Alpes et Pyrénées
Le Voyage aux Alpes, par lequel s'ouvre ce volume, est de 1839, comme le second Voyage au Rhin, dont il est la suite. A part l'épisode des Bateleurs détaché d'une lettre à Louis Boulanger, le Voyage aux Alpes se compose de lettres adressées à M""' Victor Hugo, datées des villes et timbrées de la poste.
Le Voyage aux Pyrénées (18Zi3) est formé d'une manière un peu différente. Il a été écrit au fur et à mesure, sur des pages d'album, dans les lieux mêmes qu'il dépeint. Les deux albums qui le contiennent sont remplis de dessins à la plume faits sur place et ont pour signets des fleurs et des herbes cueillies dans la montagne ou dans la forêt.
Le Voyage se poursuit ainsi, ininterrompu et complet, jusqu'à Pampelune. A partir de là, nous n'en avons que des chapitres isolés. Le voyageur prenait des notes pour achever plus tard son récit; mais il n'a décrit sur-lechamp que les lieux et les choses qui l'ont le plus frappé. Après la mort de sa fille Léopoldine, il n'a pas eu le courage de terminer le Voyage.
Lucerue. — 10 septembre, minuit.
Je suis arrivé à Lucerne de nuit. Je me suis logé à la pension Lichman, excellent hôtel installé dans une belle vieille tour, à mâchicoulis, ma foi ! J'ai soupe, j'ai demandé une chambre, j'ai ouvert ma fenêtre, et je vais probablement passer la nuit à t'écrire, ma chère Adèle, car j'ai la tête pleine de spectacles et le cœur plein de tendresse.
Quand le paysage qui remplit ma croisée ouverte en vaut la peine, j'en fais un croquis et je te l'envoie. Aujourd'hui il est admirable, malgré la nuit, et peut-être en partie à cause de la nuit.
J'ai sous les yeux le lac des Quatre-Cantons, la merveille de la Suisse. L'eau du lac vient jusque sous ma croisée battre doucement les vieilles pierres de la tour. J'y entends sauter les poissons avec un bruit faible. L'obscurité est profonde. Cependant je distingue à ma droite un pont de bois vermoulu à toiture aiguë qui va se rattacher à une grosse tour d'un superbe profil. Des lueurs vagues courent sur l'eau. Quelques hauts peupliers noirs se reflètent dans le lac sombre vis-à-vis de moi, à cinq cents pas de ma tour. Une large brume, versée par la nuit sur le
lac, me cache le reste. Cependant elle ne monte pas assez haut pour m'empècher de voir le développement sinistre du mont Pilate posé devant moi dans toute son immensité.
Au-dessus des trois dents de son sommet, Saturne, avec quatre belles étoiles d'or au milieu desquelles il est placé, dessine dans le ciel un gigantesque sablier. Derrière le Pilate et sur les rives du lac se pressent pêle-mêle une foule de vieux monts chauves et difformes, Titlis, Prosa, Crispait, Badus, Galenstock, Frado, Furca, Mutthorn, Beckenviederberg, Urahorn, HochstoUen, Rathorn, Thierstock et Brunig. J'entrevois confusément tous ces géants goitreux et bossus accroupis dans l'ombre autour de moi.
De temps en temps le vent m'apporte à travers les ténèbres un bruit de clochettes éloignées. Ce sont les vaches et les chèvres qui errent en secouant leurs grelots dans les pâturages aériens du Pilate et du Rigi, et cette douce musique qui vient jusqu'à moi tombe de cinq ou six mille pieds de haut.
J'ai vu dans ma journée trois lacs, le lac de Zurich que j'ai quitté ce matin, le lac de Zug qui m'a gratifié d'une excellente anguille pour mon déjeuner, et le lac de Lucerne qui vient de me donner à souper avec ses admirables truites saumonées.
Vus à vol d'oiseau, le lac de Zurich a la forme d'un croissant qui appuie l'une de ses pointes à Zurich et l'autre à Uznach, le lac de Zug a la forme d'une pantoufle dont la route de Zug à Art ferait la semelle, le lac des Quatre-Cantons figure jusqu'à un certain point une patte d'aigle brisée dont les fractures font les deux golfes de Brunnen et de Buochs, et dont les quatre ongles s'enfoncent profondément, l'un dans Alpnach, l'autre dans Winkel, le troisième dans Lucerne et le dernier dans Kussnacht, où Tell a tué Gessler. Le point culminant du lac est Fluelen.
Avant de quitter le lac de Zurich, je me suis réconcilié avec lui. C'est qu'il était vraiment beau à voir du haut de la côte d'Albis. Les maisons blanches brillaient sur la route opposée comme des cailloux dans l'herbe, quelques
bateaux à voiles ridaient l'eau étincelante, et le soleil levant enlevait l'une après l'autre de la surface du lac toutes les brumes de la nuit, que le vent portait diligemment à un gros tas de nuages amoncelés dans le nord. Le lac de Zurich était magnifique ainsi.
Quand je te dis que j'ai vu trois lacs dans la journée, je suis bien bon, j'en ai vu quatre. Entre Albis et Zug, au milieu des sierras les plus pittoresques du monde, au fond d'un ravin très sauvage, très boisé et très désert, on aperçoit un petit lac d'un vert sombre qui s'appelle Durlersee et dont la sonde n'a pu trouver le fond. Il paraît qu'un village riverain s'y est écroulé et englouti. La couleur de cette flaque d'eau est inquiétante. On dirait une grande cuve pleine de vert-de-gris. — Mauvais lac ! m'a dit un vieux paysan en passant.
Plus on avance, plus les horizons deviennent extraordinaires. A Albis il semble qu'on ait sous les yeux quatre chaînes de montagnes superposées; au premier plan les Ardennes vertes, au second plan le Jura sombre à brusques courbures, au troisième étage les Apennins chauves et abrupts, au fond, au-dessus de tout, les blanches Alpes. On croit voir les quatre premières marches de l'ancien escalier des Titans.
Puis on redescend dans les vallées, on s'enfonce dans les forêts; les branchages chargés de feuilles font sur la route une voûte réticulée dont les crevasses laissent pleuvoir le jour et la chaleur. Quelques rares cabanes montrent à moitié leurs façades de bois blond, ragoûtantes et gaies, avec leurs croisées à vitres rondes qu'on dirait grillées de gros tulle; un paysan bienveillant passe avec son chariot attelé de bœufs ; les ravins font de larges coupures dans la futaie, le regard s'échappe par ces tranchées, et, s'il est midi, si le temps est beau, il se fait de toutes parts un magnifique échange d'ombres et de rayons entre le ciel et la terre, les larges rideaux de brume qui pendent sur l'horizon se déchirent çà et là, et, par la déchirure, les montagnes éloignées vous apparaissent tout à coup comme dans un miroir magique au fond d'un gouffre de lumière.
Zug, comme Bruck, comme Baden, est une charmante
commune féodale, encore enceinte de tours, avec ses portes ogives blasonnées, crénelées, robustes, et toutes meurtries par les assauts et les escalades. Zug n'a pas l'Aar comme Bruck, Zug n'a pas la Limmat comme Baden, mais Zug a son lac, son petit lac, qui est un des plus beaux de la Suisse. Je me suis assis sur une étroite estacade ombragée de tilleuls, à quelques pas de mon auberge ; j'avais devant moi le Rigi et le Pilate, qui faisaient quatre pyramides monstrueuses; deux montaient dans le ciel et deux se renversaient dans l'eau.
Les fontaines de pierre, les maisons peintes et sculptées abondent à Zug. L'auberge du Cerf a quelques vestiges de la renaissance. A Zug la fresque italienne prend déjà possession de presque toutes les murailles. Dans tous les lieux où la nature est très ornée, la maison et le costume de l'homme s'en ressentent ; la maison se farde, le costume se colore. C'est une loi diarmante. Nos guinguettes de la Cunette et nos paysans-banlieue vêtus de guenilles seraient des monstres ici.
J'ai vu sur une porte à Zug un bas-relief qui représente un troglodyte, avec sa massue. Au-dessous est gravée la date l/i82. Sur une autre porte est inscrite cette légende plus engageante que le troglodyte : Pax intranlibus, salus exeuniibus, 1607. (Mon Chariot, explique ce latin à ta bonne mère.)
L'église de Zug est meublée comme une église de Flandre. Les autels à colonnes torses, les lames sépulcrales coloriées et dorées sont appliqués à tous les murs. Un bedeau m'a introduit dans le trésor de l'église qui est splendide et qui regorge d'argenteries et d'orfèvreries, quelques-unes extrêmement riches, quelques-unes extrêmement précieuses. Pour trente sous j'ai vu des millions.
Il y a quinze ans, le chemin de Zug à Art était un sentier impraticable où trébuchait le meilleur cheval. C'est maintenant une grande route excellente, laquelle ne cahote pas même l'omnibus-charrette qui la parcourt avec des cargaisons de voyageurs le sac sur le dos. J'avais loué à Zurich un petit cabriolet à quatre roues qui trottait le plus agréablement du monde sur cette jolie route, ayant des escarpements d'arbres et de rochers à gauche.
et à droite Peau du lac à peine ridée par un souffle.
Le lac est gracieux quand on quitte Zug; il devient superbe quand on approche d'Art. C'est qu'au-dessus d'Art, qui est un grand village de canton de Schwytz, il y a le Rossberg que les gens du pays appellent le Sofirunberg (montagne éclairée par le soleil), et le Rigi qu'ils nomment le Schattenberg (montagne exposée à l'ombre).
Le Rossberg a quatre mille pieds de haut, le Rigi en a cinq mille. Ce sont les deux plus hautes montagnes de brèche qu'il y ait dans le monde. Le Rossberg et le Rigi n'ont aucun rapport géologique avec les Alpes qui les entourent. Les Alpes sont de granit; le Rigi et le Rossberg sont faits de cailloux roulés dans une fange aujourd'hui plus dure que le ciment, et qui donne aux rochers tombés près de la route un air de pans de murs romains. Ces deux énormes montagnes sont deux tas de boue du déluge.
Aussi il advient parfois que la boue se délaie et s'écroule. Cela est arrivé notamment en 1806, après deux mois de pluie. Le 2 septembre, à cinq heures du soir, un morceau du sommet du Rossberg, de mille pieds de front, de cent pieds de haut et d'une lieue de loDg, s'est détaché tout à coup, a parcouru en trois minutes une pente de trois lieues et a brusquement englouti une forêt, une vallée, trois villages avec leurs habitants et la moitié d'un lac. Goldau, qui a été broyée ainsi, est derrière Art.
A trois heures, j'entrais dans l'ombre du Rigi, laissant sur les collines de Zug un soleil éblouissant. J'approchais d'Art et je songeais à Goldau; je savais que cette jolie ville riante masquait au passant le cadavre de la ville écrasée, je regardais ce lac si paisible où miroitaient les chalets et les prairies. Lui aussi masque des choses terribles. Sous le Rigi il a douze cents pieds de profondeur, et, quand elle est saisie par deux vents violents que les bateliers d'Art et de Zug nomment l'Arbis et le Wetter- Fœhn, cette charmante flaque d'eau devient plus horrible et plus formidable que l'Océan.
Devant moi se dressait à perte de vue le Rigi. sombre et immense muraille à pic, où les sapins grimpaient con-
fuséaient et à l'envi comme des bataillons qui montent à l'assaut.
De tout paysage il sort une fumée d'idées, tantôt douces, tantôt lugubres; celui-ci dégageait pour moi une triple pensée de ruine, de tempête et de guerre, et me faisait rêver, lorsqu'une jeune fille pieds nus, qui était assise au bord du chemin, est accourue, a jeté en passant trois prunes dans mon cabriolet et s'est enfuie avec un sourire. Pendant que je prenais quelques batz dans mon gousset, elle avait disparu. Un moment après, je me suis retourné, elle était revenue au bord du chemin tout en se cachant dans la verdure, et elle me regardait de ses yeux brillants à travers les saules comme Galatée. Tout est possible au bon Dieu, puisqu'on rencontre des églogues de Virgile dans l'ombre du Rigi.
A cinq heures je sortais de cette ombre du Rigi. J'avais parcouru le coude qui fait le fond du lac de Zug, j'avais traversé Art, et je venais de quitter le bord de l'eau pour une route fort encaissée qui gravit d'un mouvement assez âpre une des croupes basses du mont Rigi. On bâtit à droite et à gauche de cette route quelques maisons neuves d'un goût médiocre. Il paraît que les belles devantures de bois passent démode ici ; le plâtre parisien tend à envahir les façades. C'est fâcheux. Il faudrait avertir la Suisse que Paris lui-même a honte de son plâtre aujourd'hui.
Tout à coup le chemin devient désert, une masure sort d'une touffe d'arbres sur une petite esplanade. Mon cocher s'est arrêté. J'étais dans l'illustre chemin creux de Kussnacht. Il y avait cinq cent trente et un ans, neuf mois et vingt-deux jours qu'à cette même heure, à celte même place, le 18 novembre 1307, une flèche fermement lancée à travers cette même forêt avait frappé un homme au cœur. Cet homme, c'était la tyrannie de l'Autriche; cette flèche, c'était la liberté de la Suisse.
Le soleil baissait, le chemin devenait sombre, les broussailles au haut du talus pétillaient dans la vive lumière du couchant ; deux vieux mendiants, l'homme et la femme, qui gardent la masure voisine, tendaient la main à mes sous de France ; un bateleur menant en laisse un ours muselé descendait le chemin vers Kussnacht, suivi des
cris joyeux de quatre ou cinq marmots émerveillés de l'ours; mon cocher enrayait sa carriole et j'entendais le bruit de ferraille que fait le sabot; deux branches écartées m'ouvraient une fenêtre sur la plaine et je voyais au loin des faneurs bâtir leur meule; les oiseaux chantaient dans les arbres, les vaches mugissaient dans le Rigi. Moi j'étais descendu de voiture, je regardais les cailloux du chemin creux, je regardais cette nature, sereine comme une bonne conscience. Peu à peu le spectre des choses passées se superposait dans mon esprit aux réalités présentes et les effaçait comme une vieille écriture qui reparaît sur une page mal blanchie au milieu d'un texte nouveau; je croyais voir le bailli Gessler couché sanglant dans le chemin creux, sur ces cailloux diluviens tombés du mont Rigi, et j'entendais son chien aboyer à travers les arbres après l'ombre gigantesque de Guillaume Tell debout dans le taillis.
Cette masure, qui est une chapelle, marque la place même où s'est accompli le sublime guet-apens. Excepté la porte, qui est faite d'une vieille membrure d'ogive, la chapelle n'a rien de remarquable. Un intérieur délabré, de misérables fresques sur le mur, un pauvre hôtel décoré d'une friperie italienne, des vases de bois enluminés et des fleurs artificielles, deux mendiants qui baragouinent et vous vendent pour quelques sous le souvenir de Guillaume Tell, voilà le monument du chemin creux de Kussnacht.
Une madone est sur l'autel ; devant cette madone est ouvert un livre où les passants peuvent enregistrer leurs noms. Le dernier voyageur entré dans la chapelle y avait écrit ces deux lignes qui m'ont plus touché que toutes les déclarations de guerre aux tyrans dont le livre est rempli : — « Je prie humblement notre sainte mère de Dieu « de daigner, par son intercession, faire recouvrer un « peu de vue à ma pauvre femme. » Je n'ai rien écrit sur le livre, pas même mon nom. Au-dessous de cette douce prière la page était blanche. Je l'ai laissée blanche.
De l'esplanade devant la chapelle, on voit un coin du lac des Quatre-Cautons. En me retournant, j'ai aperçu, sur une éminence couverte de rochers, au pied du Rigi,
un tronçon de tour qui a l'aspect d'un pignon démantelé, et qui sort des broussailles comme une dent. Cette ruine, c'était la forteresse de Kussnacht, le donjon habité par Gessler, le cachot préparé pour Guillaume Tell. Guillaume Tell n'y est pas entré, Gessler n'y est pas rentré.
Un quart d'heure après, j'étais à Kussnacht. L'ours dansait sur la place, les commères riaient aux fontaines, trois chaises de poste anglaises débarquaient devant l'hôtel maniéré et confortable qui dérange les devantures gothiques des cabanes du quinzième siècle. Deux vieilles femmes soignaient des tombes dans le cimetière devant l'église. C'est là que j'ai fait arrêter ma carriole. J'ai visité l'église, insignifiante comme édifice, mais très coquette et très ornée.
A Zurich les églises sont nues. Ici, comme à Art, comme à Zug, elles sont parées, et parées avec exagération, avec violence, avec colère. C'est une réaction des églises romaines contre les églises calvinistes; c'est une guerre de fleurs, de volutes, de pompons et de guirlandes que font les cantons catholiques aux cantons protestants.
Les cimetières en particulier sont remarquables. Sur chaque fosse il y a une pierre, et de cette pierre sort une croix rococo en fer ouvragé très vernie et très dorée. L'ensemble de toutes ces croix donne au cimetière l'aspect d'un gros buisson noir à fleurs jaunes.
La route de Kussnacht à Lucerne côtoie l'eau comme celle de Zug à Art. Le lac des Quatre-Cantons est encore plus beau que le lac de Zug. Au lieu du Rigi j'avais devant moi le mont Pilate.
Le mont Pilate m'a occupé toute la journée. Je l'ai rarement perdu de vue dans le trajet de Zurich ici. En ce moment je le distingue vaguement devant ma fenêtre.
C'est une montagne étrange que le Pilate. Elle est d'une forme terrible. Au moyen âge on l'appelait le mont brisé, Fracmont. 11 y a presque toujours un nuage sur la cime du mont Pilate; de là vient son nom de mons pileatus, mont enchapassé. Les paysans lucernois, qui savent mieux l'évangile que le latin, ioni ùm moi pileatus le nom Pilatus et en concluent que Ponce-Pilate est enterré sous cette montagne.
Quant au nuage, au dire des bonnes femmes, il se comporte d'une façon bizarref présent, il annonce le beau temps; absent, il annonce la tempête. Le Pilate, en géant singulier qu'il est, met son chapeau quand il fait beau et Tôte quand il pleut. Si bien que cette montagne-baromètre dispense quatre cantons de la Suisse d'avoir à leurs fenêtres de ces petits ermites à capuchons mobiles que fait vivre une corde à boyau. Le fait du nuage est certain; je l'ai observé toute la matinée, pendant quatre heures le nuage a pris vingt formes différentes, mais il n'a pas quitté le front de la montagne. Tantôt il ressemblait à une grande cigogne blanche couchée dans les anfractuosités du sommet comme dans un nid; tantôt il se divisait en cinq ou six petits nuages et faisait à la montagne une couronne d'aigles planant en rond.
Tu comprends qu'un pareil nuage sur une pareille montagne a dû faire naître bien des superstitions dans le pays p'at. Le mont est à pic, l'escarpement est laborieux, il a six mille pieds de haut, beaucoup de terreurs entourent le sommet. Aussi a-t-il fait hésiter longtemps les plus hardis chasseurs de chamois. — D'où pouvait venir cet étrange nuage? — Il y a deux cents ans, un esprit fort, qui avait le pied montagnard, s'est risqué et a gravi le mont Pilate. Alors le nuage s'est expliqué.
Sur le sommet même de la montagne il y a un lac, un petit lac, verre d'eau de cent soixante pieds de long, de quatrevingts pieds de large et d'une profondeur inconnue. Quand il fait beau, le soleil frappe ce lac et en tire un nuage; quand le temps se gâte, plus de soleil, plus de nuage.
Le phénomène expliqué, les superstitions n'ont pas disparu. Au contraire. Elles n'ont fait que croître et embellir. C'est que la montagne visitée n'était pas moins effrayante que la montagne inexplorée.
Outre le lac, on avait trouvé sur le mont Pilate des choses prodigieuses. D'abord un sapin unique dans toute la Suisse. Un sapin colossal qui a neuf branches horizontales et qui, sur chacune de ces branches, poi-te un autre grand sapin, ce qui doit lui donner la figure d'un créquier gigantesque; puis, dans l'Alpe de Brûndlen, qui est
la croupe voisine des sept pics du sommet, un écho qui semble plutôt une voix qu'un écho, tant il est complet et tant il répète les paroles jusqu'aux dernières syllabes et les chants jusqu'aux dernières notes; puis enfin, dans un précipice épouvantable, au milieu d'une paroi à pic de roche noire de plus de six cents pieds de haut, la bouche d'une caverne inaccessible, et, à l'entrée de cette caverne, une statue surnaturelle en pierre blanche d'environ trente pieds de haut, assise et accoudée sur une table de granit, jambes croisées, dans l'attitude redoutable d'un spectre qui garde le seuil de l'antre.
Il paraît certain que la caverne traverse toute la montagne et va aboutir de l'autre côté, au-dessous de l'Alpe de Temlis, à une ouverture qu'on nomme le trou de la Lune (parce que, dit Ebel, on y trouve beaucoup de lait de lune).
Ne pouvant escalader la muraille de six cents pieds de haut, on a essayé de tourner la statue et d'entrer dans son repaire par le trou de la Lune. Ce trou a seize pieds de diamètre dans un sens et neuf dans l'autre. Il en sort un vent de glace et un torrent. C'était déjà fort dangereux. On s'est aventuré pourtant. On a traversé à tâtons des salles voûtées, on a rampé à plat ventre sous des plafonds horribles pêle-mêle avec des ruisseaux. Peines perdues. Personne n'a pu pénétrer jusqu'à la statue. Elle est toujours là, intacte dans le sens étroit du mot, contemplant l'abîme, gardant la caverne, exécutant sa consigne et rêvant de l'ouvrier mystérieux qui l'a taillée. Les gens de la montagne appellent cette figure samt Dominique.
Le moyen âge et le seizième siècle ont été préoccupés du Pilate autant que du mont Blanc. Aujourd'hui personne n'y songe. Le Rigi est à la mode. Les sombres superstitions du mont Pilate sont tombées dans les bonnes femmes et y croupissent. Le sommet n'est plus redouté que parce qu'il est malaisé d'y monter. Le général Pfyffer y a fait des observations barométriques et affirme qu'avec une lunette on y voit le Munster de Strasbourg.
Une singulière peuplade de bergers s'y est cantonnée et y habite. Ce sont des hommes actifs, forts et simples.
lesquels vivent centenaires et méprisent profondément les fourmis humaines qui sont dans la plaine.
Cependant il y a encore à Lucerne de vieilles lois qui défendent de jeter des pierres dans le petit lac qui est au sommet du Pilate. par ce motif fantastique qu'un caillou en fait sortir une trombe, et que, pour une pierre qu'on lui jette, ce lac rend un orage qui couvre toute la Suisse.
Depuis cent ans, tout terrible qu'il est, le mont Pilate s'est couvert de pâturages. Ainsi ce n'est pas seulement une montagne formidable, c'est une énorme mamelle qui nourrit quatre mille vaches. Cela fait un orchestre de quatre mille clochettes que j'écoute en ce moment.
Voici l'histoire de ces vaches des Alpes. Une vache coûte quatre cents francs, s'aflerme de soixante- dix à quatrevingts francs par an, broute six ans dans les montagnes, fait six veaux; puis, maigre, épuisée, exténuée, quand elle a donné toute sa substance dans son lait, le vacher la cède au'boucher ; elle passe le Saint-Gothard, redescend les Alpes par le versant méridional, et devient bœuf dans la marmite suspecte des auberges d'Italie.
Du reste, si cela continue, le miraculeux mont Pilate se fera prosaïque comme une cathédrale badigeonnée. Une compagnie française a acheté récemment une forêt de mélèzes qui est à une demi-lieue du sommet, y a pratiqué une route carrossable, et à cette heure la commandite tond le géant. — En outre, un guide m'a affirmé à Kussnacht qu'en 181i un chasseur de chamois, nommé Ignatius Matt, était entré dans la caverne avec des échelles et des cordes, et, au péril de sa vie, il est vrai, aurait hardiment abordé la sombre sentinelle de pierre.
Je dois dire qu'une des vieilles femmes du cimetière, qui écoutait l'histoire du guide, a protesté énergiquement, déclarant qu'Ignatius Matt n'était qu'un fat, qu'il s'était vanté d'une bonne fortune impossible et que la statue du Dominick loch était encore vierge. — En cette matière, je crois les vieilles femmes.
J'ai fait les trois lieues de Kussnacht à Lucerne en une heure et demie, au grand trot. Je n'en suis pas moins arrivé à Lucerne à la nuit close. Mais la promenade des bords du golfe de Kussnacht au crépuscule est admirable.
En quittant Kussnacht, j'avais les yeux encore fixés ?ur la ruine de Gessler que déjà j'en rencontrais une autre. C'est le donjon de Neu-Habsburg, autre nid d'aigles tombé à mi-côte dans les bruyères. Je voyais de la route un grand pan de muraille qui, comme une tête renversée dont les cheveux pendent en arrière, laissait tremper le bout de ses lierres dans l'eau du golfe. En face de moi, les pentes vertes de la Zinnc se réfléchissaient avec leur réseau brouillé d'arbres et de cultures dans le miroir du lac déjà sombre et lui donnaient l'aspect d'une agate herborisée. Au pied du Rigi, je ne sais quel reflet renvoyait à l'eau une clarté blanche. Une petite barque qui courait à côté dans une flaque obscure s'y doublait en se reflétant et y figurait une longue épée; la barque faisait la poignée, le batelier, la garde, le sillage étincelant, la lame fine, longue et nue.
11 septembre, 4 heures après midi.
Excepté l'arsenal et l'hôtel de ville, j'ai déjà tout vu à Lucerne.
La ville est bien faite, assise sur deux collines qui se regardent, coupée en deux par la Reuss qui entre dans le lac à Fluelen et qui en sort violemment à Lucerne, murée d'une enceinte du quatorzième siècle, dont toutes les tours sont difTérentes comme à Bâle (ce qui est une fantaisie propre à l'architecture militaire germanique), pleine de fontaines presque toutes curieuses et de maisons à volutes, à tourelles et à pignons, en général bien conservées. La verdure extérieure déborde par-dessus les créneaux.
Toutes les façades de la ville, disposées en amphithéâtre
«ur des pentes, voient le lac s'enfoncer magnifiquement ■ lans les montagnes.
Il y a trois ponts de bois couverts, qui sont du quinzième siècle; deux sur le lac, un sur la Reuss. Les deux ponts du lac sont d'une longueur démesurée et serpentent sur l'eau sans autre but apparent que d'accoster en passant de vieilles tours pour l'amusement des yeux. C'est fort singulier et fort joli.
Le toit aigu de chaque pont recouvre une galerie de tableaux. Ces tableaux sont des planches triangulaires emboîtées sous l'angle du toit et peintes des deux côtés. 11 y a un tableau par travée. Les trois ponts font trois séries de tableaux, qui ont chacune un but distinct, un sujet dont elles ne sortent pas, une intention bien marquée d'agir par les yeux sur l'esprit de ceux qui vont et viennent. La série du grand pont, qui a quatorze cents pieds de long, est consacrée à l'histoire sainte. La série du pont de Rappel, qui est sur l'écoulement du lac et qui a mille pieds de longueur, contient deux cents tableaux ornés d'armoiries qui racontent l'histoire de la Suisse. La série du pont sur la Reuss, qui est le plus court des trois, est une danse macabre.
Ainsi les trois grands côtés de la pensée de l'homme sont là : la religion, la nationalité, la philosophie. Chacun de ces ponts est un livre. Le passant lève les yeux et lit. Il est sorti pour une affaire et il revient avec une idée.
Presque toutes ces peintures datent du seizième et du dix-septième siècle. Quelques-unes sont d'un fort beau caractère. D'autres ont été gâtées dans le dernier siècle par des retouches pâteuses et lourdes. La danse des morts du pont de la Reuss est partout d'excellente peinture pleine d'esprit et de sens. Chacun des panneaux représente la Mort mêlée à toutes les actions humaines. Elle est vêtue en tabellion et elle enregistre l'enfant nouveau-né auquel sourit sa mère; elle est cocher avec livrée galonnée et elle mène gaillardement le carrosse blasonné d'une jolie femme; un don Juan fait une orgie, elle retrousse sa manche et lui verse à boire ; un médecin saigne son patient, elle a le tablier de l'aide et elle soutient le bras du malade; un soldat espadonne, elle lui tient tête; un
fuyard pique des deux, elle enfourche la croupe du cheval. Le plus effrayant de ces tableaux, c'est le paradis; tous les animaux y sont pêle-mêle, agneaux et lions, tigres et brebis, bons, doux, innocents; le serpent y est aussi; on le voit, mais à travers un squelette ; il rampe en traînant la Mort avec lui. Mylinger, qui a peint ce pont au commencement du dix-septième siècle, était un grand peintre et un grand esprit.
Sur le pont de Kappel il y a une vue charmante, presque à vol d'oiseau, de Lucerne comme elle était il y a deux cents ans. Par bonheur pour elle, la ville a peu changé.
Je n'ai encore vu que l'extérieur de l'hôtel de ville.
C'est un assez bel édifice, quoique de style bâtard, avec beffroi coiffé d'une toiture en forme de heaume, d'un aspect amusant. De Bâle à Daden, les clochers sont pointus à tuiles de couleur; de Baden à Zurich, ils sont peinturlurés en gros rouge; de Zug à Lucerne, ils ressemblent à des casques, avec cimiers et visières, étamés et dorés.
L'église canonicale, qui est hors de la ville, et qu'ils appellent la cathédrale, a deux aiguilles en ardoise d'une belle masse; mais, hormis un portail Louis XIII et un basrelief extérieur qui est du quinzième siècle et qui représente Jésus aux Oliviers couronné de fleurs dé lys et repoussant le calice, l'église par elle-même ne vaut pas la peine d'être cherchée.
Sur le port il y a l'église des Jésuites qui est d'un rococo violent et tapageur, et, derrière les Jésuites, sur une petite place, une autre église qui a plus d'intérêt que toutes les autres, quoiqu'elle se cache. La nef est ornée de drapeaux peints. La chaire, du dix-septième siècle, est d'un beau travail de menuiserie; les stalles du chœur également. J'ai remarqué aussi, à une chapelle rocaille, une magnifique grille du quinzième siècle.
Il y a de tout à Lucerne, du grand et du petit, des choses sinistres et des choses charmantes. Au milieu du port, une foule de poules d'eau , à la fois sauvages et familières, joue avec l'eau du lac à l'ombre du mont Pilate. La ville a pris ces pauvres poules joyeuses sous sa protection. On ne peut les tuer sous peine d'amende. On dirait un essaim de petits cygnes noirs à becs blancs. Rien
de gracieux comme de les voir plonger et voleter au soleil. Elles viennent quand on sifiQe. Je leur jette des mies de pain de ma fenêtre.
Dans toutes ces petites villes les femmes sont curieuses, craintives et ennuyées. De la curiosité et de l'ennui naît le désir de voir dans la rue; de la timidité naît la peur d'être vues. De là, sur les façades de toutes les maisouF, un appareil d'espionnage, plus ou moins discret, plus ou moins compliqué. A Bâle comme en Flandre, c'est un simple petit miroir accroché en dehors de la fenêtre; à Zurich comme en Alsace, c'est une tourelle, quelquefois jolie, prenant jour de tous côtés, et à demi engagée dans la façade du logis.
A Lucerne, l'espion est tout simplement une sorte de petite armoire percée de trous et placée en dehors des croisées, sur l'appui, comme un garde-manger.
Les femmes de Lucerne ont grand tort de se cacher, car elles sont presque toutes jolies.
A propos, j'ai vu le Lion du 10 août. C'est déclamatoire.
15 septembre.
Je suis encore à Lucerne, mon Adèle. Mais je viens de faire deux admirables excursions, le tour du lac et l'ascension du mont Rigi.
Je suis parti pour le Rigi le 12 au matin, après m'être fait préalablement raser par un affreux perruquier appelé Fraunezer, qui m'a coupé le menton en trois endroits et qui m'a pris seize sous de France pour cette opération chirurgicale.
Je te conterai tout cela. Le Rigi est superbe.
Voici un petit dessin pour ma Didine. L'espèce de soucoupe qui est sur la tour est un nid de cigogne, expliquelui cela.
Et puis embrasse ma Dédé, mon Toto et mon Charles. J'espère qu'ils travaillent bien. Je serre la main à Vacquerie.
Adieu, mon Adèle; je t'écrirai bientôt. Dans un mois je te reverrai, et je vous embrasserai tous, mes bien-aimés.
Ton Victor qui t'aime.
Berne. — n septembre, minuit.
Partout OÙ j'arrive, ma chère Adèle, mon premier soin est de t'écrire. A peine installé, je me fais apporter une table et un encrier, et je me remets à causer avec toi, avec vous tous, mes enfants bien-aimés. Prenez tous votre part de ma pensée comme vous avez votre part de mon cœur.
Je suis arrivé à Berne de nuit comme à Lucerne, comme à Zuricli. Je ne hais pas cette façon d'arriver dans les villes. Il y a dans une ville qu'on aborde la nuit un mélange de ténèbres et de rayonnements, de lumières qui vous montrent les choses et d'ombres qui vous les cachent, d'où il résulte je ne sais quel aspect exagéré et chimérique qui a son charme. C'est une combinaison de connu et dïnconnu où l'esprit fait les rêves qu'il veut. Beaucoup d'objets qui ne sont que de la prose le jour prennent dans l'ombre une certaine poésie. La nuit, les profils des choses se dilatent; le jour, ils s'aplatissent.
Il était huit heures du soir; j'avais quitté Thun à cinq heures. Depuis deux heures le soleil était couché, et la lune, qui est dans son premier quartier, s'était levée derrière moi dans les hautes crêtes déchirées du Stockhorn.
Mon cabriolet à quatre roues trottait sur une route excellente. — J'ai toujours mon cabriolet, qui a seulement changé de cocher, je ne sais par quel arrangement.
Mon cocher d'à présent est assez pittoresque ; c'est un grand piéraontais à favoris noirs et à large chapeau verni, enfoncé dans un immense carrick de cocher de fiacre en cuir fauve jdoublé de peau de mouton noire et orné au dehors de morceaux de peau, rouge, bleue, verte, qui sont appliqués sur le fond jaune et qui y dessinent des fleurs fantastiques. Quand le carrick s'entr'ouvre, il laisse voir une veste de velours olive, une culotte et des guêtres de cuir, le tout rehaussé par une breloque faite d'une pièce de quarante sous à l'effigie de l'empereur, dans l'épaisseur de laquelle on a vissé une clef de montre.
Donc j'avais devant moi le ciel blanc du crépuscule et derrière moi le ciel gris du clair de lune. Le paysage, vu à ce double reflet, était ravissant. Par intervalles, j'apercevais, à ma gauche, l'Aar faisant des coudes d'argent au fond d'un ravin noir. Les maisons, qui ont souvent forme de chalets, et qui sont de petits édifices de bois les plus ouvragés qui soient, montraient des deux côtés de la route leurs façades faiblement animées par le clair de lune, avec leur grand toit rabattu sur leurs fenêtres rougeâtres.
Noté, en passant, que le toit des cabanes est immense dans ce pays d'averses et d'ondées. Le toit se développe sous la pluie : en Suisse, il envahit presque toute la maison; en Italie, il s'efface; en Orient, il disparaît.
Je reprends. — Je regardais les contours des arbres, ce qui m'amuse toujours, et je venais d'admirer la touffe énorme d'un noyer dans une prairie à cent pas de la route, lorsque le cocher est descendu pour enrayer. C'est bon signe quand on enraie; c'est le sifllet du machiniste. Le décor va changer.
En effet, la route s'est abaissée comme une croupe, et à ma gauche, à travers la rangée d'arbres qui borde le chemin, aux rayons de la lune, au fond d'une vallée confusément entrevue, une ville, une apparition, un tableau éblouissant, a surgi tout à coup.
C'était Berne et sa vallée.
J'aurais plutôt cru voir une ville chinoise, la nuit de la fête des lanternes. Non que les toits eussent des faîtes très découpés et très fantasques; mais il y avait tant de lumières allumées dans ce chaos vivant de maisons, tant de chandelles, tant de falots, tant de lampes, tant d'étoiles à toutes les croisées ; une sorte de grande rue blanchâtre traçait au milieu de ces constellations développées sur le sol une voie lactée si étrange; deux tours, celle-ci carrée et trapue, celle-là svelte et pointue, marquaient si bizarrement les deux extrémités de la ville, l'une sur la croupe, l'autre dans le creux ; l'Aar, courbé en fer à cheval au pied des mrfrs, détachait si singulièrement de la terre, comme une faucille qui entame un bloc, cet amas de vagues édifices piqués de trous lumineux ; le croissant posé au fond du ciel juste en face, comme le flambeau de ce spectacle, jetait sur tout cet ensemble une clarté si douce, si pâle, si harmonieuse, si ineffable, que ce n'était plus une ville que je voyais, c'était une ombre, le fantôme d'une cité, une île impossible de l'air à l'ancre dans une vallée de la terre et illuminée par des esprits.
En descendant, les belles silhouettes de la ville se sont décomposées et recomposées plusieurs fois, et la vision s'est dissipée à demi.
Puis ma carriole a passé un pont et s'est arrêtée sous une porte ogive ; un vieux bonhomme, accosté de deux soldats en uniforme vert, est venu me demander mon passe-port ; à la lueur du réverbère, j'ai aperçu une affiche de danseurs de corde ornée d'une gravure et collée sur la muraille, et je suis retombé du haut de mon rêve chinois dans Berne, capitale du plus grand des vingt-deux cantons, chef-lieu de trois cent quatrevingt-dix-neuf mille habitants, résidence des ambassadeurs, ville située par les Zi6° 57 lu de latitude septentrionale et par les 25° 7' 6" de longitude, à dix-sept cent huit pieds au-dessus du niveau de la mer.
Un peu remis de cette chute, j'ai continué ma route, et me voici maintenant dans l'hôtel des Gentilshommes. — Ce qui est une autre chute, car l'hôtel des Gentilshommes me fait l'effet d'une auberge délabrée; les chambres sentent le moisi, les rideaux blancs sont dorés par les an-
nées, les cuivres des commodes sont vert-de-grisés, l'encre est une bourbe noire. Bref, l'hôtel des Gentilshommes a son originalité ; rien de plus inattendu que cette oasis de saleté bretonne au milieu de la propreté suisse.
11 faut maintenant que je te conte ma promenade au Rigi.
Ce n'était pas le Rigi que je voulais en restant à Lucerne, c'était le Pilate. Le Pilate est un mont abrupt, sauvage, empreint de merveilleux, d'une approche diflficile, abandonné par les touristes ; il me tentait fort. Le Rigi est moins haut que le Pilate de quatorze cents pieds, se laisse gravir à cheval, n'a des escarpements que ce qu'il en faut aux bourgeois, et se couvre tous les jours d'une peuplade de visiteurs. Le Rigi est la prouesse de tout le monde. Aussi ne m'inspirait-il qu'un médiocre appétit. Cependant le temps défavorable à l'ascension du Pilate s'est obstiné ; Odry, un guide au nez camard, ainsi surnommé par des voyageurs français, s'est refusé à me conduire; il a fallu que je me contentasse du Rigi. En somme, je ne me plains pas du Rigi, mais j'aurais voulu le Pilate.
Après ma barbe faite chez cet horrible écorcheur appelé Fraunezer, j'ai quitté Lucerne pour le Rigi le 12 à huit heures du matin; à neuf heures, le bateau à vapeur la Ville de Lucerne me débarquait à Wiggis, joli petit village au bord du lac, où j'ai passablement déjeuné ; à dix heures, je quittais le gasthof de Wiggis et je commençais à gravir la montagne ; j'avais un guide pour la forme et ma canne pour tout bagage.
En route, j'ai rencontré deux ou trois caravanes avec chevaux, mulets, ânes, sacs de provisions, bâtons ferrés, guides pour mener les bêtes, guides pour expliquer les sites, etc. Il y a dés voyageurs qui traitent le Rigi comme le mont Blanc; des espèces de don Quichottes des montagnes qui sont déterminés à faire une ascension, et qui escaladent une butte avec tout l'attirail de Cachat-le-Géant. — Or le Rigi est très beau, mais on peut y monter et y descendre sa canne à la main. Tu te souviens,. mon Adèle,
de notre excursion au Montanvert; le Rigi n'a qu'une hauteur double; le Montanvert a environ deux mille cinq cents pieds, le Rigi environ cinq mille.
L'ascension du Rigi parWiggis dure trois heures et peut se diviser en quatre zones.
Le trajet de chacune des deux premières zones dure à peu près une heure; le trajet de chacune des deux dernières dure une demi-heure.
D'abord un chemin sous des bois, dont les branches basses accrochent les dentelles des voyageuses anglaises, et où de jolies petites filles, pieds nus, vous offrent des poires et des pêches. Ces bois sont mêlés de vergers; de temps en temps, le bleu du lac perce le vert des arbres, et, entre deux prunes, on voit une barque. — Puis un sentier, fort âpre par endroits, qui gravit cet escarpement qu'ont' presque toutes les montagnes entre leur base et leur sommet; — puis une pente de gazon où le chemin s'élargit à l'aise et qui sépare la maison dite les bains froids de la maison dite le péage; — puis, du péage jusqu'au sommet {kulm), un sentier, assez rude çà et là, d'où l'on revoit Lucerne et que borde un précipice au fond duquel est Kus^nacht.
La première zone n'est qu'une promenade agréable, la seconde est assez pénible. Il faisait très beau, le soleil chauffait à plomb les parois blanches de la montagne le long desquelles grimpait le sentier, soutenu de place en place par des échafaudages et des maçonneries. La vieille muraille diluvienne est égrenée par les pluies et les torrents, les cailloux roulés couvrent le chemin, et j'avançais assez lentement sur les tètes de clous de la brèche. De temps en temps, je rencontrais une méchante peinture accrochée au mur de roche et représentant une des stations de la voie douloureuse.
A mi-côte, il y a une chapelle ornée d'un mendiant, et, deux cents pas plus haut, un grand rocher détaché de la montagne qu'ils appellent la pierre-tour et sous lequel passe la route. Beaucoup d'ombre froide et un peu d'eau fraîche tombe de cette voûte sur le passant trempé de sueur; on a mis là un banc traître sur lequel les pleurésies sont assises.
La pierre-tour est du reste curieuse à voir. Elle est couronnée d'une plate-forme inaccessible sur laquelle de hauts sapins ont poussé paisiblement. A quelques pas de là, tombe dans le précipice une belle cascade qui rugit en avril et que Tété réduit à quelques cheveux d'argent.
Arrivé au sommet de l'escarpement, j'étais essoufflé; je me suis assis quelques instants sur l'herbe; de gros nuages sombres avaient caché le soleil, toute habitation humaine avait disparu, l'ombre qui tombait du ciel donnait à cet immense paysage désert je ne sais quoi de sinistre ; le lac était sous mes pieds avec ses montagnes et ses caps, dont je distinguais nettement les hanches, les côtes et les longs cous, et je croyais voir un troupeau énorme de monstres poilus, groupé autour de cet abreuvoir bleu, boire à plat ventre, les museaux allongés dans le lac.
Un peu reposé, je me suis remis à monter...
J'avais franchi les deux premières zones, j'entrais dans la troisième et j'apercevais à une certaine hauteur, à micôte, sur un plan incliné recouvert de gazon, la maison de bois qu'on appelle les bains froids. En cinq minutes j'y étais parvenu.
La maison n'a rien de remarquable; elle est revêtue de petites planchettes taillées en écailles qui imitent l'écorce des sapins. Noté en passant que la nature donne des écailles à tout ce qui doit lutter contre l'eau, aux sapins dans la pluie comme aux poissons dans la vague. Quelques anglaises étaient assises devant la maison.
Je me suis écarté de la route, et au milieu de quelques grosses roches éboulées j'ai trouvé la petite source claire et joyeuse qui a fait éclore là, à deux mille pieds au-dessus du sol, d'abord une chapelle, puis une maison de santé. C'est la marche ordinaire des choses dans ce pays que ses grandes montagnes rendent religieux ; d'abord l'âme, ensuite le corps. La source tombe d'une fente de rochers en longs filandres de cristal, j'ai détaché de son clou rouillé la vieille écuelle de fer des pèlerins, et j'ai bu de cette
eau excellente, puis je suis entré dans la chapelle qui touche la source.
Un autel encombré d'un luxe cathoUque assez délabré, une madone, force fleurs fanées, force vases dédorés, une collection d'ex-voto où il y a de tout, des jambes de cire, des mains de fer-blanc, des tableaux-enseignes figurant des naufrages sur le lac, des effigies d'enfants accordés ou sauvés, des carcans de galériens avec leurs chaînes et jusqu'à des bandages herniaires; voilà l'intérieur de la chapelle.
Rien ne me pressait; j'ai fait une promenade aux environs de la source, pendant que mon guide se reposait et buvait quelque kirsch dans la maison.
Le soleil avait reparu. Un bruit vague de grelots m'attirait. Je suis arrivé ainsi au bord d'un ravin très encaissé. Quelques chèvres y broutaient sur l'escarpement, pendues aux broussailles. J'y suis descendu, un peu à quatre pattes comme elles.
Là tout était petit et charmant; le gazon était fin et doux; de belles fleurs bleues à long corsage se mettaient aux fenêtres à travers les ronces et semblaient admirer une jolie araignée jaune et noire qui exécutait des voltiges, comme un saltimbanque, sur un fil imperceptible tendu d'une broussaille à l'autre.
Le ravin paraissait fermé comme une chambre. Après avoir regardé l'araignée, comme faisaient les fleurs (ce qui a paru la flatter, soit dit en passant, car elle a été admirable d'audace et d'agilité tant qu'elle m'a vu là), j'ai avisé un couloir étroit à l'extrémité du ravin, et, ce couloir franchi, la scène a brusquement changé.
J'étais sur une étroito esplanade de roche et de gazon accrochée comme un balcon au mur démesuré du Rigi. J'avais devant moi dans tout leur développement le Burgen, le Buochserhorn et le Pilate ; sous moi. à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les anses et les golfes, et où S9 miraient ces faces de géants comme dans un miroir cassé. Au-dessus du Pilate, au fond de l'horizon, resplendissaient vingt cimes de neige ; l'ombre et la verdure recouvraient les muscles puissants des collines, le soleil faisait saillir l'ostéologie colossale des
Alpes; les granits ridés se plissaient dans les lointains comme des fronts soucieux; les rayons pleuvant des nuées donnaient un aspect ravissant à ces belles vallées que remplissent à de certaines heures les bruits effrayants de la montagne ; deux ou trois barques microscopiques couraient sur le lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme une queue d'argent ; je voyais les toits des villages avec leurs fumées qui montent et les rochers avec leurs cascades pareilles à des famées qui tombent.
C'était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques pleines de la grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage.
11 y avait un témoin en efïet, un seul; car du reste l'esplanade était sauvage, abrupte et déserte. Je n'oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité de rocher, assis, les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d'un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. 0 abîme! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin.
Je me suis perdu dans cette effrayante antithèse : l'homme opposé à la nature; la nature dans son attitude la plus superbe, l'homme dans sa posture la plus misérable. Quel peut être le sens de ce mystérieux contraste? A quoi bon cette ironie dans une solitude? Dois-je croire que le paysage était destiné à lui crétin, et l'ironie à moi passant?
Du reste, le goitreux n'a fait aucune attention à moi. Il tenait à la main un gros morceau de pain noir dans lequel il mordait de temps en temps. C'est un crétin qu'on nourrit à l'hospice des capucins situé de l'autre côté du Rigi. Le pauvre idiot était venu là chercher le soleil de midi.
Un quart d'heure après, j'avais repris le sentier; et les bains froids et la chapelle et le ravin et le goitreux avaient disparu derrière moi dans une des ampoules que fait la pente méridionale du Rigi.
Après avoir passé le péage, où l'on demande aux voya-
BERxNE. — LE RIGI. 29
geurs six batz (dix- huit sous) par cheval, je me suis assis au bord du précipice, et de même que le crétin j'ai laissé pendre mes pieds sur un donjon ruiné enfoui dans les ronces à sept cents toises au-dessous de moi.
A quelques pas derrière moi riaient et jasaient, en se roulant sur l'herbe, trois marmots anglais fort jolis et fort empanaché?, jouant avec leur bonne en tablier blanc, comme au Luxembourg, et me disant bonjour en français.
Le Rigi est fort sauvage en cet endroit, le voisinage du sommet se fait sentir; quelques chalets groupés en village s'enfoncent dans un haut ravin qui balafre le faîte du mont, et, du côté de Kussnacht, dans l'abîme, je voyais grimper en foule vers moi ces hauts sapins qui seront un jour des mâts de navires et qui n'auront eu que deux destinées, la montagne et l'océan.
Du point où j'étais, on aperçoit le sommet, il semble tout près; on croit y atteindre en trois enjambées, il est à une demi-lieue.
A deux heures, après une marche de quatre heures, fort coupée de stations et de caprices dans le sens étymologique du mot, j'étais sur le Rigi-Kulm.
Au sommet du Rigi, il n'y a que trois choses : une auberge, un observatoire fait de quelques planches élevées sur quelques solives, et une croix. C'est tout ce qu'il faut ; l'estomac, l'œil et l'âme ont un triple besoin ; il est satisfait.
L'auberge s'appelle Vhôtel du Rigi-Kulm et m'a paru suffisante. La croix est suffisante aussi ; elle est de bois, avec cette date : 1838.
Le sommet du Rigi est une large croupe de gazon. Quand j'y suis arrivé, j'étais seul sur la montagne. J'ai cueilli, au bord d'un précipice de quatre mille pieds, en pensant à toi, chère amie, et à toi, ma Didine, cette jolie petite fleur. Je vous l'envoie.
Le* Rigi a neuf fois la hauteur du clocher de Strasbourg; le mont Blanc n'a que trois fois la hauteur du Rigi,
Sur des sommets comme le Rigi-Kulm, il faut regarder, mais il ne faut plus peindre. Est-ce beau ou est-ce horrible? Je ne sais vraiment. C'est horrible et c'est beau tout à la fois. Ce ne sont plus des paysages, ce sont des
aspects monstrueux. L'horizon est invraisemblable , la perspective est impossible ; c'est un chaos d'exagérations absurdes et d'amoindrissements effrayants.
Des montagnes de huit cents pieds sont des verrues misérables ; des forêts de sapins sont des touffes de bruyères; le lac de Zug est une cuvette pleine d'eau ; la vallée de Goldau, cette dévastation de six lieues carrées, est une pelletée de boue ; le Bergfall, cette muraille de sept cents pieds, le long de laquelle a glissé l'énorme écroulement qui a englouti Goldau, est la rainure d'une montagne russe ; les routes, où peuvent se croiser trois diligences, sont des fils d'araignée ; les villes de Kussnacht et d'Art avec leurs clochers enluminés sont des villagesjoujoux à mettre dans une boîte et à donner en étrennes aux petits enfants; l'homme, le bœuf, le cheval, ne sont même plus des pucerons, ils se sont évanouis.
A cette hauteur, la convexité du globe se mêle jusqu'à un certain point à toutes les lignes et les dérange. Les montagnes prennent des postures extraordinaires. La pointe du Rothorn flotte sur le lac de Sarnen ; le lac de Constance monte sur le sommet du Rossberg ; le paysage est fou.
En présence de ce spectacle inexprimable, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse et la Savoie. Les Alpes font beaucoup d'idiots. 11 n'est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles et de promener du matin au soir sans éblouissement et sans stupeur un rayon visuel terrestre de cinquante lieues sur une circonférence de trois cents.
Après une heure passée sur le Rigi-Kulm, on devient statue, on prend racine à un point quelconque du sommet. L'émotion est immense. C'est que la mémoire n'est pas moins occupée que le regard, c'est que la pensée n'est pas moins occupée que la mémoire. Ce n'est pas seulement un segment du globe qu'on a sous les yeux, c'est aussi un segment de l'histoire. Le touriste y vient chercher un point de vue ; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent, et d'où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs.
Le géologue y peut scruter la formation d'une chaîne de montagnes , le philosophe y peut étudier la formation d'une de ces chaînes d'hommes, de races ou d'idées qu'on appelle des nations; étude plus profonde encore peut-être que l'autre.
Du point où j'étais, je voyais onze lacs (les habiles en voient quatorze), et ces onze lacs, c'était toute l'histoire de la Suisse. C'était Sarnen, qui a vu tomber Landerberg, comme le lac de Lucerne a vu tomber Gessler ; Lungern, où la beauté suisse habite parmi les peuplades du Hasli ; Sempach, où Winckelried a embrassé les piques, où l'avoyer de Gundoldingen s'est fait tuer sur la bannière de sa ville ; Heideck, qui reflète un tronçon du château de Waldeck arraché de sa roche en 1386 par les gens de Lucerne; Hallwyll, qu'ont désolé les guerres civiles de Berne et des cantons catholiques et les deux déplorables batailles de Wilmorgen; Egeri, rayonnant du souvenir de Morgarten et dominé par les gigantesques figures de ses cinquante paysans écrasant une armée à coups de pierres; Constance, avec son concile, avec les deux sièges où s'asseyaient le pape et l'empereur, avec son cap qu'on appelle encore la Corne des romains, Cornu romanorum; avec son défilé du Brégenz ensanglanté par la revanche des chevaliers de la Souabe sur les chevaliers de l'Appenzell; Zurich, qui a vu combattre Nicolas de Flac à la bataille de NVintherthur et Ulpien Zwingle à la bataille de Cappel.
Sous mes pieds, dans l'abîme, c'était Loweiz, où s'est écrasée Goldau ; Zug, qui a l'ombre de Pierre Colin et les souvenirs de la bataille de Bellinzone, et sur les bords duquel j'avais vu en passant, la veille, apparaître brusquement entre deux arbres une pierre tumulaire déjà cachée par les ronces, avec cette inscription : Karl-Maria Weber; enfin, c'était cet admirable lac dont les rives sont faites par les quatre cantons qui sont comme le cœur même de la Suisse : par Schwjtz, le canton patriarcal; par Unterwald, le canton pastoral; par Lucerne, le canton féodal; par Uri, le canton héroïque.
Au nord, à perte de vue, j'avais la Souabe à droite; à gauche, la Forêt-Noire ; à l'ouest, le Jura jusqu'au Chasserai, et, avec une lunette, j'aurais peut-être distingué
Bienne, la Pittenissa d'Antonin, sa forêt de hêtres et de chênes, son lac, sa source profonde qui tressaillit et se troubla le jour du tremblement de terre de Lisbonne, son île charmante d'où Jean-Jacques fut expulsé par Berne en 1765.
Plus près, j'avais une ceinture immense de cantons : Appenzell, où sont les Alpes calcaires et que deux religions divisent en deux peuples : le catholicisme fait des bergers, le calvinisme fait des marchands ; — Saint-Gall, qui a remplacé son abbé par un landamman et qui a servi de théâtre à la bataille de Ragatz; — Thurgovie, qui a vu la bataille de Diessenhofen et d'où partit Conradin, le dernier des Hohenstaufen, pour aller mourir à Naples, comme est mort de nos jours le duc d'Enghien à Vincennes ; — les Grisons, qui sont l'ancienne Rhétie, qui ont soixante vallées, cent quatrevingts châteaux, les trois sources du Rhin, le mont Julien, avec les colonnes Juliennes, et cette belle vallée d'Engiadina où la terre tremble et où l'eau résiste : les lacs étaient encore gelés le !i mai 1799, jour où l'artillerie française les traversa ; — Schaffhouse, qui a la chute du Rhin, comme Bellegarde a la perte du Rhône, avec les sombres souvenirs de Heinz, de Stern et de la défaite de Paradies en 992 ; — Argovie, qui a vu tomber, en l/il5, la forteresse autrichienne d'Aarburg et où les paysans votent encore comme les vieux romains dans leurs comices, en plein air, avec les bras levés et par bandes séparées ; — Soleure, que les italiens appellent Solelta, qui a des peintures de Dominique Corvi, et dont le régiment ne déparait pas cette infanterie espagnole du dix-septième siècle de laquelle a parlé Bossuet.
Le mont Pilate me cachait Neuchâtel et les champs de bataille de Granson et de Morat ; mais les deux ombres de Nicolas de Scharnachtal et de Charles le Téméraire se levaient dans mon esprit plus haut que le mont Pilate et complétaient cet horizon de grandes montagnes et de grands événements.
J'avais encore sous les yeux Frutigen, d'où fut chassé le bailli de Tellenburg ; — l'Entlebuch, où l'on cueille le rosage des Alpes, où les paysans ont les jeux de la Grèce et chantent tous les ans leur chronique scandaleuse et
secrète de Hirsmontag; — à l'est, Berne, qui a vu la première bataille des suisses opprimés, Donnerbûes, en 1291; — au nord, Bàle, qui a vu la dernière victoire des suisses libres. Dornach, en 1Z|99.
De l'est au nord, je voyais courir toutes les Alpes calcaires depuis le Sentis jusqu'à la Yung-Frau; au midi surgissaient pêle-mêle, d'une façon terrible, les grandes Alpes granitiques.
J'étais seul, je rêvais, — qui n'eût rêvé? — et les quatre géants de l'histoire européenne venaient d'eux-mêmes devant l'œil de ma pensée se poser comme debout aux quatre coins cardinaux de ce colossal paysage : Annibal dans les Alpes allobroges, Charlemagne dans les Alpes lombardes. César dans TEugadine, Napoléon dans le Saint- Bernard.
Au-dessous de moi, dans la vallée, au fond du précipice, j'avais Kussnacht et Guillaume Tell.
Il me semblait voir Rome, Carthage, l'Allemagne et la France, représentées par leurs quatre plus hautes figures, contempler la Suisse personnifiée dans son grand homme; eux capitaines et despotes, lui pâtre et libérateur.
C'est une heure grave et pleine de méditations que celle où l'on a sous les yeux la Suisse, ce nœud puissant d'hommes forts et de hautes montagnes inextricablement noué au milieu de l'Europe, qui a ébréché la cognée de l'Autriche et rompu la formidable épée de Charles le Téméraire. La Providence a fait les montagnes, Guillaume Tell a fait les hommes.
Comment ai-je passé toute cette journée sur le sommet du Rigi? je ne sais pas. J'ai erré, j'ai regardé, j'ai songé ; je me suis couché à plat ventre au bord du précipice et j'ai avancé la tête pour fouiller du regard dans l'abîme; j'ai fait à vol d'oiseau la visite de Goldau ; j'ai jeté quelques pierres dans le trou qu'ils appellent Kesshbodenloch, mais je dois dire que je ne les ai pas vues ressortir par le bas de la montagne ; jai acheté un château de bois sculpté à un montagnard; je suis monté sur l'observatoire et de là j'ai dessiné le Mythen, prodigieux cône de granit au
mmet duquel il y a une pierre rougeàtre qui fait que
Mythen semble avoir été raccommodé avec du ciment
romain comme le pyramidion de Luxor. Vu du Rigi, le Mythen a la forme exacte des pyramides d'Egypte. Seulement Chéops disparaîtra dans son ombre, comme la tente du bédouin disparaît dans Tombre de Chéops, comme Rhamsès disparaît dans l'ombre de Jéhovah.
Pendant que je dessinais, le Rigi-Kulm s'est peuplé. Les premiers visiteurs ont gravi la montagne par le chemin d'Art, qui est plus escarpé, mais qui a plus d'ombre que le chemin de Wiggi?, où j'avais eu à lutter contre le soleil et le sirocco.
C'étaient de jeunes étudiants allemands, le sac sur le dos, la pipe de faïence peinte à la bouche, le bâton à la main, qui sont venus s'asseoir à côté de moi avec leur air à la fois penseur et naïf. Puis une jolie anglaise blonde est montée sur l'observatoire. Elle arrivait de Lombardie et était parvenue à Lucerne par le Saint-Golhard. Les étudiants, qui étaient descendus en Suisse par Zurich et par Schwytz, parlaient de Rapperschwyhl, de Ilerrliberg et d'Aflfholtern ; l'anglaise s'extasiait avec une petite voix mélodieuse sur Giamaglio, Bucioletto, Rima et Rimella.
Tout cela c'est la Suisse. Les voyelles et les consonnes se partagent la Suisse de même que les fleurs et les rochers. Au nord, où est l'ombre, où est la bise, où est la glace, les consonnes se cristallisent et se hérissent pêle-mêle dans tous les noms des villes et des montagnes. Le rayon de soleil fait éclore les voyelles; partout où il frappe, elles germent et s'épanouissent en foule ; c'est ainsi qu'elles couvrent tout le versant méridional des Alpes. Elles s'éparpillent gaiement sur toutes ces belles pentes dorées. Le même sommet, le même rocher, ont dans leur côté sombre des consonnes, dans leur côté éclairé des voyelles. La formation des langues apparaît à nu dans les Alpes, grâce à la position centrale de la chaîne. Il n'y a qu'une montagne, le Saint-Gothard, entre Teiifelsbrùcke et Airolo.
Vers cinq heures et demie, les visiteurs ont surgi presque à la fois de toutes parts, à pied, à cheval, à âne, à mulet, en chaise à porteurs; des anglais enfouis sous des carricks, des parisiennes en châles de velours, des malades qui passent l'été à la maison des bains froids ; un sénateur de Zurich chassé parla pstite révolution d'il y a huit jours ; un
commis voyageur français disant qu'il avait visité Chillon et la prison où est mort Bolivar, etc. A deux heures, j'étais arrivé seul; à six heures, nous étions soixante.
Cette grosse foule, comparée à cette chétive auberge, émut un des jeunes allemands, qui me dit solennellement que nous allions tous mourir de faim.
En ce moment l'abîme devenait magnifique. Le soleil se couchait derrière la crête dentelée du Pilate. Il n'éclairait plus que les sommets extrêmes de toutes les montagnes, et ses rayons horizontaux se posaient sur ces monstrueuses pyramides comme des architraves d'or. Toutes les grandes vallées des Alpes se remplissaient de brumes; c'était l'heure où les aigles et les gypaètes reviennent à leurs nids.
Je m'étais avancé jusqu'au bord du précipice que domine la croix et qui regarde Goldau. La foule était restée sur l'observatoire, j'étais seul là, le dos tourné au couchant. Je ne sais ce que voyaient les autres, mais mon spectacle à moi était sublime.
L'immense cône de ténèbres que projette le Rigi, nettement coupé par ses bords et sans pénombre visible à cause de la distance, gravissait lentement, sapin à sapin, roche à roche, le flanc escarpé du Rossberg. La montagne de l'ombre dévorait la montagne du soleil. Ce vaste triangle sombre, dont la base se perdait sous le Rigi, et dont la pointe s'approchait de plus en plus à chaque instant de la cime du Rossberg,. couvrait déjà Art, Goldau, dix vallée?, dix villages, la moitié du lac de Zug et tout le lac de Lowerz. Des nuages de cuivre rouge y entraient et s'y changeaient en étain. Au fond du gouffre. Art flottait dans une lueur crépusculaire qu'étoilaient çà et là des fenêtres allumées. Il y avait déjà de pauvres femmes filant à côté de leur lampe. Art vit dans la nuit; le soleil s'y couche à deux heures.
Ln moment après, le soleil avait disparu, le vent était froid, les montagnes étaient grises, les visiteurs étaient rentrés dans l'auberge. Pas un nuage dans le ciel. Le Rigi était redevenu solitaire, avec un vaste ciel bleu au-dessus de lui.
Je t'écrivais, chère amie, dans une de mes premières lettres : « Ces vagues de granit qu'on appelle les Alpes. »
Je ne croyais pas dire si vrai. L'image qui m'était venue à l'esprit m'est apparue dans toute sa réalité sur le sommet du Rigi, après le soleil couché. Ces montagnes sont des vagues, en effet, mais des vagues géantes. Elles ont toutes les formes de la mer; il y a des houles vertes et sombres qui sont les croupes couvertes de sapins, des lames blondes et terreuses qui sont les pentes de granit dorées par les lichens, et, sur les plus hautes ondulations, la neige se déchire et tombe déchiquetée dans des ravins noirs, comme fait l'écume. On croirait voir un océan monstrueux figé au milieu d'une tempête par le souffle de .Téhovah.
Un rêve épouvantable, c'est la pensée de ce que deviendraient l'horizon et l'esprit de l'homme si ces énormes ondes se remettaient tout à coup en mouvement.
La salle à manger du nouvel hôtel où je me suis logé est au rez-de-chaussée. Selon mon habitude, j'avais installé ma table près de la fenêtre, et, tout en faisant à un excellent déjeuner les honneurs d'un excellent appétit, je regardais dans la place.
Vous savez, j'appelle cela lire en mangeant. Tout spectacle a un sens pour les rêveurs. Les yeux voient, l'esprit creuse, commente et traduit. Une place publique est un livre. On épelle les édifices, et l'on y trouve l'histoire ; on déchiffre les passants, et l'on y trouve la vie.
Au bout de quelques instants, mon attention s'était fixée sur un petit groupe d'aspect étrange, bivouaqué, pour ainsi dire, à quelques pas de la croisée d'où je l'observais.
Ce groupe répandu à terre d'une façon assez pittoresque, à l'ombre d'une grande bannière fort peu solidement plantée dans le pavé, se composait de quatre personnages : un homme, deux femmes et un animal. L'une des femmes dormait, l'homme dormait, l'animal dormait.
Je ne pouvais rien distinguer de la femme endormie que cachait une large coiffe rabattue sur son visage.
Le visage de Thomme tourné vers le pavé m'était également caché; je ne voyais que ses mains noires, ses ongles ravagés, sa grosse chevelure sale et hérissée, la semelle trouée et feuilletée de ses bottes grises de poussière, et l'un des orteils de son pied gauche à travers cette semelle.
Il était bizarrement accoutré d'un pantalon de grosse cavalerie et d'un habit à la française. Le pantalon, composé de plus de cuir que de drap, paraissait assez neuf, quoique souillé de cendre et de boue; l'habit tombait en lambeaux. C était une souquenille, jadis fort galante et fort coquette, en velours noir semé de paillettes d'or. Le velours avait pris en vieillissant une teinte de fumée rougeâtre, les paillettes s'étaient presque toutes éteintes; ce qui fait que l'habit avait l'air, comme dit Trivelin, d'une illumination à trois heures du matin.
Tout en dormant, l'homme étreignait de la main droite un très gros jonc à pomme d'argent ciselée, lequel s'était probablement promené au boulevard de Gand, comme l'habit à l'Œil-de-Bœuf. Deux époques de l'élégance françai-e se mêlaient aux guenilles de ce misérable. La canne, restée riche et brillante à la poignée, était brûlée et noircie à son extrémité inférieure; on sentait qu'elle avait plus d'une fois attisé et remué des feux nocturnes. Vers le milieu, elle était aplatie et écrasée ; on eût dit qu'elle avait servi à des pesées et qu'il lui était arrivé de soulever les portes.
Un vieux chapeau rond, passé à l'état polyédrique, était posé un peu sur le pavé, un peu sur la tête du dormeur. Une assiette d'étain, jetée devant ses pieds, semblait attendre les liards des passants.
Quant à l'animal, sans doute le gagne-pain visible de ces gens, il disparaissait, à demi enfoui dans du sable, sous les barreaux d'une espèce de cage où je l'apercevais à peine. Cependant, tout en dormant, il faisait çà et là quelques mouvements et j'en voyais assez pour reconnaître quelque chose d'horrible, une de ces bêtes qui ne sont pas faites pour être vues par l'homme et qui prouvent l'imagination de la nature, un de ces êtres qui sont des cauchemars, un chardon vivant, un lézard épineux,
quelque chose d'effroyable et de pareil au Moloch horrklus de la Nouvelle-Hollande.
Cinq ou six jolis enfants examinaient ce monstre et le regardaient avec enthousiasme. Parmi eux j'admirais deux charmants marmots français, lesquels appartenaient sans doute à quelque famille parisienne arrêtée dans Tauberge.
La cage était posée sur une caisse carrée dans le panneau extérieur de laquelle je ne sais quel hasard avait incrusté un assez beau bas-relief en bois de chêne représentant saint François de Sales, la main posée sur une tête de mort. Les petits enfants français regardaient ce panneau. Au bout de quelques secondes d'examen, l'aîné dit au plus jeune : Ah! c'est le bon Dieu avec sa pomme.
L'autre femme, celle qui ne dormait pas, était assise sur un vieux morceau de tapis à côté de l'homme. Je voudrais bien pouvoir vous dire qu'elle était laide, car rien n'est plus banal et plus littérairement usé que la beauté des mendiants et des comédiennes en plein vent; mais je suis à regret forcé d'avouer que celle-ci, quoique hàlée par le soleil et tachée de son, comme disent les excellentes métaphores populaires, était vraiment une charmante et délicate créature.
Son front était intelligent; sa bouche, ornée de dents admirables, était gracieuse et bonne; ses yeux, pas très grands, étaient profonds et purs; de riches veines blondes chatoyaient dans ses épais cheveux châtains, très coquettement et surtout très proprement accommodés. Il y avait de la race dans la souplesse de sa taille, dans la saillie de ses hanches, dans la correspondance parfaite de son front, de son nez et de son menton, dans la petitesse de ses pieds et de ses mains, dans la transparence de ses ongles, dans la finesse de ses chevilles, dans l'élévation de son cju-de-pied. Toute sa personne, toute sa toilette était propre et coquette comme sa coiffure; On sentait qu'elle profitait probablement de tous les ruisseaux qu'elle rencontrait pour s'y laver d'abord, pour s'y mirer ensuite.
Sa ceinture, rehaussée de bijoux de toutes sortes, racontait ses voyages. Elle portait des bas bleus à coins
ornés d'arabesques blanches, comme en portent les filles de Souabe, un ample jupon de drap brun à mille plis comme les montagnardes de la Forêt-Noire, et un étroit gilet de soie comme les paysannes de la Bresse. Ce gilet, d'une coupe naïve et quelque peu disgracieuse, était presque caché et pour ainsi dire corrigé par une large collerette de Flandre, sur laquelle étaient brodées plusieurs rosaces de cathédrale émaillées et tricotées les unes dans les autres. Ses bijoux, tous italiens, et probablement achetés chacun dans le lieu spécial qui le produit, achevaient et complétaient l'histoire de ses pèlerinages. A ses pendants d'oreilles en filigrane, on devinait qu'elle avait été à Gênes ; à son bracelet en or émaillé et orné de miniatures, qu'elle avait passé à Venise; à son bracelet de mosaïques, qu'elle était allée à Florence; à son bracelet de camées, qu'elle avait traversé Rome ; à son collier de corail et de coquillages, qu'elle avait vu Naples.
En somme, c'était une ravissante et superbe fille. Des joyaux d'idole et un air de déesse.
Il était évident que la parure de cette femme couverte de bijoux était la grande affaire de cet homme couvert de haillons.
Du reste, elle n'était pas ingrate. Elle paraissait l'adorer, et cela me surprenait fort. Je savais bien que les feibmes ont souvent du plaisir à sentir qu'elles font partie d'une antithèse ; je n'ignorais pas que les plus belles, les plus jeunes et les plus charmantes se prêtent volontiers, par je ne sais quel sentiment inexplicable, à jouer leur rôle dans cette figure de rhétorique vivante, idolâtrant leur vieux mari à cause de sa vieillesse et leur amant bossu à cause de sa bosse ; mais que la propreté, sous la forme d'une femme, ait du goût pour la saleté, sous la forme d'un homme, c'est ce que je n'aurais jamais cru. Entre l'espèce humaine qui se lave et l'espèce humaine qui ne se lave pas, il y a un abîme, et je ne pensais pas qu'on pût jeter un pont sur cet abîme-là. Aujourd'hui, rien en ce genre ne saurait plus me surprendre. J'ai vu, sur cette place publique, une fille de seize ans, nette et jolie comme un caillou mouillé, baiser de minute en mi-
nute, avec une sorte d'admiration passionnée, les cheveux gras et les mains noires d'un affreux homme endormi qui ne sentait même pas ces douces caresses ; je l'ai vue épousseter avec ses doigts roses l'habit de saltimbanque dont ses gracieuses chiquenaudes faisaient sortir de petites nuées de poussière; je l'ai vue chasser les mouches qui importunaient cet immonde dormeur, se pencher sur lui, écouter le bruit de son haleine et contempler tendrement ses bottes éculées; et maintenant je suis tout prêt à applaudir l'écrivain quelconque qui voudra faire un roman intime intitulé : Histoire mélancolique des amours d'une colombe et d'un pourceau.
Décidément la nature contient toutes les combinaisons et la femme contient tous les caprices. Tout est possible à la femme comme à Dieu.
Tout en couvant du regard son compagnon gisant près d'elle, elle remettait à neuf et lustrait avec un chiffon de serge une espèce d'épinette de forme antique incrustée de petites roues d'ivoire comme la vielle d'amour du grand Girgiganto.
La bannière qui ombrageait le couple était bien la plus inintelligible pancarte de charlatan que j'aie jamais rencontrée; ce qui d'ailleurs ne nuit pas au succès.
Figurez-vous une large toile peinte en bleu et, au milieu de cette toile écaillée par le soleil et sillonnée par les pluie?, rien autre chose que cet hiéroglyphe peint en noir :
Si le peu que je sais des récentes explications de feu Champollion ne me trompe pas, cette phrase, parfaitement égyptienne, signifie : Aujourd'hui comme toujours pendant l'éternité. Mais quel sens ce saltimbanque y attachait-il? C'est ce que je m'explique moins facilement, à moins pourtant que ce ne soit uue déclaration passionnée
faite par le porc à la colombe, dans la langue mystérieuse d'Horus, d'Épiphane et d'Amon-Ra.
Contempler une femme qui contemple un homme, même quand la femme est fort jolie et quand l'homme est fort vilain, c'est après tout un plaisir médiocre, et, une fois ces diverses observations faites, je m'étais remis à déjeuner, quand tout à coup un mot français articulé sous ma fenêtre de la façon la plus nette et la plus aigre rappela mon attention sur la place. Vous me dispenserez de vous le redire. C'est un de ces mots qui sont une injure, un de ces mots malaisés à prononcer à cause du peu de décence des syllabes et dans l'intérieur desquels il y a fort mauvaise compagnie.
Je levai les yeux.-
La femme qui dormait s'était réveillée. Elle était sur son séant, sa coiffe rejetée en arrière laissant voir une figure de vieille d'une laideur d'ogresse.
C'était elle qui venait de jeter à la jeune fille le mot que j'avais entendu, et son regard plein de rage semblait le lui adresser encore,
La fille ne répondit pas, sa jolie bouche prit une ineffable expression de dédain, et elle se courba sur l'homme qu'elle baisa. La vieille, exaspérée à cette caresse, répéta l'injure.
Je n'oublierai jamais avec quel coup d'oeil rayonnant et superbe, sans dire un mot, la jeune fille lui répliqua.
De cette petite scène je tirai deux conclusions : la première, c'est que la vieille s'était probablement réveillée pendant que la jeune faisait quelque tendresse au bateleur endormi; la seconde, c'est que cet homme, ce pourceau, était aimé de ces deux femmes.
Histoire, du reste, qui est un peu celle de tout le monde. Hélas! qui ne s'est trouvé dans la vie pris entre la jeune et la vieille, entre le présent et le passé, entre aujourd'hui et hier, entre cette colombe et cette orfraie?
La tranquillité hautaine de la belle exaspéra l'autre. Et alors, sans faire un geste, sans crier, de peur d'ameuter la foule, parlant à demi-voix, mais d'une façon déterminée et terrible, elle lui dit pendant plus d'un quart d'heure, toujours en français, tout ce que la maîtresse
dédaignée, cette triste esclave, peut dire à la sultane favorite, cette reine joyeuse.
Elle lui raconta, avec cette abondance de la fureur qui redit vingt fois les mêmes choses avec un accent diffé-, rent, leur histoire à toutes deux, et l'histoire de l'homme, et l'histoire de tous les hommes et de toutes les femmes, assaisonnant le tout, je dois le dire, des injures les plus dégradantes, les plus hideuses et les plus obscènes.
Cela arrive d'ailleurs à d'autres qu'à des baladines de carrefour. Il y a, même parmi les classes qui se croient élevées et polies, des gens qui plongent leur colère dans le langage des halles, comme un charretier qui trempe son fouet dans le ruisseau pour rendre le coup plus acéré.
Sous ce débordement de haine la jeune fille souffrait visiblement. Elle était pâle, ses lèvres tremblaient; mais elle ne répondait pas.
Seulement, elle avait posé sa main droite sur l'épaule de rhomme profondément endormi, et elle le poussait avec un mouvement régulier, lent, discret et doux pendant que la vieille parlait. Rien n'était étrange comme cette espèce de tocsin silencieux, à la fois plein de respect, d'alarme, d'angoisse et d'amour.
Enfin la btlle réussit, l'homme se réveilla. Il se retourna en bâillant et dit en espagnol : Que demonio de raido haceis, viugeres?
Puis, se dressant et regardant la vieille : Calla te, vieja. L'ancienne se tut.
Le saltimbanque alors se leva debout, appuyé sur sa canne et écoutant d'un air de supériorité distraite la jeune fille qui, sans répondre à sa question, lui adressait je ne sais plus quelles paroles affectueuses et décousues.
Pendant ce temps-là je le considérais à mon aise. Il pouvait avoir quarante-cinq ans. Son visage était bruni comme celui d'un matelot. A ses sourcils froncés presque douloureusement, on voyait qu'il avait souvent marché en plein midi, au grand soleil. C'était une de ces rudes et énergiques faces de gueux, dont les traits prononcés et profonds obligeaient Callot à employer pour ses eauxfortes le vernis dur des luthiers.
Cependant, tout examen fait, il n'y avait pas dans la figure de cet homme autant de dégradation que dans son costume. Quelque chose de puissant et de généreux y respirait encore. Il appartenait évidemment, ainsi que les deux femmes, à cette société souterraine qui mine la société visible et légale et qui vit dans les sapes. Cependant, à tout prendre, je préférerais encore la physionomie sauvage de ce titan révolté, de ce gladiateur échappé, de ce voleur à profil de lion, vêtu d'un habit de marquis et d'an pantalon de soldat, à la mine polie et traître de ce pamphlétaire, déclamateur populaire ou calomniateur public, écrivain-espion qui se chaufTe dans l'ombre au feu doux d'une pension secrète.
Rien ne saurait rendre l'accent de tendresse dont la fille parlait au bateleur. Elle parlait en français, il répondait en espagnol. Ce dialogue mi-parti, auquel les passants bernois ne comprenaient rien, ne semblait les gêner ni l'un ni l'autre.
Du reste, il y avait dans les paroles de la belle baladine quelque chose de bizarrement mélangé qui me rendait son origine indéchiffrable. Sa voix, gracieuse et caressante, était sourde et éraillée par moments (vous ne sauriez croire avec quelle peine j'écris ce détail qui révèle, j'en ai peur, le rhum et l'eau-de-vie; mais que voulezvous? la vérité est inexorable, et je ne veux qu'être vrai).
Son langage tantôt grossier, tantôt maniéré, était composé de mots ramassés dans la rue et de mots cueillis dans les salons. Figurez-vous une précieuse glissant parfois jusqu'à la poissarde, l'hôtel de Rambouillet modifié par l'échoppe, le corps de garde et la taverne.
Cela faisait le plus étrange style du monde, c'était à la fois l'argot et le jargon. Elle disait un esbroiif comme les bohémiennes de la foire Saint-Germain, et un farimara comme les duchesses du petit Marly.
A l'égard de sa rivale, elle était parfaitement grande dame. Elle ne lui faisait pas l'honneur de s'occuper d'elle, et dans ce qu'elle disait à l'homme il n'y avait rien pour la vieille, pas une plainte, pas un reproche.
Pourtant le personnage qui ne perd jamais rien, le
Niable, avait son compte là comme ailleurs. Il était clair que la douce favorite avait la rage dans l'àme. De temps en temps elle jetait à l'autre un regard de côté, et ce regard qui venait d'un œil si charmant était presque féroce. Voici, mon ami, une observation que j'ai faite et que je vous permets d'appliquer à tous les lions et à toutes les tourterelles du genre humain. Rien n'a l'air bon comme un lion au repos, rien n'a l'air méchant comme une tourterelle en colère.
Je vous supplie de ne pas donner ici au mot lion le sens ridicule qu'on lui a fait prendre à Paris depuis quelques années, mode déplorable et sotte, comme la plupart des modes anglaises, qui déforme un des plus beaux mots de la langue et qui dégrade un des plus nobles êtres de la création.
Cependant, sous le tais-toi! vieille, de l'homme, l'autre était restée anéantie et stupide, immobile, son œil fixe attaché au pavé, ne paraissant pas écouter, ne paraissant pas même entendre.
Toutefois, à un certain moment, comme un garçon de l'auberge passait devant la porte à quelques pas d'elle, elle lui fit signe d'approcher. Détail auquel le couple amoureux et heureux ne fit pas la moindre attention.
Le garçon vint et se courba près de la bohémienne, qui lui dit quelques mots à l'oreille.
Le garçon répondit par un signe d'intelligence et rentra dans l'auberge.
La vieille se remit, d'un air de profonde indififérence, à faire et à défaire du bout du doigt des plis à sa jupe, laquelle, pour le dire en passant, était pareille à celle de la favorite. Seulement la jeune fille avait une jupe neuve, et la vieille femme avait une vieille jupe.
On entendait un cliquetis de vaisselle et d'argenterie dans l'auberge.
L'homme fit signe à la jeune fille de se lever.
— Vanios. Afiora es menesler enlrar en la posada.
— Oui, répondit-elle, c'est le moment. C'est l'heure de la table d'hôte.
Et elle se dressa légère comme un oiseau.
— Que cantaras?
— Cette chanson de la vallée de Luiz, tu sais?
— Muy bien.
Elle ramassa l'assiette d'étain. Il prit Tépinette dont il passa la bandoulière à son cou, puis il se tourna à demi vers l'autre :
— Vas a quedar aqiii, vieja!
Et ils entrèrent tous deux dans l'hôtellerie. Le regard de la vieille était retombé sur le pavé et le mien sur mon assiette; j'achevais paisiblement mon déjeuner lorsqu'un chant s'éleva dans la salle voisine, longue halle où dînait bruyamment la table d'hôte.
Ce chant doux, grave, légèrement enroué, soutenu par une épinette plus enrouée encore, c'était probablement la voix de la jeune fille.
Quoique la porte fût entr'ouverte, je n'entendais pas les paroles, grâce au pantagruélique accompagnement de cuillers et de fourchettes qui les couvrait.
Pour le dire en passant, je n'ai jamais vu sans une sorte d'angoisse les pauvres chanteurs ambulants, ces parias des tavernes et des cabarets, se glisser tremblants et humiliés dans ces pandémoniums d'êtres voraces et formidables occupés à banqueter, et livrer leur chétif baryton ou leur maigre contralto à la merci de l'effrayant orchestre de verres, de couteaux, d'assiettes et de bouteilles qui a pour maestro ce gros diable ventru, aux yeux ouverts, aux oreilles bouchées et aux dents effroyables qu'on appelle l'appétit.
J'étais donc en proie à des réflexions assez mélancoliques, quand tout à coup le bruit joyeux de la table d'hôte se transforma en un tumulte extraordinaire.
Le chant se tut, le choc des verres et des plats cessa brusquement, et je ne sais quel affreux vacarme lui succéda.
Figurez-vous mille cris, une rumeur de voix, de pas, de coups donnés et reçus, des chaises renversées, des tables secouées, des vaisselles brisées, une foule qui se rue, des valets qui font rage, une maison sens dessus dessous, une tempête; enfin ce que les milanais appellent si bien, dans leur dialecte pittoresque, barataclar per ca.
Ce cri : E%n dieb/ ein dieb! dominait le tumulte.
Surpris, je me levai et je me dirigeai vers la salle d'où venait le vacarme.
En ce moment-là, mes yeux, qui erraient machinalement sur la place, s'arrêtèrent sur la vieille.
J'avoue que je n'allai pas plus loin.
Cette femme était transfigurée. Elle s'était levée, elle était debout, elle écoutait avidement la rumeur, et elle fixait sur l'auberge 'un œil éclatant, terrible, presque beau, plein de colère, plein de haine et plein de joie.
Puis cette flamme qu'elle avait dans le regard s'éteignit tout à coup. L'expression de son visage, peu transparent comme celui de tous les vieillards, redevint morne et glaciale.
Une foule sortant de la maison venait d'apparaître à la porte de l'auberge. Je me penchai pour voir.
C'était un tas de gens de toute sorte, valets, servantes, voyageurs leur serviette à fa main, jeunes garçons, vieilles femmes, entourant, avec un tourbillon de gestes et de cris, un homme et une femme qui se débattaient.
L'homme, c'était le saltimbanque; la femme, c'était la belle fille.
L'homme, tenu au collet par sept ou huit poings vigoureux, repoussait cette foule, mais avec la mine la plus calme, la plus hardie et la plus indiflérente. Il marchait, mais en résistant.
Quant à la pauvre fille, pâle, décoififée, brutalement maniée et fouillée par cinq ou six palefreniers, ses bijoux arrachés, sa guipure déchirée, elle pleurait, elle parlait d'une voix suppliante, et je dois dire qu'elle se défendait avec tout le trouble de l'innocence.
A ce brouhaha étaient déjà mêlés des espèces de sergents de ville en uniforme venus je ne sais d'où ; car c'est le propre des gens de police de surgir brusquement de dessous les pavés. Un voleur maladroit frappe la terre du talon, un gendarme en sort.
Je remarquai que le garçon qui tenait le bras de la jeune fille était le même auquel la vieille avait parlé bas.
Quant à la vieille, elle n^ bougeait pas. Elle regardait silencieusement emmener ses deux compagnons. Elle était devenue statue.
En passant devant elle, l'homme lui cria : Vête, muger !
Un moment après, tout ce groupe orageux, les deux prisonniers, les valets d'auberge, les gens de police et les passants, avaient disparu derrière Tangle de la maison,
— Où vont-ils? demandai-je à un garçon qui s'était approché de moi.
Il me répondit :
— En prison.
Voici l'explication que me donna le même garçon.
Pendant que la belle fille chantait debout à l'extrémité de la table d'hôte, les yeux levés au ciel, un domestique de l'hôtel — le même, me dit le garçon, qui lui tenait le bras en sortant — avait remarqué derrière elle, dans l'ombre d'un buffet où les sommeliers posaient la desserte, une certaine quantité de poivre et de sel répandue à terre. De temps en temps, l'homme qui accompagnait le chant sur l'épinette s'adossait comme fatigué à ce buffet. Le domestique parla à l'hôte de ce poivre et de ce sel. On visita l'argenterie.
Une grosse salière d'argent avait disparu.
Là-dessus, le domestique s'était précipité sur la belle chanteuse, en criant : — Fouillez cette femme I
Malgré sa résistance et celle de l'homme, on l'avait fouillée, et, dans une poche cachée sous les larges plis de sa jupe, on avait trouvé la salière.
De là ce tumulte, ces cris : ei7i dieb ! cette apparition de la police, et cette prison pour dénouement.
Rirez-vous de moi, mon ami ? Cette aventure m'a serré le cœur.
J'en savais seul le secret.
Pour tout le monde, pour les deux prisonniers euxmêmes, ce n'était qu'un vol puni ; pour moi, c'était un drame. C'était pour l'amour que cette fille avait volé, c'était par la jalousie qu'elle était punie. 11 était évident pour moi que la vieille avait d'avance dénoncé sa rivale à ce même valet d'auberge qui, quelques instants plus tard, avait remarqué le sel jeté, avait fouillé la chanteuse et l'avait menée en prison.
Sombre histoire, triviale en apparence, poétique au fond; burlesque, si vous voulez, par la bassesse des per-
sonnages, tragique, à mon sens, par la grandeur des passions.
Quoi qu'il en soit, malgré l'avis charitable de l'homme, sa victime sans le savoir : vêle, muger ! la vieille était demeurée là.
Elle ne triomphait plus, son œil vitreux était devenu horrible et triste ; l'arrière-goùt de la vengeance est mauvais.
Elle était encore à la même place, quand un petit peloton de soldats, conduit par un homme de police et grossi d'une nuée de gamins, parut et l'entoura subitement. Les soldats saisirent la cage, déracinèrent la bannière et intimèrent à la vieille l'ordre de marcher dans leurs rangs.
Sa tête tomba sur sa poitrine et elle obéit sans proférer une syllabe.
Cependant les gamins, joyeux et déchaînés autour d'elle, l'assourdissaient de clameurs et de huées, et l'un d'eux, le plus grand, lequel savait quelques injures en français, la poursuivait avec cet inexplicable acharnement de l'enfance, qui est si douce quand elle est douce, et si cruelle quand elle est cruelle.
L'égyptienne supporta d'abord cette avanie avec un air de dédain ; mais tout à coup, sortant du milieu des soldats stupéfaits et faisant trois pas à travers les enfants, elle dit au plus grand avec sa voix d'orfraie, en étendant le bras : — Voilà ta potence!
Elle resta dans cette attitude quelques instants.
Je n'avais pas encore remarqué la haute taille de cette femme. Ainsi vêtue de noir, maigre, pâle, droite parmi ces enfants et le bras étendu, c'était la figure même d'un gibet vivant.
Les soldats la reprirent, les enfants redoublèrent leurs rires et leurs cris, et, une minute après, elle avait disparu, comme les deux autres, à l'angle de la maison.