DE BAYONNE A SAINT-SÉBASTIEN
dans la baie sous ce phare. Un couvent ruiné. Une plage de sable. Les chariots à bœufs déchargent sur la plage les navires chargés de minerai de fer. Le port de Saint- Sébastien est un curieux enchevêtrement de musoirs compliqués.
A droite, la vallée de Loyola pleine de rouges-gorges, où l'Arumea, belle rivière couleur d'acier, dessine un fer à cheval gigantesque. Sur le promontoire nord, quelques pans de murs rasés, restes du fort d'où Wellington bombarda la ville en 1813. La mer brise admirablement.
Sur la porte de la ville, un beau cartouche fruste du temps de Philippe II contenait sans doute les armes de la ville, effacées par quelque révolution à la française. En dedans de cette même porte, au-dessus du corps de garde et de la sentinelle, un grand christ de bois peint saignant à longues gouttes sous sa couronne d'épines. Un bénitier à côté. Les soldats de garde jouent de la guitare et des castagnettes.
L'aspect de Saint-Sébastien est celui d'une ville rebâtie à neuf, régulière et carrée comme un damier.
Faute d'édifices à décrire, voulez-vous quelques traits de mœurs locales?
Tout en dînant, j'entendais des rires dans la rue et des castagnettes. Je sors, une nuée d'hommes étranges m'entoure; dépenaillés, drapés de haillons, fiers et élégants comme les figures de Callot ; chapeaux d'incroyables du Directoire; petites moustaches; air noble, spirituel et effronté. On crie autour de moi : los estudiantes.' los estudianles! Ce sont des écoliers de Salamanque en vacances. L'un d'eux s'approche de moi, me salue, et me tend son chapeau. J'y jette une peseta. Il se relève. Tous crient : Viva! Ils courent ainsi le pays demandant l'aumône. Quelques-uns sont riches. Cela les amuse. En Espagne, demander l'aumône n'a rien de choquant. Cela se fait.
J'entre chez un barbier. Cet artiste habite une façon de caveau. Trois grands murs et pas de fenêtres; une porte au fond. Le logis est meublé d'un miroir Louis XV exquis, de deux gravures coloriées d'Austerlitz et de Marengo, d'un petit enfant et de quatre ou cinq grandes roues comme il pouvait y en avoir jadis dans la maison du bour-
reau. Cet homme parle quatre langues, sent très mauvais et rase admirablement. Voici son histoire. Il est né à Aixla-Chapelle, et parle allemand. L'empereur en a fait un français et l'empire un soldat, il parle français. Les espagnols en 1811 l'ont fait prisonnier, il parle espagnol. Il s'est marié dans le pays et a épousé une basquaise, comme il dit. Il parle basque. Voilà ce que c'est que d'avoir des aventures en quatre langues différentes.
Un grand et vigoureux basque, qui me dit se nommer Oyarbide, s'offre à me porter mes effets. Il les soupèse. — C'est lourd! — Combien veux-tu? — Une peseta. — C'est dit. — Il charge le tout sur sa tête et semble gémir du poids. Nous rencontrons une femme, une pauvre vieille femme, pieds nus, déjà chargée. Il va à elle, lui dit en basque je ne sais quoi; la femme s'arrête. Il lui charge tout son paquet sur la tête dans le vaste panier qu'elle porte déjà à moitié rempli, puis il vient près de moi. La femme chemine devant. Oyarbide, les mains derrière le dos, marche à mon côté et me fait la conversation. Il a un cheval; il me l'offre pour une excursion à Renteria et à Fontarabie; ce sera, pour un jour, huit piécettes. Nous arrivons. La vieille femme pose le paquet aux pieds d'Oyarbide et lui fait la révérence. Je donne à Oyarbide •sa peseta. — Est-ce que vous ne donnez rien à cette pauvre femme? me dit-il.
SAINT-SEBASTIEN
Saint-Sébastien.
Je suis en Espagne. J'y ai un pied du moins. Ceci est un pays de poètes et de contrebandiers. La nature est magnifique ; sauvage comme il la faut aux rêveurs, âpre comme il la faut aux voleurs. Une montagne au milieu de la mer. La trace des bombes sur toutes les maisons, la trace des tempêtes sur tous les rochers, la trace des puces sur tous les chemins; voilà Saint-Sébastien.
Mais suis-je bien ici en Espagne? Saint-Sébastien tient à l'Espagne comme l'Espagne tient à l'Europe, par une langue de terre. C'est une presqu'île dans la presqu'île; et ici encore, comme dans une foule d'autres choses, l'aspect physique est la figure de l'état moral. On est à peine espagnol à Saint-Sébastien; ou est basque.
C'est ici le Guipuzcoa, c'est l'antique pays des fueros, ce sont les vieilles provinces libres vascongadas. On parle bien un peu castillan, mais on parle surtout basciince. Les femmes ont la mantille, mais elles n'ont pas la basquine; et encore cette mantille, que les madrilènes portent avec tant de coquetterie et de grâce jusque sur les yeux, les guipuzcoanes la relèguent sur l'arvière-sommet de la tête.
ce qui ne les empêche pas d'ailleurs d'être très coquettes et très gracieuses. On danse le soir sur la pelouse en faisant claquer ses doigts dans le creux de sa main ; ce n'est que l'ombre des castagnettes. Les danseuses se balancent avec une souplesse harmonieuse, mais sans verve, sans fougue, sans emportement, sans volupté; ce n'est que l'ombre de la cachucha.
Et puis les français sont partout; dans la ville, sur douze marchands tenant bolicas, il y a trois français. Je ne m'en plains pas; je constate le fait. Au reste, à ne les considérer, bien entendu, que sous le côté des mœurs, toutes ces villes-ci, en deçà comme au delà, Bayonne comme Saint-Sébastien, Oloron comme Tolosa, ne sont que des pays mixtes. On y sent le remous des peuples qui se mêlent. Ce sont des embouchures de fleuves. Ce n'est ni France, ni Espagne; ni mer, ni rivière.
Aspect singulier d'ailleurs et digne d'étude. J'ajoute qu'ici un lien secret et profond, et que rien n'a pu rompre, unit, même en dépit des traités, ces frontières diplomatiques, même en dépit des Pyrénées, ces frontières naturelles, tous les membres de la mystérieuse famille basque. Le vieux mot Navarre n'est pas un mot. On naît basque, on parle basque, on vit basque et l'on meurt basque. La langue basque est une patrie, j'ai presque dit une religion. Dites un mot basque à un montagnard dans la montagne; avant ce mot, vous étiez à peine un homme pour lui; vous voilà son frère. La langue espagnole est ici une étrangère comme la langue française.
Sans doute cette unité vascougada tend à décroître et finira par disparaître. Les grands états doivent absorber les petits; c'est la loi de l'histoire et de la nature. Mais il est remarquable que cette unité, si chétive en apparence, ait résisté si longtemps. La France a pris un revers des Pyrénées, l'Espagne a pris l'autre; ni la France ni l'Espagne n'ont pu désagréger le groupe basque. Sous l'histoire nouvelle qui s'y superpose depuis quatre siècles, il est encore parfaitement visible comme un cratère sous un lac.
Jamais la loi d'adhésion moléculaire sous laquelle se forment les nations n'a plus énergiquement lutté contre les mille causes de toutes sortes qui dissolvent et recom-
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posent ces grandes formations naturelles. Je voudrais, soit dit en passant, que les faiseurs d'histoire et les faiseurs de traités étudiassent un peu plus qu'ils n'en ont l'habitude cette mystérieuse chimie selon laquelle se fait et se défait l'humanité.
Cette unité basque amène des résultats étranges. Ainsi le Guipuzcoa est un vieux pays de communes. L'antique esprit républicain d'Andorre et de Bagnères s'est répandu depuis un siècle dans les monts Jaitzquivel, qui sont en quelque façon le Jura des Pyrénées. Ici l'on vivait sous une charte, tandis que la France était sous la monarchie absolue très chrétienne et l'Espagne sous la monarchie absolue catholique. Ici, depuis un temps immémorial, le peuple élit l'alcade, et l'alcade gouverne le peuple. L'alcade est maire, l'alcade est juge, et il appartient au peuple. Le curé appartient au pape. Que reste-t-il au roi? le soldat. Mais, si c'est un soldat castillan, le peuple le rejettera; si c'est un soldat basque, le curé et l'alcade auront son cœur, le roi n'aura que son uniforme.
Au premier abord, il semblerait qu'une nation pareille était admirablement préparée pour recevoir les nouveautés françaises. Erreur. Les vieilles libertés craignent la liberté nouvelle. Le peuple basque l'a bien prouvé.
Au commencement de ce siècle, les certes, qui faisaient à tout propos, et souvent d'ailleurs à propos, des traductions de la constituante, décrétèrent l'unité espagnole. L'unité basque se révolta. L'unité basque, acculée à ses montagnes, entreprit la guerre du nord contre le midi. Le jour où le trône rompit avec les cortès, c'est dans le Guipuzcoa que la royauté effrayée et traquée se réfugia. Le pays des droits, la nation des fueros cria : Viva el re;/ neto! L'antique liberté basque fit cause commune contre l'esprit révolutionnaire avec l'antique monarchie des Espagnes et des Indes.
Et sous cette contradiction apparente il y avait une logique profonde et un instinct vrai. Les révolutions — insistons sur ceci — ne traitent pas moins rudement les anciennes libertés que les anciens pouvoirs. Elles remettent tout à neuf, et refont tout sur une grande échelle ; car elles travaillent pour l'avenir, et elles prennent dès à
présent la mesure de l'Europe future. De là ces immenses généralisations qui sont, pour ainsi dire, les cadres des nations de l'avenir et qui s'approprient si difficilement aux vieux peuples, et qui tiennent si peu compte des vieilles mœurs, des vieilles lois, des vieilles coutumes, des vieilles franchises, des vieilles frontières, des vieux idiomes, des vieux empiétements, des vieux nœuds que toutes les choses font, des vieux principes, des vieux systèmes-, des vieux faits.
Dans la langue révolutionnaire, les vieux principes s'appellent préjugés, les vieux faits s'appellent abus. Cela est tout à la fois vrai et faux. Quelles qu'elles soient, républicaines ou monarchiques, les sociétés vieillies se remplissent d'abus, comme les vieux hommes de rides et les vieux édifices de ruines; mais il faudrait distinguer, arracher la ronce et respecter l'édifice, arracher l'abus et respecter l'état. C'est ce que les révolutions ne savent, ne veulent ou ne peuvent faire. Distinguer, choisir, élaguer, elles ont bien le temps vraiment! elles ne viennent pas pour sarcler le champ, mais pour faire trembler la terre.
Une révolution n'est pas un jardinier, c'est le souffle de Dieu.
Elle passe une première fois, tout s'écroule ; elle passe une seconde fois, tout renaît.
Les révolutions donc malmènent le passé. Tout ce qui a un passé les craint. Aux yeux des révolutions, l'antique roi d'Espagne était un abus, l'antique alcade basque en était un autre. Les deux abus ont senti le péril et se sont ligués contre l'ennemi commun; le roi s'est appuyé sur l'alcade. Et voilà comment il s'est fait qu'au grand étonnement de ceux qui ne voient que les surfaces des choses, la vieille république guipuzcoane a lutté pour le vieux despotisme castillan contre la constitution de 1812.
Ceci, du reste, n'est pas sans analogie avec le fait de la Vendée. La Bretagne était un pays d'états et de franchises. Le jour où la République une et indivisible fut décrétée, la Bretagne sentit confusément que l'unité bretonne allait se perdre dans la grande unité française; elle se leva comme un seul homme pour défendre le passé et lutter pour le roi de France contre la Convention nationale.
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Les anciens peuples qui combattent de la sorte sont trop faibles pour descendre en plaine et livrer des batailles rangées aux races nouvelles, aux idées nouvelles, aux armées nouvelles; ils appellent la nature à leur aide; ils font la guerre de bruyères, la guerre de montagnes, la guerre du désert. La Vendée fit la guerre de bruyères; le Guipuzcoa fit la guerre de montagnes ; l'Afrique fait la guerre du désert.
Cette guerre a laissé ici sa trace partout. Au milieu de la plus belle nature et de la plus belle culture, parmi des champs de tomates qui vous montent jusqu'aux hanches, parmi des champs de maïs où la charrue passe deux fois par saison, vous voyez tout à coup une maison sans vitres, sans porte, sans toit, sans habitants. Qu'est cela? Vous regardez. La trace de l'incendie est sur les pierres du mur. Qui a brûlé cette maison? ce sont les carlistes. Le chemin tourne. En voici une autre. Qui a brûlé celle-ci? les cristinos. Entre Hernani et Saint-Sébastien, j'avais entrepris de compter les ruines que je voyais de la route. En cinq minutes, j'en ai compté dix-sept. J'y ai renoncé.
En revanche, la petite révolution anti-espartérlste, qu'on appelle el pronunciamienlo, s'est faite à Saint-Sébastien le plus paisiblement du monde. Saint-Sébastien ne bougeait pas, laissant les autres villes de la province se prononcer à leur fantaisie. Sur ce, arrive un message des gens de Pampelune. Qu'il faut un pronunciamiento à Saint-Sébastien, ou qu'autrement ils y descendront. Saint- Sébastien n'a pas peur, mais cette pauvre ville est fatiguée. La guerre civile d'Espartero après la guerre civile de don Carlos, c'était trop. Les principaux de la ville se sont réunis à l'ayuntamiento ; on a convoqué les deux oflBciers de chaque compagnie de la milice urbaine; on a dressé dans une salle une table avec tapis vert ; sur cette table on a rédigé une chose quelconque, on a lu cette chose par une fenêtre aux personnes qui étaient dans la place; quelques enfants qui jouaient aux marelles se sont interrompus un instant et ont crié : Vivat. Le soir même on a signifié ces événements à la garnison qui était dans le castillo. La garnison a adhéré à la chose écrite sur la table de la mairie et lue à la fenêtre de la place. Le lende-
main le général a pris la poste, le surlendemain le chef politique a pris la diligence ; deux jours après le colonel s'en est allé. La révolution était faite.
Voilà du moins l'histoire telle qu'on me l'a contée.
Je faisais route, en traversant ce beau pays dévasté, avec un ancien capitaine carliste, juché comme moi sur l'impériale de las diligencias peninsulares de Bayonne. C'était un homme de bonnes manières, distingué, silencieux, pensif. Je lui demandai à brûle-pourpoint en espagnol : Que pensa usled de don Carlos ? (Que pensez-vous de don Carlos ?) Il me répondit en français : Cest un imbécile. Prenez imbécile dans le sens d'imbecillis, débile. Vous aurez un jugement vrai qui ne tombera pas sur l'homme, mais sur le moment donné où l'homme a vécu.
Cette guerre de 1833 à 1839 a été sauvage et violente. Les paysans ont vécu cinq ans dispersés dans les bois et dans la montagne, sans mettre le pied dans leurs maisons. Tristes instants pour une nation que ceux où le chez soi disparaît. Les uns étaient enrôlés, les autres en fuite. Il fallait être carliste ou cristino. Les partis veulent qu'on soit d'un parti. Les cristinos brûlaient les carlistes, et les carlistes les cristinos. C'est la vieille loi, la vieille histoire, le vieil esprit humain.
Ceux qui s'abstenaient étaient traqués aujourd'hui par les carlistes et fusillés demain par les cristinos. Toujours quelque incendie fumait à l'horizon.
Les nations en guerre connaissent le droit des gens, les partis l'ignorent.
Ici la nature fait tout ce qu'elle peut pour rasséréner l'homme, et l'homme fait tout ce qu'il peut pour assombrir la nature.
Don Carlos ne prenait, de sa personne, aucune part à la guerre. Il résidait tantôt à Tolosa, tantôt à Hernani. Quelquefois, il allait d'une ville à l'autre, tenant une petite cour, ayant des levers, et vivant selon l'étiquette espagnole la plus rigoureuse. Quand il arrivait dans quelque village où il n'avait pas encore logé, on lui choisissait la meilleure maison; mais il savait se contenter de peu. Il allait ordinairement vêtu d'une redingote de couleur sombre, sans épaulettes ni broderies, avec la toison d'or
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et la plaque de Charles III. Son fils, le prince des Asturies, portait le béret basque, et avait fort bonne mine ainsi. Don Carlos, madame la princesse de Beïra, sa femme, et le prince des Asturies, voyageaient à cheval ; et madame la princesse de Beïra donnait l'exemple du courage dans le péril et de la gaieté dans la fatigue. Plusieurs fois le groupe royal faillit être surpris par Espartero ; la princesse alors montait allègrement à cheval, et disait en riant : Vamos,
Ferdinand VII n'aimait pas don Carlos, et le craignait. Il l'accusait de conspirer sous son règne; ce qui n'était pa5. Pourtant, la dernière personne que le roi Ferdinand voyait tous les soirs avant de s'endormir, c'était son frère. A minuit, don Carlos entrait, baisait la main du roi, et sortait, souvent sans que les deux frères eussent échangé une parole.
Les gardes du corps avaient ordre de ne laisser entrer à cette heure dans la chambre royale que don Carlos et le fameux père Cyrilio. Ce père Cyrillo avait de l'esprit et des lettres. C'est un profil qui eût valu la peine d'être dessiné entre deux pareils princes et deux pareils frères. Les partis l'ont défiguré à fantaisie avec une étrange fureur.
Il y avait beaucoup d'anglais parmi les gardes du corps de Ferdinand VII. C'était à eux que le roi parlait le plus volontiers quand il allait jouer, après la messe, une partie de billard, qui était sa plus grande aflaire, et qui durait presque toute la journée. Lorsqu'il était en belle humeur,
leur donnait des cigares.
A vrai dire, don Carlos fut perdu comme prétendant le
Hour où Zumalacarregui mourut. Zuraalacarregui était un
rrai basque. Il était le nœud du faisceau carliste. Après
mort, l'armée de Charles Vne fut plus qu'un fagot délié,
)mme dit le marquis de Mirabeau. Il y avait deux partis lutour de don Carlos, le parti de la cour, tl rey neto, et le >arti des droits, los fueros. Zumalacarregui était l'homme "des « droits ». Il neutralisait près du prince l'influence cléricale ; il disait souvent : Jl demonio los frayles ! Il tenait tête au père Larranaga, confesseur de don Carlos. La Navarre adorait Zumalacarregui. Grâce à lui, l'armée de don Carlos compta un moment trente mille combattants
m P VUE M'ES.
réguliers et deux cent cinquante mille insurgés auxiliaires, répandus dans la plaine, dans la forêt et dans la montagne.
Le général basque traitait d'ailleurs « son roi » assez cavalièrement. C'était lui qui plaçait et déplaçait à sa fantaisie celte pièce capitale de la partie d'échecs qu'on jouait alors en Espagne. Zuraalacarregui écrivait sur un chiffon de papier : Hoy su magestad ira a tal parte I Don Carlos allait.
La guerre de Navarre finit en 1839, brusquement. La trahison de Maroto, payée, dit-on, un million de piastres, brisa l'armée carliste. Don Carlos, obligé de se réfugier en France, fut conduit jusqu'à la frontière à coups de fusil.
Ce jour-là, quelques familles de Bayonne étaient allées pour S9 divertir précisément à ce point de la frontière où le hasard amena don Carlos. Elles assistèrent à l'entrée du prince et à la dernière lutte de la petite troupe fidèle qui l'entourait. Dès que le prince eut mis le pied sur le territoire français, la fusillade cessa.
11 y avait là une pauvre masure de chevrier. Don Carlos y entra. En entrant, il dit à madame la princesse de Beira qui l'accompagnait : — Avez-vous eu peur? — Non, seigneur, répondit-elle.
Puis le prince demanda une chaise et se fit dire la messe par son chapelain. La messe entendue, il prit le chocolat et fuma un cigare.
La 4)oignée d'hommes qui avaient combattu pour lui jusqu'au dernier moment ne se composait que de navarrais. Elle fut entourée et saisie par un détachement français. Ces pauvres soldats s'en allèrent d'un côté et don Carlos de l'autre. Il ne leur adressa pas une parole ; il ne les regarda même pas. Le prince et l'armée se séparèrent sans un adieu.
Elio, qui avait passé dix-sept mois en prison par ordre de don Carlos, était de cette troupe. Quand il arriva à Bayonne, le général Harispe lui dit : — Général Elio, j'ai ordre de faire une exception pour vous. Demandez-moi tout ce que vous voudrez. Que désirez-vous pour vous et votre famille? — Du pain et des souliers pour mes soldats, dit Elio. — Et pour votre famille ? — Je viens de vous le dire. — Vous n'avez parlé que de vos soldats, reprit le
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général Harispe. — Mes soldats, répondit Elio, c'est ma famille. — Elio était un héros.
Saint-Sébastien a vu ces événements, et bien d'autres encore. Il a été bombardé par les français en 1719, et brûlé en 1813 parles anglais.
Mais on m'annonce que le courrier part. Je jette à la hâte, et sans le relire, tout ce griffonnage sous enveloppe. Il me semble que je puis finir cette letti-e par un bombardement et un incendie.
L'autre jour j'étais sorti de Saint-Sébastiea à l'heure de la marée. J'avais pris à gauche, à l'extrémité de la promenade, par le pont de bois sur l'Urumec, qu'on passe pour un quarto. Une route s'était présentée, je l'avais acceptée au hasard, et j'allais, je marchais dans la montagne sans trop savoir où j'étais.
Peu à peu le paysage extérieur, que je regardais vaguement, avait développé en moi cet autre paysage intérieur que nous nommons la rêverie. J'avais l'œil tourné et ouvert au dedans de moi, et je ne voyais plus la nature, je voyais mon esprit. Je ne pouvais dire ce que je faisais dans cet état auquel vous me savez sujet; je me rappelle seulement d'une manière confuse que je suis resté quelques minutes arrêté devant un liseron dans lequel allait et venait une fourmi et que dans ma rêverie ce spectacle se traduisait en cette pensée : — Une fourmi dans un liseron. Le travail et le parfum. Deux grands mystères, deux grands conseils.
Je ne sais depuis combien de temps je marchais ainsi, quand tout à coup un bruit aigu composé de mille cris
bizarres m'a réveillé. J'ai regardé ; j'étais entre deux collines avec de hautes montagnes pour horizon, et j'allais droit à un bras de mer auquel la route que je suivais aboutissait brusquement à vingt toises devant moi. Là, au point où le chemin plongeait dans le flot, il y avait quelque chose de singulier.
Une cinquantaine de femmes, rangées sur une seule ligne comme une compagnie d'infanterie, semblaient attendre quelqu'un et l'appeler, et le réclamer, avec des glapissements formidables. La chose m'a fort émerveillé ; mais ce qui a redoublé ma surprise, c'a été de reconnaître, au bout d'un instant, que ce quelqu'un, si attendu, si appelé, si réclamé, c'était moi. La route était déserte, j'étais seul, et toute cette bourrasque de cris s'adressait vraiment à moi.
Je me suis approché, et mon étonnement s'est encore accru. Ces femmes me jetaient toutes à la fois les paroles les plus vives et les plus engageantes : Seflor frnnces, benga usted con migo! — Con migo, caballero ! — Ven, hombre, muy bonila soy!
Elles m'appelaient avec les pantomimes les plus expressives et les plus variées, et pas une n'avançait vers moi. Elles semblaient des statues vivantes enracinées dans le sol auxquelles un magicien eût dit : Faites tous les cris, faites tous les gestes; ne faites point un pas. Du reste, elles étaient de tout âge et de toute figure, jeunes, vieilles, laides, jolies, les jolies coquettes et parées, les vieilles en haillons. Dans les paj-s rustiques, la femme est moins heureuse que le papillon de son champ. Il commence par être chenille; ici c'est parla que la femme finit.
Comme elles parlaient toutes à la fois, je n'en entendais aucune, et j'ai été quelque temps avant de comprendre. Enfin des barques amarrées au rivage m'ont expliqué la chose. J'étais au milieu d'un groupe de batelières qui m'offraient de me faire passer l'eau.
Mais pourquoi des batelières et non des bateliers? Que signifiait cette obsession si ardente qui semblait avoir une frontière et ne jamais la franchir? Enfin, où voulaient-elles ne conduire? Autant d'énigmes, autant de raisons pour aller en avant.
Je demandai son nom à la plus jolie; elle s'appelait Pepa. Je sautai dans son bateau.
En ce moment j'aperçus un passager qui était déjà dans une autre barque ; nous courions risque d'attendre longtemps chacun de notre côté ; en nous réunissant nous pouvions partir tout de suite. Comme le dernier venu, c'était à moi de rejoindre l'autre. Je quittai donc le bateau de Pepa. Pepa faisait la moue ; je lui donnai une peseta; elle prit l'argent et continua de faire la moue, ce qui me flatta singulièrement ; car une peseta, c'était, comme me l'expliqua mon compagnon de route, le double du prix maximum du passage. Elle avait donc l'argent, sans la peine.
Cependant nous avions quitté le bord, et nous voguions dans un golfe où tout était vert, la vague et la colline, la terre et l'eau. Notre nacelle était conduite par deux femmes, une vieille et une jeune, la mère et la fille. La fille, fort jolie et fort gaie, avait nom Manuela et surnom la Catalana. Les deux batelières ramaient debout, d'arrière en avant, chacune avec un seul aviron, d'un mouvement lent, simple et gracieux. Toutes deux parlaient passablement français. Manuela, avec son petit chapeau de toile cirée orné d'une grosse rose, sa longue natte, tressée et flottante sur le dos à la mode du pays, son fichu jaune vif, son jupon court, sa jupe bien faite, montrait les plus belles dents du monde, riait beaucoup et était charmante. Quant à la mère, hélas! elle aussi avait été papillon.
Mon compagnon était un espagnol silencieux, qui, me trouvant plus silencieux que lui, prit, comme il arrive toujours, le parti de m'adresser la parole. Il commença, bien entendu, par achever son cigare. Puis il se tourna vers moi. En Espagne, cigare qui finit, causerie qui commence. Moi, comme je ne fume pas, je ne cause pas. Je n'ai jamais la grande raison qui fait le commencement d'une conversation, la fin d'un cigare.
— Seigneur, me dit mon homme en espagnol, l'avezvous déjà vu?
Je lui répondis en espagnol :
— Non, seigneur.
Remarquez le non, et admirez-le. Si j'avais dit : Quoi? ce qui eût été plus naturel, j'aurais eu une explication, et
j'aurais eu probablemeut tout de suite la clef de mes énigmes ; or je voulais garder mon petit mystère le plus longtemps possible, et je tenais à ne pas savoir où j'allais.
— En ce cas. seigneur, reprit mon compagnon, vous allez voir quelque chose de très beau.
— En vérité? fis-je.
— Cela est fort long.
Fort long? pensai-je; qu'est-ce que cela peut être? L'espagnol repartit : — C'est la plus longue qu'il y ait dans la province.
— Bon, me dis-je à moi-même, la chose est du féminin.
— Seigneur, reprit mon compagnon, en avez-vous déjà vu d'autres?
— Quelquefois, répondis-je. Autre réponse dans le goût de la première.
— Je gage que vous n'en avez point vu de plus longue.
— Oh ! oh ! vous pourriez perdre.
— Voyons, quelles sont celles que le seigneur cavalier a déjà vues?
La question devenait pressante. Je répondis : — Celle de Bayonne, — sans savoir de quoi je parlais.
— Celle de Bayonne ! s'écria mon homme, celle de Bayonne! Eh bien, monsieur, celle de Bayonne a trois
înts pieds de moins que celle-ci. L'avez-vous mesurée? Je répondis avec le même sang-froid : — Oui, seigneur.
Eh bien, mesurez celle-ci.
\ — J'y compte bien.
[— Vous serez édifié. Un escadron de cavalerie y tiendrait ir une seule file.
— Pas possible.
' — Comme je vous le dis, cavalier. Je vois que le seigneur ivalier est un amateur.
— Forcené.
— Vous êtes français, reprit mon homme; et, s'épanouissant, il ajouta :
— Vous venez peut-être de France tout exprès pour la voir.
— Précisément. Tout exprès.
Mon espagnol était rayonnant. 11 me tendit la main et me dit :
— Eh bien, monsieur (il dit le mot monsieur en français, grande courtoisie), vous allez être content. C'est droit comme un 1, c'est tiré au cordeau, c'est magnifique.
Diable ! pensai-je, est-ce que ce joli golfe aurait pour prolongement une rue de Rivoli? Quelle amère dérision! fuir la rue de Rivoli jusque dans le Guipuzcoa, et l'y retrouver emmanchée à un bras de mer, ce serait triste!
Cependant notre barque avançait toujours. Rlle doubla un petit cap qu'une grande maison ruinée domine de ses quatre murailles percées de portes sans battants et de fenêtres sans châssis.
Tout à coup, comme par magie, et sans que j'eusse entendu le sifïlet du machiniste, le décor changea, et un ravissant spectacle m'apparut.
Un rideau de hautes montagnes vertes découpant leurs sommets sur un ciel éclatant; au pied de ces montagnes, une rangée de maisons étroitement juxtaposées; toutes ces maisons peintes en blanc, en safran, en vert, avec deux ou trois étages de grands balcons abrités par le prolongement de leurs larges toits roux à tuiles creuses ; à tous ces balcons mille choses flottantes, des linges à sécher, des filets, des guenilles rouges, jaunes, bleues ; au pied de ces maisons, la mer ; à ma droite, à mi-côte, une église blanche; à ma gauche, au premier plan, au pied d'une autre montagne, un autre groupe de maisons à balcons aboutissant à une vieille tour démantelée ; des navires de toute forme et des embarcations de toute grandeur rangées devant les maisons, amarrées sous la tour, courant dans la baie ; sur ces navires, sur cette tour, sur ces maisons, sur cette église, sur ces guenilles, sur ces montagnes et dans ce ciel, une vie, un mouvement, un soleil, un azur, un air et une gaieté inexprimables; voilà ce que j'avais sous les yeux.
Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j'aie vus et qu'aucun « tourist » ne visite, cet humble coin de terre et d'eau qui serait admiré s'il- était en Suisse et célèbre s'il était en Italie, et qui est inconnu parce qu'il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j'arrivais par hasard, et sans
-avoir où j'allais, et sans savoir où j'étais, s'appelle en . ♦espagnol Pasages et en français le Passage.
La marée basse laisse la moitié de la baie à sec et la sépare de Saint-Sébastien qui est lui-même presque séparé du monde. La marée haute rétablit « le Passage ». De là ce nom.
La population de ce bourg n'a qu'une industrie, le travail sur l'eau. Les deux sexes se sont partagé ce travail selon leurs forces. L'homme a le navire, la femme a la barque ; l'homme a la mer, la femme a la baie : l'homme va à la pêche et sort du golfe, la femme reste dans le golfe et a passe » tous ceux qu'une affaire ou un intérêt amène de Saint-Sébastien. De là les bateleras.
Ces pauvres femmes ont si rarement un passager qu'il a bien fallu s'entendre. A chaque passant, elles se seraient dévorées et auraient peut-être dévoré le passant. Elles se sont fait une limite qu'elles ne franchissent pas, et une charte qu'elles ne violent pas. C'est un pays extraordinaire.
Dès que la marée monte, elles amènent leurs barques à l'endroit où la route s'inonde, et se tiennent là dans les rochers, filant leur quenouille, attendant.
Chaque fois qu'un étranger se présente, elles courent à la limite qu'elles se sont fixée, et chacune tâche d'appeler sur elle le choix de l'arrivant. L'étranger choisit. Son choix fait, toutes se taisent. L'étranger qui a choisi est sacré. On le laisse à celle qui l'a. Le passage ne coûte pas cher. Les pauvres donnent un sou, les bourgeois un real, les seigneurs une media-peseta, les empereurs, les princes et les poètes une peseta.
Cependant la barque avait touché le débarcadère. J'étais tellement ébloui du lieu que j'ai jeté en hâte une peseta à Manuela, et que j'ai sauté sur le rivage, oubliant tout ce que m'avait dit l'espagnol et l'espagnol lui-même , qui a dû, j'y songe maintenant, me regarder partir d'un air fort ébahi.
Une fois à terre, j'ai pris la première rue qui s'est présentée ; procédé excellent et qui vous mène toujours où vous voulez aller, surtout dans les villes qui, comme Pasages, n'ont qu'une rue.
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J'ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l'arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe.
Ici, nouvelle surprise. Rien n'est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l'eau, rien n'est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.
Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n'offrent plus, vues de cette rue étroite,, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d'un granit noirâtre, percées de quelques rare.s fenêtres carrées, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d'édifices étranges, sur lesquels se profilent, sculptés en ronde bosse, d'énormes blasons portés par des lions ou des hercules- et coiffés de raorions gigantesques. Par devant ce sont des chalets; par derrière ce sont des citadelles.
Je me faisais mille questions. Qu'est-ce que ce lieu extraordinaire? Que peut signifier une rue écussonnée d'un bout à l'autre ? On ne voit de ces rues-là que dans le& villes de chevaliers comme Rhodes et Malte. D'ordinaire les armoiries ne se coudoient pas. Elles veulent l'isolement; elles ont besoin d'espace comme tout ce qui est grand. Il faut tout un donjon à un blason comme toute une montagne à un aigle. Quel sens peut avoir un village armorié? Cabanes par devant, palais par derrière, qu'est-ce que cela veut dire? Quand vous arrivez par la mer, votre poitrine se dilate, vous croyez voir une bucolique; vous vous écriez : Oh ! la douce et candide et naïve peuplade de pêcheurs! Vous entrez, vous êtes chez des hidalgos; vous respirez l'air de l'Inquisition; vous voyez se dresser à l'autre bout de la rue le spectre livide de Philippe II.
Chez qui est-on quand on est à Pasages? Est-on chez des paysans? est-on chez des grands seigneurs? Est-on en Suisse ou en Castille? N'est-ce pas un endroit unique au monde que ce petit coin de l'Espagne où l'histoire et la nature se rencontrent et construisent chacune un côté de la même ville; la nature avec ce qu'elle a de plus. gracieux, l'histoire avec ce qu'elle a de plus sinistre?
Il y a trois églises à Pasages, deux noires et une blanche.
l'ASAGES. 131
La principale, qui est noire, est d'un caractère surprenant. A Texlérieur, c'est un bloc de pierres; à l'intérieur, c'est la nudité d'un sarcophage. Seulement, sur ces murailles moroses que ne relève aucune sculpture, que n'égaie aucune fresque, que ne traverse aucun vitrail, vous voyez tout à coup reluire et resplendir un autel, qui est à lui seul toute une cathédrale.
C'est une immense boiserie appliquée au mur, ciselée, peinte, menuisée, ouvrée, dorée, avec des statues, des statuettes, des culonnes torses, des rinceaux, des arabesques, des volutes, des reliques, des roses, des cires, des saints, des saintes, du clinquant et des pas^equilles. Cela part du pavé, et cela ne s'arrête qu'à la voûte. Nulle transition entre la nudité du mur et la parure de l'autel. C'est une magnifique architecture vermeille et fleurie qui végète, on ne sait comment, dans l'ombre de cette cave de granit, et qui, au moment oti l'on s')- attend le moins, fait dans les coins obscurs des broussailles d'or et des pierreries.
Il y a quatre ou cinq de ces autels dans l'église de Pasages. Cette mode est , du reste , propre à toutes les églises de la province ; mais c'est à Pasages qu'elle produit son contraste le plus singulier.
La première chose qui m'a frappé en entrant dans l'église, c'est une tête sculptée dans une muraille qui fait face au portail. Cette tête est peinte en noir, avec des yeux blancs, des dents blanches et des lèvres rouges, et r^farde l'église d'un air de stupeur. Comme je considérais cette sculpiure mystérieuse, el sei'ior cura a passé; il s'est approché de moi; je lui ai demandé s'il savait ce que signifiait ce masque de nègre devant le seuil de son église. Il ne le sait pas, et, m'a-t-il dit, personne dans le pays ne Ta jamais su.
Au bout de deux heures, ayant tout vu ou du moins tout effleuré, je me suis rembarqué. Manuela m'attendait. Car c'était lini, elle avait pris possession de moi, je lui appartenais, j'étais sa chose.
Comme j'enjambais le rebord du bateau, quelqu'un m'a saisi le bras; je me suis retourné. C'était le digne homme avec lequel j'avais passé, le matin, le bras de mer, et dont j'ai oublié de vous faire le portrait; je répare mon oubli.
Chapeau râpé à haute forme et à bords étroits, redingote bleue usée aux coutures, boutonnée de deux boutons l'un, grosse chaîne de montre avec clef de cornaline, figure de juif sans le sou qui prête son nom pour des opérations douteuses. Voici maintenant notre dialogue sur le bord du bateau.
Figurez-vous-le dans le castillan le plus rapide que vous pouvez imaginer :
— Eh bien, seigneur français?
— Eh bien ?
— Qu'en dites-vous?
— De quoi ?
— L'avez-vous vue?
— Quoi?
— L'avez-vous mesurée?
— Quoi ?
— N'est-ce pas la plus longue de la province?
— De quelle province et qu'est-ce qui est long?
— Pardieu! la corderie.
— Quelle corderie?
— La corderie que vous venez de voir ! La corderie d'ici, donc ?
— Il y a une corderie ici?
— Ah! le seigneur cavalier français est de belle humeur et veut s'amuser; mais il sait bien qu'il y a une corderie, puisqu'il a fait deux cents lieues exprès pour la voir.
— Moi? pas du tout.
— N'est-ce pas que c'est beau? tiré au cordeau? long? magnifique? droit comme un J?
— Je n'en sais rien.
— Ah çà! reprit l'homme en me regardant entre les deux yeux, sérieusement, cavalier, vous ne l'avez donc pas vue ?
— Quoi?
— La corderie?
— Apprenez, seigneur, répliquai-je avec majesté, que je hais particulièrement les choses longues, magnifiques et tirées au cordeau, et que je ferais deux cents lieues pour ne pas voir une corderie.
Je dis ces paroles mémorables d'une façon si solennelle
PASAGKS. 133
et avec un accent si profond que mon homme en recula. Il me regarda d'un air effaré ; et, tandis que la barque s'éloignait du bord, je l'entendis qui disait aux bateleras restées sur l'escalier, en me désignant d'un haussement d'épaules : Un loco. IJn fou.
De retour à Saint- Sébastien, j'ai annoncé dans mon auberge que j'irais le lendemain m'installer à Pasages.
Ceci a causé un effroi général.
— Qu'allez-vous faire là, monsieur? Mais c'est un trou. Ln désert. Un pays de sauvages. Mais vous n'y trouverez pas d'auberge !
— Je me logerai dans la première maison venue. On trouve toujours une maison, une chambre, un lit.
— Mais il n'y a pas de toit aux maisons, pas de porte aux chambres, pas de matelas aux lits.
— Cela doit être curieux.
— Mais que mangerez-vous?
— Ce qu'il y aura.
— Il n'y aura que du pain moisi, du cidre gâté, de l'huile rance et du vin de peau de bouc.
— J'essaierai de cet ordinaire.
— Comment, monsieur, vous êtes décidé ?
— Décidé.
— Vous faites ce que personne n'oserait faire ici.
— En vérité? cela me tente.
— Aller coucher à Pasages, cela ne s'est jamais vu ! Et l'on faisait presque des signes de croix.
Je n'ai voulu rien entendre, et le lendemain, à l'heure de la marée, je suis parti pour Pasages.
Maintenant voulez-vous connaître le résultat? Voici où m'a mené mon imprudence.
Je commence par vous dire ce que j'ai sous les j-eux au moment où je vous écris.
Je suis sur un long balcon qui donne sur la mer. Je suis accoudé à une table carrée recouverte d'un tapis vert. J'ai à ma droite une porte-fenêtre qui s'ouvre dans ma chambre, car j'ai une chambre, et cette chambre a une
13i PYRÉNÉES.
porte. A ma gauche j'ai la baie. Sous mon balcon sont amarrés deux navires, dont un vieux, dans lequel travaille un matelot bayonnais qui chante du matin au soir. Devant moi, à deux encablures, un autre navire tout neuf et très beau qui va partir pour les Indes. Au delà de ce navire, la vieille tour démantelée, le groupe de maisons qu'on appelle el olre Pasage, et la triple croupe d'une montagne. Tout autour de la baie, un large demi-cercle de collines dont les ondulations vont se perdre à l'horizon et que dominent les faîtes décharnés du mont Arun.
La baie est égayée par les nacelles des bateleras qui vont et viennent sans cesse, et se hèlent d'un bout à l'autre du golfe avec des cris qui ressemblent au chant du coq. Il fait un temps magnifique et le plus beau soleil du monde. J'entends mon matelot qui fredonne, des enfants qui rient, les batelières qui s'appellent, les laveuses qui frappent le linge sur des pierres selon la mode du pays, les chariots à bœufs qui grincent dans les ravins, les chèvres qui bêlent dans la montagne, les marteaux qui retentissent dans le chantier, les câbles qui se déroulent sur les cabestans, le vent qui souffle, la mer qui monte. Tout ce bruit est une musique, car la joie le remplit.
Si je me penche à mon balcon, je vois à mes pieds une étroite terrasse où l'herbe pousse, un escalier noir qui descend à la mer et dont la marée escalade les degrés, une vieille ancre enfoncée dans ia vase, et un groupe de pêcheurs, hommes et femmes, dans le flot jusqu'aux genoux, qui tirent leurs filets de l'eau en chantant.
Enfin, si vous voulez que je vous dise tout, là, sous mes yeux, sur la terrasse et l'escalier, des constellations de crabes exécutent avec une lenteur solennelle toutes les danses mystérieuses que rêvait Platon.
Le ciel a toutes les nuances du bleu depuis la turquoise jusqu'au saphir, et la baie toutes les nuances du vert depuis l'émeraude jusqu'à la chrysoprase.
Aucune grâce ne manque à cette baie ; quand je regarde l'horizon qui l'enferme, c'est un lac; quand je regarde la marée qui monte, c'est la mer.
Qu'en dites-vous? Et à ce sujet, —j'y songe et vous me le rappelez dans votre lettre, — depuis trois semaines que
RASAGES. 135
ie voyage, j'ai été infidèle à ma manie de vous envoyer le paysage de ma fenêtre. Je répare tout de suite cet oubli. A Bordeaux, ma fenêtre donnait sur un grand mur; à Bayonne, sur une rue plantée d'arbres; à Saint-Sébastien, sur une vieille femme qui tuait ses puces. Vous voilà satisfait. Je reviens en hâte à Pasages.
La maison que j'habite est à la fois une des plus solennelles qui regardent la rue, et une des plus gaies qui regardent le golfe. Au-dessus du toit, je voisdans les rochers des escaliers qui grimpent à travers destoufifes de verdure jusqu'à la vieille église blanche, laquelle semble une génisse (ie plus agitant sa cloche à son cou dans la montagne. Car, dans les églises du Guipuzcoa, on voit à nu la cloche suspendue au bord du toit de l'église sous une espèce d'arcade qui ressemble à un collier.
La maison où je suis a deux étages et deux entrées. Elle est curieuse et rare entre toutes, et porte au plus haut degré le double caractère si original des maisons de Pasages. C'est le monumental rapiécé avec le rustique. C'est une cabane mêlée et soudée à un palais.
La première entrée est un portail à colonnes du temps de Philippe II, sculpté par les ravissants artistes de la renaissance, mutilé par le temps et les enfants qui jouent, rongé par les pluies, la lune et le vent de mer. Vous savez que le grès fruste se ruine admirablement. Ce portail est d'une belle couleur chamois. L'écusson reste, mais les années ont effacé le blason.
Vous poussez la petite porte à droite du portail, et vous trouvez un escalier en poutres et en planches, poutres et planches noires comme le charbon, rudement taillées, à peine équarries. En haut de l'escalier, dont les marches séculaires offrent de larges brèches, une lourde porte de forteresse, au centre de laquelle s'ouvre une étroite lucarne grillée, grince sur ses gonds de fer massifs et vous introduit dans le logis.
L'antichambre est un corridor blanchi à la chaux, tapissé d'énormes toiles d'araignée, car je ne veux rien vous dissimuler, éclairé d'une fenêtre sur la rue. Vis-à-vis de cette fenêtre, l'escarpement du mont dresse à perte de vue son mur gigantesque.
I-e corridor, qui aboutit à l'escalier du second étage, est percé de deux portes; l'une à droite mène à la cuisine, où l'on monte par deux marches de bois massif; l'autre à gauche s'ouvre sur une grande salle flanquée aux quatre coins de quatre petites chambres, laquelle compose à elle seule, avec ces quatre cabinets et la cuisine, le premier étage de la maison. Deux de ces cabinets sont obscurs et n'ont d'autre ouverture que leur porte sur la salle. On y couche pourtant. Les deux autres chambres sont, comme la salle, de plain-pied avec le balcon auquel elles communiquent par des portes-fenêtres peintes en vert, garnies de petites vitres à volets. Chaque chambre a une de ces fenêtres. La grande salle en a deux entre lesquelles s'ouvre une jolie croisée presque carrée.
L/Atl
Les intérieurs sont blancs d'un lait de chaux comme la façade sur le lac ; les parquets, noirs et pourris comme l'escalier, ressemblent au tablier de bois d'un pont rustique; les portes ressemblent aux parquets. Une table
ronde, quelques bahuts, quelques chaises de paille, voilà Pameublement de la grande salle. Un blason, peu héraldique d'ailleurs, est grossièrement peint au-dessus de la porte du milieu. Pas de cheminées. Le climat s'en passe. Les murs sont de pierre et d'une épaisseur de donjon.
J'occupe la chambre sur le balcon à l'angle de la salle à gauche. Les autres cabinets sont les cellules des divers habitants de la maison, desquels je vous parlerai tout à l'heure.
Le second étage est pareil au premier. Une chambre à coucher occupe la place de la cuisine. Le balcon du deuxième étage abrite le balcon du premier et est luimême protégé par le large rebord du toit qu'égaient de charmantes solives contournées et ciselées. Les balcons sont carrelés en briques rouges et peints en vert.
Mais il semble que tout cela va s'effondrer. Les murs ont des lézardes qui laissent voir le paysage; les briques du balcon d'en haut laissent voir le balcon d'en bas ; les planchers des chambres plient sous le pied.
L'escalier qui mène du premier au second est des plus étranges.
Tout l'escalier branlait du haut jusques en bas,
dit Régnier de je ne sais plus quel logis. Cet escalier est tout ensemble branlant et massif. Ce sont de gros madriers, de grosses planches, de gros clous, ajustés et assemblés d'une façon sauvage il y a trois cents ans, qui tremblent de vieillesse et ont pourtant quelque chose de robuste et de redoutable. Cela menace dans la double acception du mot. Aucune lucarne, si ce n'est un rayon oblique d'en haut. Les marches, raccommodées à la serpe avec des planches posées de travers et comme jetées au hasard, semblent des pièges à loups. C'est à la fois croulant et formidable. D'immenses araignées vont et viennent dans cet enchevêtrement ténébreux. Une porte de chêne épaisse de quatre pouces, garnie d'armatures solides, quoique rongées de rouille, ferme cet escalier et isole au besoin le deuxième étage du premier. Toujours la forteresse dans la cabane.
Que dites-vous de cet ensemble? Cela est triste ? repoussant ? terrible ? Eh bien non, cela est charmant.
D'abord, rien n'est plus inattendu. C'est là une maison comme on n'en voit nulle part. Au moment où vous vous croyez dans une masure, une sculpture, une fresque, un ornement inutile et exquis vous avertit que vous êtes dans un palais; vous vous extasiez sur ce détail qui est un luxe et une grâce, le cri rauque d'un verrou vous fait songer que vous habitez une prison; vous allez à la fenêtre, voici le balcon, voici le lac, vous êtes dans un chalet de /ug ou de Lucerne.
Et puis un jour éclatant pénètre et remplit cette singulière demeure; la distribution en est gaie, commode et originale; l'air salé de la mer l'assainit; le pur soleil de midi la sèche, la chauffe et la vivifie. Tout devient joyeux dans cette lumière joyeuse.
Partout ailleurs la poussière est de la malpropreté. Ici la poussière n'est que de la vétusté. La poussière d'hier est odieuse ; la cendre de trois siècles est vénérable. Que vous dirai-je enfin? dans ce pays de pêcheurs et de chasseurs, l'araignée qui chasse et qui tend ses filets a droit de bourgeoisie, elle est chez elle. Bref, j'accepte ce logis tel qu'il est.
Seulement je fais balayer ma chambre, et j'ai donné congé aux araignées qui l'occupaient avant moi.
Ce qui complète la physionomie étrange de cette maison, c'est que je n'y ai pas vu d'homme. Quatre femmes €t un enfant l'habitent; la maîtresse du logis, ses deux filles, sa servante Inaeia, belle fille basque aux pieds nu?, et son petit-fils, joli marmot de dix-huit mois.
L'hôtesse, madame Rasquetz, est une excellente femme aux yeux spirituels, avenante, cordiale et gaie, qui est un peu française d'origine, tout à fait française de cœur, et qui parle très bien français. Ses deux filles ne parlent qu'espagnol et basque.
L'aînée est une jeune femme malade, douce et pensive. La cadette s'appelle Pepa comme toutes les espagnoles. Elle a vingt ans, la taille svelte, le corsage souple, la main bien faite, le pied petit, chose rare en Guipuzcoa, les yeux noirs et grands, les cheveux superbes. Elle s'accoude
le soir sur le balcon dans une attitude triste, et elle se retourne, si sa mère l'appelle, avec une vivacité joyeuse. Elle est à cet âge où Tinsouciance de la jeune fille commence à disparaître, insensiblement voilée sous la mélancolie de la femme.
L'enfant, qui rampe dans l'escalier d'un étage à l'autre, va et vient tout le jour, rit, remplit la maison, et la réchauffe avec son innocence, sa grâce et sa naïveté. Un enfant dans une maison, c'est un poêle de gaîté.
Comme il couche près de ma chambre, le soir je l'entends qui murmure doucement pendant que les quatre femmes l'endorment avec une chanson.
Je vous ai dit que la maison avait une autre entrée. C'est un escalier sans rampe, formé de grosses pierres de taille, qui monte de la rue à la cuisine et va de là rejoindre d'autres escaliers de pierre qui s'en vont dans la montagne à travers les feuillages.
La maison est posée en travers sur la rue comme le château de Chenonceaux sur le Cher, et la rue passe dessous au moyen d'une espèce d'arche de pont longue, étroite, voûtée et obscure qu'une lanterne éclaire la nuit et où brûle dans une niche, à côté d'un soupirail fermé d'une grille du quinzième siècle, une cire bénie, recommandée aux pauvres matelots qui passent par l'inscription que voici :
VNA LIMOSXA PARA
ALTMBRAR AL S^°- C^
D. BVEX BIAJE.
« Une aumône pour éclairer le Saint-Christ du Bon voyage. — An 1756. »
Maintenant vous connaissez la maison, vous connaissez les habitants, je vous ai dit où est ma chambre ; mais je ne vous ai pas dit ce qu'elle est.
Figurez-vous quatre mursb'ancs, deux chaises de paille, une cuvette sur trépied, un chapeau d'enfant orné de plumes et de verroteries suspendu à un clou, une tablette portant quelques pots de pommade et trois volumes dépa-
liO PYRÉNÉES.
reillés de Jean-Jacques Rousseau, un lit à baldaquin antique de fort belle perse, avec deux matelas durs comme marbre et un chef de bois peint le plus joli du monde, un miroir penché à encadrement exquis accroché au mur, et une porte de cave qui ne ferme pas. Voilà ma chambre. Ajoutez-y la porte-fenêtre dont je vous ai déjà parlé et une table qui est sur le balcon. De mon lit je vois la mer et la montagne.
Vous voyez que, malgré les prédictions sinistres des gens civilisés de Saint-Sébastien, j'ai réussi à me loger chez les hurons de Pasages.
Ai-je réussi à y vivre ? Jugez-en.
Sur ma table à tapis vert qui ne quitte pas le balcon, la gracieuse Pepa, qui s'éveille avec l'aube, vient, vers dix heures, poser une serviette blanche; puis elle m'apporte des huîtres détachées le matin même des rochers de la baie, deux côtelettes d'agneau, une loubine frite qui est un délicieux poisson, des œufs sur le plat sucrés, une crème au chocolat, des poires et des pêches, une tasse de fort bon café et un verre de vin de Malaga. Je bois d'ailleurs du cidre, ne pouvant me faire au vin de peau de bouc. Ceci est mon déjeuner.
Voici mon dîner, qui a lieu le soir vers sept heures, quand je suis revenu de mes courses dans la baie ou sur la côte. Une excellente soupe, le puchero avec le lard et les pois chiches sans le safran et les piments, des tranches de merluche frites dans l'huile, un poulet rôti, une salade de cresson cueilli dans le ruisseau du lavoir, des petits pois aux œufs durs, un gâteau de maïs au lait et à la fleur d'oranger, des brugnons, des fraises et un verre de Malaga.
Pendant que Pépita me sert, allant et venant autour de moi, toutes ces choses qui sollicitent mon appétit de montagnard, le soleil se couche, la lune se lève, un bateau pêcheur sort de la baie, tous les spectacles de l'océan et des montagnes se déploient devant moi mariés à tous les spectacles du ciel. Je parle basque et espagnol à Pépita. Je lui conte des histoires de sorciers que j'invente incroyables et auxquelles j'ai l'air de croire, elle rit et tâche de me dissuader, j'entends chanter au loin les bâte-
lières, et je ne m'aperçois pas que la porcelaine est en faïence et l'argenterie en étaio.
Tout cela me coûte cinq francs par jour.
A Saint-Sébastien, on me croit probablement mort de faim et dévoré par les sauvages.
Du raste, rien ne m'a été plus facile de ra'installer ici. J'ai demandé à Manuela si elle connaîtrait à Pasages une maison où je pusse me loger pendant quelques jours. La fantaisie a d'abord un peu surpris Manuela; mais j'ai insisté et elle m'a conduit où je suis. La digne madame Basquelz m'a accueilli avec un sourire; je lui ai donné le prix qu'elle m'a demandé. C'est fort simple, comme vous voyez.
La baie du Passage, abritée de toutes parts et de tous les vents, pourrait faire un port magnifique. Napoléon l'avait pensé, et, comme il était bon ingénieur, il avait lui-même crayonné un plan des travaux à faire. Le bassin a plusieurs lieues de tour et le goulet qui mène à la mer est tellement étroit qu'il ne peut y passer qu'un seul bâtiment à la fois. Ce goulet, resserré entre deux hautes croupes de rochers, est lui-même partagé en trois petits bassins que séparent des étranglements faciles à fortifier et à défendre.
Au seizième siècle, la compagnie de Caracas, réunie depuis à celle des Philippines, avait son entrepôt et ses magasins à Pasages. Elle avait fait construire, pour protéger la baie, la belle tour qui en est aujourd'hui l'ornement. Cette tour a été démantelée il y a quelques années par les carlistes.
Les carlistes, soit dit en passant, ont laissé de tristes traces à Pasages. Ils ont démoli et brûlé plusieurs maisons. Celle où je demeure n'a été que pillée. — Grand bonheur! me disait mon hôtesse enjoignant les mains.
Les anglais aussi ont occupé Pasages à diverses époques, et tout récemment encore.
Ils avaient bâti sur les points élevés de la côte quelques forts, aujourd'hui détruits. Ceux-là ont été brûlés
par les habitants. Et, s'il faut tout dire, ces incendies ont été des feux de joie. Les anglais ne sont pas aimés dans le Guipuzcoa. Le débarquement de lord Wellington avec les portugais en 1813 est pour les basques un sinistre souvenir. Les cœurs de ces montagnards ont comme ces montagnes de longs et profonds échos, et le bombardement de Saint-Sébastien y retentit encore.
Les anglais n'ont laissé dans la ville de Pasages d'autres vestiges que les deux syllabes OLD. COLD. qui faisaient partie de quelque enseigne de marchand et qui sont encore visibles, à côté du portrait de Philippe II, sur le mur de la maison que j'habite.
Maintenant le port de Pasages est à peu près désert. Les bateaux pêcheurs seuls y séjournent. Des armateurs bayonnais y font construire, sous des noms espagnols qu^on leur prête à Bilbao ou à Santander, des navires destinés au commerce de l'Espagne et qui ne jouiraient pas des franchises s'ils n'étaient pas bâtis en Espagne. Pasages sert à cela. Et voilà pourquoi on y a étaljli, en 1842 je crois, la grande corderie qui est dans le chantier, et que j'avais tant dédaignée. Cette corderie est un long boyau et une belle corderie. J'ai fini par la visiter. Vous voyez que je me civilise.
Le port n'est plus protégé militairement que par un petit castillo installé sur un rocher à mi-côte, à l'entrée de la seconde articulation de la gorge. Cette forteresse est défendue par d'innombrables puces et aussi par quelques soldats.
Pasages, du reste, se garderait presque tout seul. La nature l'a admirablement fortifié. L'entrée du port est redoutable. Tous les ans quelque bâtiment s'y perd. L'an dernier, un navire chargé de planches pour une cinquantaine de mille francs, cherchant à s'y réfugier par un gros temps, fut pris en travers au moment où il entrait dans le second bassin du détroit, et jeté par une lame sur le rocher à plus de soixante pieds au-dessus de la mer. Il ne retomba pas. Les angles du rocher le saisirent et s'y enfoncèrent de toutes parts. Une croix de fer qui tremble au vent marque aujourd'hui l'endroit où ce grand navire resta cloué.
Voulez-vous savoir à présent la vie que je mène ici ? Comme je ne ferme pas ma fenêtre et que ma porte ne ferme pas, dès l'aube le soleil qui brille et l'enfant qui jase me réveillent. Je n'ai pas le chant du coq, mais j'ai le chant des bateleras, ce qui revient au même. Si la marée monte, tout en me levant je les vois de mon balcon qui se hâtent vers le fond du golfe.
Elles sont toujours deux dans un bateau, un peu à cause de la pesanteur du bateau, beaucoup à cause de la jalousie des maris et des amants. Cela fait des couples, et chaque couple a son nom ; la Catalana y 5-u madré, Maria Juana et Maria Andres, Pepa et Pépita, les companeras et les evaristas. Les evaristas sont très jolies; les officiers de la garnison de Saint-Sébastien se font volontiers promener par elles, mais elles sont sages, elles promènent en effet les officiers. Elles ont toujours un bouquet sur leur chapeau ciré, et, quand elles se penchent sur l'aviron, leur courte jupe de drap noir à gros plis laisse voir leur jambe bien faite et bien chaussée. Elles sont du petit nombre de celles qui ont des bas ; c'est l'aristocratie des batelières.
Pepa et Pépita, les deux sœurs, sont encore plus jolies que les evaristas.
Rien n'est vif et pur comme cette baie le matin. J'entends sonner derrière moi les cloches des trois églises ; le soleil marque les rides de la vieille tour. Chaque barque fait son sillage dans le golfe et semble traîner après soi un long sapin d'argent avec toutes ses branches.
Avant déjeuner je fais un tour dans le village, ou la ville, comme vous voudrez, car je ne sais quel nom donner à ce lieu à part. J'y découvre toujours quelque chose que je n'avais pas vu la veille. Ce sont des hangars pratiqués dans les rochers qui percent la rue et se font jour entre les maisons; dans ces hangars est la provision de bois, souches d'arbres hérissées comme des châtaignes, déchirures de bateaux, carcasses de navires. C'est une femme qui file devant la porte; le fil part de sa main et remonte jusqu'au toit de la maison, d'où il retombe, portant à son
extrémité le fuseau qui pend devant la fileuse. Ce sont des Persiennes orientales à des fenêtres gothiques, et de frais visages derrière ces mailles serrées de bois noir. Ce sont de belles petites fille?, jambes nues et déjà bronzées par le climat, qui dansent et qui chantent :
Gentil muchacha, Toma la derecha.
Hombre de nada, ïoma la izquierda,
ce que je traduirais volontiers ainsi, plutôt selon l'esprit que selon la lettre :
Fille adroite, Prends la droite.
Homme gauche, .
Prends la gauche.
A Pasages, on travaille, on danse et on chante. Quelquesuns travaillent, beaucoup dansent, tous chantent.
Comme dans tous les lieux primitifs et rustiques, il n'y a à Pacages que des jeunes filles et des vieilles femmes, c'est-à-dire des fleurs et... ma foi, cherchez l'autre mot dans Ronsard. La femme proprement dite, cette rose magnifique qui s'épanouit de vingt-cinq à quarante ans, est un produit exquis et rare de la civilisation extrême, de la civilisation élégante, et n'existe que dans les villes. Pour faire la femme il faut de la culture; il faut, passez-moi l'expression, ce jardinage que nous nommons l'esprit de société.
Où l'esprit de société n'est pas, vous n'aurez pas la femme. Vous aurez Agnès, vous aurez Gertrude; vous n'aurez pas Elmire,
A Pasages, il y a toujours des filles qui lavent et des linges qui sèchent ; les filles lavent dans les ruisseaux, les linges sèchent sur les balcons. Cela égaie l'oreille et les yeux.
Ces balcons sont les plus curieuses choses du monde à regarder et à étudier. Vous ne pouvez vous figurer tout ce qu'il y a, outre les linges séchant en plein air, sur un balcon de Pasages.
La balustrade elle-même, qui est presque toujours ancienne, c'est-à-dire torse ou ciselée, vaut déjà la peine d'être examinée. Puis, au plafond du balcon, — car tout balcon a un plafond qui est le balcon supérieur ou le rebord du toit, — à ce plafond, dis-je, se balancent des lignes, des nasses, des filets, des rouleaux de cordes, des éponges, un perroquet dans une cage en bois, des caisses suspendues pleines d'oeillets rouges sous lesquelles s'enchevêtrent des nœuds de corne, petits jardins aériens qui vous font songer à Sémiramis. Au mur, entre les fenêtres, s'accrochent des bouquets d'immortelles liés en croix, des haillons, de vieilles vestes brodées, des drapeaux, des torchons; puis des choses fantastiques dont on ne peut deviner l'utilité et qui sont là pour l'ornement, quatre lattes attachées en carré, un fil de fer en cerceau, un tambour de basque crevé. Quelques dessins charbonnés sur le mur b'anchi, des seaux à cercles de fer brillant pour puiser l'eau, et une jeune fille qui rit accoudée à la balustrade, complètent l'ameublement du balcon.
Dans le vieux Pasages, de l'autre côté de la baie, j'ai vu une maison du quinzième siècle dont le balcon, plus fourmillant d'objets et plus encombré qu'une basse-cour de Normandie, est encadré entre deux sévères profils de chevaliers sculptés sur de larges planches de chêne.
Le jour où j'arrivai, comme pour fêter ma bienvenue, • un vieux jupon, composé de plusieurs guenilles de toutes couleurs cousues ensemble, flottait comme une bannière à l'un de ces balcons. Ce bariolage éclatant se gonflait au vent avec un orgueil et un faste inexprimables. Je n'ai jamais vu plus magnifique manteau d'arlequin.
A midi, le soleil abat sous tous les toits et sous tous les balcons de larges bandes d'ombre horizontale qui font ressortir la blancheur des façades et qui font que cette ville, si on l'aperçoit de loin se détachant sur le fond vert et sombre des montagnes, semble vivre d'une vie lumineuse et extraordinaire.
La place surtout est éclatante. Car il y a une place à Pasages, laquelle, comme toutes les places espagnoles, s'appelle plaza de la Conslilucion. En dépit de ce nom parlementaire et pluvieux, la place de Pasages étincelle et
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reluit avec une verve admirable. Cette place n'est autre chose que le prolongement de la rue, élargi et ouvert sur la mer. Quelques-unes des hautes maisons qui l'entourent sont juchées sur de colossales arcades. La maison centrale porte sur sa devanture le blason colorié de la ville. Tous les rez-de-chaussée sont des boutiques.
A de certains dimanches, la ville se paie à elle-même un combat de taureaux, et cette place lui sert d'amphithéâtre, ce qu'indiquent des assemblages de solives plantés dans le pavé le long du parapet. D'ailleurs, place de taureaux ou place de la constitution, rien, je vous le répète, n'est plus allègre, plus curieux, plus divertissant à l'œil.
La vie surabondante qui anime Pasages se résume dans cette place et y atteint son paroxysme. Les bateleras se tiennent à un bout, les majos et les matelots à l'autre; des enfants rampent, grimpent, marchent, chancellent, crient et jouent sur tous les pavés ; les façades peintes étalent toutes les couleursdu perroquet, le jaune le plus vif, le vert le plus frais, le rouge le plus vermeil. Les chambres et les boutiques sont des cavernes pleines de clairsobscurs magiques, où l'on entrevoit parmi les lueurs et les reflets toutes sortes de mobiliers fantasques, des bahuts comme on n'en voit qu'en Espagne, des miroirs comme on n'en voit qu'à Pasages.
De bonnes figures honnêtes et cordiales s'épanouissent sur tous ces seuils.
Je vous parlais tout à l'heure du Vieux Pasages qu'on appelle aussi el otro Pasage. Il y a en effet deux Pasages, un jeune et un vieux. Le jeune a trois cents ans. C'est celui que j'habite.
J'ai voulu l'autre matin passer l'eau et voir le vieux. C'est une sorte de Bacharach méridional.
Là, comme au Bacharach du Rhin, « l'étranger est étrange », des enfants hâves et des vieilles blêmes vous regardent passer avec stupeur.
Une m'a crié comme je m'arrêtais devant sa maison : Hijo, dibuja eso. Viejas cosas, hermosas cosas (Fils, dessine ceci. Vieilles choses, belles choses). Le logis en effet était une magnifique masure du treizième siècle, la plus df^labrée et la plus croulante qu'on pût voir.
La rue du vieux Pasages est une vraie rue arabe ; maisons blanchies, massives, cahotées, à peine percées de quelques trous. S'il n'y avait les toits, on se croirait à Tétuan. Cette rue, où le lierre va d'un côté à l'autre, est pavée de dalles, larges écailles de pierre qui ondulent comme le dos d'un serpent.
L'église gâte cet ensemble. Elle est mod rne et rebâtie du dernier siècle. Je me la suis fait ouvrir pour une demi-peseta. Une inscription sur l'orgue en donne la date, qui n'est d'ailleurs que trop écrite dans l'architecture :