles digues lui opposerait-il? Que feraitil, après cette scène muette oti les voiles s'étaient déchirés ? Impossible de feindre plus longtemps rignorance : comment leur parler, désormais ? Des paroles maladroites hâtent l'efiet qu'elles voudraient combattre ; mais comment se taire encore, puisque, après la première surprise, ils ne se cachaient même plus?

Cependant, les toilettes blanches de pensionnaires de Fhôtel s'estompèrent à vingt pas d'eux, dans la lumière d'un réverbère. Agnès lâcha précipitamment le bras de Florian. Les Russes, leurs voisins de table, les croisèrent en saluant. Il fallut prendre la file indienne dans le sentier. M. Mazelaine se retourna : un des Russes se retournait en mémo temps. On rentra dans l'Ile.

Bellune fumait, à l'entrée des vestibules : une place qu'il affectionnait, parce qu'on y voit passer du monde. Sans faire nulle attention ni à sa femme ni à Florian, il s'empara de M. Mazelaine, pour reprendre la conversation au point même où celui-ci l'avait abandonnée :

— J'ai lu vos journaux, cher monsieur ! Ah ! si

l'on pouvait y croire I Mais c'est comme vous le

dites : les émissions sont truquées, les bilans sont

/ fictifs, on n'est jamais sûr qu'il y ait de l'or ou du

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cuivre dans les mines^ des machines dans les usines^ des marchandises dans les entrepôts... Mon Dieul mon Dieu t qu*il est difficile de conserver le peu qu'on a !

— Se rendre compte du danger, dit M. Mazelaine, c'est le commencement de la sagesse. On risque bien des malheurs par simple imprévoyance...

Léon soupira :

— A qui le dites-vous!... Mais prévoir, prévoir, cela n'est pas déjà si facile !

En môme temps, d'un geste de possession distraite, il prit le bras de sa femme et l'entratna vers le salon. Ce geste, très naturel, très simple, en parfaite harmonie avec son caractère, exprimait bien l'indifférence du propriétaire qui met la main sur sa chose, qu'elle ait une âme ou n'en ait pas, en montrant qu'elle est à lui, de par la loi. Il fut cruel à Florian, dont la jalousie veillait toujours. Agnès se retourna pour lui jeter un long regard, qui disait : « Il m'emmène, je le suis, il faut bien ! AUezl mon cœur est avec vous, c'est à vous que j'appartiens, à vous seul I » Mais la brutalité du fait était là : cet homme lui serrait le bras, et remportait...

Machinalement, Florian fit deux pas derrière eux ; puis il s'arrêta, rebroussa chemin, se trouva devant son père, à qui aucun de ces détails n'avait échappé. Il y eut quelques secondes de gène. Flo-

ALotsB talArien 139

rian crut y échapper en disant, d'un ton bref :

— Je sais fatigué. Bonsoir^ père, je monte !

M. Mazelaine le retint du geste :

— Non. Reste. J'ai à te parler.

Il ajouta :

— Allons au jardin, si tu veux. Ce soir, il n'y aura personne : nous pourrons causer.

En effets les tables de la terrasse étaient abandonnées, aucun couple ne flirtait dans les bosquets. Une impression de fraîcheur humide traînait sous les branches des vieux arbres, et vous pénétrait. Le lac agité brisait avec fracas contre le parapet. Par delà ses flots noirs, du côté de Petershausen, de rares lumières brillaient sur les rives. Quelques étoiles scintillaient dans les pans découverts du ciel. M. Mazelaine avisa un banc, à l'écart, et fit mine de s'asseoir. Florian, nerveux, l'arrêta :

— Marchons plutôt, père, si cela t'est égal 1

— Gomme tu voudras, mon ami.

Ils arpentèrent les allées, passant devant les salons illuminés de l'hôtel, puis disparaissant dans les bosquets. Les pas énervés de Florian faisaient craquer le gravier des allées. Comme son père se taisait, ce fut lui qui engagea l'entretien :

— Eh bien ?... Tu as quelque chose à me dire? On devinait qu'il ajoutait en pensée : <« Je me

doute de ce que c'est; mais comme les paroles seront inutiles, dépêche-toi et finissons-en ! » Alors

140 ALOtSB TALliRIBN

M. Mazelaine commença» sans hâte, d'une voix égale, un peu triste :

— Je crois que tu as beaucoup changé, ces dernières années^ mon enfant... Oui> beaucoup !••• Ce que j'entends ou devine de ta pensée me révèle un homme bien différent de celui que j'ai tâché de former... Je sais que les générations se suivent sans se ressembler ; pourtant, j'avais rêvé que nous resterions d'accord sur ces vérités primordiales qui jalonnent comme des lumières le chemin de la vie... J'ai dû reconnaître que ce n'est pas le cas...

Sa voix eut un léger tremblement d'émotion qu'il réprima :

— Quelque séparés que nous soyons sur beaucoup de points, il en est encore quelques-uns, j'espère, où le contact subsiste. Si je n'avais pas cet espoir, je n'essayerais pas mémede te parler comme je vais, comme je dois le faire !

Florian répondit par un geste plus résigné que consentant. M. Mazelaine poursuivit :

— Je sens qu'il me reste une chance d'être écouté...

De nouveau, l'émotion lui coupa la voix. Loin de l'encourager, Florian prenait une attitude de plus en plus glacée d'homme d'affaires.

— Un père, n'est-ce pas? ne peut cesser de suivre les actes, les pensées, les sentiments de son fils, môme quand celui-ci a pris son essor et

ALOtSB VALÉRIEN 141

marche dans sa propre voie... J'ai compris que tu traverses un moment dijficile : c'est pourquoi je suis venu ici...

Florian demanda sèchement :

— Qui t'a dit cela ?

M. Mazelaine évita de répondre :

— Ce qui importe^ fit-il, c'est que je ne me suis pas trompé. Qu'on m'ait aidé ou non, j'ai lu en toi, j'ai lu dans ton cœur... C'est pourquoi vous m'avez trouvé si souvent sur votre chemin, vous deux... Je t'ai paru importun, je t'ai peut-être froissé, et il m'en coûte de le penser... Il m'eût été si doux d'avoir toute ta confiance!... Maintenant, nous allons nous séparer : ma muette intervention cessera... Elle a été gauche, inefficace; mais qu'en sera-t-il demain, quand je serai loin, quand vous vous retrouverez?... Tu dois comprendre avec quelle angoisse je me pose cette question I... Florian, tu le vois, il faut que je t'appelle à l'aide contre toi-môme !

Surpris par la netteté de l'attaque, troublé par l'émotion que son père laissait voir, Florian ne put que balbutier :

— - Mon Dieu, père, je ne comprends pas bien...

— Si tu ne comprenais pas, dit M. Mazelaine avec plus d'autorité, je me serais trompé sur le sentiment que tu éprouves, — que tu inspires... Hélas! je le voudrais, et je suis certain que ce n'est pas le

142 ALOtSI YALSEIIN

cas!... L'âme a des mouvements que tout révèle, des ondulations qu'on voit s'élargir comme des cercles sur les eaux... Écoute-moi, Florian!... Je ne vous soupçonne ni l'un ni l'autre d'un caprice frivole... Non, non! Tu es d'un âge où un honnête homme ne s'abandonne pas à des impulsions passagères, quand il sait ce qu'elles peuvent coûter. Et tu es à l'âge où de tels sentiments, quand ils se déchaînent, ont parfois la force des éléments... Gela, je l'ai deviné, ou plutôt tu me Tas avoué sans t'en apercevoir : quand on a l'esprit rempli de certains sujets, on se trahit à ses moindres paroles... Les tiennes m'ont fait supposer qu'en cette heure de ta vie, tu cherches, tu appelles le sentiment suprême dont chacun porte en soi le germe, mais qui ne s'épanouit pas toujours... Et tu n'aurais pas parlé de la sorte, si tu ne croyais pas l'avoir trouvé !...

Florian ébaucha un geste de dénégation, voulut répondre. Son père lui posa la main sur le bras, comme pour l'arrêter au bord de l'inutile mensonge, en poursuivant avec une sorte de solennité :

— Eh bien! je viens te supplier, pendant qu'il en est temps, d'effacer le début de cette page que tu n'achèveras pas, de fuir, de ne plus revoir cette femme. ••

La passion tenait tout l'être de Florian ; née au

ALOtSB VALSRtBN 143

cours des rencontres de l'hiver, déjà paissante à l'arrivée à Constance, elle avait mûri dans l'oisiveté des vacances, dans la splendeur de Tété, dans la tension du désir irrité par la continuelle présence, par la vie presque commune, par tant d'émotions partagées, par les douces paroles et les premiers aveux, par la jalousie surtout, par cette affolante jalousie physique que venait justement d'exaspérer le geste de Bellune. Il se sentait ardent, audacieux, violent, fortifié par l'approche de la conquête, fier de connaître un sentiment vainqueur^ exalté de l'avoir inspiré, prêt à tout pour le conserver et le satisfaire. Pas un instant ridée ne lui vint de le renier. Il accepta simplement la lutte et répondit :

— C'est vrai, mon père, tu ne t'es pas trompé. J'aime madame Bellune, tu l'as deviné. Mais ce que tu ne sais pas, c'est que je l'aime au point de ne plus concevoir la possibilité de vivre sans elle. Je ne désesjpère pas de me faire aimer de même; et je ne vois aucun obstacle qui pourrait arrêter notre commune volonté... Nous ne tromperons personne, sois tranquille! Nous ne nous cacherons pas! Nous irons l'un à l'autre aux yeux de tous, à travers tout.

Après les entretiens oCi ils avaient tant de fois effleuré ces problèmes, M. Mazelaine savait les arguments qui resteraient inaccessibles à cet exalté. Les négligeant tous, il invoqua le seul qui lui parût capable d'agir encore :

144 ALOtSI YALBRIBN

— Tu ne vois pas d'obstacle entre vous, et tu sais pourtant que cette femme est mère !

— Et bonne mère! répliqua Florian. Ohl je ne Foublie pas. Mais ne crains rien : eUe ne sacrifiera jamais ses enfants !

— Que voilà bien les mots dont se leurre la passion ! Elle fausse en toi la notion de la plus simple vérité, et tu ne t'en doutes même pas!... Gomment veux-tu qu'une mère t'appartienne sans sacrifier ses enfants? Ils ne sont pas à elle seule, ces petits : ils sont à leur père aussi... Te figures-tu qu'il vous les donnera?...

— J'ai vu plus d'une fois résoudre ce problème.

— Oui, oui, tu m'en as averti : tu admets le divorce, avec ses partages compliqués. Mais sans parler de moi, qui ai mon mot à dire, est-ce que tu t'imagines que M. Bellune l'acceptera?

— Ce n'est pas son sentiment qui l'en empêchera.

— Alors, ce sera son monde, ce seront ses opinions, sa religion, ses préjugés, si tu veux... Que ce soit snobisme ou conviction, l'on n'accepte pas, dans son milieu, cette façon commode de rompre un contrat.

Florian interrompit :

— Je sais. On préfère le violer sournoisement... Oui, oui, je connais cette école, et l'estime à son

ALOtSI YALSiaiN 145

prix; mais je n'en suivrai jamais les leçons... Et je connais aussi mon Bellune : j'ai pris la mesure de son énergie : c'est un faible, il cédera.

— Prends garde, on ne connaît les gens qu'à l'épreuve : on ne peut prévoir ce qu'ils feront dans un cas donné. Ne nous trompons-nous pas constamment sur nous-mêmes, en nous disant : Je ferai ceci^ je ferai cela?... L'événement survient, nous faisons autre chose...

Changeant de ton sur ces mots, il tâcha de raisonner :

— Voyons, mon cher, tu es avocat, tu connais ces questions mieux que moi : tu sais qu'une femme ne possède aucun moyen de forcer son mari au divorce. Tu filais que l'appareil légal, bien qu'on Tait relâché et faussé, défend encore la famille contre des entreprises... telles que la vôtre... Tu sais que les magistrats sont peu tendres à ces sentiments, dont ils connaissent Tarmature et les pièges. Tu sais tout cela par ta profession même, par des exemples que tu as vus, par des causes que tu as plaidées. Dans quel inextricable maquis vas-tu donc engager celle que tu prétends aimer? Tu veux l'honorer, tu la plongeras dans le scandale. Tu veux qu'elle soit ta femme : elle ne sera que ta maîtresse, et le sera fatalement. Vous marcherez ensemble, soit I mais vers la désillusion, l'amertume et le dégoût qui sont la fin de ces mirages. Le véritable

146 ALOtSS YALliRIBlf

amour agit autrement : il s'immole à sa dignité même...

Le hasard de leurs pas les avait ramenés en face du corps principal de Thôtel, devant le parapet où ils s^appuyèrent. Derrière eux^ les lumières s^allumaient peu à peu dans les chambres, des volets se fermaient, des silhouettes apparaissaient aux balcons. Devant eux, le lac restait inquiet, travaillé par les mouvements secrets de ses eaux et par des vents contraires. Un quartier de lune argenta bientôt un paquet de nuages, jetant quelques blancheurs sur les flots. Fiorian respira largement Tair vif, qui prenait des saveurs automnales, et dit :

— Que veux-tu que je te réponde, père?..^ Tu as raison, j'en conviens, du point de vue où tu te places, d'où tu as toujours tâché de me montrer la vie... Mais si ce point de vue n'est pas le nôtre ? Si les choses nous apparaissent sous un autre aspect ? S'il nous plaît d'afironter les obstacles qui t'effrayent pour nous?... Et il faut que tu le saches : nous sommes résolus à les braver. Rien ne nous parait pire que d'être séparés. Elle étouffe dans sa prison : je veux la délivrer. Nous avons soif de bonheur, du même bonheur que seuls nous pouvons nous donner Tun à l'autre. Nous le conquerrons par les moyens appropriés. Qu'il m'en coûte de t'aCfliger, mon pauvre père I Mais je ne puis te parler autrement!.,. Nous ne serons pas les premiers à rompre

ALOtSB TALÉRIBN 147

des liens qui cessent d'être sacrés quand l'affection réciproque ne les sanctionne plus. Notre monde moderne a écrasé bien des libertés : il a du moins conquis celle-là! Que de couples mal assortis se sont libérés pour se reformer au gré de chacun I que d'existences manquées ont été rétablies sur une autre base au prix de quelques efforts I... Et même, que d'êtres généreux vivent ensemble, heureux et fiers, en marge de la société et de son état civil I... Ta invoques les expériences de ma carrière : sans être encore très nombreuses, elles m'ont déjà montré la vérité de ce que je te dis làl

— Peut-être leur fais-tu parler le langage de ta passion... Pour moi, j'ai toujours vu qu'en rompant avec la règle, on inaugure des troubles et des malheurs dont on ne peut calculer la série. Tu sais cela : tu as dû le dire ou l'entendre au Palais.

— Il fut un temps où je le pensais : je n'étais pas moi-même. J'étais alors ton reflet, ce que tu voulais que je fusse.

Un peu d'aigreur perçait dans sa voix, comme s'il lui venait une amertume d'avoir trop longtemps obéi. M. Mazelaine s'écria :

— Tandis que maintenant...

— Mantenant, interrompit Florian avec énergie, je cherche l'accord de mes actes et de mes pensées; je me délivre de scrupules qui ne me paraissent plus d'accord avec la vérité ; il me semble que je

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vois plus dair en toutes choses, parce que j'ai deux existences à diriger...

Il dit cela d'un ton résolu, qui semblait exclure toute contradiction. Puis aussitôt, comme s'il regrettait d'avoir mis trop d'àpreté dans sa réplique, son accent s'adoucit, s'attendrit presque ; il continua avec émotion :

— Mon bon cher père, écoute-moi!... Tu parles en homme qui n'a connu qu'un unique amour, dans lequel il a trouvé la paix de son cœur et toute sa joie de vivre. Combien, je t'en prie, ont un tel bonheur? Aimer un seul être au monde, lui appartenir sans réserves, lui rester fidèle à travers les hasards et les tentations de la vie, et plus loin, jusqu'après la mort, — cela est magnifique ! Même au prix du deuil et de ses longs désespoirs, quel est l'homme de cœur qui ne souhaiterait pas un sort pareil? Un tel amour résout sans effort ces problèmes compliqués dont tant de pauvres êtres subissent l'angoisse ou la tyrannie; ou plutôt, il les supprime... Jamais ils n'ont existé pour toi, père! C'est pourquoi tu as traversé l'existence sans te douter de leur difficulté... Mais vois-tu, pour ne pas nous comprendre, il faut ignorer les déchirements qui résultent d'une erreur ou d'une rencontre tardive, il faut avoir réalisé cette magnifique unité qu'offre ta vie... Et c'est si exceptionnellement rare, père!... Je serais tenté de dire que c'est unique, s'il n'y avait aussi là, tout

ALOtSI TALBRIBN 149

près de nous, une femme qui a eu le même bonheur : celle qui a élevé mon amie dans le respect de l'amour et de la fidélité...

M. Mazelaine s'écria :

— Qu'en sais-tu?

Son fils le regardait avec stupeur, comme on peut regarder un homme niant la lumière. Alors, en hésitant encore^ en cherchant ses mots, il livra douloureusement le secret dont madame Yaléri en Tavait délié :

— Je t'attendais là!... Je pensais bien que tu invoquerais cet exemple!... Et c'est lui qui va me permettre de te montrer ton erreur, de te sauver peut-être... Certes, j'aurais voulu garder pour moi seul ce que je sais... ce que je suis, je crois, seul à savoir... Mais il s'agit de toi, je dirai la vérité... Madame Yalérien n'est pas la femme que tu penses : elle a été bonne mère, je le reconnais; après la catastrophe, elle s'est absorbée en sa fille, n'a vécu que pour elle, dévouée» irréprochable... Mais cette catastrophe, ce sang versé, c'était son œuvre... On a cru que René Yalérien s'était battu pour quelque fille : j'ai contribué moi-même, en me taisant, à laisser s'accréditer cette légende... Eh bien! c'est faux!... René Yalérien a été tué par l'amant de sa femme : voilà la clé de ce long deuil, qui n'est que du remords, de cette fidélité du souvenir qui demande grâce pour l'infidélité passée, de ces pèleri-

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nages expiatoires au tombeau de la victime que les bonnes gens prennent pour des gages d'amour!... Veux-tu savoir ce que fut la mère de ton amie?... Yeux-tu entrer dans ses histoires intimes?... Il y a, dans une galerie connue^ un tableau de Bernard Chaumont, son chef-d'œuvre, parait-il, qu'on appelle la Femmeau voile. On verra cela un jour ou l'autre au Louvre ou au Luxembourg, à moins que l'Amérique ne nous en dispute la gloire... C^est elle, presque nue, dans un de leurs rendez-vous... Voilà le fruit de cet amour radieux, triomphant, invincible, source sublime de toutes les joies... Voilà sa véritable beauté I... Voilà ce qu'il fait, — voilà ce qu'il laisse après soi !

A mesure que M. Mazelaine parlait avec une violence concentrée, la surprise de Florian se changeait en une sorte de stupeur. L'idée d'un subterfuge traversa son esprit, tant cette histoire lui semblait incroyable : mais on n'invente pas ces choses-là, on ne les dit pas avec un tel accent quand elles n'ont pas une réalité terrible. — Quel revirement dans leur discussion! Au lieu des raisonnements habituels où Ton retourne selon les lois de la bonne dialectique les problèmes du devoir et de l'amour, où l'on discute avec détachement les bases des institutions séculaires, les droits de l'individu à conquérir son bonheur, ceux de la société à les lui refuser, tant de thèmes épuisés qui se renouvellent à

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chaque anecdote où se mêle la passion, — c^était soudain, dans un saisissant raccourci, dans une vision de mort, le spectacle brutal, l'évocation presque directe des ruines, des désastres, des crimes, qu'accumule dans le monde la lutte pour l'amour, si proche de la lutte pour le pain, souvent plus âpre et plus meurtrière.

— Ah I mon Dieu i s'écria Florian en passant la main sur son front, qu'est-ce que tu m'apprends là?... En es-tu sûr?... Est-ce possible ?

— René Yalérien m'a tout dit.

— Et toi, père, pourquoi me le dis-tu?

— Les destinées s'enchatnent : il te fallait connaître ce passé, puisqu'il a formé celle à qui tu veux livrer ta vie.

— Mais elle n'en a jamais rien su, père, elle n'en soupçonne rien...

— Connaissons-nous toujours les événements qui font nos âmes?

— C'était un secret... un secret qui devait dormir à jamais dans l'oubli...

— En te le révélant, je ne trahis personne : je t'ai parlé d'accord avec madame Yalérien. Comprends-tu ce que cela signifie?... Elle n'est plus qu'une mère, à présent : son passé ne la touche plus que par ses terribles effets : elle veut sauver sa fille comme je veux te sauver... Elle a vu comme moi le gouffre où vous courez : c'est elle qui m'a envoyé ici... Nous

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sommes d'accord tous les deux, nous sommes résolus à TOUS défendre... Nous en avons le moyen : tu viens de le voir. Plutôt que de laisser sa fille tomber dans tes bras, madame Valérien lui racontera sa faute, sa honte, le mal qu'elle a fait, les remords qui en ont été le prix. Elle aura le courage de cette confession : je sais qu'elle l'aura... A toi de voir si tu veux épargner à cette jeune femme Firréparable malheur d'apprendre de telles choses ! A toi de voir si tu auras l'héroïsme d'un sacrifice qui lui laisserait son ignorance.. . Ta raison est gâtée par les sophismes du jour, mais j'ai confiance en ton cœur!

Sur ces mots, M. Mazelaine prit la main de son fils qui détournait les yeux, la garda un moment dans la sienne^ puis s'éloigna, sentant qu'il n'avait plus rien à dire.

Florian resta seul dans la nuit. Le vent avait changé : venant du Nord, maintenant, il balayait les nuages. Des étoiles scintillaient dans les pans déblayés du ciel. Sur le lac, la nappe argentée du clair de lune s'étendait plus large. Lentement, la résolution du jeune homme se formait, généreuse, conforme aux vœux de son père : « Ce serait trop aflfreux pour elle d'apprendre cela, songeait-il, je ne veux pas qu'elle l'apprenne... Qu'elle souffre par moi, qu'elle me maudisse, qu'elle ne croie plus à mon amour, mais qu'elle garde une ignorance

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qui lui permette de croire encore à la vie!... » Gomme en pensant ces choses il se retournait vers Thôtel, il vit s'allumer la fenêtre des Bellune. La forme d'Agnès esquissa sa sveltesse sur le balcon. Longtemps elle contempla la nuit^ envoyant à Florian ses vœux d'amour, ses douces pensées, ou cherchant quels obstacles l'avaient retenu loin d'elle, sans se douter que là, tout près, il était séparé d'elle par quelque chose de plus infranchissable que l'espace^ et songeait confusément, dans un désespoir qu'elle ne soupçonnait pas, aux mystères humains qu'ehveloppent le silence et l'obscurité.. •

M. Mazelaine comptait^ en quittant Constance, s'arrêter quelques jours à Paris avant de regagner la Plaisance. Au contraire^ les Bellune rejoindraient directement M. et madame Ambroise, qui les attendaient avec les enfants aux Peupliers. Quant à Florian^ une fois réglées quelques affaires urgentes, il projetait un séjour prolongé dans la maison paternelle où depuis plusieurs années il ne venait qu'en courant, de manière à voisiner avec ses amis. Ceux-ci, en partant, ne soupçonnaient pas que ce plan, caressé en commun, s'était effondré la veille, et que Florian dévorait en silence Tamertume d'un sacrifice mal consenti, dans le petit vapeur qui les conduisait à Schaffhouse où ils reprendraient le train pour se séparer à Bâle. Le voyant assombri, sur le pont chargé de touristes,

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Agnès évoquait les souvenirs si proches de leurs belles journées^ innocentes encore, et songeait que, sans doute^ le regret Ten attristait comme elle. Mais les femmes savent si bien oublier leurs propres peines pour celles qu'elles seules peuvent consoler! D'ailleurs, tout en le plaignant, elle se répétait : « Gomme il m'aime !... Gomme il va souffrir de ne plus' me voirl... )> En sorte qu'attendrie par le spectacle de ce chagrin qui se contenait à peine, elle se réjouissait aussi d'y reconnaître une preuve certaine d'amour. Alors, pendant que Léon, voyageur infatigable, toujours curieux^ braquait sa lor<gnette sur les mouvants paysages, et que M. Mazelaine s'absorbait dans quelque lecture de hasard, comme s'il y eût pris le plus vif intérêt, elle voulut souffler à l'oreille aimée des mots consolateurs :

— Pourquoi si triste, ami? Nous nous retrouverons!

Justement, Florian songeait qu'il était seul à mesurer la douleur des minutes qui fuyaient. Il ne put s'empôcher de répondre, presque durement :

— Sait-on jamais?...

Et les doux villages dans des bouquets d'arbres, et les paisibles petites villes avec leurs clochers, leurs pignons, leurs maisons [peintes, leur air confortable de vieilles dames bien rentées, fidèles aux anciennes modes, défilaient sur les deux rives. Quelque chose d'indéfinissable mourait à chaque

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lourdes hélices, se dissipait avec la famée grise dans la belle lamière voilée, remontait le cours du fleuve qui bientôt, sorti du lac, développa son ruban d'un bleu profond, bordé de bois tranquilles, de collines lentement ondulées. Le débarquement fut un peu difficile : les commissionnaires manquaient pour les bagages trop nombreux ; il n'y avait pas de voiture. Les voyageurs traversèrent donc à pied les rues de Schaffhouse, où les maisons conservent avec tant de soin leurs figures d'aïeules vénérées, comme si la vie y restait toujours la même, dans un décor immuable, malgré le vol des générations; et le chemin de fer badois, surveillé par des employés à larges barbes blondes étalées sur la tunique militaire, les conduisit sans hâte à Bàle, en passant devant les lieux illustrés par Scheffel et par tant de souvenirs. Florian les nommait sans entrain :

— Hohentwiel, l'ancienne forteresse des ducs de Wurtemberg, le théâtre de ce beau roman, Ekkehardt... Sackingen !... Vous voyez le château?...

Le château passa si vite, qu'Agnès n'eut pas le temps de l'apercevoir...

La douane, les bagages à enregistrer, le dtnerau bufi'et. Ils attendaient sur les quais de la gare de Bâle, toute neuve, suprême mélange de bitume et de fer. Que d'adieux s'échangent là, chaque jour, à toutes les heures, dans ce décor qu'emplit la

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famée, dans le fracas des appels, des sifflets, des pesantes locomotives qui s'ébranlent en haletant ! On ne les croit pas étemels^ on escompte les lendemains propices, les longues années dont on brave la menace, la fidélité des cœurs ou l'indulgence des événements ; et l'on ignore que les cœurs oublient, que l'avenir est fermé, que l'heure espérée ne sonnera jamais, que d'autres heures, d'autres heures se préparent, dont on mourrait d'avance si l'on en prévoyait la douleur. ..

Les Bellunepartaientles premiers, par Délie. Dès que le train fut formé, Léon s'occupa d'arranger les paquets dans les filets, et de ces menus préparatifs où se plaisait sa minutie. Il s'agitait beaucoup, comme si cette installation, que la douane bouleverserait dans une heure, prenait dans son esprit l'importance d'une chose définitive. Debout devant la portière qu'il avait fermée, après avoir marqué six places sur les coussins, il grognait en dévisageant les voyageurs :

— Pourvu que personne ne vienne !...

On répétait des choses qu'on s'était déjà dites : « Vous faites route ensemblejusqu'à Délie... Quelle idée avons-nous eue de prendre nos billets par Petit- Croix !... Petut-ôtre qu'on aurait pu arranger cela... Mais les administrations sont si bétesl... Et puis, mieux vaut se quitter ici... »

Au dernier signal, Florian serra nerveusement la

158 ALOtSI TÀLiRISIl

main dégantée qu'Agnès lui tendit par la portière :

— Adieu I adieu I...

Elle corrigea :

— A bientôt 1

Se penchant davantage, elle ajouta, d'une voix profonde :

— A toujours!

Un instant encore, Florian vit sa figure, son chapeau, son voile ; puis il ne vit plus que la chère main agitant un mouchoir ; puis le train disparut. Il se retourna vers son père.

Celui-^i, en observant sans y prendre part la scène des adieux, avait suivi la pente de sa rêverie. « Hé quoi 1 s'était-il dit, ces deux êtres marchaient l'un à l'autre poussés par la force aveugle qui fait Jaillir de nos rencontres la vie ou la mort, la joie ou le désespoir. Us allaient de ce pas sûr qu'ont les somnambules en longeant le lK>rd d'un toit, dans leur mystérieux sommeil dont il est dangereux de les tirer. Je les ai éveillés : que va-t-il survenir?... Du mieux ou du pire? Il n'importe, j*ai fait mon devoir I... » Mais ce grand mot de a devoir d, dont il tâchait de s'emplir l'esprit, traînait après soi d'obscurs scrupules, des doutes persistants. M. Mazelaine s'efforçait de les dissiper, en reprenant: « Oui, je devais les arrêter sur la pente, je devais imposer à mon fils une de ces décisions qu'on ne

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discale pas, je devais le tirer à tout prix de cette mauvaise voie, pour l'engager définitivement dans ceUe où, moi, j'ai persévéré... » Définitivement? Cet adverbe sonnait d'un son singulier, dans cet endroit que traversent des gens pressés, où des destins commencent ou finissent, où nul ne tient en place plus d'un instant... Définitivement ?... Voici que, comme pour lui répondre, Florian, en se retournant vers lui avec un indéfinissable regard, se mit à siffloter la langoureuse romance de l'opéra que Nessleratiré du Trompette...

Un peu plus tard, dans le train qui les emportait, M. Mazelaine continua d'observer son fils, à la dérobée. Il traversa toutes les angoisses des hommes qui, ayant rarement l'occasion d'agir, remettent en question l'acte à peine accompli : avait-il eu tort ou raison, sinon dans le fond, du moins dans la manière ? Fallait-il renouer l'entretien, ou laisser aux paroles dites le temps de mûrir? Ces paroles mêmes, les avait-il choisies avec sûreté? D'autres, plus fortes ou plus prudentes, n'eussent-elles pas été mieux appropriées au but? Était-ce le moment de reprendre et de corriger peut-être ce qu'elles avaient eu de trop sévère ou d'incertain? Florian, qui cherchait déjà des raisons pour revenir sur sa résolution, le tira de ces perplexités en rouvrant lui-môme la question :

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— Tu es tranquille, toi, content de ton œuvre t s'écria-t-il avec une sorte de rancune. Je suis sûr que tu te félicites de nous avoir séparés.

— Je voudrais vous avoir sauvés.

— Sauvés?... sauvés! quel grand mot !

Il se mit à humer largement Fair agreste qui entrait par la vitre ouverte : cet air balsamique où se mêlent l'odeur résineuse des sapins et la fraîcheur des eaux courantes, ce bon air salubre qui court par les forêts ou les clairières du vieux Jura.

— Ttr as bien défendu ta cause, reprit-il en se tournant vers son père; la bonne cause, naturellement, celle du foyer, de la règle, des traditions !

M. Mazelaine crut prévenir de dangereux développements en répondant :

— Heureux qui> dans ces choses difficiles, est averti et profite de l'expérience des autres !

Florian riposta vivement:

— En es-tu sûr?... S'il fallait dire, au contraire: Malheur à qui ne revise pas par soi-même les leçons de la sagesse ! Malheur aux faibles qui abdiquent leur décision entre les mains d'autrui ! Malheur surtout à ceux qui ne haussent pas leur courage au niveau de leur sentiment, et se laissent vaincre avant d'avoir combattu!... Qu'est-ce, dis-moi, que l'expérience du sacrifice quand on n'a pas celle de l'amour? Peut-on savoir qu'il est bon d'immoler son cœur à ses dieux, si l'on n'a pas commencé par

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en trahir le culte?... Moi, j'ai une autre doctrine : il faut d'abord vivre toute la vie ; on moralise après ! Ces troubles paroles, comme chargées du limon du cœur, rendirent à M. Mazelaine la sûreté de sa conviction. 11 se pencha vers son fils, le regarda dans les yeux^ et répliqua, en haussant la voix pour dominer le fracas d'un tunnel :

— Je te dirais que je ne te comprends pas»

Florian, si je ne savais à quel point la passion égare les raisons les plus droites. Je n'ai jamais eu sous les yeux un plus saisissant exemple de ses effets que la pauvre femme dont je t'ai parlé: celle qui ne s'est pas consolée d'en avoir écouté l'appel, et qui tremble de voir sa fille.. •

ïlorian l'interrompit :

— Oui, tu me l'as dit. C'est assez I Il parut rêver un instant, et reprit :

Qui sait, cependant? Si Ton pouvait lui proposer d'enlever par un miracle de son passé la faute avec le sentiment, ses remords avec les joies qu'elle a eues, de faire table rase, enfin, de cet épisode de sa vie qui fut peut-être toute sa vie, — oui, si quelque dieu assez puissant pour abolir même ce qui fut lui proposait cela, — qui sait ce qu'elle répondrait?

Si elle t'avait parlé comme à moi, tu ne poserais pas la question...

Florian secoua la tête, comme un homme qui garde un doute ou ne veut pas qu'on le persuade ; et il se

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plongea dans un silence obstiné. Son père le respecta. Ce fut encore lui qui le rompit de nouveau :

— En tout cas, dit-il, tu as réussi : tu m'as montré Tablme. Comment en oublierais-je la vision, puisque ce n'est pas moi qu'il menace? Ohl si je pouvais encourir seul tout le péril!... Mais j'ai peur pour elle, à présent •• Tu m'as donné je ne sais quelle crainte qui me hante et me paralyse... Tu as ouvert l'espace aux plus angoissantes pensées... Qu'arrivera-t-il quand elle ne me verra plus?... Si jamais elle se perdait avec un autre ?... Si ma trahison, — puisqu'elle prendra ma retraite pour une trahison, — lui changeait l'âme, faisait d'elle un être cruel et mauvais?... Ces choses-là se voient... Alors, qui la sauverait d'un nouveau péril?... Tu n'as pensé qu'à moi, père ; moi, je pense à elle, parce que je l'aime pour elle...

— On n'aime jamais que pour soi : c'est une des ruses de l'amour, de suggérer de faux scrupules à ceux qu'il égare...

— Et que m'importe, après tout?... Je ne sais ce qu'elle fera : peut-être ne saurai-je bientôt plus rien d'elle... Mais moi, je traînerai partout, je garderai toujours le regret du bonheur que je n'aurai su ni prendre ni donner...

— Toujours!... La vie a bientôt fait d'emporter de pareils regrets... Tu as devant toi le champ splendide de l'action...

ÀLOtSI TÀLBRIBlf 163

— Sans soleil et sans horizon.. • Sur ces deux mots^Florian se replongea dans son silence lourd de colère...

Comme eux, Agnès et Léon restaient en téte-àtéte dans leur coupé. La soirée étant chaude, Léon commença par retourner les coussins du côté du cuir, pour avoir frais ; puis il disposa selon son goût les deux oreillers dont il s'était muni ; et il dit :

— Décidément, j'aime mieux le crin : la plume me fait mal à la tête.

Agnès regardait dehors. Elle ne releva pas Tobservation. Il insista:

— Et toi?

— Gela m'est tout à fait égal!

Il se mit en devoir d'ôter sa cravate, puis son col de chemise : la peau de son cou, tannée par le soleil du lac» était brunie et rugueuse. Penché en avant, les mains ballantes entre les genoux, il essaya de nouer la conversation :

— C'est bon, tout de môme, de rentrer chez soi, hein?

Agnès murmura quelque chose qui pouvait être une approbation.

— On va revoir les petits I ajouta-t-il.

Elle compléta» ironique :

-— Et la tante Ambroise !

164 ALOtSE TÀLÉRIBN

Feignant de ne pas comprendre le sarcasme, Léon affirma :

— Tu peux être sûre qu'elle les a bien soignés.

Il reprit sa valise dans le filet, pour en tirer sa casquette de voyage : une grosse casquette anglaise, à carreaux, qui bouffait sur la visière. Agnès trouva que cette casquette lui donnait un air un peu comique ; mais elle n'en rit pas, même en dedans, et ferma les yeux.

Un instant après, Léon reprit, en allumant un cigare :

— Crois-tu que la visite de M. Mazelaine ait fait grand plaisir à Florian?

Elle ne répondit que par un mouvementd'épaules qui voulait dire qu'elle n'en savait rien.

— Il était sinistre, le bonhomme, n'as-tu pas trouvé?

— M. Mazelaine n'a jamais passé pourun homme gai, fit-elle.

Bien qu'elle fût résolue à parler le moins possible, elle ajouta :

— £t puis, je crois qu'il avait été très ému de revoir ma mère, en un jour qui leur rappelle à tous deux des heures si tragiques.

— C'est singulier 1 Moi, je n'ai pas le sentiment des anniversaires... Un anniversaire, c'est un jour comme les autres, exactement... Enfin, chacun comprend ces choses à sa manière; c'est une affaire

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d'imagination... Tout de même, après dix-huit ans!... Huml...

Agnès devina qu'il pensait, sans oser le dire : « Ce doit être de la posel » Car il jugeait ainsi, d'ordinaire, les manières d'être ou les attitudes qu'il ne comprenait pas. Us « posaient », à ses yeux, les hommes qui gardaient un long sentiment, ceux qui défendaient une idée généreuse, pratiquaient le désintéressement ou n'agissaient pas « comme tout le monde » : le soupçon ne Teffleurait pas, qu'ils recherchaient* peut-être quelque satisfaction supérieure ou intime ; sitôt qu'on rompait avec la règle commune^ c'était, selon lui, <x pour étonner le monde » : madame Yalérien, sans aucun doute, s'était assigné la tâche a d'étonner le monde » par sa fidélité ; et elle ne Tétonnait guère, lui, que par sa persévérance aienir un rôle si pénible. Tout en faisant des ronds avec sa fumée, il laissa sa pensée errer un moment sur ce sujet compliqué. Puis elle prit d'autres sentiers. Voulant de nouveau parler, et cherchant à intéresser Agnès, il dit :

— Ce Florian, quel drôle d'homme !

Il ne vit pas tressaillir sa femme.

— Une vie, une ardeur 1 poursuivit-il... Ce n'est pas de la pose, chez lui, non, non, il est comme ça... Toujours en train, ignorant la fatigue.. . Ah! c'est ce qu'on appelle un beau tempérament!

Il le compara à d'autres amis. Puis, comme Agnès

166 ALOtSK TALÉRnil

s'obstinait à se taire, il ne dit plus rien et se mit à la regarder à travers la fumée. Sous le béret blanc qu'elle avait fixé dans ses cheveux pour le voyage, elle lui parut jolie : il s'approcha d'elle et voulut l'embrasser. Elle le repoussa rudement :

— Qu'est-ce qui te prend?... Laisse-moi donc! Dans leur rapide contact, il s'était piqué à

Fépingle qui fixait au corsage un bouquet de cyclamens offert par Florian à la gare de Bâle.

— Oh ! oh I fit-il en essuyant son doigt où periait une gouttelette rouge, on pique, ce soir!... Je ne savais pas, moi!...

Sans insister davantage» il se renfonça dans son coin. Le sommeil vint: il s'étendit. Son soufQe, peu à peu, se fit plus bruyant : il ronfla. Sa bouche entr'ouverte découvrait ses dents, dont plusieurs cerclées d'or par un habile Américain ; sa figure se congestionna, marbrée de taches cramoisies. « Je ne puis plus le voir, » se dit Agnàs. Elle eut un remords, et ajouta : « Pourtant il n'est pas méchant! Qu'ai-je à lui reprocher?... » Elle chercha dans sa mémoire, sans y trouver un grief sérieux : il était un peu vulgaire, un peu sot, pas plus en somme que la majorité des hommes» quelconque surtout» avec de vagues prétentions esthétiques dont il faisait rarement montre dans l'intimité, égoïste comme tant d'autres . des défauts moyens, en somme, que la plupart des femmes ont à subir, dont beaucoup

ÀLOtSI tàléribn 167

s'accommodent. Elle conclut : « Non, il n'est pas méchant» mais je le déteste!... » Et elle cessa de le regarder.

Aux Peupliers^ ils trouvèrent les Ambroise installés en maîtres. L'oncle, un vieillard minuscule» chauve, glabre, avec des traits menus, la peau ridée, un teint dont le soleil de l'été avait troublé les tons d'ivoire ancien, en costume de coutil blanc, en souliers jaunes et chapeau de buchîlles» semblait une très vieille Déjazet en travesti. La tante, beaucoup plus grande, beaucoup plus forte, les cheveux restés noirs aplatis sur un front bas, la bouche en circonflexe» le menton carré» la lèvre ombrée d'un duvet bien marqué» portait une robe de maison couleur cachemire, démodée et défraîchie, qui lui donnait Tair d'une de ces gouvernantes maîtresses dont l'aigre humeur maintient le despotisme. Le mari vivait dans ses livres, dans ses notes, dans ses images, ignorant ^le la vie et curieux des vases et des tombeaux, avec ses petites vanités, ses petites ambitions, ses petites gentillesses» comme une souris familière et trotte -menu; la femme était une âpre ménagère» cherchant partout prétexte à reproches, à récriminations» plaintes ou ravaudages. Agnès la prit en grippe dès le début de son mariage, en la voyant prétendre au rôle de belle-mère; et cette antipathie rejaillit sur le vieillard : injustement, d'ailleurs, car il n'avait point de malice,

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prêchait avec douceur la bienveillance à sa terrible compagne, et pouvait être agréable à cause de son savoir^ de ses souvenirs, de ses anecdotes. Léon les défendait : les Ambroise ne représentaient-ils pas, avec une notoriété dont le nom tirait quelque éclat, une rondelette fortune <x qui reviendrait aux enfants? » Telle était du moins la formule qu'il employait pour cacher sa cupidité sous un voile décent d'ambition paternelle.

Chaque été, les Ambroise acceptaient de passer un mois chez leur neveu : quand on les invitait, la tante ne disait jamais oui tout de suite, arguait les travaux de son mari, ou d'autres projets : une cure d'eaux, la mer, la montagne. U fallait la prier ; elle cédait enfin, en gémissant. Au moment de jouer cette petite scène de comédie, qui recommençait chaque printemps avec peu de variantes, Agnès se hasardait à proposer :

— Si nous restions sur leur refus, cette année?

— Ils viendraient quand même, et nous en voudraient, répondait Léon. Impossible de leur fermer la porte, n'est-ce pas? Donc, mieux vaut faire bonne mine à mauvais jeu.

Il manquait rarement d'ajouter :

— Je dis cela pour toi, ma chère; moi, tu sais, je suis toujours content de les voir chez nous.

Et il attaquait une fois de plus l'éloge de ronde Ambroise.

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Celai-ci, ayant passé aux Peupliers une partie de son enfance et tous ses étés jusqu'au mariage de Léon, aimait la propriété comme son bien propre. Il savait que le style de la maison, avec une aile surajoutée, une façade refaite, manquait de pureté; cela le gônait un peu dans son goût ; mais il se consolait sur la terrasse qui domine le gracieux panorama de la Grosne, les champs très verts du premier plan oh pâturent les petites vaches fînes^ où galopent les poulains, plus loin les coteaux vineux, plus loin encore, par delà des villages et des châteaux, les collines boisées dont la ligne harmonieuse ferme agréablement l'horizon; et il aimait le parc, bien fourré de vieux arbres, peuplé d'oiseaux et d'écureuils, assez vaste pour qu'on y pût faire de saines promenades. Madame Ambroise lui répétait dix fois par jour :

— Quel dommage que tout c^ ne soit pas à nous !

Le vieillard avait ce charme rare d'être totalement dépourvu du sens possessif. Regardant sa femme d'un air surpris, il disait avec détachement :

—•Pourquoi?... ne jouissons-nous pas des Peuplier s autant que s'ils nous appartenaient?

Elle ne manquait jamais alors de revenir à d'anciennes rancunes :

— Ton frère ne raisonnait pas comme toi !... Ah ! si j'avais été ta femme quand votre père est mort^

170 ÀLOtSI TàLÉRIIII

les choses ne se seraient pas passées ainsi... Non, non, je t'en réponds!... Ce serait nous, aujourd'hui, qui recevrions ta pécore de nièce» au lieu de nous faire inviter par elle...

-— Où serait l'avantage?... Nous aurions sur les bras les maçons, les ouvriers, les jardiniers, la vigne et la maison. Que ferais-je parmi ces soucis? Crois-tu donc que je goûte moins le paysage parce que je l'admire sous les ormeaux de mon neveu? Crois-tu que j'aimerais mieux mes écureuils si c'étaient nos noix et nos fruits qui les nourrissaient?...

Cette année-ci, quand le jeune ménage revint de Constance, la tante Ambroise avait tout envahi : tel un arbre rapace» inconsidérément planté trop près de la maison, la mine, la saccage, la bouleverse, étend ses rameaux humides sur le toit» bouche les fenêtres de son feuillage dru, fouille de ses racines les caves et les fondements» jusqu'à ce que sous son action lente et implacable les murs se lézardent, les huis se disjoignent, les planchers s'effondrent. Elle reçut les arrivants, non commodes maîtres qui rentrent chez eux, mais plutôt en visiteurs importuns, dont on redoute d'indiscrètes exigences :

— Ah! bonjour!... Vous voici?... Très bien!

très bien!... Vous n'êtes pas fatigués du voyage?... Bon, bon!... Vous n'avez besoin de rien, n'est-ce pas?...

▲LOtSI TALArI»! 171

Agnès demanda les enfants ; on les avait changés de chambre, et ils reposaient, comme chaqoe jour après le déjeoner; elle dut parlementer pour entrer chez eux :

— Surtout, n'allez pas les réveiller !••• Vous faites untapagel...

Les enfants dormaient d'un bon sommeil profond, chacun dans sa coudiette, tourné du même côté, les bras passés sous la tôte dans un geste identique, un léger sourire errant aux lèvres, un peu de moiteur à la naissance des fins cheveux légers. Ils se ressemblaient : Renée avec des traits plus formés, Paul plus bébé, plus pesant, plus joufflu, tous deux gracieux, jolis, très blancs. C'étaient deux tout petits êtres, si petits qu'ils n'éprouvaient guère encore que des sensations confuses, distinguant pourtant des caresses maternelles celles de la tante Ambroise, bien que celle-ci se fit pour eux d'une douceur de colombe; si petits qu'ils souriaient du même sourire à tous les visages bienveillants et découvraient lentement le monde au hasard de leurs promenades ; si petits que leur mère les sentait encore comme deux morceaux d'elle-même, tenant à son être, presque à sa chair, ne séparait pas dans sa pensée leur destinée de la sienne propre, sans pouvoir imaginer qu'ils auraient un jour leur âme indépendante, leur vie hasardeuse. Elle les contempla longtemps^ effleura leurs

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fronts de ses lèvres : Renée, sous la caresse légère, se retourna sans s'éveiller ; le petit Paul ne broncha pas. Mille pensées confuses firent alors monter des larmes aux yeux d'Agnès. Elle se dit : « Pour eux, j'aurais tous les courages I » Mais tel était déjà son aveuglement, qu'elle songeait à les emporter plutôt qu'à leur sacrifier son cœur, et que, tout en les plaignant du mal que d'autres peut-être leur feraient, elle oubliait le tort irréparable qu'elle était si près de leur causer.

a Non, non, murmura-t-elie en se penchant encore sur eux, je ne vous livrerai pas à la tante Ambroise 1 »

Et sur cette promesse, elle sortit à pas feutrés.

Dès le premier soir, les tiraillements commencèrent : madame Ambroise s'avisa de réclamer le renvoi de Josette, la femme de chambre, dont elle se plaignit. Mais Josette était la fille du boulanger de Glissé : Agnès la connaissait dès l'enfance, la traitait presque en amie, n'entendait pas la sacrifier à d'injustes rancunes; et la brave fille discutait les faits allégués à sa charge. Il s'agissait de Mirzouf, le chat, originaire de Glissé, lui aussi, relevant d'une dynastie célèbre SLUxAveines. H était de grande taille, d'un blond fauve, en rayures, avec le col et le ventre blancs; c'était un de ces chats gâtés et tendres, qui deviennent presque humains à force de se frotter aux hommes, un de ces chats

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pensifs, remplis de mystère, dont on ne sait s'il faut admirer davantage leur in&nie curiosité ou leur peu d*étonnement devant les choses. Rien de plus agréable que de le voir entrer dans une chambre, le dos arrondi, la .queue en panache, un peu repliée, frétillant dans le haut^ arrivant à petits pas très lents, épanoui, sûr d'être bienvenu. Complaisant sans bassesse, il se laissait taquiner par les petits, jouait avec eux en rentrant ses griffes; et ses yeux d'or ignoraient le mal. Il avait l'habitude de monter sur la table au dessert, dont il appréciait certaines parties : les prunes en été, les figues sèches en hiver, les petits fours, les chocolats, les fondants à la menthe. Il en réclamait délicatement sa part, en avançant la patte d'un geste élégant de mendiant de haut lignage, qui sait tendre la main sans s'humilier. On Tadmirait de ces façons comme de tout ce qu'il daignait faire. Se trouvant chez lui 9LVLX Peupliers où on l'amenait pour la seconde fois, et d'ailleurs comme n'importe où, il crut conserver ses droits même en l'absence de ses maîtres. Quelques familiarités excessives choquèrentmadame Ambroise. Elle voulut l'expulser de la salle à manger. Josette osa le défendre, le caresser ostensiblement, l'apporter aux enfants, lui ouvrir les portes, lui donner des prunes. De là, une série de conflits qui la firent houspiller pour les moindres détails de son service. Un jour, perdant patience, elle répondit :

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« Je n'ai pas d'ordres à recevoir de madame I » Menacée aa8sit6t de recevoir son congé, elle répliqua hardiment : « Je sois an service de madame Léon Bellane : je ne m'en irai que si elle me renvoie I » Madame Ambroise riposta, dn tac an tac : « Eh bien, ce sera elle qui vous mettra à la porte, dès son re« tour. » Et les piques se renouvelèrent. Agnès, mise au courant dès le premier jour, refusa catégoriquement de prononcer Texpulsion; madame Ambroise, furieuse, menaça de partir : « Ou cette fille, ou votre tante, choisissez ! d Enfin, après deux jours de discussion, grâce à la diplomatie de Léon et surtout à la sérénité de l'oncle, on adopta un compromis dont Mirzouf fit les frais : Josette resta, mais il lui fut interdit d'introduire le chat dans la salle à manger. On ne l'y vit plus qu'en contrebande : profitant d'une porte entr'ouverte, il avançait son museau souriant et câlin du bon temps, poussait un miaulis suppliant ou plaintif, et fuyait en baissant la queue dès qu'apparaissait la robe cachemire de la tante Ambroise.

D'autres incidents surgirent bientôt. Madame Ambroise avait, sur toutes choses,* des principes fixes, dont elle ne souffrait pas qu'on discutât l'excellence, et qu'elle voulait imposer à sa nièce. Ainsi, elle n'admettait que deux assiettes de desserts :

— C'est déjà trop, déclarait-elle; quand j'étais jeune, on n'en avait point I

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Vainement lui faisait-on remarquer que les fruits, ceux du jardin, ne coûtaient rien :

— On peut les mettre en confitures ou en conserves pour Fhi ver, disait-elle. Autrement, on prend des habitudes, et Ton continue à Paris, où tout est hors de prix.

Elle chicanait de même pour les hors-d'œuvre, les garnitures, les fleurs, pour tout ce qui sentait la recherche ou Télégance, qu'elle haïssait de toute Tamertume de son esprit bourgeois. Si elle n'osait pas tout à fait blâmer en paroles les toilettes de sa nièce, elle désapprouvait de la mine les robes nouvelles, examinant l'étoffe, la critiquant au point de vue de la solidité, supputant le prix probable ; et c'était comme si un continuel reproche eût alourdi l'atmosphère.

De son côté, sans y mettre aucune malice, l'onde Ambroise introduisait aux Peupliers mille petites manies despotiques : bienveillant, paisible, détaché du siècle à tant d'égards, c'était pourtant un vieil enfant gâté dont les caprices ont force de loi. Ses habitudes réglaient les pendules, changeaient les heures des repas, retouchaient les menus, gênaient* le service. A partir de neuf heures du soir, il ne tolérait aucun bruit dans la maison, tandis qu'il en faisait beaucoup pour son compte dès six heures du matin. Et, la journée durcint, sa femme réclamait pour lui toutes les privautés que seul il n'aurait

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jamais eu l'idée d'exiger : « Votre oncle a besoin de ceci oa de cela, votre oncle ne saurait comprendre, ne saurait admettre... » Aux moindres velléités de résistance, elle forçait la voix : Léon, aussitôt, s'aplatissait devant elle avec des mines d'écolier puni. Quand il avait ainsi filé doux, Agnès lui reprochait une complaisance qu'elle jugeait voisine de la lâcheté ; il répétait alors ses habituelles excuses, alléguait sa reconnaissance, concédait à peine que la tante était exigeante ou un peu tracassière :

— Mais de sa part, rien ne saurait me fâcher !...

Agnès savait à quoi s'en tenir sur cette reconnaissance intéressée, sur cette bonhomie faite de calcul et de veulerie : son mari s'en trouvait marqué pour elle d'une tare vilaine. Que dirait Florian, en la retrouvant dans cette atmosphère alourdie de sentiments bas, en la voyant soumise à cette espèce d'esclavage? Elle en serait diminuée à ses yeux, comme on l'est toujours par une chose vile, qui vous approche ou vous effleure ; ou bien il la plaindrait, — et elle ne voulait pas être plainte. Il penserait : « Cette pauvre petite Agnès, comment peutelle vivre parmi de telles gens?... x> Quelle humiliation que de lire en lui cette pitié 1 Aussi, en l'appelant de toute son âme, redoutait-elle de la voir arriver, au jour^ à l'heure dont ils avaient convenu là-bas, le dernier soir^ en phrases qu'elle s'était mille fois récitées :

ALOtSI VALiRIBN 177

— Vous verrez qu'il surviendra quelque chose qui ^vous retiendra...

— Soyez tranquille, je lâcherai touti

— Vous le dites à présent...

— Je compterai les heures avec trop d'impatience pour en perdre une seule : soyez sur votre terrasse, ce jour-là, vous verrez passer le train qui m'amènera. ••

— Laissez-moi douter encore : il ne faut croire aux bonnes choses que quand on les tient... Je serais trop déçue si vous ne veniez pas I...

Ces pressentiments enfiévraient l'attente d'Agnès, à mesure que l'heure approchait, à travers tant d'autres heures banales, mornes ou mélancoliques qui l'amenaient pourtant; et voici qu'au matin du jour qui devait en chasser l'oppression, une triste lettre vint les confirmer : une lettre sincère, brûlante d'amour, et qui repoussait l'amour, une lettre que Florian s'était arrachée du cœur après de cruels combats, — la seule lettre peut-être qu'elle aurait cru impossible qu'il écrivit jamais. ••

« Ne m'attendez pas, Amiel... Je ne serai pas dans le train qui passera demain devant les PeU" plier s...

a Voici pourquoi :

« La veille de notre commun départ, en revenant de notre promenade, pendant que j'étais encore dans l'extase de cette heure délicieuse vécue à côté de vous,

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mon père m'a emmené dan? led jardins de l'hôtel, et m'a parlé. Je n'ai pas beaucoup d'idées communes avec lui, mais je respecte profondément la pureté de son admirable conscience. Il m'a ouvert les yeux sur le mal que je peux vous faire en vous aimant» moi qui donnerais ma vie pour vous faire du bi^i. Il m'a fait toucher du doigt Terreur de mon égolsme. Il m'a montré l'illusion de mon esprit asservi à mon cœur. Par lui, j'ai compris que je devais, par amour pour vous, par véritable amour, m'écarter de votre chemin; et l'ayant compris, j'ai pris la résolution de remphr mon devoir. En vous disant adieu, à la gare de Bàle, je savais que je ne vous reverrais pas : c'est pourquoi j'étais si triste. Vous me répondiez au revoir, vous comptiez sur l'avenir, je n'en attendais que de la douleur. Comprenezvous mon déchirement?... Ensuite j'ai laissé passer les jours, sans trouver le courage de vous écrire : tant que je ne disais rien, me semblait-il, un lien demeurait entre nous; je remettais d'heure en heure la souffrance de le briser. Jusqu'à la dernière minute, j'ai voulu garder quelque chose de notre amour, — de cet amour dont le souvenir sera la beauté de ma vie. Vous me pardonnerez de l'avoir conservé le plus que j'ai pu, en vous taisant ce qui se passait en moi... »

La lettre continuait ainsi, longtemps encore, ramenant sans cesse ces mots a amour ï^^ ic aimer »,

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comme an refrain qui en démentait le sens à chaque ligne. Agnès la relut plusieurs fois, avec stupeur ; chaque parole se grava dans sa mémoire : elle la savait par cœur quand elle la mit en pièces. Toute la passion de son être protestait contre ces incompréhensibles scrupules, humiliants pour celui dont la faiblesse les subissait et pour elle-même, qu'ils sacrifiaient. Elle n'en retint qu'une chose : qu'elle s'était trompée^ que Florian ne l'avait jamais aimée^ que personne ne l'aimerait jamais, que sa vie, après cet élan repoussé, coulerait sans parfum ni poésie, entre son mari et la tante Ambroise, comme tant d'autres existences qu'aucun soleil n'éclaire...

Deux ou trois jours après, Léon s'aperçut que FJorian manquait à sa promesse :

— J'ai rencontré hier M. Mazelaine, dit-il : son fils ne parle plus de venir... Ne devrait^il pas être à la Plaisance, d'après ce qu'il nous avait promis là-bas?

Agnès répondit aussitôt :

— Il a changé d'avis : il ne]|viendra pas.

— Tu le sais?... Il te l'a donc écrit?

— Oui.

— Tu ne me l'as pas dit*.. Ma foi, tant mieux !•*. Franchement^ je craignais un peu de le voir arriver..*

180 ALOtSI YALiRIVN

— Il ne se serait pas entenda avec les Ambroise.

Léon ne remarqua pas Tironie de sa femme :

— Je le crains : il serait vena trop souvent pour eux...

Les Ambroise avaient déclaré que^ s'ils consentaient à venir aux Peupliers ^ seuls^ avec les enfants, plus tôt que les autres années, leur séjourne s'y prolongerait cependant pas plus que d'halntude. Léon ayant insisté, avec des paroles flatteuses, madame Ambroise avait été catégorique et négative :

— Non, non, tu sais comme notre vie est réglée t.. • Ton oncle a beaucoup à travailler, et n'est bien que dans son cabinet : avec un homme comme lui, hé ! mon Dieu, l'on n'a jamais de place pour Fimprévul... Et puis, nous voulons vous rendre service, non pas nous imposer...

Mais quand le jeune ménage fut rentré^ ils ne parlèrent plus de partir : ils se trouvaient trop bien ; la maison était devenue leur maison, les enfants

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devenaient leurs enfants. L'oncle adorait Renée, se créait de nouvelles habitudes^ s'en faisait déjà l'esclave, travaillait à merveille dans une grande pièce aménagée à son usage. D'autre part, l'époque des confitures approchait : madame Ambroise avait surveillé la récolte des mirabelles, mis en conserves les pêches et les abricots ; elle guettait encore les coings qui jaunissaient lentement, et les quetches, très abondantes cette année. Active, agitée, rapace, tapageuse, elle mettait les domestiques sur les dents ; en sorte que les conflits se multipliaient. Agnès, très aimée de son personnel, pansait de son mieux les blessures ; mais alors, c'était elle qui recevait les coups :

— Vos servantes sont paresseuses, désobéissantes, gourmandes et ainsi de suite, lui disait-on. C'est votre faute : on a toujours les serviteurs qu'on mérite.

Léon feignait de ne s'apercevoir de rien ; quand d'aventure il intervenait, c'était pour soutenir la tante.

Forcée de se défendre seule, Agnès prenait en haine cette maison, où elle était entrée avec tant de confiance, où s'effeuillaient ses dernières illusions, et cet homme, — son mari^ — qui la livrait h l'ennemie. Un sentiment de désespérée solitude l'obsédait ; sa mère même la délaissait, écartéesans doute par l'hostilité agressive de la tante Ambroise,

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qai montait la garde aatoar des Peupliers. Ne lui prenait-on pas jusqu'à ses enfants ? En recevant le grand coup de la lettre de Florian, elle s'était dit : «c Je n'aurai plus qu'eux I... » Voici qu'elle ne les avait même plus : la terrible tante s'emparait d'eux, les habillait^ les nourrissait, les élevait selon ses « principes »... A quoi donc sacrifiait-elle cette chose belle et profonde qu'elle avait entrevue, ce mystère qui l'attirait, ce désir d'une nouvelle existence qui lui gonflait le sein, — tant de promesses de bonheur que quelques lignes d'écriture avaient démenties, et qui ne demandaient qu'à refleurir?

Cependant, comme Agnès tardait à répondre à une lettre apportée un jour par le frère de Josette, madame Yalérien se décida à venir aux nouvelles. Conduite par Antoine, dans sa vieille calèche, au trot peu pressé de ses deux chevaux, elle fit le trajet dont elle connaissaitles moindres aspects; au sortir de Clisse, on passe le pont de la Grosne, qu'on perd bientôt de vue sans cesser de deviner son léger ruban qui s'éloigne, indiqué par la ligne irrégulière des vemes, des saules argentés, des frênes plus sombres, des jeunes peupliers dont les feuilles miroitent aux jeux de la lumière et du vent. Çà et là, sur la droite, des carrières rocheuses se dorent dansle soleil, des villages rapprochés dressent sur les coUines leurs bouquets de maisons serrées autour des vieilles églises bourguignonnes, ra-

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massées et trapaes, avec lears clochers de pierre dont les tons gris se fondent dans l'espace. Mille souvenirs surgissaient à chaque pas, lontains, confiiSi amers^ terribles.''Que de fois elle avait suivi la même route avec son mari, pour quelque visite chez des voisins maintenant disparus, ou jusqu'à cette antique petite ville de Cluny où sommeillent les derniers souvenirs d'AbélardI En évoquant ainsi celui qui n'était plus, elle revoyait sa figure convulsée par la jalousie, la fureur et la haine, le jour de leur suprême explication, puis, le lendemain, blême, détendue, si tranquille dans la paix de la mort...

L'accueil qu'elle reçut lui serra le cœur. Madame Ambroise, dans sa robe cachemire, traversait justement la cour, avec Renée trottinant à sa main. Elle salua l'arrivante avec une majesté froide, et retint l'enfant qui battait des mains en reconnaissant sa bonne-maman :

— Prends garde, petite sotte, tu vas te faire écraser I

Puis elle ordonna à Antoine, de sa voix impérieuse :

•— Prenez donc par la droite : on vient de ratisser l'allée de l'autre côtél

Tout cela très vite, avec des gestes agités, désobligeants. Madame Yalérien réussit pourtant à embrasser Renée ; mais elle restait au bas du perron, comme une pauvresse qui n'ose pas entrer. Léon

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apparut, au bras de l'oncle. On se salua sans chaleur ni cordialité, même feinte. Madame Yalérien demanda :

— Agnès?...

— Elle va bien.

Un domestique alla la chercher. On Tattendit dans la vérandah, en échangeant de rares propos. Elle aussi fut d'abord d'une froideur inhabituelle. Sa mère s'était tout de suite aperçue qu'elle avait les yeux cernés, un air inquiet, comme absent ; et elle l'embrassa avec une émotion contenue, si profondément tendre, que la jeune femme sentit son cœur se fondre. Madame Ambroise ne la lui prendrait pas, celle-là ! Toujours, quel que fût l'avenir, elle pourrait se réfugier dans ces bras, comme autrefois quand elle était petite et qu'elle avait peur : peur sans savoir de quoi, du mystère de l'ombre, de la forme des nuages, du silence, de la plainte du vent dans les arbres, de toutes ces choses vagues où se réfugient, pour les inavertis, l'angoisse sourde, les confuses terreurs dont la vie, peu à peu, leur découvrira les raisons...

— Pourquoi n'es-tu pas venue depuis si longtemps, mère?

Madame Yalérien s'excusa :

— Je savais que vous aviez vos parents.

— Cela ne m'empôchç pas d'être seule, au contraire !... Méchante maman! il y a quinze jours que

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nous Bommes rentrés, et Ton ne t'a encore vae qu'une seule toute petite fois I

— chérie I je serais venue au moindre signe !

— Tu m'aurais fait tant plaisir de venir sans signe, maman 1

L'heure du déjeuner avait été changée» à cause des habitudes de l'onde Ambroise. On se mit à table :

— Je n'ai jamais faim sitôt, moi, dit Agnès h sa mère ; mais est-ce que je compte?...

De rares paroles s'échangèrent autour des plats, où s'affirmait l'impéritie d'une nouvelle cuisinière. Souvent loquace, l'onde Ambroise était distrait, à la poursuite de quelque idée, tandis que sa femme se taisait avec ostentation. Léon seul causait un peu ; madame Yalérien tâcha de lui donner la réplique; on était comme entre étrangers, qu'un hasard rassemble. Au dessert, madame Ambroise fit entendre enfin le son de sa voix :

— Tenez-vous au café, madame? On n'en sert pas, à cause de mon mari qui en est privé.

— Mais... fit Agnès.

Madame Yalérien coupa court, en s'adressant à sa fille :

— Tu sais qu'il ne me convient pas : il y a longtemps que je n'en prends plus.

On retourna dans lavérandah,oùla conversation languit encore un instant, puis Agnès emmena madame Yalérien :

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— Viens, maman; viens faire an tour avec moi!

Elle se serra contre sa mère, comme poor la prendre et la garder : ce fat de nouveau Tenfant bien*aiinée et tendre^ la chère <^éature à qui Ton est nécessaire, dont on a besoin. A la soudaineté de ce mouvement, à ces yeux qui fuyaient les siens et s'emplissaient de larmes, à Ténervement des doigts vibrant sur son bras» madame Yalérien comprit que sa fille était remuée jusqu'au fond de Tàme par un de ces orages dont l'intensité, non la cause, se trahit. Enlacées et muettes, elles suivirent d'abord, sous des bosquets bordant les pelouses, une allée ombragée d'ormes, de chênes, de tilleuls. C'étaient de très vieux arbres, aux troncs moussus ou chargés de lierre, qui avaient vu glisser bien des formes humaines et passagères. Le temps rognait leurs branches, blessait leur écorce, nouait leurs racines ; ils vivaient pourtant, de leur vie lente, grave et paisible; ils vivaient dans un peuple d'écureuils furtifs, d'oiseaux fantasques, d'insectes éphémères, qui nichaient, couraient, volaient, bruissaient, glissaient parmi leurs ramures et leur ombres; leur silence, leur recueillement répandaient autour d'eux une sérénité propice aux cœurs troublés. Oh!

comme elles se seraient bien comprises ici, dans cette paix, la mère et la fille, si elles avaient pu se montrer Tune à l'autre, sans voile, leurs deux

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cœura douloureux! Mais si complète que soit la confiance, il y a des secrets qu'elle ose à peine effleurer.

— Les Ambroise restent bien longtemps, cette année, fit madame Yalérien.

Agnès répondit, en crispant un peu ses doigts qui serraient la taille de sa mère :

— C'est nous, qui sommes indiscrets de les gêner. .. Tu Tas vu, ils sont chez eux : ils ordonnent, ils sont les maîtres... Moi?... une gêneuse qu'on voudrait bien renvoyer ! . . .

— nfaut être indulgente aux vieilles gens, plaida madame Yalérien.

Tout de suite, Agnès se révolta :

— Ne dis pas cela, mère, je t'en prie; non, ne dis pas cela!... Tu parles comme mon mari, et c'est assez de lui, je t'assure, pour dire de pareilles choses. Toi, au moins, tu as l'excuse de ne pas les connaître : tu ne t'imagines pas ce qu'ils sont!... L'homme, mon Dieu, je n'ai rien contre lui : c'est un doux égoïste, inoffensif et maniaque... Mais la femme!... Une mégère, maman, comme on en voit dans les comédies qui font rire le monde!... Moi, par exemple, je ne ris pas, ah! non!... Ce n'est drôle qu'au théâtre, ces histoires-là. •• Je ronge mes poings sous sa tyrannie... Ma parole, c'est comme si elle me nourrissait, m'habillait, me faisait l'aumône . . . Et Léon regarde tout cela sans mot dire. Quand il

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voit que je vais éclater^ il s'esquive, il disparatt, simplement... S'il prend parti, c'est pour la soutenir contre moi... Tu sais, je ne le tenais pas en très haute estime^ mon seigneur et mattre, mais jamais je n'aurais cru qu'il pût être aussi lâche t

Elle tremblait toute : son émotion ne pouvait être proportionnée à la cause qu'elle invoquait ainsi. Madame Yalérien le sentit et pensa qu'en mettant une telle violence à s'étendre sur ces bagatelles, elle essayait peut-être de cacher la vraie raison de sa souffrance.

— N'oublie pas, dit-elle avec douceur, que c'est madame Ambroise qui a élevé Léon.

Agnès riposta, cinglante :

— Il le répète tout le temps ; d^ailleurs, cela se voitl...

Elles arrivaient au rond-point^ où s'érigeait sur un socle de pierre un buste tronqué de Terme ou de Faune. Il y avait là un vieux banc vermoulu, qu'on voulait remplacer chaque année et qu'on gardait toujours. Agnès s'y laissa tomber ; sa mère s'assit à côté d'elle.

— Tu ne peux t'imaginer le mépris qui me vient pour toutes ces choses^ dit soudainement la jeune femme, en poursuivant des idées qu'elle n'avait pas exprimées.

— De quelles choses veux-tu parler ?

— De tout : du mariage, du devoir, de la famille,

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de toat cela, enfin I ... Je vois ce que c'est, à présent : rintérétt...H)ai, oui, tout se ramène à Tintérét, en dernier ressort. .. Crois-tu par hasard que ce soit la reconnaissance qui rend mon mari si patient ? Ce serait une jolie illusion !••• C'est Tintérét, qui le rend vil... Au fond, il ne demanderait qu'à être ingrat; mais il y a l'argent, il y a l'argent, et puis voilà!... Les Ambroise ont de l'argent; c'est pour leur argent qu'il les supporte et les cajole 1...

— Agnès 1...

— lime l'a dit... Parfaitement!... Il a eu ce cynisme... Et sais-tu, il répète que ce n'est pas pour lui, que c'est pour les enfants, oui, pour que les enfants aient l'héritage... Eh bien! c'est de l'hypocrisie : il ne pense pas aux enfants^ il pense à laimème... C'est pour lui qu'il veut leur argent, parce qu'il adore l'argent!... C'est pour l'avoir un jour qu'il fait semblant de les aimer... Pas besoin de te dire qu*il ne s'avoue pas tout cela, non!... H est hypocrite comme il est cupide... Il est hypocrite devant sa propre conscience... Pouah !

Son visage prit une expression de dégoût, comme à un spectacle répugnant qu'on vous impose.

Madame Yalérien soupira et dit :

— La vie est un mélange de bien des choses, ma pauvre enfant.

— Une pyramide de boue, maman... On dit parfois qu'ily a des perles dans le tas^.. On le dit.«.

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Mais des perles, ici, chez noos^... tu peux chercher, tu en seras pour ta peine. •• Il n'y en a Jbmais eu : cet homme les éteindrait en les regardant... Je le hais!...

Le mot avait jailli comme une goutte de sang. Madame Yalérien en reconnut le son, car s'il n'avait jamais passé jadis la barrière de ses lèvres, combien de fois n'avait^il pas retenti dans son cœur I Bouleversée de se retrouver de la sorte, elle s'écria :

— N'oublie pas que c^est ton mari, ton cooipagnon d'existence...

—* Le père de mes enfants... Entendu I Je connais la formule... C'est justement cela qui me désole: songes-tu qu'il me faudra traverser avec lui toute la vie... vingt ans, peut-être quarante... jusqu'à la mort?.*..

Et, éclatant en sanglots :

— Oh ! mère, toi qui as été si heureuse I...

Une fois de plus, madame Yalérien frissonna en voyant surgir à Timproviste l'image menteuse de son passé; elle n'osa pas répondre; Agnès poursuivit :

— Moi, vois-tu, je fais une espèce de bilan. Je mets d'un côté ce que j'ai espéré, de l'autre ce que j'ai ; je me dis : <x Voilà tout ! C'est de cela qu'il faut vivre I Les années passeront, l'âge viendra, la vieillesse, la mort : c'est cela que j'aurai eu, cette hypocriai6,<^e mensonge, cette cupidité, cette bassesse à

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deux !... » C'est donc le mariage?... C'est pour cela que tu m'as élevée, en m'enseignant que c^est saint, que c'est sacré, que c'est magnifique, qu'on n'a jamais trouvé rien de meilleur? C'est à cela qu'il faut sacrifier... sacrifier...

Son secret montait à ses lèvres, elle s'en aperçut à temps, et s'arrêta, cherchant un mot qui n'en dit pas trop :

— Nos rêves, enfin I... oui, nos rêves de jeunes fille», l'idée que nous avions de la vie, l'idée que nous avions de l'amour...

Elle tourna vers sa mère un visage décomposé, où roulaient de grosses larmes. Madame Yalérien la serra contre elle, la baisa au front, lui dit :

— Les rêves ne sont jamais que des rêves, ma chérie. . . Leur étoffe est fragile, et comme ils tombent en poussière dès qu'on les atteint!... Les sacrifices qu'exige la vie, on ne les fait pas à la réalité, qui est rarement belle... On les fait... comment dire?... à ce qui devrait être, à l'image du mieux que nous portons en nous... On ne les fait pas toujours non plus à ceux qui semblent en profiter : on les fait à ceux dont nous préparons l'avenir... On s*oubL'e un peu soi-même, en pensant qu'ils bénéficieront de nos actes généreux comme ils pâtiraient d'un acte coupable, que notre abnégation les fera meilleurs comme nos fautes les rendraient pires... C'est pour eux, à cause d'eux, que nous ne comptons pas

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nos larmes. C'est à eux aussi que nous immolons notre...

Agnès Tinterrompit en se dégageant d'un geste brusque :

— Ah I l'avenir, qu'est-ce que c'est?. . . L'avenir ! . . . Et si l'on meurt avant l'avenir ?... L'heure qui passe, ne compte-t-elle donc pour rien?... On ne peut pas toujours penser au lendemain !... Faut-il laisser se perdre tout ce que nous sentons en nous de meilleur, de plus vrai, de plus précieux? Faut-il s'éteindre avant le temps, ou végéter comme une fleur fanée au milieu d'un monde qui déborde de sève et nous crie l'ardeur de vivre ?... Je te le répète, maman , tu as eu trop de bonheur, tu ne sais pas !...

Le regard de madame Yalérien se voila.

— Je sais bien des choses, murmura-t-elle.

Agnès était si sûre d'en savoir beaucoup plus, si

sûre de posséder déjà une expérience ignorée de sa mère dans ces mystères du cœur dont elle croyait avoir fait le tour parce qu'elle en souffrait depuis quelques semaines ! Elle sourit à travers son chagrin, d'un triste sourire désabusé :

— Tu crois?... Pauvre maman !..• Enfin, je t'ai, toi î... Personne ne me prendra l'amour que tu m'as donné pendant toute ma jeunesse... Ne disons plus rienl... A quoi bon parler?... Aimons-nous seulement.

— Oh! chérie, s'écria madame Yalérien, si tu

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voulais au contraire me dire tout, tout ce quUl y a, tout ce qui te tourmente!... Si tu voulais t'ouvrir à moi sans réserve!... Je t'assure que je peux tout comprendre...

Alors Agnès se mit à pleurer doucement, et elle dit entre des larmes :

— Non, non, maman... Ne t'inquiète pas, ce sont des nuages, ce n'est rien!...

Dès que sa mère eut repris le chemin àesAveines en promettant de revenir bientôt, Agnès se retrouva plus près de Florian, surprise de penser plus fortement à lui : la conversation trop tendre, à deux, les demi-confidences, les larmes avaient ranimé des cendres mal éteintes. Elle revenait sans cesse à la lettre qu'elle avait détruite, en soupesait les termes, la commentait à Tinfini. Bien qu'elle la sût par cœur, sa mémoire la déformait peu à peu ; elle y découvrait des sens imprévus; elle se persuada qu'elle y devait répondre : non certes pour renouer la chaîne brisée, mais pour avoir le dernier mot, pour montrer à Florian qu'elle n'était dupe ni de son revirement, ni de ses phrases entortillées, pour qu'il sût qu'en elle le mépris avait tué l'amour. Tels sont les jeux de l'instinct : il nous mène à ses fins par les moyens de son choix, en nous forçant à prendre les suggestions de nos cœurs et de nos sens pour celles de notre raison. Lorsqu'après avoir hésité

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longtemps encore, Agnès résolut de répondre à Florian, elle croyait fermement que sa dignité lui commandait d'écrire^ et ne se douta pas qu'elle obéissait à sa passion. Elle recommença plusieurs fois des lettres trop longues ou qui prêtaient à la controverse, pour s'en tenir, à la fin, à ces deux lignes : « J'ai bien reçu votre lettre : vous ne m'avez jamais aimée » ; et ces deux lignes disaient précisément tout ce qu'il fallait dire.

Elle mit au bas, en guise de signature, un A contourné, persuadée qu'en apposant son cachet sur l'enveloppe, eUe scellait le dernier acte de son amour manqué. Gardait-elle, dans son tréfonds, un sourd espoir? Elle-même l'ignorait. Savons-nous toujours distinguer ce qu'il y a de conscient ou d'involontaire dans les calculs qui gouvernent notre destinée? Ces dix mots suffirent à ramener Florian.

Beaucoup d'hommes, en effet, sont capables de sacrifices quand ils ne sont pas encore aveuglés par l'égoïsme qui se développe avec la passion, ou asservis à la sensualité : bien peu se résigneraient, aussi longtemps que dure l'exaltation du désir, à voir leur sentiment nié ou méconnu par la femme qui a su l'inspirer : « Vous ne m'aimez pas », cette simple phrase, jetée à celui qui aime et qui veut partir, le rappelle presque toujours. On se souvient de l'intrigante qui dit à son royal amant : « Vous

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êtes roi^ voos m'aimez et je pars ! » Elle ne fut qu*habile. Éprise elle-même, elle aurait dit : « Vous ne m'aimez pets! » — et peut-être fût-elle devenue reine de France. Les mots magiques réussirent une fois de plus. Florian se jugeait sublime d'avoir renoncé à Agnès au moment oh il la tenait à merci^ comme un chasseur qui arrêterait sa meute pour sauver la biche forcée : il n^eut pas le courage de la voir rabaisser sa générosité. La passion se jouait de lui, avec ses habituelles roueries. Sans peine, elle le convainquit qu'elle le poussait pour des fins nobles à Ghébrioux, oh sa résolution ne courrait aucun péril. Il ne capitulerait pas ; il ne retomberait pas dans son esclavage ; mais il montrerait à celle que sauvait sa retraite la pure abnégation de sa tendresse ; il l'obligerait à croire encore à sa force d'âme, à la subir, à l'admirer : ainsi, en lui disant adieu, lui laisserait-il, au lieu d'amères rancœurs, des regrets généreux qui ne ravaleraient aucun de leurs souvenirs et la préserveraient peut-être des tentations et des chutes. Moins l'homme est capable de bassesse, plus facilement il est dupe du sophiste intérieur que chacun porte en soi.

Sitôt sa décision prise, — elle le fut au premier coup d'œil jeté sur le billet d'Agnès, — aucune affaire ne parut assez importante à Florian pour en retarder l'exécution : sans hésiter, ni réfléchir davantage^ sans chercher une raison qui justifiât son

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revirement, il télégraphia pour s'annoncer à la Plaisance, où on ne l'attendait plus. Son arrivée, tant souhaitée d'habitude, n'y causa aucune joie : M. Mazelaine en devina trop vite la raison. Peutêtre son visage et son accueil trahirentrils son inquiétude : il ne la mattrisa plus quand Florian fît seller un cheval sous prétexte de promenade :

— Où vas-tu?

— Flâner un peu.

— De quel côté?

— Je ne sais pas... Au hasard du chemin I

En vérité, Florian n^hésitait pas sur la direction : qu'est-ce donc qui l'empêchait d'être franc avec son père, si ses intentions étaient bien celles qu'il croyait? Un temps de trot l'amena aux Peupliers.

11 n'y trouva que Léon, qui sommeillait sur la terrasse» Agnès était allée prendre un croquis sans dire où :

— Comme elle regrettera !...

Madame Ambroise vint gêner la conversation.

Florian, bien que surpris de la robe cachemire, de l'air mauvais, du regard inquisiteur, tint bon le plus possible, dans l'espoir de voir arriver celle qu'il attendait; et il causait avec abondance, il riait, il tâchait d'avoir de l'esprit. Peine perdue : l'heure avançait, il dut partir, énervé, en promettant de venir déjeuner le lendemain. Agnès rentra un instant après. Son léger mouvement d'émoi, quand son

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mari parla de la visite inattendae, n'échappa point à madame Ambroise, qai se mit à interroger, indiscrète, soupçonneuse :

— C'est le fils de M. Mazelaine, de la Plat-sance f

— Oui.

— Vous le voyez souvent?

— Il est venu passer quelques jours avec nous à Constance.

— A Constance?... Hum ! Vous ne me Tavez jamais ditl... Il est resté longtemps?

— Une quinzaine.

— Vous êtes donc très liés?

— Assez.

— Pourtant vous ne voyez pas son père?

— En effet...

— Et son père a été le tuteur d'Agnès !... Singulier! I... Le jeune homme est avocat?

— Très bien noté au Palais. Il fait aussi de la politique.

L'oncle Ambroise avait lu certains de ses articles, qu'il désapprouvait :

— C'est un de ces hommes dont les compromissions sont plus néfastes que la scélératesse de beaucoup, déclara-t-il.

La tante ajouta, en regardant Léon : '

— Quelqu'un qu'il vaudrait mieux ne pas voir, malgré le voisinage!

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Agnès perdit patience, et dit, par bravade :

— S'il reste ici quelque temps, ma bonne tante, il

faudra vous résigner à le rencontrer souvent, car

nous l'aimons beaucoup ! ...

En reconduisant Florian jusqu'au grand portail, Bellune avait pris la précaution de lui dire, non sans un peu d'embarras :

— Gomme vous l'avez vu, nous avons avec nous les Ambroise... Ils sont un peu... comment diraisje?... originaux I... Surtout ma tante... Ohl ce sont d'excellentes gens, et mon oncle est un homme du plus grand mérite : voilà trente ans qu'il est de rinstitutl... Mais ils sont âgés, maniaques..., et n'aiment pas beaucoup les nouvelles figures.. .Vous comprenez?...

— Parfaitement! Vous m'avertissez qu'ils me feront la tête : de fait, la dame m'observait comme un phénomène... Pourvu que vous ne les imitiez pas, votre femme et vous!...

— Pourriez-vous croire?... Pourtant, il fallait

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bien vous prévenir... Ils ont déjà expulsé ma pauvre belle-mère, qui n'ose plus se risquer aux Peupliers... Je ne voudrais pas qu'il en fût de même avec vous I...

Florian se mit à rire en retenant son cheval :

— Si c'était moi qui les chassais? proposa-t-il. Voulez-vous que j'essaye? Vous n'en seriez peutêtre pas fâchés!...

— Vous n'y pensez pasi s'écria Léon. J'ai beaucoup d'affection pour eux... Je vous assure qu'ils sont très bons, quand on sait les prendre...

— Vous aimez mieux que je tâche de les apprivoiser? On verra ça!...

Là-dessus, les deux hommes se serrèrent les mainsy et Florian partit au trot.

Ayant du loisir, il prit la route de Glissé pour mieux penser à Agnès. Il s'absorba si bien dans cette pensée, que le joli paysage familier se déroula sans qu'il y prit garde, comme un décor mobile devant un spectateur distrait. La conscience du grand sacrifice qu'il croyait sincèrement avoir accompli, le rendait complaisant pour lui-même. Il se louait de sa conduite : aucun de ses actes, depuis le départ de Constance, qui ne lui parût parfait. Cette satisfaction atténuait son regret du bonheur perdu : il trouvait même une sorte de douceur à penser qu'après l'explication prochaine^ rien n'empêcherait qu'une bonne amitié subsistât entre Agnès et lui.

202 ALOtSB VALÉRIEN

Une femme éprise peut-elle comprendre qu'on lui préfère le devoir? Une femme comme Agnès, peutêtre. Le problème est de trouver les mots justes et sincères, qui la persuadent sans Toffenser. Il les cherchait, bercé au trot léger de sa monture.

Il la mit au pas pour suivre dans sa longueur la grande rue de Glissé, qui tourne brusquement au haut d'une montée. Le bruit des sabots attira quelques curieux au seuil des boutiques. Deux vignerons le saluèrent. Devant la grille des Aveines, à la sortie du village, il reconnut madame Yalérien qui traversait la route pour aller chez son fermier. Elle était en trotteuse, son grand chapeau de paille à la main; sa taille fine et sa preste démarche lui donnaient un air étonnamment juvénile; sa brune silhouette rappelait celle d'Agnès. Il s'arrêta pour lui parler. Surprise, elle rougit jusqu'à la racine des cheveux. M. Mazelaine Tavait mise au courant des incidents de Constance : elle savait que le jeune homme était maintenant dépositaire de son secret. De se trouver ainsi, à l'improviste, en face de lui, de rencontrer ce regard qui pouvait fouiller dans son cœur et la juger, elle fut bouleversée jusqu'à sentir ses genoux vaciller. Quant à lui, il se rappela très vite, tous à la fois, les détails du drame qu'il connaissait depuis peu; et son regard trahit une curiosité qu'il se reprocha ensuite d'avoir trop mal dissimulée, Ils échangèrent quelques paroles banales.

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lai penché sur sa selle^ le chapeau à la main, elle dehout au milieu de la route, levant les yeux sur lui. Puis madame Yalérien le regarda s*éloigner. Au lieu d'aHer chez le fermier, elle rebroussa chemin et rentra aux Aveines, toute pensive. Une fois déplus, comme la perche du batelier, qui cherche le fond, plonge dans le sable et trouble Teau derrière la barque voguant vers le large, un coup frappé par l'invisible main du hasard remuait la vase du passé. A cette heure toutefois, le présent la préoccupait davantage. M. Mazelaine lui avait dit, sans autre explication, que Florian ne viendrait pas de Tété ; que signifiait ce changement de programme?...

Lui, poursuivait sa promenade. La rencontre l'avait ému. Il se dit que madame Yalérien, décidément, était encore une jolie femme, malgré ses quarante-cinq ans bien sonnés. L'idée du tableau de Chaumont traversa son esprit. Il songea très vite : « Le corps doit être resté bien... » Et il s'en voulut de cette pensée. Elle s'était formée en lui comme malgré lui, sans qu'il eût le temps de Tintercepter ; cette spontanéité, en l'obligeant une fois de plus à mesurer les conséquences de l'amour, le conduisit à se louer encore de sa décision. Il se dit : « Mon père a eu raison de m'avertir » ; et puis, avec une pointe d'orgueil : a Moi, en l'écoutant, je me suis conduit en honnête homme ! » Sincèrement> il ne croyait poursuivre qu'un but : forcer

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Agnès à reconnattre la grandeur de son sacrifice, puis repartir, en héros qui s'arrache le cœur.

Pour Tatteindre, une explication, si courte fûtelle, était indispensable : quelques minutes d'entretien, qu'il demanda le lendemain. Gomme Agnès offrait le café, il osa lui souffler, en prenant de sa main la tasse fumante :

— Je voudrais vous parler ...

Elle le regarda bien en face, l'air surpris, les yeux dans les yeux :

— Mais nous n'avons plus rien à nous dire, cher monsieur !

Puis, à voix haute, en prenant la pince à sucre :

— Deux morceaux, n'est-ce pas?

Il balbutia :

— Oui, deux morceaux.

Elle les transporta posément du sucrier dans la tasse, et ajouta, tout bas, avec un léger mouvement d'épaules :

— Je crois que vous vous figuriez des choses... Vous vous trompiez ! . . .

Et elle alla servir les autres, sans se retourner vers lui.

En remuant dans sa tasse les deux morceaux de sucre, Florian songeait qu'il y aurait peut-être plus de véritable héroïsme à s'enfuir là-dessus, simplement, qu'à poursuivre la réalisation de ses projets romanesques. Mais les ruses du cœur reprirent

ALOtSB VALÉRIBN 205

leurs mauvais arguments, toujours les mêmes, et comme elles ont toujours le dernier mot^ elles le persuadèrent encore. En arrivant à la Plaisance, il avait imprudemment annoncé son intention de n'y rester que deux jours : il dut expliquer qu'il prolongeait, et, de ce chef, mentir à son père, qui l'interrogea avec son habituelle simplicité :

— Tu avais des affaires qui te rappelaient?

— Je croyais. Une lettre m'informe qu'elles me laissent du loisir.

Sa réponse trahissait un peu d'embarras, comme si elle n'était pas conforme à la vérité. M. Mazelaine hésita à lui poser la question qui le tourmentait^ et la posa pourtant :

— Tu as revu madame Bellune?

— Sans doute.

— Tu comptes la revoir?

— Certainement. Mon abstention serait remarquée.

— Tu es donc bien sûr de toi?

— Je suis très sûr de moi.

Il s'efforçait de s'en convaincre. De fait^ pendant deux jours, il ne quitta pas la Plaisance^ s'intéressa à des détails domestiques, à des réparations, à des embellissements, tint compagnie à son père, fît plusieurs parties de billard avec lui en remarquant qu'il avait le jeu moins sûr, comme si l'œil ou la main baissaient ; et l'on eût pu croire qu'il se

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détendait sans arrière-pensée dans la reprise d'anciennes habitudes. Puis, dès qu'il jugea pouvoir le faire sans paraître trop pressé^ il se remit en route pour les Peupliers :

— Cette fois, dit-il à M. Mazelaine, c'est pour prendre congé, tout de bon I

Il y était résolu. Son esprit s'était calmé dans la paix de la campagne oii s'effaçait l'impression de la phrase qui le rappelait : puisque Agnès ne pensait plus à lui, pourquoi la troublerait-il par de vaines explications? Si elle gardait la même attitude, il lui dirait adieu sans plus, il partirait, tout serait fini...

Le hasard voulut qu^il la trouvât seule dans la vérandah, Léon étant à la chasse. Elle le reçut avec une politesse froide qui, dès Vabord, écartait toute confidence : comment parler du passé à cette jeune femme qui en paraissait si loin? Elle lui dirait, comme l'autre jour : « Je crois que vous vous êtes figuré des choses... » Peut-être, réellement, avaitelle déjà tout oublié ? Peut-être même croyaitelle n'avoir jamais donné aucun gage?... Et des phrases banales s'échangèrent entre eux, comme entre des gens qui n'ont vraiment rien à se dire. Mais madame Ambroise survint pour s'installer en tiers, avec un perfide, un humiliant :

— Je dérange?...

Gomme elle dépliait un ouvrage en prenant un air de geôlier, Agnès répliqua :

AtOtSE VALÉRIIN 207

— Non, ma tante. D'autant moins que nous ne restons pas là. J'ai envie de marcher un peu, M. Mazelaine m'accompagnerai

Là réponse partit spontanément, dictée par la révolte, par l'orgueil, par une de ces impulsions soudaines qui dérangent tous les plans de notre raison. Florian se leva^ pressé d'obéir. Avant que madame Ambroise fût revenue de sa surprise, ils avaient descendu les six marches de la vérandah. Agnès était en robe ce Champagne » avec un nœud rouge au corsage, en chapeau de jardin également garni de rouge. La vieille dame la vit s'arrêter pour cueillir une rose rouge dans une corbeille, s'en parer, puis s'éloigner, Florian à côté d'elle, du côté des bosquets. Elle resta toute saisie d'une telle audace. Les suivre ? Elle n'osa pourtant pas, malgré son envie; et elle guetta leur retour, pensive et méGante.

Dès qu'ils furent seuls dans l'ombre des vieux arbres, au premier contact de leurs mains qui se rencontrèrent, Agnès et Florian sentirent qu'ils s'appartenaient. Il oublia tout : les avertissements de son père, les souvenirs évoqués parla rencontre de madame Yalérien, la résolution prise, la pro-^ messe qu'il se faisait tout à l'heure encore. En elle, les dernières traces de rancune s'efiacèrent à l'instant : elle ne sut même plus qu*il Tavait fait souffrir. Ce fut comme si les efforts combinés pour les

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séparer^ les jetaient irrévocablement l'un à l'autre ; il n'y eut plus rien entre eux, ni le passé, ni l'avenir, ni l'expérience d'autrui, ni les sourds avertissements de leurs voix intérieures. Elle lui rendit la rose qu'elle venait de cueillir^ en disant :

— Prenez!...

Il prit la fleur et garda la main. Ils haletaient sans parler, emportés à la tempête de leurs âmes. Agnès, dans un dernier effort pour écarter les paroles qu'elle lisait sur les lèvres de Florian, balbutia :

— nfait un peu fi^is, sous ces arbres!...

Florian aurait voulu répondre : « Oui, c'est vrai,

il fait un peu frais! » Mais il ne parvint pas à proférer un son. Et ils allèrent ainsi, en silence, à pas ralentis, jusqu'au vieux banc dans le rond-point de la statue mutilée. Le parc semblait une forêt, tant il était calme et recueilli ; des libellules au volfurtif zébraient les rayons filtrés entre les feuilles ; de petits insectes invisibles vibraient dans l'ombre. Ils s'assirent tout près l'un de l'autre, d'un même geste spontané et consenti : le bras de Florian enferma la taille d'Agnès qui, doucement, comme si déjà ils ne faisaient qu'un, posa la tête sur son épaule.

— Votre père? demanda-t-elle d'un ton de douloureux reproche.

Florian repoussa le fantôme qu'elle évoquait ainsi sans le savoir.

— Je ne sais plus ce qu'il m'a dit...

ALOtSB YALÉRIBN 209

Elle demanda encore :

— De ne pas m'aimer?...

— Peut-être!...

Alors elle se serra contre lui :

— Il est méchant! fit-elle.

Florian ne la démentit pas^ leurs lèvres se rencontrèrent, ils restèrent longtemps enlacés. Peutêtre se fût-elle donnée, là, dans Toubli de tout, au risque d'être surprise, sans un bruissement de feuilles qui lui rappela la tante Ambroise.

— On nous a suivis! s'écria-telle en se levant... Ce n'était rien : quelque bête furtive glissant

dans la feuillée. Mais le charme était rompu. Agnès restait debout, frissonnante ; comme Florian l'implorait des yeux, en essayant de l'attirer encore, elle répondit :

— Oui, je serai à vous... quand vous voudrez... pour toujours... Mais retournez à Paris : ici« trop d'yeux nous épient, vous seriez imprudent !...

Où couraient-ils? vers la dupUcité du partage, la honte et le mensonge de l'adultère habituel? ou vers cette « vérité » dont se réclament les réformateurs du jour pour détendre les antiques chaînes et assurer à la faute la sanction des lois ? Us ne le savaient pas, ils ne se le demandaient pas : ils allaient vers l'amour dont les lois changent à peine, qui a toujours les mêmes flèches pour ses victimes, les mêmes chaînes pour ses esclaves...

210 ALOtSB VALiRIKN

Quand ils rentrèrent^ énervés de désir, exhalant Tamour de tons leurs pores> madame Yalérien venait d'arriver. Malgré Tespèce d'elfroi que lui causait la présence des Ambroise, l'inquiétude qu'elle gardait de la rencontre de Florian Tamenait, peut-être aussi un de ces irrésistibles pressentiments qui nous disent : « Il faut aller là ! )> A leur contrainte, à leur troublci à l'atmosphère qui émanait d'eux et les enveloppait, à ces effluves d'amour que dégageaient leurs deux êtres, elle comprit tout de suite que son œuvre était détruite. Mais déjà Florian se maîtrisait pour la saluer. Elle répondit :

— Je ne pensais pas avoir le plaisir de vous rencontrer ici.

n se mit aussitôt sur ses gardes.

— Je suis venu prendre congé, madame, je repars pour Paris, ce soir même.

Qu'importait qu'il restât ou partit? L'amour, impatiente se résigne parfois aux plus longs détours : ils se retrouveraient, là-bas ; il la rejoindrait partout, puisque partout elle l'attendrait ;.ils iraient se perdre ensemble dans l'amour comme les eaux dans la mer, comme la fumée dans l'air, comme les nuages dans le ciel, comme toutes les choses passagères que dissolvent les forces supérieures de la nature triomphante...

Florian parti, la mère et la fille allèrent s'asseoir

ALOtSB YALÉRIIN 211

SOUS un vieil ormeau, noble avant-garde des arbres du parc^ plus grand, plus robuste et plus beau, comme les isolés. Un banc quadrangulaire entourait son tronc vénérable, que couvrait un lierre vorace, incapable de Tépuiser. Fière de la majestueuse beauté de l'arbre, Agnès affectionnait cette place, où volontiers elle venait lire ou rêver.

— M. Mazelaine a sans doute été bien surpris, dit madame Yalérien en s'asseyant : son fils est peu venu à la Plaisance^ ces dernières années.

— Je crois pourtant qu'il vient quelquefois, fit Agnès, sans la regarder.

— Vous ne l'aviez pas revu depuis Constance?

— Non, maman...

Elle répondait docilement, d'une voix très douce, dans la crainte d'être devinée. Madame Valérien cessa de l'interroger : une pudeur arrêtait ses questions. Comment s'y prendre pour toucher à des choses si profondes? Comment exprimer un soupçon qu'une parole imprudente changerait peut-être en danger présent? Comme elle se taisait, en observant les traces de Forage qui se calmait lentement dans l'àme d'Agnès, la bonne des enfants traversa la cour, le petit Paul sur son bras. Renée à ses côtés. Agnès courut au-devant d'eux, les couvrit de caresses, les amena :

— Venez, chéris, venez embrasser bonne-maman qui est là !

212 ALOtSB VALÉRIBN

Ce fut un gazouillis de gentilles paroles ébréchées, ce furent de petites mains fraîches qui se posaient sur les joues, ce fut une minute de cette joie divine qu'apportent avec eux les petits innocents aux yeux candides, aux cbers sourires. Mais l'intermède dura peu. Madame Ambroise apparut sur le seuil, appelant de sa voix impérieuse :

— Renée! Paul! Venez boire votre lait, c'est rheure du goûter !

Aussitôt, Paul tendit les bras vers la tante, Renée interrompit ses caresses et s'enfuit en courant. La joie s'envola du visage d'Agnès.

— Ah! dit madame Yalérien, que la vie est belle et douce quand on a encore devant soi toute celle de ses enfants!...

Agnès avait les larmes auX' yeux :

— Tu vois qu'on me les prend toujours ! fit-elle avec un geste de lassitude.

— On ne prend jamais les enfants à leur mère... Va, c'est toujours elle qui retrouve la meilleure parti... Pourvu qu'elle se donne à eux sans réserve, qu'elle ne leur dérobe rien d'elle-même, qu'elle soit leur chose, qu'elle leur appartienne...

— Gomme tu as fait pour moi, maman!... Est-ce qu'il y a jamais eu de mère comme toi?...

— Toutes les mères se ressemblent ; ton cœur n'en fait-il pas déjà l'expérience?

Agnès se sentit rougir : quelle honte elle aurait

ALOtSE VALÉRIBN 213

eue, à ce moment, d'expliquer que ses enfants ne remplissaient pas sa vie !

— Il y en a de meiUeureSi et d'autres I dit-elle en tâchant de sourire 1

Et, changeant de propos, elle s'accusa d'avoirnégligé sa mère, depuis le retour de Constance, de n'être allée aux Aveines qu'une seule fois. Bien qu'on ne lui reprochât rien, elle plaida :

— Ce n'est pas tout à fait ma faute : les Ambroise ont accaparé la voiture. N'importe, maman, j'irai te voir, très prochainement, je m'arrangerai...

— Oui, viens, viens sans tarder...

Madame Valérien ajouta, en lui pressant la main :

— N'amène pas les petits. Tu sais si leur visite m'est douce; mais je voudrais causer avec toi, tranquillement, mieux qu'ici...

Agnès tint sa promesse, trois jours plus tard. Le matin même, elle avait regu un volume que lui envoyait Florian, le dernier beau livre d'Henri de Régnier : La Sandale ailée. Elle le prit avec elle, plutôt pour avoir sur son cœur quelque chose de Fabsent que pour lire : et elle rêvait en le feuilletant. Ses yeux tombèrent ainsi sur un morceau dont le seul titre, — F Amour ^ — aurait fixé son attention. Un léger trait au crayon en soulignait le titre, et certains vers ou certains hémistiches. Elle lut et relut. Les secousses de la voiture faisaient danser les syllabes devant ses yeux. Elle suivait

214 ALOtSE VALÉRIBN

pourtanti s'imprégnant Tàme de cette poésie qui s'incline aux voix de la nature, de ce fatalisme vaincu d'avance et heureux de l'être, de cet émoi qu'éveille la pensée de l'amour quand tout l'être incline vers l'amour, appartenant déjà à celui dont elle entendait la voix, et qui, bien mieux qu'elle, plus complètement même qu'elle ne pouvait savoir, avait pesé et compris le sens terrible des mots dorés...

A mesure qu'elle approchait des Avetnes, cependant, une sourde inquiétude s'éveillait en elle, qui lui fit à la fin fermer le volume. Les Avetnes, c'était son enfance. La vieille maison harmonieuse avec son beau toit patriarcal, le parc, le jardin, les coteaux vineux que coupent les allées d'amandiers, tout cela lui parlerait, lui parlait déjà, sur un ton de reproche, de son passé d'innocence. Les plus humbles choses^ les meubles, les portraits, les bibelots familiers, les tentures démodées des chambres lui rappelaient l'histoire de son père et de sa mère telle qu'elle la connaissait, l'avait toujours connue, l'imaginait encore : une pure idylle que la mort seule avait interrompue, un de ces romans sans intrigue qu'on raconterait en trois pages ou en trois mots, qui ne tentent personne et sont l'honneur de la vie. Que d'impressions s'éveilleraient au contact de ces souvenirs ! Si près d'entrer dans une autre voie, elle en eût volontiers respecté le som-

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meil. Il y avait aussi la perspective de ce long têteà-tête avec sa mère, qu'elle redoutait : madame Yalérien, pensait-elle, était Fêtre du monde qui pouvait le moins la comprendre ; si elle avait des soupçons, il faudrait les écarter : comment lui donner le change? Peut-être qu'elle interrogerait: minée déjà par la force hypocrite du mensonge, Agnès se préparait à éluder les questions, à les détourner, à ruser. Ou bien ce seraient d'abstraites leçons dont elle connaissait le sens et la portée; elle jugeait déjà : « Ainsi raisonnent ceux et celles qui n'ont jamais connu Tamour, plus beau que la vertu, plus beau que le devoir, irrésistible et puissant comme le dieu du poème... »

Dès leur revoir dans le nid familial, la mère et la fille se trouvèrent plus étroitement unies que jamais. Celle-ci sentait que, même avec des soupçons, sa mère serait toujours pour elle un refuge assuré, et madame Yalérien n'avait jamais tant aimé sa fille qu'à cette heure où elle voyait s'avancer vers elle l'ombre de sa propre vie : comme si cet amour dont elle devinait tous les jeux, qu'elle voulait combattre et qui lui faisait revivre le sien, les rapprochait jusqu'à les confondre! Entre deux êtres issus l'un de l'autre, la différence des âges et des circonstances dressesouvent un mur infranchissable : elles l'avaient senti quelquefois toutes deux. Voici qu'avant qu'elles se fussent rien dit, ce mur tom-

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bail de lui-même ; voici qu'elles n'étaient plus que deux femmes pareilles, soumises au même destin, aux mêmes faiblesses, aux mêmes souffles d'orage. Elles pensaient ensemble : les mêmes idées leur venaient à la même heure, suggérées par le même incident. Elles trouvaient la même saveur à Tautomne> elles entendaient le même langage dans le bruit ou le silence des champs, leurs nerfs se détendaient de la même manière sous Faction de Thumidité fraîche qui emperlait les feuillages déjà rouilles et dont Fodeur se mêlait à celle tles derniers regains. Leurs deux âmes d'amour se rencontraient, renouant la chaîne interrompue par tant d'années^ ou n'en étaient plus qu'une; le temps s'abolissait autour d'elles quand elles se taisaient ensemble pour écouter le vol des insectes. Si bien qu'Agnès eut dans un éclair Tobscur pressentiment du passé maternel, et que madame Yalérien doutait presque de revivre pour son propre compte les angoisses et les délices qu^elle se jurait encore d'écarter de l'être tant aimé.

Ce fut Agnès qui proposa, au commencement de l'après-midi :

— Maman, si nous allions au cimetière?

Elle avait rarement fait cette offre : pour elle, si petite au moment de la catastrophe, une visite à la tombe paternelle n'était qu'un devoir. Elle le remplissait ponctuellement, aux dates convenues, mais

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sans aucun désir de le remplir : pour sa mère, pour les autres, non pour elle. N'en est-il pas toujours ainsi, sauf quand une immense affection, plus forte que la mort, nous pousse à chercher, près du tertre fleuri ou de la lourde pierre, une présence moins lointaine, un souvenir plus rapproché, plus cruel ou plus doux, une sensation plus directe du mort ou de la mort? Dans son enfance, Agnès n'avait jamais eu l'idée de faire pour elle-même le pieux pèlerinage; elle se contentait d'accompagner sa mère, les mains chargées de fleurs, et la distrayait par son babil ou la câlinait « pour la consoler ». Gomme autrefois^ elles traversèrent le jardin potager où le vieux Gaspard, penché sur ses derniers melons, redressa de son mieux sa taille voûtée pour les saluer ; montant ensuite à travers les vignes, elles prirent l'allée des amandiers, et tout en marchant, elles évoquaient leurs souvenirs :

— Te souviens-tu, maman, quand j'étais petite et venais avec toi ?

— Si je me souviens!... Mais, chérie, il n'y a pas une de nos promenades dont je ne me rappelle les moindres détails I

— Tu me tenais par la main... Tu marchais souvent très vite : il me fallait courir presque, pour te suivre... Et sais- tu ce que je pensais, en me cramponnant à ta main?... C'étaient de singulières idées d'enfant, confuses, obscures^ que je n'aurais jamais

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osé te dire!... Eh bien I je pensais,, par exemple : « Cette pauvre maman a tant, tant aimé papa, qu'elle ne se consolera jamais de l'avoir perdu. Maintenant, elle n'a plus que moi, et voici, je voudrais Faimer comme Paimait papa, et je voudrais qu'elle m'aimât comme lui, parce qu'alors elle serait un peu consolée ! ... » Quand on est enfant, on ne conçoit qu'une seule espèce d'amour, où tous les autres viennent se confondre, comme des lumières qui s'absorbent dans le soleil. Quand je raisonnais ainsi, je me disais encore : « Seulement, si maman se console et si elle est moins malheureuse, est-ce qu'elle oubliera papa?... » Tu devines Taltemative que je posais alors : « Ou bien elle ne pourra jamais l'oublier, et elle sera toujours malheureuse; ou bien elle cessera d'être malheureuse, et c'est qu'elle aura oublié. » Sans doute, mon raisonnement n'était pas si clair, mais c'était bien ça, j'en suis sûr!... Et je me disais encore : c Si papa n'était plus pour elle que ce qu'il est pour moi, une petite image qui tremblote dans le vague^ une figure tellement effacée qu*on rien pourrait fixer les traits^ une lumière qui n'éclaire plus, quelque chose enfin qui n'est plus riendans notre vie t » Et cela me semblait affreux... Tu n'imagines pas combien ces idées m'ont tourmentée ! Je ne savais pas que souhaiter. Il me semblait parfois que papa continuait à vivre en toi, et que si tu te consolais, si tu pleurais moins sou-

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vent, ce serait pour lui comme une seconde mort... Et pourtant, j'aurais tant voulu te voir heureuse ! . . .

En l'écoutant parler de la sorte avec une si tranquille confiance, madame Valérien sentait s'arrêter sa vie, comme il arrive quand on se trouve en face de son âme nue dont les tares, les taches, les déchets vous offensent subitement les yeux. Elle songeait : <( Cette noble image de fidélité va s'écrouler dans son jeune esprit ; quel vide fera la chute ? Ne vaudrait-il pas mieux qu'elle ignorât toujours et vécût son destin ? En tentant de la sauver, ne vais-je pas la précipiter plus profond dans l'abîme? Que lui restera-t-il, quand elle aura perdu l'illusion de l'exemple?... »

Gomme elle se taisait, Agnès demanda :

— C'étaient d'étranges idées, n'est-ce pas?... Madame Valérien répéta machinalement :

— Oui, c'étaient d'étranges idées...

En ce moment même, elles passèrent devant les ruines du stand abandonné. Ces constructions aux murs croulants, qui ne servaient plus à rien, con-> servaient un sens vaguement symbolique. On les avait érigées après la guerre sur des modèles rapportés de Suisse par des officiers de l'armée de Bourbaki, dans un beau zèle de travail patient pour préparer la revanche. Pendant une année ou deux, des tireurs pleins d'ardeur vinrent s'exercer à mettre leurs balles dans le carton ; puis cette ardeur fléchit,

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le nombre des tireurs diminua de dimanche en dimanche, jusqu'à ce qu'on cessât d'entendre le siffle-* ment des balles : ceux qui venaient encore aimaient mieux boire ; puis il n'en vint plus et les murs s'effritèrent, et il ne resta debout que la buvette qui s'ouvre aux jours de foire, pour qu'on s'y dispute sur la valeur des petites vaches blanches, aux roulements éloignés du tambour de quelque marchand d'orviétan. N'est-ce pas l'histoire de toutes les bonnes intentions ?.. .

Les deux femmes passèrent en silence devant ces ruines ; Agnès reprit, suivant son idée :

— J'étais bien petite, je ne savais rien ; pourtant, je ne me trompais pas : les morts ne sont tout à fait morts que quand personne ne les regrette plus.

— Peut-être, dit madame Valérien.

Elle songeait que les morts ne sont jamais tout à fait morts, que rien ne disparaît ni ne s'efface entièrement, que, tandis que leurs corps se décomposent sous la pierre, leurs actes et leurs pensées portent leurs fruits éloignés; et, une fois de plus, le tableau de Bernard Ghaumont traversa sa pensée. Elle ne le reverrait jamais, elle Tignorait dans sa forme actuelle ; mais il existait quelque part, vivant, impérissable, fixant pour l'éternité les minutes de leur amour passager...

Elles ouvrirent la porte, aux gonds rouilles, du cimetière. Sous l'œil morne du buste en marbre de

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Jean-Paul Gornayin, elles déposèrent leurs fleurs dans la chapelle; Agnès récita quelques prières : son esprit ne la suivait pas, ses lèvres seules m&chaient les formules. Sur les autres tombes, plus modestes, que décoraient des pierres ou des croix, il y avait dea couronnes desséchées, des emblèmes en cellu-* lold, des fleurs en verre, toutes ces fades images de deuil dont la banalité contraste avec notre douleur aussi longtemps qu'elle est vivante, et lui ressemble quand elle s'est enlizée dans la vase deToubU. Les minutes leur semblaient longues, le mort était très loin d'elles.

— Allons ! dit enfin madame Yalérien.

— Allons I répéta Agnès, soulagée.

Du haut de sa colonne, Jeân-Paul Gomavin les regarda s'éloigner. Le portail de fer, à claire-voie, se ferma derrière elles. Elles suivirent le sentier couvert d'herbes folles qui va rejoindre le chemin vicinal, entre deux haies où commençaient à mûrir les baies de l'automne. Agnès renoua le fil de sa pensée et dit :

— Ma pauvre maman ! Tant d'années ont passé, et tu n'as pas oublié I Moi, je suis femme à présent, j'ai des enfants et je les aime... Ah! que la mort est injuste quand elle sépare avant le temps deux êtres comme vous !...

Elles rejoignirent la route, dont le ruban jaunâtre file entre les prés, vers le sommet des coteaux. Plus

222 ALOtSB YALBRIBN

loin^ dans le joar vaporeux, s'estompaient les crêtes des collines plus*élevées, les ruines de Brancion, les hauteurs de Saint-Romain, tandis qu'à leurs pieds, de l'autre côté, s'alignaient les toits du village, rouges sous la lumière, autour du château dont on voyait, dans renfoncement, les tourelles recouvertes d'ardoises scintiller dans un rayon pâle. Madame Yalérien s'arrêta^ jeta sur sa fille un regard chargé d'angoisse, la retint du geste, et, sans plus chercher de préparation, poussée par le conseil qu'elle était venue chercher là, ou par l'ordre impérieux du mort, dit tout en quelques paroles :

— Oui, Agnès, tu es femme et tu es mère... Nul ne peut deviner quels pièges la vie te tendra plus tard, quelles embûches elle te réserve peut-être dès maintenant... C'est pourquoi je te dois la vérité... Elle seule peut te sauver un jour... Agnès, je n'ai pas aimé ton père comme tu le crois... Je l'ai trahi...

Sa voix fléchit, devint très basse...

— Il est mort pour moi,... à cause de moi...

L'effort tordait tous les muscles de son visage,

le souffle lui manquait. Pourtant elle ajouta :

— Ce n'est pas parce que je l'aime que je viens si souvent le voir... Je ne veux plus que tu croies cela... C'est pour lui demander pardon*. ,

Elle vit Agnès pâlir mortellement, comme il arrive dans ces révolutions qui nous bouleversent

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dans nos plus intimes profondeurs. La jeune femme, los deux mains sur son cœur, ouvrait des yeux égarés, qui doutaient de comprendre. Puis, tout à coup, en une seconde, elle réalisa le drame complet avec ses leurres, ses extases, ses déchirements, son désespoir, comme si elle venait d'en traverser elle-même toutes les phases, et elle se jeta dans les bras de sa mère en sanglotant :

— Ah! ma pauvre maman ! ma pauvre maman!

Elles confondirent leurs larmes au bord du chemin désert, vrai calvaire où madame Yalérien avait si souvent plié sous sa croix. Elles pleurèrent longtemps, dans le silence qui s'épandait sur la vaste campagne féconde. Elles pleurèrent l'irrévocable passé, que leurs regrets n'effaceraient pas. Elles pleurèrent pour soulager leurs cœurs et parce que leurs larmes les rapprochaient. Les grelots d'une voiture gravissant la côte les rappelèrent à la réalité : elles entrèrent dans un champ et se mirent à cueillir des colchiques, dont l'herbe rare s'étoilait, pour cacher par ce geste leurs larmes à ces passants. C'étaient des forains qui ne les connaissaient pas. Un cheval étique traînait une pesante* charge de vaisselle, une femme souffrante et trois enfants. Un homme à mine sombre marchait à côté, avec un fouet. Deux gamins dépenaillés suivaient à quelques pas. Tout cela disparut derrière la colline. Les deux femmes se retrouvèrent seules, devant leurs

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pensées. Celles d'Agnès s'étaient comme noircies à jamais, en plongeant dans ces ténèbres : confusémenty elle sentait qu'elle en avait subi la fatalité en rignoranty et qu'elle la subirait toujours^ avec plus de force encore à présent qu'elle savait, et n'y échapperait pas. Puis une idée obséda son esprit où chaviraient toutes les autres. Elle lutta pour l'écarter^ et, vaincue, finit par demander, très bas :

— Maman... as-tu dit cela... à quelqu'un?...

— Non... Une autre personne, une seule, savait... Je lui ai permis de parler pour te sauver...

— Ahl je comprends tout, maintenant!...

... Pourquoi donc, alors, Florian était-il revenu? Pourquoi, sachant ces choses, ne s'était-il pas éloigné à jamais, comme d'une maudite? Ce fut comme si, soudain, dans l'espace grand ouvert, elle voyait apparaître, sanglant et noir, le signe de l'universel mensonge, et du mensonge de l'amour même et de l'amour surtout. Mille sentiments de colère et de révolte s'éveillaient à cette vision : elle pénétra d'autres mystères; elle entrevit la chaîne secrète qui, par d'innombrables anneaux, remonte à nos origines ignorées, loin, loin dans le passé dont nous sommes issus, dont nos âmes sont façonnées, la chaîne infrangible qui nous retient et que nous secouons en vain, comme d'impuissants esclaves. Puis un éclair traversa ses yeux, elle mordit ses lèvres qui rougirent sous la pression des petites dents

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aiguës, et lança d'une voix stridente de mépris :

— Ce n'est pas Léon qui se ferait tuer pour moi!

— Aussi n'est-ce pas pour lui que je te demande ce grand sacrifice, répondit madame Valérien.

Agnès ne pleurait plus, mais s'assombrissait toujours davantage.

— Non, dit-elle avec un geste d'assentiment, ce ne sera pas pour lui.

Madame Yalérien, qui tremblait toute, la serra contre elle.

— Dis-moi ce que tu penses!... Dis seulement I... Je le devine, je le sais!... Ce sera pour que les petits ne connaissent jamais une heure comme celle que tu traverses... Ce sera pour que tu n'éprouves jamais la détresse oii j'ai vécu... Ce sera pour extirper de notre sang les ferments de mensonge que j'y ai introduits... C'est pour toutes ces raisons^ parce que tu comprends leur force^ que tu auras le courage que je n'ai pas eu...

Agnès baissa la tête, et dit :

— Oui, mère!...

Et lui prenant le bras d'un geste tendre :

— Viens, à présent!... C'est fini !.., Nous ne parlerons plus de ces choses.

Si Léon avait eu la moindre propension jalouse, les questions de sa tante Tauraient exaspérée : pendant la semaine qui suivit la visite de Florian, la vieille dame ne parla que de lui, de M. Mazelaine, de la Plaisance. Elle bavardait volontiers avec les fournisseurs et les commères : tous et toutes tiraient de leur sac quelque anecdote, vraie ou non, sur « le fils Mazelaine, d sur son enfance, sur son retour au nid paternel, sur son récent passage, sur sa vie à Paris. Elle les répétait, en brodant peut-être :

— On dit qu'il ne s'est pas toujours très bien conduit, àChébrioux, le brillant jeune homme I... 11 aurait eu une histoire avec la fille du mercier, l'aînée, celle qui est partie pour l'Amérique, vous savez, Agnès? Elle venait en journée à la Plaisance. Personne ne se méfiait... Un gamin de quinze ans.

ALOtSB VALERIBN 227

pensez doncl... L'auriez-vous cru d'une telle précocité ?... Plus tard, il a installé une créature à Guny, pendant tout un été : ilaHaitlavoiràcheval, sans seulement se cacher. .. Un scandale!... Seul, son père n'y a vu que du feu... Un peu raide, ne trouvez-vous pas?...

Quand elle rapportait en triomphe un de ces potins, madame Ambroise avait une manière insistante de regarder Agnès en lui plantant ses yeux, comme deux clous, sur le visage. Ses lèvres alors se pinçaient jusqu'à disparaître ; sa bouche n'était plus qu'une mince ligne noire, un circonflexe tracé par une plume dure, qui déchire le papier; son expression disait aussi clairement que des paroles : a Vous voyez, ma petite, il y en a eu d'autres avant, vous n'avez que des restes. » — Léon-défendait faiblement l'absent, à l'aide de quelques lieux communs :

— Ne croyez donc pas tout ce que les gens disent!...

Ou bien :

— 11 faut que jeunesse se passe I L'oncle Ambroise, s'il assistait à l'entretien, ajoutait avec son indulgence habituelle :

— La véritable vertu s'abstient de relever les torts du prochain.

Quant à Agnès, elle se taisait, forçant au mutisme ses yeux trop éloquents, sa physionomie trop mo-

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bile : tactique qui ne manquait pas de pousser la tante à des questions agressives, insidieuses ou méchantes :

— Vous avez Tair de vous ennuyer, maintenant; que vous est-il donc arrivé ?.*• Ah dame! on n'a pas toujours de bonnes visites pour se distraire I... Vous étiez plus gaie, quand le fils Mazelaine venait vous voir... Oh I je comprends cela : il est vraiment très bien, ce jeune homme, malgré ce qu'on raconte... A le voir, on ne croirait jamais qu'il en a tantfait!... Du reste, si vous voulez mon avis, il me plaît mieux que son père... A propos, pourquoi ne vient-il jamais chez vous, celui-là?... Il a été votre tuteur : vous êtes donc fâchés 7... Il me semble qu'entre voisins de campagne, on se devrait au moins des visites de politesse. Qu'en dis-tu, Ambroise?

— Oh! moi, ma chère amie, tu connais mes idées. Il y a un bon vieux proverbe qui les résume : Chacun pour soi et Dieu pour tous I

— C'est un proverbe d'égoïste, mon boni... Je suis sûre que ce n'est pas M. Mazelaine qui te l'a appris : on le dit très sévère pour tout le monde... Les frasques de son fils, quand il les a connues, il en a dû faire une maladie!... A présent, il voudrait le marier, m'a-t-on dit. Il lui a même trouvé une héritière, à Lyon... Des millions, paraît-il, et jolie comme un amour*. • Mais le gaillard ne mord pas...

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n a pour sûr quelque fil à la patte, Dieu sait quoi!... Ces attaques répétées minaient sourdement, dans Tesprit d'Agnès, la forte impression des confidences maternelles. Par le rapide chemin de la révolte, elles la ramenaient aux idées dont elle s'était nourrie à Constance, sous l'influence de Florian : le (X droit au bonheur », les « devoirs envers soimême », les if droits du cœur » et autres clichés pareils, que répandent à profusion le théâtre et les livres. L'ingéniosité de sa passion les adaptait ' aisément à son cas : pour que le sacrifice soit justifié, ne faut-il pas que son objet soit digne? Or, à quel triste foyer lui demandait-on d'immoler son âme? Pouvait-on concevoir plus d'hypocrisie qu'il n'y en avait dans sa vie, irréprochable pourtant selon le code et la morale ? Ses silences mêmes étaient des mensonges, puisqu'ils dissimulaient : son élan libérateur vers l'amour serait donc, du même coup, un élan vers la vérité! D'ailleurs, Léon n'était pas un héros comme René Valérien : il ne se battrait pas, personne ne le tuerait, les choses se dénoueraient le plus pacifiquement du monde, par un de ces procès comme il s'en plaide chaque jour, dont nul ne s'occupe, pas même la chronique des Tribunaux, tant ils se répètent avec monotonie... D'autres fois, la couleur de ses idées changeait : elle sentait peser sur elle, comme un poids implacable, le passé de sa mère : si la faute,

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alors, Teffrayait moins, elle gardait la terrear du remords, chose laide, passion déprimante dont elle avait mesuré les ravages...

La question du retour se posa dans les premiers jours d'octobre : Léon, qui s'ennuyait, invoquait des affaires, certains travaux à préparer, la nécessité de surveiller quelques réparations dans Tappartement ; mais l'oncle Ambroise se trouvait bien de ses petites promenades dans le parc, travaillait à merveille dans la chambre [qu'on avait aménagée à son goût, et la tante, bien que les conserves fussent finies, imaginait de spécieux prétextes, pour prolonger son séjour. Ou bien elle proposait une autre combinaison :

— Partez, si vous voulez partir ! Laissez-nous ici, avec une de vos bonnes, nous trouverons bien une femme du village pour nous aider... A moins, bien entendu, que vous ne veuilliez pas nous confier la maison!...

Agnès, elle, ne demandait qu*à rester le plus longtemps possible loin de Pasis : il y faudrait débrouiller l'écheveau confus de sa destinée, prendre des décisions, les exécuter; c'était un cube de difficultés qui se dressait devant elle. Un événement imprévu brusqua les choses : la mort d'un ministre ayant provoqué un remaniement du Cabinet, Léon fut appelé tout à coup à un poste de confiance auprès du nouveau garde des Sceaux. Un

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télégramme de Floriaa, qui l'avait désigné pour ces fonctions, Tinforma de Taabaine : il partit à la hâte, en laissant à sa femme le soin d'organiser au plus vite le déménagement. Après son départ, madame Ambroise ayant voulu prendre en mains la direction du ménage, la tempête, qui couvait depuis si longtemps, éclata : Agnès boucla ses malles^ prit ses enfants, Josette, Mirzouf qu'elle ne voulait pas exposer à de périlleuses représailles, et partit pour les AveineSf en déclarant à sa tante et en écrivant à son mari qu'elle y resterait quelque temps.

Dans le bel automne, au lendemain de vendanges heureuses qui remplissaient encore le village de l'activité tapageuse des tonneliers, de la forte odeur piquante du moût, ce fut entre la mère et la fille une reprise très douce de l'ancienne intimité :

— Tu m'es revenue?,.. Tu ne vas pas me quitter tout de suite?...

— Ah ! maman, que je voudrais rester avec toi, toujours, comme autrefois I Te rappelles-tu comme nous étions bien, l'automne, sous le sapin, vers la fontaine, sur ce banc où l'on ne sent jamais le vent? Te rappelles-tu les poires d'hiver que nous allions cueilhr ensemble, avec Gaspard qui les choisissait?... Que j'aimais la vie, en ce tempslà! Que j'en attendais de choses !...

Les enfants égayaient ou chassaient ces mélancolies. Renée était fluette, avec des membres menus,

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de tout petits poignets, les cheveux flottants, de grands yeux pensifs, beaucoup d'entrain; Paul, joufflu, frisé, paresseux, ne pouvait faire quatre pas sans tomber, et pleurait parce que sa sœur, espiègle, se moquait de lui. Agnès les regardait recommencer les jeux et les joies de son enfance : ils se plaisaient aux mêmes endroits, s'amusaient comme elle des poules et des pigeons, du paon qui promenait sa roue orgueilleuse, des écureuils vagabonds à travers les arbres; comme elle, ils construisaient des mers et des fleuves dans le gravier autour de la fontaine, et bavardaient avec le vieux Gaspard qui leur expliquait les mœurs de ses fleurs, de ses légumes, de ses plantes. Une ombre au tableau, cependant : les lettres de Léon, qui s'acharnait à réclamer le retour de sa femme, ayant besoin d'elle pour recevoir, et parce que la solitude lui pesait. Il fallait alors alléguer les nerfs, la tatigue, un rhume de Paul, une indisposition de Renée : des prétextes qui s'usaient. Si heureuse qu'elle fût d'avoir sa fille, madame Valérien l'engageait à rentrer, ou du moins à fixer la date de son retour ; Agnès n'obéissait pas :

— Non, non, maman, ne me renvoie pas, je t'en prie... En vérité, je n'ai pas la force de partir, il faut que je t'aie avec moi I

Dans cette maison où elle avait découvert la vie et rêvé ses premiers rêves de jeune fille, sous les

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vieux arbres du parc qui lui parlaient de leur voix familière^ dans le jardin où^ sauf les espaliers, rien n'était changé, une hantise la suivait pas à pas : celle du récit terrible qui l'avait bouleversée, là tout près, derrière le rideau des amandiers au feuillage éclairci, à l'angle oii le sentier du cimetière rejoint le chemin vicinal. Sa mère avait si peu parlé, — et voici qu'elle voulait tout savoir. Sans doute, l'horreur de la tragédie justiGait les longs remords, le besoin d'expier, l'effroi des jeux où la Destinée mêle Tamour avec le sang. Mais ceci restait inexpliqué : pourquoi cette femme si droite, si noble, si pure, avait-elle trahi ledevoir? Oui, pourquoi, sinon pour des raisons pareilles à celles qui la poussaient ellemême hors du foyer, dans les bras d'un étranger plus tendre et meilleur? pour des raisons profondes qui, voulait-elle croire, excusent la faute, l'ennoblissent parfois, ou la transforment en un grand acte de justice?. •• Mille questions tremblaient constamment sur ses lèvres, dans ces allées, sur ces bancs où jadis, fillette curieuse, elle demandait tant de choses à sa mère : elle n'en osait poser aucune. Pour les arrêter dans sa bouche, il lui suffisait de se rappeler ses propres paroles, après l'inoubliable entretien : <x Nous ne parlerons plus jamais de celai » N'était-ce pas une solennelle promesse que violerait la moindre allusion?... Et pourtant elle aurait donné sa vie pour mieux savoir. En sorte qu'aux heures

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même les plus douces de rintimité retrouvée, une lame froide glissait entre ces deux cœurs si proches, si désireux de se rapprocher toujours davantage... Par une de ces matinées où le soleil dore à peine les feuilles rouillées des arbres à demi dépouillés, elles se promenaient lentement dans le jardin efQeuré déjà par le premier gel. Le vieux Gaspard, courbé en deux sur un carreau d'épinards qu'il était en train de cueillir, se redressa pour les saluer, en ôtant respectueusement son chapeau de paille bossue par la pluie^ jauni par le soleil ; il dit :

— Ces dames savent la nouvelle?

— Il y a une nouvelle ici? fit Agnès, un peu railleuse.

— Le père Garon est mort cette nuit.

Toutes deux pensèrent ensemble à celle qui restait, seule désormais, seule effrayamment, et s'é^r crièrent en même temps :

— Ah ! la pauvre femme !.*•

Et toutes deux eurent aussitôt le même mouvement du cœur :

— Allons la voir... Peut-être pourrons-nous quelque chose...

Gaspard les regarda s'éloigner, puis se remit à son ouvrage sans faire aucune réflexion. Vivant près de la nature, il en acceptait simplement les lois. Il savait que nous sommes tous mortels, et certes, le père Garon avait dès longtemps atteint

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l'âge oïl celui qui s'endort le soir n'est plus sûr de s'éveiller au matin. Jamais iln'aurait supposé qu'un accident si normal pût émouvoir autant celles qui ne connaissaient le vieillard que par leurs bienfaits. Il leur avait dit : « Le père Caron est mort, » comme il leur aurait dit : « La femme du boucher est accouchée cette nuit », ou bien : « Un des amandiers de l'allée est en train de périr. » Un de ces prochains jours, un coup semblable le frapperait. Antoine ou Marianne dirait alors à madame Valérien : « Votre vieux Gaspard vient de mourir. » Elle aurait la même émotion. Tout ce qu'on peut demander, c'est de ne pas souffrir trop longtemps : le père Caron avait eu du moins cette bonne chance!...

Les deux femmes jetèrent un châle sur leurs épaules, piquèrent un béret dans leurs cheveux, furent en quelques pas dans le petit enclos. Gomme toutes les demeures^ riches ou pauvres, oh la mort est entrée, celle-ci s'ouvrait aux curiosités du dehors^ sans que nul songeât à la défendre : des commères stationnaient dans le jardinet^ parmi les carreaux des choux aux têtes coupées, ou des pommes de terre arrachées dont les tiges achevaient de pourrir sur le sol humide. Plusieurs, entrées dans la cuisine, Tinspectaient en bavardant à voix basse. D'autres avaient pénétré dans la chambre où le vieil homme dormait son dernier

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sommeil, un mouchoir blanc noué sur sa tête dénudée, un voile de mousseline jeté sur le visage. C'était un tout petit cadavre réduit, rétréci, desséché, sans chair sous la peau qui gondolait comme un parchemin mal collé. La couleur du visage sous la mousseline, et des mains jointes sur la poitrine dans un geste pieux, était celle du vieux bois patiné par la durée, celle que prennent, sous les porches des églises, des saints qu'on a vénérés pendant des siècles. Assise à côté du lit, la veuve restait immobile comme le cadavre, pareille aussi à ces figures que des artistes naïfs taillent à grands coups de couteau pour représenter la Madone des Douleurs ou la Madeleine en deuil. A peine si son souffle léger soulevait imperceptiblement son fichu noir ; mais ses lèvres remuaient, mâchant des prières. — La boulangère, débordante de graisse et de vie, se détacha d'un groupe pour venir raconter aux arrivantes le détail de la catastrophe : le vieillard s'était couché, la veille, en se plaignant de lourdeur d'estomac; sa femme lui avait fait de la camomille...

— Moi, madame, je préfère la sauge... Chacun son idée, n'est-ce pas?...

Il en but un grand bol et s'endormit. Elle se coucha plus tard après avoir arrangé le ménage :

— Elle a tant d'ordre, madame, cette femmelà!...

En s'éveillant au petit jour, elle sentit son mari

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déjà froid à côté d'elle. Le garde champêtre, qui passait^ entendit ses appels...

— On pensait bien qu'il s'en irait comme ça, subitement...

— Ah t ma pauvre mère Caron 1...

La vieille n'était pas morte, puisqu'il y avait encore dans ses yeux un peu de lumière, du souffle dans sa poitrine^ et dans tout son être ce quelque chose qui fait la vie et la distinguait du cadavre étendu sur le lit qu'ils ne partageraient plus. Mais peut-être qu'elle ne pensait ou ne souffrait pas, ou ne sentait pas sa douleur. Quand madame Yalérien Fembrassa en la plaignant, elle murmura seulement^ d'une voix qui semblait venir de très loin :

— Hé mon Dieu I ma bonne dame, hé mon Dieul...

Puis elle retomba dans sa torpeur...

Des passants entraient toujours^ des femmes, des hommes^ le facteur qui faisait son service. Ils se découvraient, examinaient la pauvre pièce avec ses quatre images de piété clouées au mur, ses meubles boiteux, ses restes de vaisselle ébréchée, la branche de buis qui trempait dans le bénitier d'étain; ils regardaient un moment la vieille femme qui ne les voyait pas; quelques-uns se signaient avant de partir, sur la pointe des pieds, en hochant la tête ; d'autres s'en allaient sans esquisser le geste pieux. L'instituteur primaire, petit, roux, maigre, glabre

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avec des lunettes^ vint après son école. En l'absence du médecin, parti dans la nuit pour une visite éloignée, il se chargea d'expliquer à la veuve qu'à côté de la mort, il y a l'état civil, les formalités, la déclaration, des choses importantes t(ue personne n'a le droit de négliger ; et voici qu'en lui demandant des noms, des prénoms, des dates, en loi soutirant de vagues explications entrecoupées ou contradictoires, des « oui », des « non i», des a je ne me rappelle pas », il découvrit avec stupeur qu'elle n'était pas la femme du père Garon..»

Ainsi, pendant un demi-siècle, le couple avait offert à toute la contrée le plus touchant modèle de fidélité, si bien qu'on les connaissait jusqu'à Saint-Gengout, jusqu'à Ghébrioux, jusqu'à Gluny peut-être ; la tendresse, le dévouement, l'affection avaient fleuri leur pauvre foyer comme de belles fleurs si rares qu'on ne les trouve pas toujours dans les serres les plus riches ; mais il y manquait le sceau de l'Église et celui de l'État, la bénédiction, les formules, les signatures. En un instant, la nouvelle courut jusqu'au bout du village, des groupes se formèrent devant les boutiques, l'opinion s'émut, des discussions s'engagèrent : pas mariés, des gens si respectés, si dignes dans leur misère, qui ne se querellaient jamais et vivaient plus unis que de jeunes époux dans la lune de miel! pas mariés, ces deux bons vieux qui s'en

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allaient clopin-clopant le dimanche à la messe^ et, si pauvres qu'ils fussent^ mettaient leur sou dans la tirelire I pas mariés, cet homme que les femmes citaient en exemple à leurs maris, cette femme qu'on prenait pour une sainte ! A qui donc se fier, grand Dieul si les Garon n'étaient pas mariés?...

L'instituteur primaire, qui se targuait de librepensée, osa dire devant la boulangerie :

— Après tout, ils n'ont fait de mal à personne, et c'est eux que ça regarde !...

Mais il souleva un haro formidable.

Et le mort n'eut qu'une pauvre petite messe basse, toute petite, toute basse. Le curé la dépêcha avec humeur, devant une assistance agitée, où l'on chuchotait. Beaucoup s'étaient abstenus d'entrer dans l'église, en manière de protestation. Quelquesuns des plus charitables, qui hésitaient à suivre la dépouille jusqu'au lieu de son repos, se décidèrent en voyant que les dames Yalérien prenaient place dans le cortège. On s'achemina par rangs irréguliers, en bavardant, vers le cimetière ; et le père Caron fut enfoui dans l'angle occidental, derrière le dos légalitaire, irréprochable et majestueux de Jean-Paul Cornavin, bon citoyen, bon époux, bon père, qui se détournait de lui. Après la cérémonie, en repassant à l'endroit où elles avaient traversé de si cruelles émotions, Agnès et sa mère s'arrêtèrent un instant, presque contre leur gré, au

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bord du pré même où elles s'étaient détournées en feignant de cueillir des colchiques, pour cacher leurs larmes aux forains. Au loin, dans le jour sans soleil, la campagne^ coupée de terres de labour, prenait des tons gris et durs ; les bois rougeoyaient, sans qu'aucun reflet animât leurs couleurs éteintes ; le ciel bas pesait sur les villages semés le long des coteaux. Si brève que fût leur halte, la boulangère, qui les suivait avec son mari, en profita pour les aborder, et crûment, les interrogea:

— ... Tout le monde aimerait savoir ce que ces dames pensent de ça ?

La boulangère accompagnait toujours ses moindres paroles de grimaces expressives, de gestes éloquents. Rien qu'à voir rouler ses yeux scandalisés, madame Yalérien devina ce qu^elle voulait dire. Agnès demanda :

— Ce que nous pensons... de quoi?...

La bonne femme s'agita dans une mimiqae éperdue, tandis que son mari restait immobile à côté d'elle, comme pétrifié :

— Ces dames ne savent donc pas?... Ces dames n'ont rien entendu dire?... Est-il possible?... Les Garonl... Eh bien!... Ils n'étaient pas mariés!...

— Ils se sont beaucoup aimés, dit Agnès ; c'est peut-être l'essentiel. ••

La boulangère^ avec un roulement d'yeux stupéfait, protesta en levant les bras :

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— Est-ce que madame serait d'accord avec le maître d'école? Non, non, je ne peux croire ça I... Il n'y a eu qu'une voix pour les blâmer, madame, quand ce freluquet a voulu les défendre!... Personne ne voulait venir à l'enterrement, savezvous?... Nous sommes venus, nous, parce que nous avons pitié de cette pauvre femme... quand même elle nous a trompés!... Et aussi parce que nous avons vu ces dames entrer dans le cortège... Et il y en a par là qui sont venus comme ci comme ça, pour une raison ou pour une autre... Mais on ne sera pas pour elle comme on aurait été si... enfin, quoi? sans cette histoire!... Oh! non... Que voulez- vous? On n'est pas bien croyants, par ici, mais on a ses habitudes... N'est-ce pas, poulot?...

Le « poulot », qui n'avait pas encore ouvert la bouche, grogna son approbation. La boulangère conclut, d'un ton catégorique :

— Le mariage, c'est le mariage, voilà !...

Et le couple s'éloigna.

On savait qu'ils se battaient souvent : leurs cris réveillaient les voisins ; la femme montrait volontiers aux clients les bleus de ses gros bras, et ne ménageait pas devant eux les invectives à son mari. Mais cela se passait en justes noces.

Cependant Agnès et madame Valérien, pour éviter de nouvelles rencontres, rentrèrent par l'allée des Amandiers. Autour d'elles, dans les

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vignes qui garnissent le coteau, c'était la tristesse des ceps saccagés par les vendanges, dépouillés par Tautomne. De légers brouillards rampaient le long de la Grosne, dont le ruban grisâtre apparaissait de place en place. On distinguait au loin, sur la gauche, les toits des Peupliers^ où s'enracinaient les Ambroise ; plus loin encore, le clocher de Chébrioux dominait les marronniers de la Plaisance. Agnès arrêta sa mère et, cédant tout à coup à sa hantise, demanda :

— Il y a une chose qu'il me faut savoir, maman... Comment était mon père ?

Saisie par l'inattendu de cette question, madame Yalérien balbutia :

— Que veux-tu dire?...

Agnès, qui lui avait pris le poignet et le serrait avec force, continua :

— Quel homme était-ce, enfin?... Tu comprends, je ne sais rien de lui !... Quel caractère avait-il?... Surtout, maman..., je t'en prie.,., comment était-il avec toi?...

Madame Yalérien eut-elle le sentiment du lent travail intérieur que trahissaient ces questions ? Pensa-t^elle que Tavenir d'Agnès dépendait peutêtre de sa réponse?... Elle hésita, chercha, ne put que dire :

— Ton père était un honnête homme et un homme excellent... Il a toujours été très bon pour moi.««

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Il y avait eu dans ses yeux le nuage, dans sa voix le tremblement qui accompagnent toujours les paroles d'un être droit quand, ne pouvant rester dans la vérité, il s*en écarte avec douleur ou s'efforce de la voiler.

— Bien vrai, maman?... Tu ne parles pas ainsi parce qu'il s'agit de mon père, ou parce que tu ne veux pas te plaindre de lui?... Si je te demande cela, comprends bien, c'est qu'il faut que je sache I... Il faut absolument, vois-tu I... Dis-moi!... 11 n'était pas un peu... comme Léon, comme tant d'autres hommes... sec, indifférent, égoïste?

Madame Yalérien battit des paupières, en répondant :

— Non. n était seulement très occupé.

— Ah ! c'est ce qu'ils disent tous. Les affaires, oui, leur excuse I...

Agnès avait lâché la main de sa mère. Elles firent quelques pas en silence. Sur la route au-dessous d'elles, au sortir du village, une voiture filait au grand trot. Agnès reconnut la calèche et les chevaux bais des Peupliers : c'étaient les Ambroise qui faisaient leur promenade...

— Pardonne-moi, ma pauvre maman, reprit-ele.

Je t'avais promis que nous ne parlerions plus jamais de ces choses. Mais elles me tourmentent trop : je n'ai pas pu tenir ma promesse!... Écoute, il y a en-^ core ceci que je te demanderai... Permets-tu?

244 ALOtSB VALÉRIBN

— Ta peux toat demander^ chérie ; je voudrais connaître tes moindres pensées^ tu sais bien...

— Si peu que je sache de la mort de mon père, je sais pourtant qu'il s'est battu avec un peintre, à cause d'une femme... Une actrice, je crois?... Ce n'était donc qu'un prétexte?

Madame Yalérien murmura :

— Oui, chérie, c'était un prétexte...

— > Mais alors, cette femme?... Voyons, maman, cette femme?... Existait-elle^ ou non?...

— Elle existait.

— Mon père la connaissait?... Tu ne réponds pas!... Elle était donc sa maîtresse?... Dis-moi, dis-moi si j'ai deviné?

Madame Yalérien inclina la tête afârmativement.

— Ah! je savais bien! s'écria Agnès avec élan, je savais bien que tu n'étais pas heureuse !... Pauvre maman, il te trompait et tu l'avais aimél...

— Agnès, tu ne comprendrais pas...

— Ohl je comprends beaucoup de choses, maman!... Je crois que je peux tout comprendre, à présent!... J'ai tant réfléchi!... Si tu savais comme ce que tu me dis là me soulage I... Quel poids de moins sur le cœur!... J'étais sûre, vois*tu, que la première faute ne venait pas de toi... parce que je te connais, je t'ai vue vivre, j'ai confiance en toi I... Ma pauvre maman, comme tu as dû souffrir!...

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— Moins que plus tard, quand j'ai eu tant à me reprocher.

— Ne dis pas cela, tu es trop sévère pour toimême.

Madame Valérien se débattait pour répondre sans accuser le mort. Assumant tout le poids de la faute, elle se redressa et répliqua presque avec dureté :

— Tu vois bien que tu ne peux pas tout comprendre I... Trop sévère, quand j'ai vu mourir de mon mensonge celui que j'avais trompé I... On n'est jamais trop sévère pour soi-même, Agnès!... C'est pour lui qui n'est plus que je veux l'indulgence, pour lui seuil... Moi, j'ai le soleil, la lumière, cette maison, ta tendresse!... Lui, il a payé sa faute de sa vie ; et la mort est une terrible chose...

Alors, de toute l'ardeur qui couvait en elle, de toute sa passion contenue et despotique^ Agnès s'écria, en tendant les bras vers les promesses de l'avenir :

— Mais c'est à la vie qu'il faut penser, maman I... A la vie qui s'étend devant nous et ne revient jamais, quand elle est passée, ... à la vie afireuse quand elle est vide, et qu'on pourrait remplir d'amour, et qui deviendrait alors d'une telle beauté... Ah! maman, je n'ose pas te dire tout ce que je voudrais ; mais vois-tu...

Madame Valérien l'arrêta du geste :

— Non, non, ne me dis plus rienl... Je t'ai trop

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écoutée, je n'aurais pas dû... Nous sommes au point où il n'y a plus de paroles...

Elle poursuivit, la voix changée :

— Mais regarde-moi!... Lis dans mon cœur!...

Pense que j'ai deux morts dans mon passé... Oui, deux... Car lui non plus, l'autre^ n'a pas pu vivre*..

Elle couvrit de sa main ses yeux que traversaient les figures évoquées :

— Ne me dis plus rien, je t'en supplie, répétat-ellel... Écoute encore, pourtant!... Si je suis là... si j'ai vécu après de tels coups... c'est que je voulais faire de toi, Agnès... une femme...

Ses larmes éclatèrent, elle acheva parmi des sanglots :

— Une femme qui n'aurait jamais... rien... rien à se reprocher.

Agnès ne se décida qu'au milieu de novembre à rentrer à Paris. Les Ambroise avaient enfin quitté les Peupliers; elle soupçonnait que la tante poursuivait là-bas son vilain jeu des vacances, et ne se trompait guère : un peu par rancune, un peu par malice, beaucoup par prépotence et dans Tespoir d'élargir son règne, la vieille dame excitait Léon : les lettres des Aveines^ lui disait-elle, étaient espacées, brèves et froides;... Agnès ne se gênait pas pour garder les enfants, après les avoir enlevés par traîtrise;... de quel droit privait-elle son mari de leurs caresses et de toutes les douceurs du foyer, au moment même où il en aurait eu besoin pour compenser ses nouvelles fatigues?...

— Que deviendrais-tu, si ta vieille tante n'était pas rentrée à Paris pour surveiller ton ménage?,..

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Ta n*as rien de ce qa*il faut, ta me fais pitié!... C'est si bon, quand on est las, de se détendre chez soi, les pieds au feu, sans querelles ni plaintes I... Vois ton oncle, j'ai veillé sur lui comme sur un enfant pour lui assurer cette joie... Toi, tu ne l'auras jamais!... Non, non, avec une femme comme la tienne, tu peux en faire ton deuil!...

Léon était casanier; il aimait leur appartement de la rue Cassette, avec ses pièces irréguiières, ses boiseries anciennes, ses plafonds à caissons, les meubles de style achetés un à un, les bibelots dont le nombre augmentait sans cesse ; il souffrait vraiment, sinon dans sa sensibilité, du moins dans ses habitudes, d^ rester seul si longtemps, avec un service négligé et du désordre. Aussi, malgré les mines de la tante Ambroise, la journée où la vie y rentra, avec sa femme, ses enfants, Josette et Mirzouf, lui parut-elle une bonne journée; et il en jouit. De son côté, dans le plaisir qu'on goûte à retrouver son gîte, sa chambre, les objets qu'on a toujours eus sous les yeux, Agnès s'égayait presque, déposait son masque revêche des Peupliers^ souriait aux choses. Les pas des enfants sonnaient dans le vestibule, où les tapis n'étaient pas encore reposés ; leurs joues, gonflées et colorées par l'air des champs, étaient bonnes à voir, bonnes à caresser.

— Tu constates qu'ils ne se sont jamais portés aussi

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bien, dit Agnès : n'est-ce pas l'essentiel? Renée elle-même a engraissé. On les ramène toujours trop tôt à la ville où ils s'anémient si vite !... Léon était si content, qu'il acquiesça :

— Peutrêtre, après tout... Mais que veux-tu? Je m'ennuyais tellement t.. .

n n'y avait pas jusqu'à Mirzouf qui ne le remplit d'aise par sa grâce et sa circonspection : la queue dressée, il reconnaissait l'un après Tautre les meubles familiers, en avançant son museau qui semblait sourire ; deux gerbes de chrysanthèmes, dans les vases de majolique sur la cheminée du salon, parurent l'intéresser tout particulièrement ; il flaira longtemps sa bergère de prédilection ; et il sauta sur le piano, pour frotter ses moustaches au buste de Beethoven. On dina tôt et bien : Léon savoura la pâte de coings de la vieille Marianne, des nonnettes qu'Agnès avait rapportées. Et le soir, dans son cabinet, avec Mirzouf ronronnant sur ses genoux, il se mit à raconter pêle-mêle les incidents des derniers jours, — à commencer par le petit scandale des Juziers, dont il n'avait pas encore parlé pour ménager ses effets :

— C'est tout frais, il y a trois jours que la bombe a éclaté... Je ne t'en ai rien écrit, parce que ces choses-là, dans les lettres, hum!... Le bruit n'en est pas allé jusqu'aux Aveines?

— Non... qu'est-ce que c'est?...

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n jouait avec la coriosité de sa femme :

— Je pensais bien que ta mère n'est pas avertie : elle en aura beaucoup d'ennuis...

— Mais qu'est-ce qu'il y a donc?...

— Il y a que ton cousin Gaston a enlevé*., devine qui?

— Gomment veux-tu? Je les vois si peu, je ne sais rien de leurs affaires.

— Madame Laval !

Agnès chercha un instant dans ses souvenirs :

— Madame Laval?... Madame Laval ?...

— Elle-même, la femme de l'ancien ambassadeur, une fleur fanée des salons diplomatiques!...

— Mais elle a dix ans de plus que lui !

— Tu peux dire douze, pour le moins !••• Jeanne te racontera leur version de l'histoire : ce pauvre innocent de Gaston a été pris comme un papillon dans une lanterne... Hein?... Naturellement, le vieux Laval raconte l'affaire autrement. Et il court toutes sortes de bruits abominables : ce que chacun déploie d'imagination dans ces affaires-là, c'est incroyable I

— Où sont-ils?

— Q faut qu'ils se cachent bien, car on les a vus partout à la fois... Ge Gaston qui passait pour un sceptique^ un blasé, un don Juan, — quel jocrisse !... L'aurais-tu cru capable de tomber dans les filets d'une antique Gircé?... Quant aux Juziers> tu sais

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s'ils tiennent à la façade, du moins Laure. Et pour une lézarde, ça, c'en est une qui la coupe de haut en bas I...

Il esquissa dans Tair les zigzags d'une longue fissure, et continua :

— Ce qui les ennuie le plus, c'est que le mari a déposé une plainte. 11 veut absolument les mener à la correctionnelle, cet homme. C'est son droit. On les condamnerat

— Oh! fit Agnès, cinquante francs d'amende! Il parait que c'est le tarif.

— Tu sais cela?

Elle rougit un peu.

— Je l'ai lu dans les journaux.

— N'importe, c'est une condamnation... Je vois d'ici le nez de Gaston, devant les ju^esl... Quel chapeau mettra madame Laval, pour la circonstance; as^tu idée?...

n cessa de plaisanter, et prit un air important.

— Les Juziers m'ont demandé d'intervenir... Ces gens se figurent qu'on peut tout, quand on a des attaches avec le gouvernement!... Dans le fait, on peut beaucoup ; mais je ne tiens pas à mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce : Laval est un de ces hommes qu'il vaut mieux ménager... Pourtant, je ne serais pas fâché de faire quelque chose pour les Juziers : ils ont été très, très gentils, pendant que tu m'abandonnais... Au surplus, tout le monde

252 ALOtSB TALERIBIf

a été gentil, tout le monde avait pitié de moi...

— Tu n'étais vraiment pas très malheureux, interrompit Agnès.

— Si fait, si fait... Les amis me recueillaient comme une épave... Mazelaine surtout m'a invité souvent à son cercle... A propos, tu sais que c'est décidément à lui que je dois ma nomination?

— Non, je ne savais pas. Tu en es sûr?

— Oh! parfaitement!... En voilà un que nous reverrons bientôt! Je l'ai rencontré hier, je lui ai annoncé ton retour; ce matin, il envoyait ces chrysanthèmes qui sont au salon... Us viennent de chez X..., ils lui auront coûté les yeux de la tête...

... Oh ! ces fils qu'une main légère, sans presque y songer, noue au gré de l'ennui, du caprice, du désir ou du rôve, c'est quand on voudrait les rompre qu'on en sent la redoutable solidité! Leur soie infrangible coupe comme une lame, vous entre dans la chair et ]a meurtrit. On les secoue : ils se resserrent; le sang jaillit de leur pression : c'est en vain qu'on panse la blessure ; les fils légers, les fils ténus sont un*carcan d'acier... Agnès, en rentrant, pouvait espérer ou croire qu'elle éloignerait Florian de sa vie et de sa pensée. Voici qu'il y rentrait, en vainqueur, avec ce message de fleurs, la musique de son nom, le son de sa voix, la vision de ses traits, de ses yeux, de toute sa personne vibrante d'amour, qui serait là demain. Car, dès demain, il faudrait

ALOtSE VALÉRIEIf 253

prendre un parti : le recevoir ou le prier de ne plus revenir. Pas d'autre alternative. Or, si près du service qu'il venait de rendre à Léon^ comment, sous quels prétextes^ après quelle explication^ lui fermer la porte? Hélas! et la lui rouvrir, c'était l'ouvrir toute grande à l'amour ! . . .

Cependant Léon poursuivit» avec sa bonhomie de bavard qui jette pêle-mêle dans la conversation les billevesées dont son esprit est traversé :

— Sais-tu que je pourrais être jaloux, si j'avais un tempérament d'Othello 7 Ma foi, oui, il aime trop à parler de toi, ce grand amil... Je ne l'ai jamais rencontré, fût-ce en passant, qu'il ne m'ait demandé de tes nouvelles : « Gomment va madame Bellune 7 — J'espère qu'elle va bien : elle n'écrit pas souvent. — Elle revient bientôt? — Je la réclame, mais j'y perds mon latin : elle ne parle pas de son retour! » Ma chère, sa figure s'allongeait d'une aune!... Oh! celui-là ne se fera pas désirer!...

Comme Agnès, au lieu de rire, s'assombrissait, il changea de ton.

— Tu ne vas pas prendre au sérieux ce que je te dis là, je t'en prie !... Je sais bien que tu n'as pas la moindre envie de te faire enlever... Quant à Léon, c'est un bon camarade, voilà tout. Il m'a rendu un grand service : à vrai dire, je ne suis pas fait pour la politique et m'en aperçois tous les jours; mais je ne resterai pas longtemps où je suis : le ministère a

254 ALOtSB VALÉRIEN

du plomb dans l'aile; il va tomber un de ces quatre matins, et si Ton me donne alors une bonne sinécure, eh bien! ma carrière sera faite !

Là-dessus, il se frotta les mains^ comme s'il tenait déjà sa recette, sa bibUothèque ou son musée; et il conclut :

— Je compte bien que c'est ainsi que ça finira. Â dix heures, Josette apporta le tilleul à Teau de

fleur d'oranger : une ancienne habitude, dont le sommeil de Léon se trouvait bien. Il dérangea Mirzouf pour sucrer la tisane qu'il avala bouillante, à petites gorgées, pendant que le chat s'étirait en bâillant :

— Tu n'en prends pas, Agnès?

— Non. Je m'en suis déshabituée aux Aveines.

n reposa la tasse vide, et dit, une petite flamme

dans les yeux :

— Je n*ai pourtant guère envie de dormir, ce soir, et loi?...

— Je me sens très fatiguée...

— Le voyage?... Ce petit voyage de rien?...

— Il y a eu les préparatifs, les malles, tout cela...

— Bah 1 ta mère a dû t'aider, avec cette bonne Josette...

— Et puis, je ne suis pas très bien...

Elle mentait, mais ne trouvait pas de meilleur pré^ texte pour l'écarter de sa chambre. Dans la honte même de l'invoquer, elle le sentait misérable, ^

ALOtSE VALÉRIBN 255

dilatoire à peine. H lui ferait gagner deux ou trois nuits. Mais ensuite?... Ensuite, il faudrait céder, céder encore, céder toujours, se prêter comme une chose aux caresses réglées, — hélas ! avec le regret de Tamour magnifique dont cet amour-là ne semble que l'humiliante parodie!... Sa résolution ne chancelait pas encore : elle la discutait déjà. Pas un instant elle ne la crut moins ferme : tel un naufragé se fie à sa ceinture sans se douter que, Fair s'en échappant lentement par une fissure qu'il ignore, le caoutchouc dégonflé lui manquera soudain, si nul secours n'arrive. Elle flottait ainsi, incertaine : trois jours de suite, elle refusa de recevoir Florian qui se présentait aux heures où il la savait seule. Mais le quatrième jour, la tante Ambroise était là, posant des questions, furetant dans les armoires. Josette^ la carte de Florian sur un plateau, attendait la réponse, un rire de malice au fond des yeux.

— Faites entrer M. Mazelaine au petit salon, dit Agnès, je vais le recevoir.

Et sitôt la femme de chambre sortie :

— Au revoir, ma tante, vous m'excuserez de vous laisser seule : vous êtes chez vousl...

Pour la seconde fois dans une heure décisive^ la résolution s'était imposée, Tacte s'était accompli en dehors de la réflexion et de la volonté : en un clin d'œil, Agnès renversait de ses propres mains le

256 ALOtSB TAliRIBN

patient contrefort de ses résistances. Avant que madame Ambroise fût revenue de sa surprise, elle entrait en coup de vent dans la pièce intime que Florian arpentait en l'attendant. Elle avait oublié tout ce qu'elle comptait lui dire : les phrases préparées s'effaçaient de sa mémoire, elle ne savait plus rien, sinon qu'il était là, près d'elle, apportant son amour dont elle ne voulait pas; et voici qu'avec l'élan de sa passion décuplée par l'angoisse des visites repoussées, il lui saisissait ardemment les mains, les couvrait de baisers :

— Agnèsl... VousI... Vous!... Enfin!.. .

Elle essaya de se dégager :

— Non, non, je vous en supplie, laissez-moi!... n la retenait, lui broyait les poignets, cherchait à

l'attirer contre lui :

— Pourquoi n'avez-vous pas voulu me voir, hier, avant-hier, tous ces jours?... Ah! méchante!... Il n'y avait donc pas assez longtemps que nous étions séparés?

Elle le repoussa de tout son effort :

— Ce n'est plus moi^ je ne suis plus la même... Vous ne voyez donc pas que je suis une autre femme?... Il s'est passé des choses,... des choses que vous devinez... Ah! comment pouviez-vous pensera m'aimer, vous qui saviez cela!...

Florian reconstitua en une seconde les incidents qu'il ignorait.

ALOtSB TALBRIBIf 257

— Oui, je comprends, s'écria-t-il, vous savez, vous savez tout I ... On vous a tout appris et vous avez eu peur. . . Moi aussi, au premier regard sur ce passé, j'ai été pris de vertige... Eh bien! non, il ne faut pas le craindre I... Il ne faut rien craindre, amie, sauf de ne pas s'aimer assez!... J'ai chassé ces fan-» tomes : vous les chasserez comme moi... Pourquoi notre destin serait-il enchaîné parle destin d'autrui?

Elle se détournait à demi pour fuir ce visage qu'exaltait la passion, ces yeux tendres, éperdus, suppliants qui la possédaient déjà. Et il parlait de toute son âme, avec une ardeur concentrée qui prêtait un accent irrésistible à sa belle voix sonore :

— ...Quand on m'a raconté ce drame, je n'ai pensé d'abord qu'à une seule chose : que vous l'ignoriez, et deviez l'ignorer à jamais. •• Alors, on m'a menacé de vous torturer par l'affreux récit... C'est pourquoi j'ai cédé... En vous disant adieu àBâle, je pensais ne vous revoir jamais... Vous ne vous en doutiez pas, vous étiez confiante, vous me répondiez au revoir... Moi, je 'souffrais atrocement!... Je souffrais de vous tromper en vous disant au revoir quand c'était adieu... Ensuite, je vous ai écrit cette lettre qui m'a tant coûté...

Elle le plaignit, sans le regarder encore, mais les yeux pleins déjà d'une douceur compatissante.

— Mon pauvre ami I...

Il renchérit î

258 ALOtSB TALÉRIBN

— Cette lettre que vous avez eu tant de peine à me pardonner!...

Elle protesta, voulut s*excuser :

— Gomment pouvais-je deviner votre sacrifice?... Je croyais que vous ne m'aimiez plus, simplement... J'ai cru cela, et j'en ai eu si mal !... Il faut me pardonner, je ne savais pas !...

— Vous savez tout, maintenant... Ma fuite, c'était de l'amour,... la plus grande preuve d'amour que je pusse donner!...

— Et je ne l'ai pas sentit...

— Je veux que vous compreniez aussi pourquoi je suis revenu, pourquoi je suis là, à vos pieds, prêt à tout pour vous conquérir.

Elle sourit à travers son émoî^et dit :

— Pour la même raison, toujours !...

— Oui... Et parce que j'ai la certitude d'avoir été lâche devant le bonheur... J'ai réfléchi au lieu d'agir... J'ai tremblé pour vous au lieu d'oser... Le bonheur est un trésor magnifique : on ne l'acquiert qu'en le payant à son prix... Ce prix, c'était votre douleur... Je n'ai pensé qu'à vous l'épargner.. . Mais puisque d'autres vous l'ont imposée!... Puisque vous avez gravi le calvaire!... A présent, tout est changé : le pire est arrivé : à nous de marcher vers le mieux, — vers le seul mieux possible, — avec courage et confiance !...

Ces paroles sonnaient comme une fanfare

ALOtSB YALÉRIEN 259

d'amour; à chacune d'elles, des chants naissaient dans le cœur d'Agnès, comme ils naissent sur les touches du clavier que frappent des doigts habiles, sur les cordes du violon que caresse l'archet magique . Depuis la scène du cimetière, elle pliait sous la fata* lité : Pexorcisme commençait, le maléfice allait se rompre. Elle essaya pourtant de résister encore, elle répéta son unique argument :

— Quand on a un tel drame derrière soi,... une telle leçon...

Il l'arrêta :

— Raisonnons !...

Il était tout près d'elle, la touchant presque : il écarta un peu son fauteuil, et se mit à parler très vite, accumulant tes arguments, les preuves, les sophismes avec la maîtrise quMl devait à sa profession, tour à tour insinuant, persuasif, entraînant, logicien, plaidant presque, avec une pointe de décla* mation :

— Vous pensez que je ne veux pas atténuer l'horreur de ce drame... Non, non, je n'essaierai pas I... Une vie tronquée, deux peut-être, s'il est vrai, comme on le prétend, que le triste vainqueur est mort de chagrin : c'est un bilan tragique... Je me figure votre effroi devant ces révélations, vous qui n'imaginiez aux vôtres qu'un passé ordonné et paisible. Oh ! je comprends l'horreur qui vous a prise alors deTamour... Mais est-ce bien lui qui est la

260 ALOtSB VALÉRIBIf

cause de ce drame ?... J'entends la cause profonde, la vraie, celle qu'on ne découvre pas au premier regard?... Non pas! Quelque violent qu'il soit, Tamour est une force qu'on peut capter, comme celle d'un fleuve ou d'un torrent. La cause véritable de la catastrophe...

n s'interrompit, effrayé de ce qu'il allait dire. Agnès le regardait, maintenant, buvait ses paroles, en attendait la suite, voulait tout entendre. 11 reprit :

— Ahl pardonnez-moi si j'ai l'air de reprocher quelque chose à votre mère : ce n'est pas ma pensée, je n'ai pour elle qu'un respect profond, une immense pitié. Mais si nous voulons épuiser ce sujet pour n'y plus revenir, il faut bien que je vous dise ceci...

n accentua fortement ses paroles, en les accompagnant d'un geste répété de la main droite, qui marquait et imposait la conviction :

— La catastrophe n'est pas venue de l'amour^ elle est venue du mensonge, — du mensonge subi, accepté, installé dans leur vie. S'ils n'avaient pas menti, dissimulé, rusé peut-être, s'ils avaient pris franchement aux yeux de tous le parti de proclamer leur amour et de lui obéir, il n'y aurait pas eu de duel, de sang versé, de deuil, pas de remords, pas de désespoir... Des tracas un peu vulgaires, des soucis, des dérangements pendant quelques mois,

ALOtSB TALÉRIEN 261

OU quelques semaines,... rien déplus!... Eh bieni c'est cela seulement que je vous demande d'affronter^ Agnès. Je réponds de tout si vous me donnez votre pleine confiance...

Agnès ne s'attendait pas à de telles paroles. Elles l'emplirent d'émotion et de fierté jusqu'à lui tirer des larmesi en même temps qu'elles éveillaient dans son esprit l'écho soudain dramatisé des livres et des pièces où roulent ces problèmes. Jusqu'alors, elle s'abandonnait à sa passion naissante, sans en prévoir la marche, attirée seulement par la flamme d'amour qui brillait devant elle^ — phare incertain dont les lueurs entraînent parmi les écueils. Voici que Florian ajoutait à ces mirages celui d'une nouvelle vie, — cette étemelle illusion des cœurs irrésignés, cette chimère dont on ne connaît la déception qu'après l'avoir étreinte. Elle murmura :

— Gomme vous m'aimez !...

Il lui reprit les mains, qu'elle abandonna. Penché sur elle, l'effleurant de son souffle, il s'écria passionnément :

— Oui, je vous aime... Vous ne savez pas à quel point I... Si vous le saviez, ah I comme vous devineriez tout ce que les paroles ne peuvent exprimer, comme vous comprendriez que le bonheur est là, que nous n'avons qu'à tendre la main pour le saisir I...

Dans sa raison envahie, Agnès ne trouvait plus

262 ALOtSB YJLliBIBH

qae de vacillantes objeclions. Florian les repoussait sans peine :

— Non, non, dit-elle, ce serait trop bean... U y a des rêves qu'on ne réalise pas... Songez aux luttes qu'il vous faudrait affronter pour moi !...

— Croyez- vous que je les redoute?

— Votre père, ah ! mon Dieu î

— J'irai lui parler demain.

— Il ne voudra rien entendre : un geste d'indulgence démentirait sa vie !

— Je m'adresserai à son cœur : il en a plus qu'on ne pense I

— Je ne veux pas vous prendre à lui : il n^a que vous, il vous adore.

— Ce serait donc lui qui me séparerait de vous? Non, non, nous saurons nous défendre.

— L'opinion nous condamnera...

— Ne sommes-nous pas au-dessus d'elle?

— Votre carrière...

-^ Regardez autour de vous : combien aurionsnous de compagnons, en haut, en bas, à tous les degré? de Téchelle sociale ?

— > On les tolère, on ne les estime pas»

— On les respecte, s'ils ont la force de s'imposer. Ainsi, elle perdait du terrain à chaque réplique.

Elle avança son dernier ai^ment, celui qu'elle redoutait elle-même, qu'aucun sophisme ne pouvait écarter, — le seul vrai, le seul redoutable :

▲LOtSB YALÉRIBN 263

— Et nous avons tous deux la même idée que nous nous cachons l'un à l'autre : les enfants^ mon ami, mes enfants I...

Elle délivra ses mains d'un geste brusque et s'en couvrit le visage.

— Vous ne les perdrez pas I...

— Si fait ; le père aura leur garde i

— Non, si nous savons mettre assez de prudence et de dignité dans notre action...

Elle se récria.

— De la dignité dans une fuite I...

La voix de Florian devint plus grave, presque solennelle.

— Je ne vous demande pas de fuir^ Agnès, ni de m'appartenir avant d'être ma femme i... Nous voulons assurer l'avenir : il s'agit de mettre le droit de notre côté.

. — Vous savez bien que c'est impossible I... Par quel moyen pourrions-nous?...

Il hésita une seconde, sentant qu'il allait céder aux suggestions de cette perfidie qui se môle à nos plans quand ils bouleversent l'ordre au profit de nos instincts ; il hasarda :

— Provoquez une querelle I

Toute la droiture d'Agnès se révolta.

— Ohl...

Florian se hâta de battre en retraite.

— Non, vous avez raison, ce serait bas !.•• Partez

264 ALOtSB TALÉRIBlf

platAt... Qaittezla maison, ouvertement, sans qu'on puisse articuler contre vous rien qui tous compromette I... Nous alléguerons la mésentente, Tincompatibilité; sera-ce mentir? Non, n'est-ce pas?... Qu'ya-t-il de commun entre lui et vous?... Et comptez sur madame Ambroise pour pousser votre mari à prendre l'offensive!... Les gens comme elle sont aveuglés par le désir de nuire : ils servent ceux qu'ils veulent perdre, j'ai vu cela tant de fois !...

n l'avait enivrée de ses paroles, de ses promesses, de ses raisons où les roueries de la chicane prêtaient leur concours à celles de la passion. Elle ne trouvait plus rien à répondre, elle balbutia :

— Vous croyez, vous croyez? serait-il possible?. . . Ses larmes éclatèrent. Florian les essuya avec

des baisers : sa cause était gagnée; il était ivre de joie.

— Je savais bien, s'écria-t-il... Oui... je savais que le passé ne peut tuer l'avenir I...

Et il buvait les larmes qui coulaient pour lui.

Le matin de décembre où tomba la première neige, madame Yalérien, levée tôt, commença sa journée par an tour de jardin. Quoiqu'elle fût depuis cinq jours sans nouvelles d'Agnès, elle restait sous l'impression rassérénante de la dernière lettre : presque gaie, elle jouissait du nouvel aspect que prenaient les choses familières, dans la blancheur des flocons frais tombés. Ils recouvraient d'un tapis moelleux le sol durci, les herbes sèches, les plantes endormies; ils enveloppaient d'une gaine frissonnante les ramures dépouillées des arbres ; ils s'amassaient sur les branches du vieux sapin, vers la fontaine, là où pointait une touffe de roses de Noël aux fleurs obstinées; les beaux toits prospères de la maison marquaient l'épaisseur de la couche déjà tombée. Madame Yalérien pensa aux contrées inconnues où la neige subsiste tout l'hiver, étendue sur

266 ALOtSI TAXÉRIBN

la vie comme un édredon sur un dormeur; en cherchant à s'en faire une image^ elle s'aperçut qu'elle n'avait jamais voyagé, sauf après ses noces, jusqu'à Venise^ et plus tard pour ses cures de Ragatz. Que de choses cependant on pourrait admirer dans le monde, songea-t-elle en caressant d'un regret les paysages qu'elle ne verrait pas; mais on reste immobile sur la motte de terre oi!i l'on est né^ sans rien savoir de ce qu'il y a par delà notre étroit horizon. De même, on n'épuise pas les réserves de son cœur : quelques parcelles seules en palpitent, \in court moment ; puis il s'endort, on Tenchaîne, on n'entend plus sa sourde plainte : elle se poursuit, cependant^ elle pleure l'injustice du^sort, qui nous condamne à mourir sans avoir aspiré toute la vie. Ainsi, la pensée de révolte qui pénétrait dans son esprit depuis les scènes de Constance et le dernier anniversaire, TefQeura de nouveau : pourquoi plier comme le roseau flexible? pourquoi trembler comme la colombe ou l'agneau? Si le bonheur est une proie, il faut avoir l'audace de le saisir. Cette pensée prenant plus de consistance, madame Yalérien s'étonna de la trouver inscrite au fond d'ellemême, comme en caractères qu'un [enduit artificiel a longtemps recouverts sans les effacer : d'oti venaitelle ? d'une autre vie, peut-être, ou peut-être de l'oubliée, dont l'inutile beauté subsistait sur la toile, dans la galerie du comte Z?..*

▲LOtSB YALBRIEN 267

Gomme elle revenait vers la maison, en se serrant dans son chàle, elle vit arriver le facteur, et se détourna pour aller à sa rencontre. Depuis plus d'un quart de siècle, le vieil homme faisait ses tournées dans le village et plus loin sur la route. La face rougeaude, le nez bourgeonnant, la barbe en étoupe, il était familier, toujours de belle humeur, curieux des menues affaires de chacun, en même temps qu*indifférent aux nouvelles qu'il portait dans sa boite, inconscient messager des douleurs et des joies. Gomme il était couvert de neige, il commença par se secouer, en tapant des pieds sur le sol.

— Voilà rhiver qui commence, madame Valérienl... Pour ceux qui restent au coin du feu, ce n'est pas une mauvaise affaire... Un peu de neige, hé, hél... c'est joli à voir!... Mais quand il fa^t courir la campagne... brrr...

Madame Yalérien connaissait son goût pour le bon vin, les petits verres ; elle ne le flattait pas : ayant ses idées là-dessus, elle ne lui donnait jamais que des boissons hygiéniques. Elle lui proposa donc d'aller prendre une tasse de café pour se réchauffer.

— Ge n'est pas de refus, dit le facteur, qui savait que la vieille Marianne trichait quelquefois, en ajoutant une bonne goutte de marc au mazagran.

Et il se dirigea vers la cuisine, après avoir tendu à madame Yalérien la seule lettre qu'il eût à son

268 ALOtSB VALÉRIBlf

nom. Elle vit qae l'adresse était de la main d'Agnès. Tout henrease, elle s'empressa de rentrer dans la salle à manger. La théière et les toasts attendaient sur la table. Elle remplit sa tasse, la sucra, ouvrit l'enveloppe et se mit à lire. La lettre commençait ainsi :

« Mère chérie,

« Tu vas avoir un immense chagrin ; mais j'espère que tu comprendras, que tu pardonneras et me garderas ton affection, dont je vais avoir un si grand besoin. •• »

Elle reçut un choc en plein cœur et devina tout. Ses yeux se voilèrent. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'elle pût se dominer et poursuivre sa lecture :

« Tu sais si j'étais sincère et résolue quand je t'ai quittée pour rentrer à Paris! Je me croyais guérie, résignée à accepter l'existence telle qu'elle s'étendait devant moi. Je croyais cela, ma pauvre maman : tu avais réussi à m'en persuader. Hélas ! est-ce qu'on sait jamais ce qui se passe au fond de soi?...

ce Et puis> je pensais aussi que je ne reverrais pas Florian. Il me semblait tout simple de ne plus le revoir, puisque je ne voulais plus l'aimer; je me figurais qu'il suffisait de l'effacer de mon cœur pour le chasser de mon chemin. Mais cela ne pouvait se

ALOtSB VALÉRIEN 269

passer ainsi, je m'en aperçus à peine rentrée : trop de choses nous rapprochaient; il y avait entre nous trop de liens que je ne pouvais rompre. Lui fermer la porte?... Gomment m'y serais-je prise?... Quel prétexte aurais-je invoqué? Qu*aurais-je dit à Léon?... Il m'avait envoyé des fleurs, pour mon retour : je ne l'ai pas remercié. Il est venu quand même, dès le lendemain : j'ai eu la migraine. lia persisté. Je me suis dérobée deux fois, trois fois; à la fin, il a fallu le recevoir. Je me disais : « Je vais tout lui expliquer en deux mots, et il s'en ira et ne reviendra plus i » Et j'ai voulu faire cela, maman, je te jure ! Mais il n'est pas parti comme je pensais, il a résisté. Il a discuté, il s'est défendu, il m'a dit son immense amour. Alors, nous avons senti que rien, rien ne nous séparerait. Tout s'est effacé, mère, toutes nos conversations des Aveinesj et aussi des idées que nous avions eues ensemble, toi et moi, sans nous les dire, et d'autres qui m'étaient venues ici, en me retrouvant au foyer; il n'est resté que cette grande chose qu'est l'amour vrai, plus fort que la vie, coupable peut-être mais prêt à tout, courageux, invincible, dont le souffle nous emporte comme des brins de paille.

« Notre première idée fut qu'il me fallait divorcer, simplement, loyalement, afin de nous unir aux yeux de tous, après les délais légaux. Pas de mensonge ni de tromperie, n'est-ce pas ? c'est là qu'est le mal,

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le vrai mal... Pourquoi une erreur de choix engagerait-elle pour la vie?... »

Une comparaison s'esquissa rapidement dans l'esprit de madame Yalérien : « Simplement..» loyalement*. • le vrai mal... » EUe^ autrefois, avait marché vers l'amour plus simplement encore, sans chercher d'excuse, parce qu'elle aimait... Pourquoi mêler le paradoxe au triomphe de l'instinct?... pourquoi vouloir par des mots changer la faute en vertu?...

<( ... Naturellement, nous nous heurterions à des difficultés terribles; mais nous étions prêts à les affronter. Nous pensions qu'elles viendraient un peu de toi, — oh I pas trop, je sais comme tu m'aimes I — et surtout de M. Mazelaine, qui m'a toujours fait si peur avec sa rigidité. Quant à Léon, nous pensions qu'il résisterait, sans doute, mais avec mollesse : ne l'avais-je pas toujours vu faible, passif, indifférent?... Indifférent, oh! oui, indifférent, d'une indifférence magistrale, qui s'étendait sur toutes choses, les grandes comme les petites, et les médiocres, qui lui vont si bien!... Et voilà qu'il s'est révélé sous un aspect que je n'aurais jamais prévu!... Un autre homme, mère, ou plutôt, comment dirai-je?...un fauve, un tigre? Oh! non, — je ne sais quel animal borné, violent, méchant, têtu, cruel ! . . . J'ai provoqué l 'explication nécessaire. Qu'elle fût pénible, je m'y attendais : si peu attaché

ALOtSB YALÉRIBN 271

qu'un mari soit à sa femme^ il est naturel qu'il se révolte quand elle vient lui dire... ce que je lui ai dit. Mais la scène a été d'une violence inouïe. Non pas que cet homme ait pour moi le moindre vestige de sentiment ou qu'il souffre par le cœur, comme d'autres souffrent par la jalousie : il était affolé par la terreur de Topinion, par l'effroi d'être un sujet de conversations, par le renversement de ce qu'il a osé appeler « l'équilibre de sa vie. » L'équilibre, quelle ironie ! L'équilibre d'un ménage où il n'y a plus d'affection, — où il n'y aurait plus d'estime !... Je t'assure qu'il m'a paru possédé, oui, à la lettre, possédé par les préjugés comme par une meute de démons. C'étaient eux qui vociféraient par sa bouche; ils lui sortaient des yeux, des lèvres, de rhaleine. On n'oublie plus un tel spectacle ! Jamais il n'accepterait un divorce dans n'importe quelle forme, criait-il... Si je quittais le domicile conjugal, il m'y ferait ramener de force, au besoin par les gendarmes... Il userait jusqu'au bout de son droit, étant le seigneur et le maître, etc., etc. Il a voulu savoir pour qui je voulais le quitter. Naturellement, j'ai refusé de le renseigner. Alors sa colère est devenue de la fureur : il m'a frappée. Sa brutalité m'aurait peut-être fourni des armes contre lui; mais jamais je n'avouerai à personne, sauf à toi, que j'ai senti sa main s'abattre sur ma joue; j'en mourrais de honte, je crois !

272 ALOtSI TâLÉEIBH

« Cette inconcevable attitude a tout perdu. Pouvais-je rester dans la maison d'un homme qui m'avait battue? Le geôlier serrait l'écrou : je romprais la chaîne. Léon ne voulait pas entendre la voix de la raison? Il aurait tout le scandale dont la terreur lui tient lieu de religion. Que ferait-il ensuite, devant l'acte accompli, — devant l'acte qu'il nous /orfatVd'accomplir? Oui, mère, il nous /brçaiV. Je lui proposais de chercher avec lui un moyen correct de rompre un contrat dont notre existence commune n'était plus que la violation permanente, — il m'a répondu par des coups: je me sens dégagée, je me sens libre, j*use de ma liberté! La scène que je t'ai racontée s'est passée avant-hier: je pars ce soir avec Florian. Cette lettre, je suppose, voyagera par le même train que nous. Notre express s'arrêtera quelques minutes à Mâcon. J'aurai donc passé tout près de toi, maman. Pendant cet arrêt, dans le bruit de la gare et le va-et-vient des voyageurs, 'ma pensée volera vers les Aveines. Je me dirai : « Mère chérie est à quelques lieues d'ici, dans notre bonne vieille maison. Peut-être qu'elle est déjà réveillée, et qu'elle pense à moi, et qu'elle ne se doute de rien I... » Et puis, je dirai à Florian : « Non, non, celle-ci ne nous repoussera pas!

Celle-ci, quoi qu'il arrive, me gardera toujours intacte son immense affection... d

<c C'est parce^ que je suis sûre de ton affection.

ALOtSE VALâRIBM 273

maman, que je souffre tant en pensante toi... Je Tai blessée et je la tourmente. Et toi, tu devines, sans que j'aie besoin de te le dire^ tout ce qu'il y a d'incomplet dans mon bonheur.. . C'est un pauvre bonheur, fait de morceaux et de cassures, auquel je cours avec des larmes. Je t'écris encore de la maison, que je vais fuir en regardant si personne ne me poursuit, après avoir embrassé mes deux bien-aimés, en bordant leurs couchettes comme les autres soirs. Ils feront leurs prières, ils me diront bonne nuit, je retiendrai mes larmes, et demain, en s'éveillant, ils appelleront leur mère et leur mère ne viendra pas. Et Léon aura la cruauté lâche de leur dire : «Elle est partie, elle vousaabandonnés. » Florian me promet que je ne les perds pas, que nous finirons par nous emparer d'eux ; mais en attendant!... Pars pour Paris, maman, tâche de les voir, donne-moi de leurs nouvelles, dis-leur que je les aime et que je viendrai bientôt les chercher, — et écris-moi, écris-moi ce que tu penses, même si tu me blâmes, même si tu me condamnes I...

Adresse ta lettre poste restante à Cannes, où nous nous arrêterons quelques jours. Et dis-moi, oh i dis-moi que tu restes [ma bonne mère chérie !••• »

Madame Yalérien demeura longtemps sans pensée, comme il arrive dans ces instants où la chose longtemps redoutée se transforme en réalité. Pendant

274 ÂLOtSI YALiEIBN

qu'elle restait ainsi, immobile, respritvide, sa lettre à la main, Marianne entra pour desservir. La vieille bonne s'aperçut que sa mattresse n'avait touché ni au thé ni aux toasts.

— Le thé de madame est tout froid I s'écria-t-elle. Madame Yalérien balbutia, en la regardant

comme si elle sortait d'un rêve ;

— Qu'est-ce qu'il y a?

Surprise, inquiète, reconnaissant l'écriture de madame Bellune sur l'enveloppe restée à côté de la théière, Marianne demanda :

— Madame a de mauvaises nouvelles de madame Agnès?

— Non, pas précisément. ..

— Des enfants, peut-être?

— Laissez cela, Marianne, ne vous inquiétez pas ; ils sont tous bien portants. •• Vous pouvez emporter le déjeuner, je n'ai pas faim !...

Marianne disposa lentement, sur un plateau, le repas intact, non sans observer du coin de l'œil sa maîtresse qui relisait la lettre ; sur le seuil, elle se retourna encore, et secoua sa vieille tête où passa le souvenir confus de Fancien drame...

Seule de nouveau, devant la table vide, madame Yalérien pesait le sens de chaque mot, épiloguait en elle-même sur chaque phrase. Quand elle sut la lettre presque par cœur, elle alla soigneusement la serrer avec les autres lettres d'Agnès, dans le se-

ALOtSI YÂLÉRIBN 275

crétaire en marqueterie où elle tenait sa correspondance. Ce petit meuble se trouvait au salon, entre deux fenêtres. La pièce était glacée ; madame Valérien rentra toute frissonnante dans la salle à manger, reprit sa place devant la table, essaya de réfléchir. Sa première idée, — n'est-ce pas toujours celle des femmes aux prises avec des difficultés trop lourdes pour leurs forces? — ce fut de chercher un appui; et à qui s'adresser, sinon à M. Mazelaine, qui passait l'hiver à la Plaisance ? Mais la perspective de cette consultation la remplit d'effroi. Dans les yeux de l'homme sévère, qui n'avait jamais transigé, elle lisait la sentence qu'il aurait peut-être la charité 'de ne pas formuler : <c Voilà l'effet de votre faute... » Oui, si même, par [pitié, il ne prononçait pas de telles paroles, elle les devinerait derrière ce front de juge, elle les entendrait dans cette voix implacable, leur dureté paralyserait son effort. Ne valait-il pas mieux partir sans retard pour Paris, recourir à la sagesse plus accommodante de gens pratiques, indulgents, adroits, en pleine possession de ce doigté mondain qui sauve parfois les situations les plus délicates ? Elle examinait le pour et le contre de l'un et l'autre parti sans choisir, sentant bien, pourtant, que le second serait une transaction avec sa faiblesse; et le temps fuyait. Vers onze heures, Antoine^vint lui dire qu'un de ses chevaux était malade. Elle demanda machinalement :

276 ALOtSB YALÉRIBN

— Lequel 7

— Pomme iOr t

— Faites le nécessaire, comme vous voudrez!

Peu accoutumé à prendre des initiatives, madame Yalérien décidant tout par elle-même, Antoine, embarrassé, se balança un moment sur ses pieds, et finit par suggérer :

— On pourrait peut-être.., appeler... le vétérinaire?...

Antoine s'en alla de son pas lourd, sa toque à la main ; madame Yalérien le revit passer dans la cour, Tair absorbé, comme un homme aux prises avec un souci. Elle ouvrit la fenêtre pour le rappeler et lui dit :

— Antoine, vous attellerez Grisette au coupé. Nous allons à Ghébrioux...

Surpris, le vieux serviteur demanda :

— Après-midi?

— Non, tout de suite!...

n aurait voulu demander autre chose; mais la fenêtre s'était refermée ; il se dirigea lentement vers Técurie, en cherchant les raisons de cet ordre inattendu.

Madame Yalérien alla s'habiller. En vaquant machinalement aux soins habituels^ elle songeait : « Que faudra-til faire? Que pourrons*nous tenter? Que va-t-il me conseiller? » Et son esprit haletait, sans parvenir à se fixer.

ÀLOtSB YALÉRIBN 277

Comme eUe achevait sa toilette, Marianne, dont elle n'avait pas demandé le concours, entra si effarée qu'elle en oublia de frapper :

— Madame ! madame I Voici M. Mazelaine.

Elles le regardèrent, avec le même effroi dans

les yeuxy comme au jour terrible où le désespoir marchait derrière lui. Et les images de ce jour-là, ces images que le temps n'effaçait pas, surgirent, nettes et poignantes, au fond de leur mémoire. Madame Yalérien se mit à trembler toute, sous les yeux de la vieille servante, qui balbutia :

— Madame ! • . . madame I . • . Qu'est-ce qui arrive ?. . . qu'est-ce qui arrive à madame Agnès?

L'épouvante de la vieille femme rendit à madame Valérien la force de se maîtriser :

— Calmez-vous, Marianne, dit-elle ; priez M. Mazelaine d'attendre un instant.

Deux minutes encore pour se remettre, reprendre haleine, se composer le visage ; puis Marianne^ qui guettait son passage, lui ouvrit la porte du salon.

M. Mazelaine venait d'être informé par une lettre de son fils, partie en même temps que celle d'Agnès, n Pavait déjà tirée de son portefeuille, et la tenait, dépliée, à la main. Il demanda, debout, en la tendant à madame Yalérien :

— Vous savez ce qui se passe, madame?

— Je sais.

Elle lut très vite. La lettre disait :

278 ALOtSI YALiRIBlI

« Mon cher père,

« Des événements imprévus m'ont imposé une résolution toute contraire à celle que j'avais prise, dans une affaire de première importance, qui engage irrévocablement mon avenir. J'espérais, depuis quelque temps, qu'un divorce interviendrait sans bruit entre M. B. et sa femme, que je suis décidé à te demander la permission d'épouser. La chose ne s'est pas arrangée selon mon attente : à la suite d'incidents domestiques dont je ne puis en ce moment te donner le détail, madame B. a dû quitter le domicile conjugal. Je pars ce soir avec elle pour Cannes, où nous prendrons une décision sur la suite de notre voyage, et d*où je t'écrirai plus Ionguemeift*

<c Je sais très bien, mon cher pèi%, que cette communication te causera le plus vif déplaisir. Je te supplie, cependant, de ne rien faire et même, si possible, de ne pas nous juger avant d'être mieux renseigné. Nos plans, à cette heure, sont soumis à des aléas que je ne puis calculer; mais je t'écrirai ; surtout, j'irai te voir dans une quinzaine de jours. Tout ce que je peux te dire aujourd'hui^ c'est que^ nous nous tirerons à notre honneur d'une situation difficile, non désespérée. Je souffre de t'afQiger; il y a pourtant des cas oii il faut savoir sortir de l'ornière pour marcher vers l'avenir, avec franchise et

ALOtSI TALBRIBN 279

courage. Sois persuadé que c'est ce que s'efforce de faire en ce moment, non sans douleur, et parce qu'il a cru reconnaître le signe du Destin, celui qui est

a Ton fils très respectueux et dévoué. »

Madame Yalérien rendit la lettre, sans mot dire, et alla chercher celle d'Agnès, que M. Mazelaine lut à son tour avec une extrême attention. Lorsqu'il releva les yeux, il vit qu'elle pleurait doucement. Il murmura :

— C'est la banqueroute de toute ma vie !.. .

D'une voix plus sourde, qui se brisa, madame

Yalérien répondit :

— C'était l'effroi de toute la mienne.. •

Avec l'amertume d'un long espoir évanoui, il dit encore :

— On souhaite avec tant de force que ses enfants atteignent le but oii l'on n'a pas touché I On voudrait tant qu'ils fussent ce qu'on n'a pu devenir!

Madame Yalérien entendit qu'il pensait : « J'ai dépensé toute mon énergie et me suis sacrifié pour former un homme, votre fille me vole son avenir. » Elle voulut répondre à cette plainte et commença :

— Mon seul désir aussi, tout mon effort a été de faire de ma fille. ••

Elle allait dire « une honnête femme » ; elle s'arrêta, manquant de courage pour jeter ce blâme sur celle qu'elle aimait trop.

280 ALOtSB YALÉRIBN

— Que n*ai-je pas tenté pour la persuader d'accepter son sort! reprit-elie d'un ton plus mesuré. Que ne lui ai-je pas ditl... Elle n'était pas heureuse, il est vrai : j'ai tâché de lui montrer ce que vaut le bonheur où Ton court par de mauvais chemins!... J'ai risqué de perdre son affection et son estime, pour la sauver d'elle-même... Je lui ai avoué... les choses que vous savez. .. et qu'une mère... Ah! mon Dieu! que pouvais-je déplus!

— Si vous saviez! dit M. Mazelaine.

Et pour la première fois de sa vie morose et silencieuse, ce taciturne entr'ouvritàdes yeux étrangers les chambres secrètes de son cœur.

— Quand j'ai perdu ma femme et suis resté seul avec ce fils unique, si petit, — j'aurais pu, comme tant d'autres, restaurer le foyer... Peut-être l'aurais-je dû, pour combien de raisons!... Avec le temps, n'est-ce pas, quelque cruelle qu'ait été la blessure, on reprend des forces : on peut alors contribuer encore au bien commun, garder son rang dans la mêlée, donner à son pays, à sa race, l'apport que chacun leur doit... Mais je ne pensais qu'à mon fils. N'en ayant qu'un, je crus lui devoir tout pour qu'il rendît plus tard en proportion de ce qu'il aurait reçu... A cause de lui, je craignis de créer un de ces ménages composites, dont les surprises contrarient nos bonnes intentions... Pour lui, j'ai accepté l'existence d'un cénobite, je me suis con-

ALOlfSE VALÉRIEN 281

damné à la vieillesse solitaire.. • Je pensais : «Je n'aurai produit que cette unique plante, mais elle sera saine et noble et lancera ses fleurs vers le ciel ; c'est elle qui sera féconde, c'est elle dont les rejetons nombreux prépareront l'avenir. Mon vrai devoir est de la garder intacte, d'en surveiller la croissance, d'en assurer la santé ; je n'ai plus d'exis* tence propre, je ne suis plus moi-même, je suis cet être nouveau, issu de moi, qui monte derrière moi en portant Tavenir. » Il me semble à cette heure que j'ai manqué mon but et gaspillé ma vie. Tout s'effondre : mon fils est entré dans la mauvaise voie, mon fils fera le mal et le répandra, le mal étemel, qui se propage comme la ciguë ou les orties... Une greffe malsaine l'a corrompu ; ses enfants et ses petits-enfants seront ceux de la faute, da mensonge et de l'adultère...

Il parlait pour lui-même, dans un éperdu besoin de soulager sa peine, sans peser ses paroles, oubliant à quel endroit sensible elles blessaient celle qui écoutait. Il la vit pâlir, fermer les yeux de douleur, comprit et s'arrêta.

— Ah! pardon, s'écria-t-il avec une émotion si sincère qu'elle changea le sens du mot maladroit.

— Oh ! vous pouvez tout dire, répondit madame Yalérien, car je puis tout entendre.

Alors, pour la première fois aussi depuis qu'il regardait vivre et qu'il jugeait cette femme, M. Ma-

282 ALOtSB YÀLÉRIIN

zelaine la plaignit; et comme aucune parole n'eût exprimé les sentiments confus qu'ils éprouvaient à regarder ainsi, loin derrière eux, leurs deux routes si différentes, qui cependant venaient d'aboutir au môme carrefour, ils se turent longuement..*

Ce fut elle qui renoua Fentretien. La nécessité de faire face à bien des difficultés, dans sa carrière de femme seule, l'avait munie d'un certain sens pratique prompt à chercher une issue aux impasses. Quelque brisée qu'elle fût, ce sens lui vint en aide. Tandis que M. Mazelaine s'abandonnait ainsi aux vains regrets de ce qui aurait puêtre^ elle demanda, pressée d'agir :

— Qu'allons-nous faire, que pouvons-nous ?

M. Mazelaine leva, puis laissa retomber ses bras découragés ; le mal était accompli ; emportées par le vent, les graines s'en allaient, au hasard de leur destinée. Que faire, sinon attendre que le temps les mûrit, en ftt jaillir les fleurs inconnues, les fruits inoffensifs ou vénéneux? Gomme tous les esprits absolus, il ne croyait ni aux réparations, ni aux raccommodements : le navire sombrait, à quoi bon sauver une part de la cargaison ?

— Je ne sais, dit-il, je ne vois guère. ••

Puis, pareil à ces médecins qui proposent un remède hasardeux, il ajouta :

— Il y aurait peut-être une chose à tttiter... mais combien malaisée I... Obtenir... de M. Bellune...

ÀLOtSK YàLÉRIIN 283

U hésitait devant le mot; elle s'écria :

— Une réconciliation? Agnès ne l'accepterait jamais I

n redevint méfiant :

— Vous êtes prête à la soutenir, répliqua-t-il. Gomme madame Yalérien protestait du geste, il se

hâta de se reprendre :

— Qui sait, pourtant?... Les regrets, les remords viennent parfois si vite !...

— Ils n'effacent jamais rien, dit-elle*. • Une réconciliation^ qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce qu'on peut se réconcilier? L'un pardonne, ou croit pardonner, l'autre s'humilie et s'abaisse : la vie n'en est pas moins ravagée, le foyer détruit.. •

M. Mazelaine acquiesça d'un léger mouvement de tète, réfléchit un instant, suggéra :

— Toutefois, on évite le scandale : on soufire, les^gens blâment, les juges n'ont pas à condamner...

Elle n'était pas encore persuadée. Elle accorda pourtant :

— Peut-être...

n prit ce mot de doute pour une adhésion complète :

— Eh bien! partons pour Paris, voulez-vous?... Mieux renseignés, nous verrons mieux ce qu'on peut faire...

— Vous viendriez avec moi ?

— Certainement.

284 ALOtSB YALÂBIBII

— Oh ! merci !

L'idée de ne plas ôtre seule, elle qui l'était depuis si longtemps, lui rendait courage : rassérénée, active, elle se sentait prête à la lutte, résolue à l'affronter.

— n faut agir sans retard, dit-elle. Ma fille a des ennemis : les Ambroise Bellune, qui sont restés si tard aux Peupliers. Je suis sûre qu'ils assiègent son mari, l'excitent» le poussent aux résolutions extrêmes. C'est peut-être là qu'est le pire danger. Léon, livré à lui-même, pourrait fléchir : il a eu un accès de violence, il n'est ni persévérant, ni tenace; sa tante, au contraire, est une terrible femme ; ne lui laissons pas le temps de nuire I

M. Mazelaine approuvait. Évidemment, leur [alliance était fragile^ puisqu'ils ne poursuivaient pas les mêmes fins : lui, voulait arracher son fils aux rets d'une séductrice; elle, tirer pour sa fille le meilleur parti possible des événements. Il pensait à l'ordre, à la régularité, au long avenir des familles qu'une faute compromet : elle, au bonheur d'Agnès, à l'amour qu'elle avait tant aimé et regrettait toujours. Jamais il n'accepterait d'autre solution qu'une rupture; elle, se résignerait peut-être à l'expédient du divorce, pourvu qu'un second mariage suivit. Ils avaient pourtant un terrain commun, du moins au début, tant que la réconciliation ne semblait pas impossible, puisqu'ils s'accordaient à la souhaiter, bien qu'avec une force inégale. C'est pourquoi

ÂLOtSB YALÉRIBN 285

M. Mazelaine, se rappelant tout à coup qu'il avait été le tuteur d'Agnès^ offrait un appui moins généreux en réalité qu'en apparence.

Débarqués à Paris tôt dans la matinée, les deux voyageurs se firent conduire dans deux hôtels voisins> rue Gambon. Un peu plus tard, M. Mazelaine vint chercher madame Valérien, pour raccompagner au Bureau du Crédit Régional j où ils étaient sûrs de rencontrer Juziers, qui serait d'abord leur conseil. C'était un petit homme sec, au profil despotique, qui parlait vite, sans achever ses phrases piquées d'exclamations, d'une voix cassante, avec des gestes autoritaires. Il avait des cotes de Bourse de toutes les couleurs étalées devant lui, sur sa table, avec des liasses de télégrammes chargés de chiffres ; et il leur disait, en battant la mesure avec son crayon rouge :

— Eh ! oui, sans doute, cela est fort ennuyeux ! je le sais bien; moi qui vous parle... Tout récemment, j'ai dû m'occuper d'une affaire semblable, oui, oui, dans ma propre maison !... Mon fils, peuh ! Vous savez peut-être?,.. Affaire très grave, semblet-il?... Oui, oui, on pourrait croire !... Mais, de notre temps, ces choses-là, peuh!... Dans quelle famille n'a-t-on pas une aventure... hum... une histoire, enfin!... On s'arrache les cheveux, les gens potinent, potinent, potinent... Huit jours après, personne n'y pense plus!...

286 ALOtSI YALiBIlN

Un coup de téléphone Finterrompit. Il mit son comet contre son oreille. On entendit des allô, allô ! pois des exclamations, des noms de valeurs : « les Métaux aussi?... Ahl diable!... Si les Métaux fichent le camp, vendez, vendez vite!... Oui, oui!... Bon!... Avertissez-moi !.*• C'est cela, d'accord t. .. »

Puis M. Juziers revint à ses interlocuteurs, et s'adressant à M. Mazelaine :

— La carrière de votre fils, monsieur?... Peubi Vous imaginez-vous qu'il aura deux clients de moins pour cela?... Au contraire, toutes les divorceuses vont venir t.. . Il y en a, il y en a, par le temps qui court, de quoi enrichir plus d'un avocat!... Rien que dans notre cercle, j'en connais quatre... Des petites femmes tranquilles... Le bon Dieu sans confession. •• Eh bien !... des histoires épouvantables!...

U se tourna vers madame Yalérien :

— Quant à votre Agnès, ma bonne Alo^se, hé !

mon Dieu, si Léon ne veut rien entendre... peuh !... dans deux ans d'ici, dans dix-huit mois, dans six mois même, tout le monde croira qu'elle était veuve d'un premier mari... Oui, oui, d'un premier mari dont on ne saura plus le nom!...

Madame Yalérien dit gravement :

— Mais elle ne le croira pas, elle, et c'est cela qui importe !

ALOtSI YALIÎRIIN 287

Le petit homme écarquilla les yeux, son crayon accéléra la mesore.

— Elle surtout, ma bonne amie, s'écria-t-il, elle plus vite encore que les autres. Les femmes ont une puissance d'oubli... peuh!

— On croit cela, murmura madame Yalérien pour elle seule.

Juziers, qui ne Tentendit pas» continuait...

— Du reste, elle n'aura pas grand' peine à oublier son... huml... Hs étaient mal assortis, mal, très mail... Ce garçon, point d'espritl... A pris les choses comme un imbécile... Est venu me faire une scène, oui, oui, ici même!... Gomme si mon bureau était fait pour... peuh!... Je lui ai dit : <c Mon cher ami, Gaston en a fait autant... Il a eu tort, c'est en règle !... Ton ami Mazelaine s'est conduit comme un... Penhl... En règle aussi!... Mais ce qui est fait est fait : il faut accepter... oui, accepter, mon garçon!... en tâchant de tirer le moins mauvais parti possible... peuh!... Divorce ou pardonne*. • pas de milieu!... Moi, à ta place, divorce !... Ta femme épousera son complice, puisque... hum... fini, la Loi Bérenger!... Ça sera la punition. Remarie-toi de ton côté, tâche de mieux tomber et laisse-moi tranquille... » Vous croyez qu'il a compris cela?... Non !... Il a continué à crier comme. •• peuh!... J'ai presque dû le mettre à la porte!...

288 ALOtSI YALÉRIBII

U examina M. Mazelainei puis madame Yalérira, et conclat :

— Vous— hom !... On voit bien que... pas contents... Mais pas de plaintes... Très bien!... Penh!...

M. Mazelaine, qui avait à peine ouvert la bouche, se leva pour partir : à quoi bon prolonger un tel entretien ? Chacun parlait sa langue et Ton ne s'entendait pas. Toutefois, madame Yalérien, dans son besoin d'être conseillée, voulut savoir encore si son beau-frère l'engageait à voir Bellune. Il en fat alors comme si elle Finterrogeait sur une valeur douteuse : Juziers multiplia ses petits cris, ses hum ! et ses peuh ! en évitant de se prononcer :

— Gomme vous voudrez! comme vous penserez!... hum! hum! Vous êtes femme, vous saurez agir mieux que nous... Les femmes sont fortes dans ces ohoses-là!...

— Eh bien ! j'irai, conclut-elle.

Et sans différer^ tandis que M. Mazelaine rentrait à rhôtel, elle se fît conduire rue Cassette.

Léon étant sorti, Josette — qui, congédiée par la tante Ambroise, devait quitter la maison le soir même, — la fît entrer au salon pour attendre. La petite bonne mourait d'envie de parler. Au lieu de sortir, elle feignit de s'attarder à de menus arrangements^ déplaçant ou époussetant quelques bibelots : à la fin, n'y tenant plus, elle revint à madame Valérien, qui restait assise sur le bord d'un

ALOtSE YALÉRIBN 289

fauteuil, comme une étrangère, en s'écriant :

— Ah I madame» qui aurait jamais cru cela de Madame I... Mon Dieu, mon Dieul que va-t-on dire à Glissé?... Madame qui était si bonne!...

La mère se redressa :

— Vous pouvez être sûre qu'elle ne Test pas moins, ma fille!...

— Et qui avait Tair de tant aimer ses enfants !...

— Croyez bien qu'elle les aime toujours!...

Josette secoua sa petite tête bornée, où n'entraient que les idées simples, et continua de plaindre les abandonnés :

— Des enfants si gentils, si sages t.. . de vrais amours I... Ils appellent leur maman... ça fait pitié I... Et on ne veut pas me les laisser... Gomme si c'était ma faute, tout ça!...

— Dites-leur que bonne-maman est là, allez les chercher...

Josette resta perplexe un instant :

— Je ne sais... si je dois... Que dira monsieur?...

Son respect pour madame Valérien, sa solidarité de famille, peut-être aussi sa rancune, eurent vite balayé ses scrupules :

— Après tout, qu'est-ce que ça peut me faire?... On m'a mise à la porte : il grondera, s'il n'est pas content t.. •

Elle sortit. Madame Valérien regarda autour

290 ALOtSK TALBRIIN

d'elle : des souvenirs d'Agnès traînaient encore dans la pièce : on livre à moitié coupé, une tapisserie commencée qui débordait de la corbeille à oavrage, le petit flacon de sels anglais qu'elle aimait à respirer; en revanche, un portrait d'elle avait été enlevé de la paroi, où sa place béait entre deux paysages hollandais. Madame Yalérien n'eut pas le temps de s'abandonner aux tristes suggestions des choses : les enfants arrivaient, conduits par Josette, Renée en robe rose^ Paul en veste de marin avec des ancres brodées aux revers. Comme si la présence de cette jeune grand'mère, qu'ils adoraient, se rattachait au problème insoluble qui tourmentait leur ignorance, ils restaient gênés devant elle, osant à peine la regarder. La mince figure de Renée, un peu pâlotte, portait les traces d'un souci. Le gros Paul, qui d'habitude s'épanouissait si vite, restait renfrogné. Très émue, madame Yalérien les embrassa, les serra contre elle pour leur cacher son trouble, leur dit les mots tendres qu'ils aimaient. Alors, ils s'animèrent, lui rendirent des caresses. Puis, tout à coup, de sa petite voix de cristal. Renée demanda :

— Dis, bonne-maman,... maman est avec toi?... Il fallut bien répondre :

— Non, chérie, non, maman n'est pas avec moi...

— Où est-ce qu'elle est?

ALOtSB YALBRIBN 291

Pauly étourdi^ fit avec indifférence :

— Est-ce qu'elle est morte?. ••

— Heureusement, non, mon petit !... Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre sa mère... Elle reviendra bientôt !

— Tu crois? dit Renée, avec un air de doute.

Paul ajouta, en plissant le front :

— Papa est si fâché, si fâché...

Les petits cœurs se gonflaient, les larmes éclatèrent. Bouleversée, madame Valérien leur caressait les cheveux, les couvrait de baisers, tâchait de les consoler.

— Ne pleurez pas, vous reverrez votre maman t.. . Bientôt, bientôt, je vous promets... J'irai la chercher, je lui dirai que vous la demandez, que vous avez besoin d'elle... Vous verrez comme elle viendra vite, quand elle saura que ses chéris l'appellent I...

En ce moment, telle une furie vengeresse, la tante Ambroise fit irruption dans la pièce, prit Paul par le bras, Renée par la main, les arracha de leur grand^mère en criant :

— Ils ne sont plus à vous, madame, vous ne leur êtes plus rien!... Leur père vous le dira, tout à l'heure... Oui, madame, il vous le dira, puisque vous avez voulu venir l'entendre 1...

Et, brutalement, elle les poussa dehors, si effrayés qu'ils osaient à peine pleurer.

292 ALOtSB yÂLERIBN

La scène avait été si rapide, que madame Yalérien en put à peine réaliser l'émotion. Qu'attendre encore, après un tel accueil? Sans doute, la colère de la tante reflétait celle du neveu ; alors, pourquoi s'humilier sans espoir? Elle resta pourtant, avec l'obstination d'une volonté qui va jusqu'au bout de la décision prise. Bientôt Léon fut devant elle.

Au premier regard, madame Yalérien comprit qu'un homme nouveau sortait de ce garçon banal : tel, un corps différent se forme dans la cornue où tombent les gouttes d'un réactif puissant. Sa figure même était changée : la réflexion la marquait d'une autre empreinte, elle avait pris comme un accent martial et résolu. Il fut glacé, poli, tranchant. En quelques mots, il fit comprendre à sa belle-mère qu'il ne dirait rien : elle n'était, ne pouvait être qu'une ennemie, à moins de prendre parti contre sa fille.

— Et je suppose, dit-il, que ce n'est pas votre intention...

Madame Valérien osa à peine répondre qu'elle venait en médiatrice, de sa seule initiative, sans avoir perdu tout espoir d'aboutir. Il haussa simplement les épaules. Puis, comme elle essayait d'insister encore, il l'interrompit avec un tremblement de colère dans la voix :

— Épargnez-vous, madame, d'inutiles paroles.

L'irrévocable est accompli : les choses suivront leur

ÂLOtSB YALÉRIEN 293

cours. Je ne ferai rien pour les changer, n'ayant aucune responsabilité dans ce qui s'est passé !

Et comme son attitude la congédiait, elle s'en alla.

Elle s'en alla en vaincue, descendit lentement la vieille rue paisible où certaines maisons conservent leurs figures du temps jadis, puis s'engouffra dans le va-et-vient tumultueux de la rue de Rennes. Un embarras de voitures l'obstruait ; on entendait corner les tramways qui s'arrêtaient les uns derrière les autres ; les voyageurs impatients se penchaient sur les impériales ou gesticulaient avec les conducteurs. Un moment, madame Valérien resta arrêtée sur le bord du trottoir, comme si ce spectacle l'amusait. Mais un fiacre en maraude venant à passer, elle l'appela d'un signe et donna l'adresse de Mazelaine : peut-être aurait-il une idée, peut-être trouverait-il quelque chose à tenter encore...

Le portier de l'hôtel la fit entrer dans un salon d'attente pendant qu'un boy se chargeait de sa carte. Elle s'assit à côté d'une petite table en jonc tressé, où tratnait un journal plié en quatre. Elle le prit machinalement, pour éviter de rencontrer des regards étrangers, non pour lire ; le nom de Bernard Ghaumont attira ses yeux, qui coururent aux lignes suivantes :

« Nous avons raconté, il y a quelque temps, que le magnifique chef-d'œuvre de Bernard Ghau-

294 ALOtSB TALÉBIRIV

mont, la Femme au voile^ avait été légué à l'État parle comte Z...., le fameux collectionneur. Le comte Z... s*était pris pour cette toile d'une véritable passion. Il lui avait consacré tout un salon, dont Fameublement et la décoration n'avaient d'autre but que d'en faire mieux ressortir la beauté. Ce collectionneur, d'un goût si sûr, était en même temps un original assez singulier, comme le prouve l'étrange passage de son testament qui se rapporte à ce legs :

« A force d admirer et d étudier cette œuvre, -— y dit M, — je me suis persuadé que, comme un très petit nombre de toiles privilégiées ^ telles que la Joconde de Vinci, ou /*Homme malade deSébas^ tiano del Piombo, elle possède une existence en quelque sorte personnelle, une âme qui se rat^ tache peut-être par des fils mystérieux à quelque destinée humaine. Si fêla lègue àPÉtat^ c'est dans r espoir qu^une fois exposée dans un lieu public^ elle tombera sous les regards qui t attendent : /'eusse préféré F offrir à F être inconnu^ mais que je sais vivant, à qui elle reviendrait de droit. »

« Conformément au vœu du donateur, la Femme au voile a été placée au Louvre, dans la salle VIII, avec les chefs-d'œuvre de l'École Française. On a tenu à lui donner la cimaise ; il a fallu pour cela déplacer la Remise des Chevreuils, de Gustave Courbet, dont les dimensions sont à peu près les

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mêmes. Elle se trouve donc maintenant entre jRo^^r délivrant Angélique, d'Ingres, et la Barque de Don Juan^ de Delacroix, et elle fait Tadmiration des visiteurs qui lapeuvent comparer soit à rO/ym/>ea de Manet, soit à YOdalisque d^Ingres. On paraît unanime à la préférer à ces deux maîtresses pages» »

L'étrange fragment du testament du comte Z... avait frappé comme en plein cœur madame Yalérien, qu'atteignaient aussi les phrases banales écrites en courant par un informateur pressé. Ainsi, pendant des années, pendant des siècles, aussi longtemps que subsisterait le vieux palais des rois, jusqu'à ce que le pillage ou Vincendie des révolutions futures l'eussent détruit ou saccagé, des visiteurs curieux ou blasés, raffinés ou stupides, s'arrêteraient devant elle, pour discuter la pureté de ses lignes ou la couleur de sa peau, comme ils dissertent sur la fille à la tète perverse, au corps souillé, que Manet a peinte entre sa négresse et son chat noir ! Des élèves la copieraient, des photographes la reproduiraient, on l'exposerait dans les vitrines des boutiques, des cartes postales la promèneraient à travers le monde comme un objet profané et public. Il arriverait cette chose affreuse, qu'un jour ou l'autre ses petitsenfants s'arrêteraient devant elle ; peut-être que, la trouvant belle, ils viendraient la revoir, sans se douter que c'était l'aïeule, celle dont le sang coulait

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dans lears veines, dont le passé gouvernait leur avenir, celle qu'ils avaient connue si calme^ sereine et pure, entourée de respects. Ëpris d'art et de beauté, peut-être qu'un jour le petit Paul dirait en la contemplant : « Ce Bernard Chaumont qui a tué notre grand-père, c'était tout de même un rude artiste!... » Incapable de supporter l'angoisse de ces idées, elle se leva en repoussant le journal, s'achemina machinalement vers la sortie. Le portier l'arrêta :

— Le n* 4 est averti, madame, il va descendre.

— Dites que je reviendrai tout à l'heure, aprèsmidi.

Elle passa. Une force la poussait. Sans essayer de résister, elle suivait la rue de Rivoli. Les arcades la préservaient de la pluie fine. Elle longeait la file des boutiques anglaises sans oser jeter les yeux sur les vitrines, dans la terreur de se reconnaître parmi les nouveautés de la photographie. Un passant le heurta. Un autre voulut lui parler. Enfin, elle obliqua vers le Louvre, dont elle traversa la cour, guidée par d'anciens souvenirs. La dernière fois qu'elle avait erré dans ces salles, Chaumont la conduisait. Combien d'années enfuies, depuis ce jour i Voulant lui montrer les Luini qu^ii adorait, il l'avait décidée à cette imprudence à force de prières. A présent, elle retrouvait dans sa moelle le frisson de crainte ^ qui se mêlait alors à son émoi délicieux ; elle en-

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tendait la voix et les paroles du bien-aimé, devant ces têtes moins mystérieuses peut-être que celles du Vinci, mais presque aussi belles, dans leur force délicate, avec leur sourire pensif ou pervers ; elle reconnut la musique de sa voix, le bruit de ses pas sur le parquet; — elle le revit tel qu'autrefois^ comme si quelque «prodige le lui rendait soudain, tel exactement, dans son léger complet d'été, avec l'œillet blanc qui cachait le ruban rouge de sa boutonnière. Il était si prévenant, si doux, si tendre ! Il parlait avec une si chaude éloquence I Gomme un parfum qui s^exhale d'un flacon précieux et pénètre tout ce qu'il atteint, il lui communiquait son enthousiasme, à elle qui n'était pas artiste, pour ces belles œuvres du maître savant, subtil et puissant, et pour d'autres que son œil cueillait au passage avec une impeccable sûreté. Il lui disait : « Toutes ces femmes que vous voyez là ont été aimées : c'est pourquoi elles seront belles éternellement I... » Belles éternellement! En effet, elles étaient belles aujourd'hui comme il y a vingt ans, comme aux jours éloignés où elles naissaient lentement sous la caresse du pinceau ; elles le resteraient aussi longtemps qu'il y aurait des yeux humains pour réfléchir, des âmes humaines popr concevoir la beauté, à Fabri du temps qui depuis des siècles avait dissous leur chair...

Sans avoir demandé son chemin, madame Yalé-

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rien se trouva toat à coup dans la huitième salle. Ses regards en firent rapidement le tour : elle se vit, à l'autre extrémité^ et ne vit plus autre chose. Surmontant l'émotion qui faisait vaciller ses genoux, elle traversa la salle, le regard tendu, le cœur bondissant, hallucinée par cette figure qui l'appelait. C'était bien elle, dans son éclat, dans sa fleur, à peine voilée par cette gaze légère que la pudeur de l'amant avait imposée après coup au serein paganisme de l'artiste : c'était sa petite gorge, si ferme, si juvénile, si pure, c'étaient les fraises de ses seins, c'était sa peau de zingara où le moindre rayon de lumière allumait des reflets d'or, c'étaient ses yeux profonds, son regard d'amour, son corps d'amour, tout l'amour qui sortait d'elle, ohl de l'amour de quoi remplir la vaste salle pour l'éternité I Oui, c'était bien elle, là, sur cette toile, dans ce cadre ancien aux dorures éteintes. Et donc, c'était à elle que Ghanmont devait cette place illustre, au premier rang de la gloire, entre Ingres et Delàcroix. Deux élèves la copiaient déjà; l'admiration guidait leurs pinceaux encore gauches; parfois ils s'arrêtaient pour s'imprégner les yeux de l'immortelle image, et leur attitude pieuse exprimait ce recueillemeot qu'imposent les spectacles sublimes de la nature ou de l'art...

En ce moment, un groupe d'artistes s'arrêta devant le tableau : cinq ou six jeunes gens, en cha-

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peaux mous à larges ailes, drapés dans des manteaux décoratifs, chevelus, barbus, exubérants, pleins de sève. L'un d'entre eux^ un grand gaillard au teint mat, avec des yeux profonds dans une face émaciée, maladive et géniale, prononça gravement :

— C'est chaste et c'est beau !...

Un autre, — figure mobile un peu ironique, le seul chapeau haut de forme de la compagnie, — répondit en soulignant ses paroles par de petits gestes précis :

— Ce qu'il y a de singulier, c'est que la couleur n'a pas bougé. Voyez Y Olympia^ là-bas, elle grisonne, elle est déjà marquée. Mais ça, c'est frais comme le printemps!

Un troisième, — crinière et barbe rouges, embroussaillées, — ajouta :

— Éternel comme le talent!

La voix sonore du premier corrigea :

— Dis plutôt comme l'Amour!... Chaumont n'avait pas plus de talent qu'un autre ; il en avait peu, très peu ; s'il a fait cela, c'est qu'un souffle l'a porté 1...

Ses yeux ardents firent le tour de la compagnie; il dit encore :

— Ne sentez-vous pas que c'ast une œuvre d'amour?

n disait cela, cet inconnu que les autres écoutaient avec respect, ce maître ou ce mort de demain

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aux beaux regards prophétiques. Il disait cela, comme l'éloge le plus complet qu'on pût décerner au chef-d'œuvrCi sans rien savoir du prix sanglant qu'il avait coûté. Les autres l'approuvaient dans la même ignorance : œuvre d'amour, cette chair qui garderait à jamais sa fleur de pêche mûrie dans la rosée, son éclat, sa fraîcheur, sa vie et sa lumière, — œuvre d'amour éternisant le rêve où deux cœurs s'étaient un instant confondus. Et voici qu'au lieu de s'humilier, comme chaque fois que le souvenir de cette page éternelle traversait sa mémoire, madame Yalérien se sentit emportée par un souffle puissant^ venu des plus secrètes profondeurs de son être, — de cet abîme que chacun porte en soi, caché sous l'apparence de son moi passager, comme ces larges crevasses des glaciers dont une couche de neige durcie dissimule les mystères. Son cœur se dilatait : un grand coup d'ailes remporta vers des régions où il n'y avait plus place que pour la joie. Ah! s'il savait, ce grand jeune homme grave dont les yeux fixaient encore la toile ! S'il se doutait d'avoir à ses côtés, en cette petite femme entre deux âges, d'élégance un peu provinciale, le modèle, l'inspiratrice, celle dont la tendresse avait exalté si fort au-dessus de lui-même un artiste sage et moyen, avec quelle poignante émotion s'inclinerait-il devant elle! Mais il ignorait cela, comme il ignorait qu'un mot tombé de ses lèvres réveillait

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dans cette inconnue le frisson de Tamour frappé dans son vol, tel un aigle à son zénith. Il Tignorait, il allait partir : jamais il ne saurait que sa parole venait de sonner un impérieux rappel à la vie, de restaurer pour une minute Torgueil dans une âme dissoute par les regrets, de répercuter le son lointain des heures divines où, sous la caresse du pinceau bien-aimé, un corps adoré et périssable se parait d'immortalité.

Les jeunes artistes, s'arrachant enfin à leur contemplatiouy s'éloignèrent en devisant encore.

Toujours figée dans son immobilité, madame Valérien se livrait au torrent de pensées, de sensations, de souvenirs que cette voix étrangère venait de déchaîner. C'étaient ceux d'une autre elle-même, — de la femme qui n'était plus depuis bientôt vingt ans, qui n'avait en pour brève existence qu'un rapide printemps d'amour, puis que la vie avait effacée, et dont la voix assourdie n'avait plus résonné qu'à longs intervalles, comme au dernier anniversaire, devant le caveau de famille, sous les regards glacés de Jean-Paul Gornavin. L'essaim ténébreux des remords s'envolait : elle retrouvait sa grande âme d'amoureuse. Pourquoi s'être reprise après s'être donnée? Pour elle, par elle, Bernard aurait vécu, — et il n'était plus qu'un fantôme, à qui la gloire même ne saurait rendre aucune consistance, plus qu'un nom errant sur des lèvres étran-

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gères, plus qu'une image au fond d'un esprit fidèle,

— plus rien qui marche, sente, aime, respire. Pour elle, par elle, avec son corps, avec sa chair, il aurait créé des chefs-d'œuvre et d'autres encore, de quoi remplir ces galeries; tandis que les scrupules, comme une haleine de mort, avaient éteint cette énergie créatrice. Quelques heures d'amour avaient suffi pour exprimer tout l'amour, avec des lignes et des couleurs, sur cette toile vouée à la durée ; et voici qu'en s'y retrouvant comme embaumée dans une jeunesse étemelle, elle reconnaissait soudain le signe jusqu'alors à peine entrevu de sa destinée, la raison mystérieuse de sa rencontre avec Chaumont sur un point de ce globe où tout s'effondre dans la douleur, l'énigme indéchiffrée du drame où le sang avait coulé. Témoins ou victimes, les autres acteurs avaient passé ou passeraient; ceci seul demeurait,

— part d'éternité à jamais acquise à ses initiateurs, trésor inaliénable que personne ne leur enlèverait : leur œuvre d'amour..

... Elle restait à la même place, ne voyant rien, emportée par un flot grossissant de tendresse et de reconnaissance. Longtemps fixée sur l'œuvre seule, sa pensée s'en éloigna lentement, en chercha la source ignorée, remonta au foyer lumineux d'où elle avait jailli, au soleil d'amour dont elle n'était qu'un rayon. Gomme toute œuvre humaine, celle-ci périrait quelque jour : un hasard, une catastrophe,

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une émeute, le caprice du feu ou d'un fou pouvait Tanéantir; le temps, cesser de l'épargner malgré l'illusion d'immortalité que dégageait sa splendeur. Ou bien les yeux des hommes, dont les esprits changent, se lasseraient de l'admirer : on l'arracherait alors de cette place glorieuse, on la reléguerait dans une salle négligée, elle irait pourrir au fond d'un grenier. Mais ce qu'aucune force destructrice ne supprimerait jamais, ce qui resterait vivant à la fagon de ces ondes impondérables qui parcourent éternellement l'univers, c'était l'amour générateur de cette œuvre d'amour. Nulle puissance surnaturelle ne ferait qu'il n'eût pas brillé sur eux, magnifique, inépuisable, imprégnant leurs âmes, glorifiant leurs instincts. Si les couleurs s'effaçaient sur la toile, si les lignes en disparaissaient, il resterait pourtant qu'ils auraient eu l'amour. Et s'il est la vie et la source de vie, s'il crée avec les êtres la joie qui les exalte, le génie qui les ennoblit, de quel droit, de par quel tyran, au nom de quelle aveugle morale le proscrire, le traquer, l'humilier, le noircir? Ahl s'il est le feu sacré qu'aucun regard ne supporte, qu'ils s'y brûlent, ceux qui ont levé les yeux sur lui, qu'ils l'aspirent, qu'ils en meurent : on ne peut rien contre le vainqueur éternel...

Cependant une bande de Gook's, qui couraient par le musée comme un essaim de guêpes, vint se poser en bourdonnant devant le chef-d'œuvre. Des

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bribes de rexplication qu'un guide galonné répétait dans toutes les langues, frappèrent Toreille de madame Yalérien :

— Cette toile, mesdames et messieurs, est ici depuis peu de temps. Elle a été léguée...

Rien qu'elle ne sût déjà, mais chaque phrase ramenait à ses lèvres le goût de cendres qu'en avait chassé son exaltation d'un instant. Elle aurait voulu fuir et ne put pas : il lui fallut tout entendre. La bande était bruyante, agitée, niaise, inculte : une tribu de barbares. Un petit jeune honmie poupin, en complet verdàtre, donna son avis, avec un fort accent allemand, à une longue Anglaise dont une robe « esthète », fraise écrasée et marron, dessinait les formes anguleuses :

— Le peintre aurait dû mettre là quelque chose, comme l'autre... Un perroquet, par exemple... oui, oui, un perroquet.

L'Anglaise approuva; le jeune homme fut si content de sa trouvaille, qu'il courut la colporter de l'un à Vautre, en recueillant les adhésions. Quelqu'un lui répondit :

— Ohl peu importe! Ce qu'il y a de grave, voyez-vous, c'est que les hanches sont trop fortes pour la poitrine !

Le petit jeune homme courut vers la toile, Texamina, revint au critique, et se penchant à son oreille, dit à voix basse quelque polissonnerie qui le

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fit éclater de rire. Madame Valérien soufirit comme si ces mains étrangères se fussent mises à la dévêtir, comme si ces regards allumés fouillaient les moindres secrets de son corps. Cependant, le guide, — interrogé par une vieille dame à lunettes, qui prenait des notes, — donnait de nouveaux détails :

— On dit que l'auteur de ce tableau a été tué en duel, à cause du modèle,... une actrice, paratt-il... 0ht non, madame, pas une actrice célèbre : personne ne sait plus son nom... Ça se passait il y a une cinquantaine d'années...

Un moment encore, ce fut un caquetage de tour de Babel. Des propos se croisaient en allemand, en anglais, en italien. Un Russe voulut parler volapûk. Puis le guide intervint, en tirant sa montre. Les minutes étaient comptées :

— Mesdames, messieurs, s^il vous platti Nous avons encore beaucoup à voir !

L'essaim reprit son vol, en bourdonnant toujours.

De nouveau, madame Valérien resta comme seule et pétrifiée devant elle-même, dans cette salle où tout ce qui n'était pas elle semblait aboli. Ses pieds se vissaient au parquet Des visiteurs la remarquèrent. Un gardien méfiant la surveillait du coin de l'œil. Les regrets, la révolte, la honte, l'orgueil se mêlaient comme des vapeurs confuses dans son esprit harcelé. Le nom d'Agnès le sillonna soudain. Et elle se tordit les mains de douleur. Eh quoi I Agnès

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aassi» son Agnès bieo-aiméej dévorée, après ellemême, comme tant d'autres dont le souvenir traverse l'histoire, comme tant d'oubliées dont Therbe envahit les tombes?. •• Agnès, Floriani si beaux, si tendres, si chers?... Agnès et Florian fuyant ensemble,... vers quoi?... Ah! non, pas eux, pas eux!... Gomment les rappeler, les retenir, les arrêter?... Trop tard, puisqu'ils étaient partis... Alors» les plaindre, les blâmer?... Se dire : qu'ils aillent devant eux, qu'ils marchent maintenant, qu'ils suivent jusqu'au bout la route,... ah t mon Dieu ! quelle route?... Douleur ou joie?... Crime et folie, peutêtre? Délices plus fortes que les plus cruelles détresses? Désespoir où se glacent les plus ardentes délices?... Faute génératrice de désastres sans fin?... Lente expiation, remords, pardon, malédiction?... Hélas 1 hélas I tout cela sans doute!... Et d'autres éléments encore :... le philtre où le Destin les mélange pour faire -de la vie et de la mort, de la volupté, de Tefifroi, de la douleur,... breuvage où sommeille, comme l'ivresse dans le vin, le mystère de l'avenir,... celui des âmes qui s'élaborent dans nos étreintes,... tout ce mystère enfin que nous nommons fatalité.

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