‹ Alpes et PyrénéesChapitre 18 sur 22 · V. IL · texte numérisé non relu

V. IL

Autour de ce rocher, il y a un petit plateau triangulaire couvert de landes desséchées et entouré d'une espèce de fossé fort âpre. J'aperçois pourtant dans une crevasse une jolie petite bruyère rose en fleur. Je la cueille.

Autre castillo beaucoup plus grand que celui d'hier. Mille insectes m'importunent. Je suis dans l'enceinte, après avoir escaladé le fossé. Grand carré de murailles de pierre surmontées d'une muraille de terre, encore debout çà et là, et que l'herbe recouvre. Quatre pâtres basques, en béret et en veste rouge, dorment à l'ombre dans le fossé. Un gros chien blanc dort sur le haut du mur.

Restes de chambres. Dans l'une d'elles, arrachements d'une cheminée encore visibles. Au milieu de la grande enceinte, une plus petite, dont un angle est brûlé et noir de fumée. Derrière cette petite enceinte, une terrasse où conduit un escalier de quatre marches.

Un des pâtres s'est réveillé et s'est approché de moi. Je lui ai dit d'un air grave : Jaincoa berorrecrequin*. Il s'éloigne étonné. — Il a été réveiller les autres; — je les vois par les embrasures qui me regardent d'un air singulier. — Est-ce un air inquiet? est-ce un air menaçant? je no sais ; peut-être les deux. Je suis sans autre arme que ma canne. Le chien s'est réveillé aussi et gronde.

Un merveilleux tapis de gazon vert, épais comme une fourrure, semé d'un million de pâquerettes ou de camomilles en fleur, emplit toute la ruine jusque dans les derniers recoins.

Je vais monter sur la terrasse.

M'y voici. Je suis assis en haut du mur de briques sèches. Derrière moi la mer, devant moi un cirque de montagnes. A ma gauche, j'aperçois au loin sur une croupe qui touche aux nuages le fort démoli que j'ai visité hier; à ma droite plus loin encore, le fort Wellington et l'ancienne tour du phare au delà de Saint-Sébastien. Dans un enfoncement, la vallée de Loyola; dans un autre enfoncement, la va'lée de Hernani.

* Dieu a\ec vous.

Un des pâtres vient de s'approcher encore de moi; je l'ai regardé fixement; il s'est enfui en criant : — Ahuatlacouata! ahuallacouatal

Je vais redescendre.

En redesfeiiiJant.

Spectacle qui me rappelle celui que j'ai vu hier. Un petit triangle d'eau serti dans un énorme cercle de montagnes; dans cette eau quelques pucerons. Cette eau c'est la baie; ces pucerons ce sont les navires.

En suivant toujours la route à mi-côte, après avoir passé le castillo, sa guérite et sa sentinelle, je rencontre un lavoir.

Ce lavoir est la plus charmante caverne qu'il y ait. Une roche énorme, qui est une des arêtes vives de la montagne et qui se prolonge assez au-dessus de ma tête, forme là une sorte de grotte naturelle. Cette grotte distille une source dont l'eau tombe abondamment, quoique goutte à goutte, de toutes les fentes de la voûte. On dirait une pluie de perles. L'entrée de la grotte est tapissée d'une végétation si riclie et si épaisse que c'est comme un énorme porche de verdure. Toute cette verdure est pleine de fleurs. Au milieu des branches et des feuilles, un long brin d'herbe forme une sorte d'aqueduc microscopique et sert de conduit à un petit filet d'eau qui le parcourt dans toute sa longueur et tombe par son extrémité, en s'arrondissant sur le fond obscur de la grotte, comme un

fi'et d'argent. Une nappe d'eau limpide que resserre un parapet remplit toute la grotte. Les pierres non cimentées donnent issue à l'eau qui s'enfuit dans les cailloux.

Le sentier passe à quelque distance du parapet, dont il e.-t séparé par une large et fraîche pelouse de cresson. On voit l'eau à travers les feuilles et l'on entend murmurer la source sous la verdure. Si l'on se retourne, on aperçoit la baie du Passage et à l'horizon la pleine mer.

Trois jeunes tilles, les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux, lavent leur linge dans le lavoir. On ne peut pas dire qu'elles le battent, mais qu'elles le frappent. Leur procédé consiste à fouetter violemment, du linge qu'elles tiennent dans la main, la pierre du parapet. L'une est une vieille femme. Les deux autres sont deux jeunes filles. Elles s'arrêtent quelques instants, me regardent, puis se remettent à la besogne.

Après quelques moments de silence : — Monsieur, me dit la vieille en mauvais français, vous venez de la montagne? Je lui réponds en basque médiocre : — Bmj, bicho nequesa*. Les jeunes filles se regardent en dessous et se mettent à rire.

L'une est blonde, l'autre est brune. La blonde est la plus jeune et la plus jolie. Ses cheveux nattés en une seule queue par derrière, selon la mode du pays, prennent sur le sommet de la tête une teinte fauve, comme ces tresses de soie qu'on a laissées exposées à l'air et dont la couleur a passé. Du reste, la jeune laveuse est pleine de grâce avec son jupon rouge et son corset bleu, les deux couleurs favorites des basques.

Je m'approche d'elle, et je lie la conversation en espagnol :

— Comment vous appelez-vous?

— Maria-Juana, pour vous servir, cavalier.

— Quel âge avez-vous?

— Dix-sept ans.

— Vous êtes de ce pays ?

— Oui, seigneur.

— Fille de bourgeois?

*Oui, chemin difficile.

IGO PYRÉNÉES.

— Non, seigneur, je suis batelera.

— Batelera! et vous n'êtes pas à la mer?

— La marée est basse; et puis il faut bien laver son linge.

Ici la jeune fille s'enhardit et continue d'elle-même :

— J'étais sur le rivage l'autre jour, cavalier, quand vous êtes arrivé. Je vous ai vu. Vous aviez d'abord pris Pepa pour vous passer; mais, comme vous étiez avec le seigneur Léon, comme le seigneur était déjà embarqué et que Manuela la catalane est sa batelière, vous avez passé avec Manuela. Cette pauvre Pepal Mais vous lui avez donné une piécette, — Te rappelles-tu, dit-elle en se tournant vers sa compagne, te rappelles-tu, Maria Andrès? le seigneur cavalier avait choisi d'abord Pepa.

— Et pourquoi l'avais-je choisie?

La jeune fille m'a regardé avec ses grands yeux naïfs et a répondu sans hésiter :

— Parce qu'elle est la plus jolie.

Puis elle s'est remise à frapper son linge. La vieille, qui avait fini sa tâche et qui s'en allait, a dit en passant près de moi :

— La muchacha a raison, seigneur.

Et en disant cela, elle a posé sa corbeille à terre et s'est assise sur le rebord du sentier, fixant sur les deux jeunes filles et sur moi ses petits yeux gris, percés comme avec une vrille au milieu des rides.

— Voulez-vous, lui ai-je dit, que je vous aide à remettre ce panier sur votre tête?

— Mille grâces, cavalier! personne ne m'a aidée hier, personne ne m'aidera demain; il vaut mieux que personne ne m'aide aujourd'hui.

— Comment nommez-vous cette herbe en espagnol? ai-je dit en désignant le cresson du bout de ma canne.

— Verrou, seigneur.

— Et en basque?

Elle m'a répondu un mot très long dont je ne me souviens pas assez pour l'écrire.

Je me suis tourné vers les jeunes filles :

— Maria Juana, comment s'appelle votre querido?

— Je n'en ai pas.

ALTOUR DE PASAGES. IGl

— Et Maria Andrès?

— Maria Andrès en a un.

La jeune fil e dit cela délibérément, sans hésiter, sans paraître surpri-e de la question ni embarrassée de la réponse.

— Comment s'appelle le querido de Maria Andrès?

— Oh! c'est un pêcheur, un pauvre mozzo. Il est très jaloux. Tenez, il est là dans la baie; on le voit d'ici dans son bateau.

Ici, la vieille a repris la parole :

— Et heureusement il ne vous voit pas, vous autres! 11*^ serait content s'il voyait Maria Andrès rire et causer avec ce seigneur! Parler avec un français, doux Jésus! Mieux vaudrait jaser avec les quatre démons du levant et du couchant, du nord et du midi.

Un soldat a passé; j'ai fait aux jeunes filles un salut de la main; elles me l'ont rendu avec le sourire, et j'ai poursuivi mon chemin.

6 août. — 3 heures.

J'entendais un jeune coq chanter dans l'éloignement, et je continuai à marcher. Je suis arrivé ici, par une route très âpre taillée dans le roc pour les chariots à bœufs, jusqu'à un ravin étrangement sauvage. Les rochers qui sortent des bruyères sur la pente escarpée de la montagne figurent tous des têtes gigantesques; il y a des têtes de mort, des profils égyptiens, des silènes barbus qui rient dans l'herbe, de mornes chevaliers au masque sévère. Tout y est jusqu'à Odry, qui ricane sous une perruque de broussailles.

Par la brisure des deux montagnes, à droite, j'aperçois un bras de mer, trois villages, deux ruines, dont un cou-

vent, une admirable vallée, une chaîne de hauts sommets couverts de nuages.

Le village de Leso, qui est le plus près des trois villages, a une belle église gothique d'une masse simple et grave; on dirait une forteresse. Dieu lui-même habite des citadelles dans ce pays où la guerre ne s'éteint jamais à un coin de l'horizon sans se rallumer à l'autre.

Ici le spectacle est d'une magnificence formidable. L'horizon est en deux morceaux, mer et montagne. Le rivage se prolonge devant moi à perte de vue. 11 a l'angle et la forme de l'immense escarpe d'un immense retranchement que la bruyère gazonne. Un précipice qui a le même angle forme la contrescarpe.

Du côté de la terre, la mer assiège avec rage et brise ce retranchement, sur l'arête duquel la nature a posé un parapet qu'on dirait bâti avec une équerre. Le retranchement s'écroule çà et là par grandes lames qui tombent d'un seul bloc dans l'océan. Figurez-vous des ardoises de quatrevingts pieds de long. Où je suis, l'assaut est furieux, le ravage est terrible. Il s'est fait une brèche monstrueuse.

Je suis assis à la pointe extrême du rocher en surplomb qui domine cette brèche. Une forêt de fougères remplit le haut de l'écroulement. Une foule de chênes nains, que le vent de mer fauche à la hauteur d'un gazon, croissent autour de moi. Je cueille une jolie feuille rouge.

D'imperceptibles bateaux pêcheurs nagent au fond du gouffre à mes pieds; les maquereaux, les lubines et les sardines brillent au soleil dans le fond des barques comme des tas d'étoiles. Les nuages donnent à la mer des reflets d'airain.

Le soleil se couche. Je redescends. Un enfant chante dans la montagne. Je le vois qui passe au fond d'un chemin creux, chassant six vaches devant lui. Les créneaux de la montagne découpent leurs larges ombres sur un champ roux où passent des moutons.

La mer est d'un vert glauque. Elle devient plus sombre. Le ciel s'éteint.

J'avais depuis plusieurs jours remarqué dans la montagne un village U'un aspect étrange et sévère. Ce village s'appelle, je crois, Leso. 11 est situé à l'extrémité du bras de mer de Pasages, à un endroit que la marée laisse à sec en se retirant. Hier, comme le soleil déclinait, j'ai pris à mi-côte une route à bœufs qui y conduit.

Cette route est souvent fort âpre, pavée par places de dalles de grès et de dalles de marbre, et coupée çà et là par des espèces d'escaliers abrupts que font les dalles en s'écroulant. Du reste, elle court sur la pente de deux montagnes que les bruyère? violettes et les genêts jaunes couvrent en ce moment d'une immense chape de fleurs.

J'ai laissé à ma droite une grande ferme bâtie en pierre à porte ogive, puis à ma gauche une gorge très sauvage, où un torrent se fait jour de la façon la plus furieuse et la plus étrange à travers une masure qui a été une maison. J'ai passé ce torrent sur un petit pont d'une arche, et j'ai gravi la pente de la montagne opposée.

Des femmes chantaient ; des enfants se baignaient dans

des flaques d'eau ; des ouvriers français venus de Rayonne, qui construisent en ce moment un bâtiment dans la baie, passaient dans un ravin, portant à sept une longue charpente. J'entendais la clochette des bœufs et le frémissement des arbres; le paysage était d'une gaîté magnifique; le vent faisait tout vivre, le soleil dorait tout.

Puis j'ai rencontré une ruine à droite, une ruine à gauche, une autre encore, puis un groupe de trois ou quatre, derrière un bouquet de pommiers, et je me suis trouvé brusquement à quelques pas du village.

Je me sers ici à tort du mot ruine; je ne devrais jamais employer que le mot masure. Ces « ruines » se composent ordinairement de quatre murailles sans toit et percées de quelques fenêtres, la plupart bouchées d'un tablier de briques et converiies en meurtrières, avec des traces d'incendie partout, et dans l'intérieur une vache ou deux chèvres qui broutent paisiblement l'herbe du pavé et le lierre du mur. Ces masures sont les œuvres de la dernière guerre.

Comme j'entrais au village, une mendiante solennelle, pour le moins centenaire, s'est levée à l'angle d'un mur, et m'a demandé l'aumône avec un g^ste de protection formidable. J'ai donné un sou à ce siècle.

Je suis entré dans une rue lugubre, bordée de grandes maisons noires, toutes en pierre, quelques-unes avec des balcons de fer massif d'un travail ancien, quelques autres avec d'énormes blasons sculptés en ronde bosse au milieu de la façade.

Des faces livides, qui semblaient éveillées en sursaut, apparaissaient sur les seuils à mon passage. Presque toutes les fenêtres avaient, au lieu de rideaux, de vastes toiles d'araignée. Par ces fenêtres longues et étroites, je regardais dans les maisons, et je voyais des intérieurs de sépulcres.

En un instant, il y eut une tête à chaque fenêtre, mais une tète plus vieille encore que la fenêtre. Toutes ces têtes mornes, cadavéreuses, comme éblouies par un jour trop vif, s'agitaient, se penchaient, chuchotaient. Ma venue avait mis cette fourmilière de spectres en rumeur. Il me semblait être dans un village de larves et de lamies.

et toutes ces ombres regardaient avec colère et terreur un vivant.

La rue où j'entrais était tortueuse et coupée, pour ainsi dire, en deux étages. Le côté droit s'adossait à la montagne, le côté gauche s'enfonçait dans la vallée.

11 y avait beaucoup de maisons du quinzième siècle, avec deux grandes portes; sur le maître claveau de la première porte était sculpté, de la manière la plus délicate et la plus élégante, le numéro de la maison mêlé de quelque signe religieux, une croix, une colombe, une branche de lys; sur le maître claveau de la seconde étalent ciselés les attributs du métier de l'habitant, une roue pour un charron, une cognée pour un bûcheron. Dans ce village, tout avait une sombre et singulière grandeur. Une enseigne était un bas-relief.

C'était une misère profonde, mais ce n'était pas une misère vulgaire. C'était une misère dans des maisons de pierre de taille; une misère qui avait des balcons de fer ouvré comme le Louvre et des armoiries sur lames de marbre comme l'Escurial. Une peuplade de gentilshommes en haillons dans des cabanes de granit.

Je ne voyais pas un jeune visage, excepté quelques enfants déguenillés qui me suivaient de loin, et qui, dès que je me retournais, reculaient sans fuir comme de jeunes loups effarouchés.

De deux en deux maisons il y avait une ruine, la plupart du temps couverte de lierre et obstruée de broussailles, quelquefois ancienne, le plus souvent récente.

En enjambant les pans de mur, je suis arrivé jusqu'à une maison qui paraissait inhabitée. Toute la façade sur ce qui avait été la rue avait cet air morne d'un logis sans maîtres, portes soigneusement closes, aux fenêtres des volets verts d'une boiserie du temps de Louis XIII fermés partout. J'ai escaladé une petite clôture pour tourner autour de cette maison, et de l'autre côté je l'ai trouvée ouverte, mais ouverte affreusement, ouverte de haut en bas par l'arrachement entier d'une façade dont la muraille gisait à terre d'un seul morceau dans un champ de maïs écrasé. J'ai marché sur cette muraille comme sur un pavé, et je suis entré dans la maison.

Quelle désolation! Je voyais d'un seul coup d'oeil les quatre étages éventrés. L'escalier a été brûlé; la cage de l'escalier n'est plus qu'un large trou où toutes les chambres viennent aboutir. Les murs, roux et hideux, montrent partout les marques de la flamme.

Je n'ai pu parcourir que le rez-de-chaussée, l'escalier manquant.

Cette maison était très grande et très haute; elle n'est plus portée que par quelques piliers et quelques poutres amincies par le feu. Je la voyais pendre et trembler audessus de ma tête; de temps en temps une pierre, une brique, un plâtras se détachait et tombait à mes pieds, ce qui faisait un bruit de vie sinistre dans cette maison morte. Au troisième étage, une planche à demi brûlée est restée suspendue à un clou; le vent l'agite et la fait grincer tristement. Je revoyais dans les chambres les volets solidement verrouillés. 11 y a quelques lambeaux de papier sur les murs. Une chambre est peinte en rose. Dans la cuisine, à un endroit maintenant inaccessible, j'ai remarqué, sur le chambranle blanc de la haute cheminée, un petit navire dessiné au charbon par une main d'enfant.

D'une ruine séculaire on sort l'âme agrandie et dilatée. D'une ruine d'hier on sort le cœur serré. Dans la ruine antique, je me figure le fantôme; dans la ruine récente, je me représente le propriétaire. Le fantôme est moins triste.

Une église haute, énorme, granitique, lugubre, domine ce village farouche.

De loin, ce n'est pas une église, c'est un bloc. En approchant, oh distingue quelques trous dans la muraille, et à l'abside trois ou quatre ogives du quinzième siècle. Comme on a trouvé sans doute que cela donnait trop de jour dans cette boîte de pierre, on a muré les ogives, et on n'a laissé au centre de chacune d'elles qu'un étroit œil-de-bœuf. La muraille est rousse, âpre, rongée de lichen.

La façade est un grand mur coupé carrément, sans fenêtre, sans baie, et n'offrant à l'œil d'autre ouverture que le portail, qui est bas et triste, avec deux colonnes

frustes et un fronton nu. Deux longs arrachements de pierres noires balafrent cette façade du haut en bas. Elle est accostée adroite d'une longue et étroite tour, laquelle dépasse à peine le faîte de l'édifice.

Sept ou huit vieilles hideuses étaient accroupies solitairement de distance en distance autour de l'église. Je ne sais si cet arrangement était l'effet du hasard, mais chacune de ces vieilles paraissait s'accoupler à une gargouille qui tendait le cou au-dessus de sa tête au bord du toit. Par instants, les vieilles levaient les yeux au ciel et semblaient échanger de tendres regards avec les gargouilles.

Une de ces mendiantes sauvages attachait sur moi un œil plus fixe et plus fauve que les autres. Je suis allé droit à elle, ce qui a paru l'étonner; puis je lui ai montré l'église et je lui ai dit : Guilzla. Ce qui signifie en basque : la clef. La gargouille vivante, apprivoisée par ce mot magique et par une demi-peseta que j'ai jetée dans son tablier, s'est dressée debout et m'a dit : Bay, c'est-à-dire : Oui. Elle a disparu derrière l'église.

Je suis resté seul devant le porche. Les autres vieilles s'étaient toutes levées et s'étaient groupées à un angle d'où elles me regardaient.

Quelques moments après, celle qui s'était éloignée a reparu tenant une clef. Elle a ouvert la porte de l'église, et j'y suis entré.

Était-ce l'heure, la nuit qui s'approchait? la disposition de mon esprit ou l'émanation même de l'édifice? jamais je n'ai ressenti impression plus glaçante qu'en pénétrant dans cette église.

C'était une haute nef, nue au dedans comme elle l'était au dehors, sombre, froide, misérable et grande, à peine éclairée par les reflets blafards et terreux d'un jour crépusculaire.

Au fond, derrière le tabernacle, sur une estrade de pierre, se développait du pavé à la voûte un immense dessus d'autel, chargé de statues et de bas-reliefs, jadis doré, maintenant rouillé, étageant sur une surface de soixante pieds de haut les formidables saints de l'Inquisition mêlés à l'archilecture tragique et sinistre de Phi-

lippe II. Cet autel, entrevu dans cette ombre, avait. je ne sais quoi d'impitoyable et de terrible.

La vieille avait allumé un lumignon, qui scintillait dans une grande lampe de fer-blanc estampé, d'un beau goût, suspendue devant l'autel. Ce lumignon n'ôtait rien à l'obscurité et ajoutait quelque chose à l'horreur.

Le prêtre monte à cet autel par un large degré qu'encai^se une rampe de pierre massive admirablement ouvrée dans le goût sombre et élégant de Charles-Quint, qui répond à ce que nous nommons en France le style de François 1", et à ce qu'on nomme en Angleterre l'architecture Tudor.

J'ai monté cet escalier, et de là j'ai regardé l'église, qui est vraiment majestueuse et funèbre.

La vieille était je ne sais où dans quelque coin ténébreux.

La porte était restée entr'ouverte, et je voyais au loin la campagne déjà couverte d'ombre, le ciel assombri, le bras de mer, vaste grève à sec en ce moment; sur le premier plan, une ruine qui élait une cabane; sur le second plan, une ruine qui était une maison d'alcade: au fond, une ruine qui était un couvent. La cabane ruinée, la maison ruinée, le couvent ruiné, ce ciel d'où le jour s'en va, cette plage d'où la mer se retire, n'était-ce pas un symbole complet? Il me semblait que, du fond de cette mystérieuse église, je voyais, non une campagne quelconque, mais la figure de l'Espagne.

En ce moment, un bruit singulier est venu jusqu'à moi. J'ai écouté, n'en pouvant croire mes oreilles, et écouté encore. Chose surprenante et qui annonce combien est déjà profonde la révolution qui se fait en ce pays : la bande d'enfants qui m'avait suivi de loin avait vu l'église ouverte; elle s'était installée sous le porche, et là elle chantait à . tue-tête, et avec dérision et avec de longs éclats de rire, la messe et les vêpres, parodiant le prêtre à l'autel et les chantres dans le chœur.

Vous le dirai-je, ami? en ce moment-là, je me suis senti dans l'âme une pitié infinie pour ces pauvres enfants à qui la religion va manquer avant qu'on leur ait donné la civilisation.

Et puis, des enfants ma pitié est alléa à cette pauvre vieille nef du saint-office, obligée de subir cet affront en silence. Quel châtiment! quelle réaction! des enfants raillent ce qui a si longtemps fait trembler les hommes ! Oh ! si les pierres ont des entrailles, si l'âme des institutions se communique aux édifices qu'elles construisent, quelle morne et inexprimable colère devait en ce moment-là remuer jusqu'en leurs fondements ces. austères et formidables murailles ! Et songer que ceci se passait auprès du berceau de saint Ignace, à deux lieues de la vallée de Loyola ! — A mesure que les enfants chantaient, la nef devenait plus sombre, et cette nuit qui se faisait dans l'église semblait être l'image de la nuit qui se faisait dans leur foi.

Triste église de saint Dominique, tu avais cru vaincre Satan, et tu es vaincue par Voltaire !

Voilà donc que tout est masure en Espagne ! la maison, demeure de l'homme, est ruinée dans les campagnes ; la religion, demeure de l'âme, est ruinée dans les cœurs.

Il faisait nuit quand je suis sorti de l'église. Toutes les fenêtres et toutes les portes étaient closes dans le village. Pas une lumière, pas un habitant. On eût dit que ces sépulcres s'étaient refermés et que ces spectres s'étaient rendormis.

Cependant, à une place, j'ai distingué une lueun. Je m'y suis dirigé. Un volet était entre-bâillé à un rez-dechaussée, et i'ai vu dans une chambre basse une vieille femme accroupie, immobile, adossée à un mur fraîchement blanchi. Au-dessus de sa tète brûlait une lampe attachée à un clou, la vieille lampe espagnole qui a la forme d'une lampe sépulcrale. J'ai cru voir rêver lady Macbeth.

La réverbération de cette lampe m'a permis de lire sur la porte de la maison d'en face cette inscription :

POSADA LHABIT.

Je m'attendais à tout, excepté à trouver là une auberge. La lune se levait derrière les monts Jaitzquivel comme

jft sortais du village. Il m'a été facile de retrouver mon chemin. Pourtant, dans la disposition d'esprit où ma visite à ce lieu étrange m'avait laissé, j'avais peine à reconnaître cette campagne qui m'avait charmé quelques heures auparavant. Ce paysage, si gai au soleil, était d-venu lugubre à la lune. La solitude de la nuit emplissait l'horizon.

J'approchais de Pasages. Quelques passants commençaient à Srt montrer sur la route.

J'avais l'œil fixé sur la ruine d'un castillo qui se dessinait au loin au clair de lune sur la crête d'une assez haute montagne, au fond d'uoe vallée étroite, sauvage et déserte.

Ce qui m'occupait, c'était une lumière qui venait d'app traître dans cette ruine, à l'extrémité du pignon. C^tte liimière avait quelque chose d'inexplicable et de singulier. D'abord à cause du lieu où elle brillait, ensuite à cause de la façon dont elle brillait. Elle se comportait comme un phare, s'allumant, puis s'éteignant, puis se rallumant et jetant tout à coup l'éclat d'une grosse étoile. Qu'était-ce que ce feu, et que signifiait-il?

Comme j'arrivais à la gorge où est le pont, une pauvresse qui se trouve habituellement à l'entrés de la corderie et à laquelle je fais l'aumône à peu près chaque matin, traversait la chaussie pour monter jusqu'à sa cabane à mi-côte. En m'apercevant, elle se retourna, fit un signe de croix et me montra la lumière en disant : Los demonios. Je passai outre.

Un peu plus loin, à l'entrée du dallage rapide qui descend à Pasages, un homme, un pêrheur, était debout sur un bloc de marbre rouge, et, comme la vieille, il regardait la lumière. Que es eso ? lui dis-je en m'approchant. L'homme ne quitta pas la lumière des yeux, et me répondit : — Conlrabandistas.

Gomme je montais mon escalier, mon hôtesse, l'excellente madame Basquetz, vint à moi :

— Ah ! monsieur, comme vous voilà tard ! Vous n'avez pas soupe ? D'où venez-vous donc ainsi ?

— De Leso.

— Ah ! vous êtes allé à Leso?

kk

— Oui, madame.

Elle répéta un moment après, d'un air pensif :

— De Leso ?

— Mais oui, repris-je. Et vous, n'y êtes-vous jamais allée ?

— Non, monsieur.

— Et pourquoi ?

— Parce que, dans le pays, on ne va jamais à Leso.

— Et pourquoi n'y va-t-on jamais?

— Je ne sais pas.

Je suis à Pampelune, et je ne saurais dire ce que j'y éprouve. Je n'avais jamais vu cette ville, et il me semble que j'en reconnais chaque rue, chaque maison, chaque porte. Toute l'Espagne que j'ai vue dans mon enfance m'apparaît ici comme le jour où j'ai entendu passer la première charrette à bœufs. Trente ans s'effacent dans ma vie ; je redeviens l'enfant, le petit français, el tiino, el chiquHo fiances, comme ou m'appelait. Tout un monde qui sommeillait en moi s'éveille, revit et fourmille dans ma mémoire. Je le croyais presque effacé ; le voilà plus resplendissant que jamais.

Ceci est bien la vraie Espagne. Je vois des places à arcades, des pavés à mosaïques de cailloux, des bateaux à bannes, des maisons peintes à falbalas, qui me font battre le cœur. Il me semble que c'était hier. Oui, je suis entré hier sous cette grande porte cochère qui donne sur un petit escalier; j'ai acheté l'autre dimanche, en allant à la promenade avec mes jeunes camarades du séminaire des nobles, je ne sais quelles gimblettes poivrées {rosquillas) dans cette boutique au fronton de laquelle pendent des

174 PYIlÉNÉliS.

peaux de bouc à porter le vin ; j'ai joué à la balle le long de ce haut mur, derrière une vieille église. Tout cela est pour moi certain, réel, distinct, palpable.

Il y a des bas de murailles coloriés en marbre extravagant qui me ravissent l'âme. J'ai passé deux heures délicieuses tète à tête avec un vieux volet vert à petits panneaux qui s'ouvre en deux morceaux de façon à faire une fenêtre %i on l'ouvre à moitié et un balcon si on l'ouvre tout à fait. Ce volet était depuis trente ans, sans que je m'en doutasse, dans un coin de ma pensée. J'ai dit : Tiens ! voilà mon vieux volet!

Quel mystère que le passé! Et comme il est vrai que nous nous déposons nous-même dans les objets qui nous entourent! Nous les croyons inanimés, ils vivent cependant; ils vivent de la vie mystérieuse que nous leur avons donnée. A chaque phase de notre vie nous dépouillons notre êti-e tnut entier, et nous l'oublions dans un coin du monde. Tout cet ensemble de choses indicibles qui a été nous-même reste là dans l'ombre ne faisant qu'un avec les objets sur lesquels nous nous sommes empreints à notre insu. Un jour enfin, par aventure, nous revoyons ces objets ; ils surgissent devant nous brusquement, et les voilà qui sur-le-champ, avec la toute-puissance de la réalité, nous restituent notre passé. C'est comme une lumière subite; ils nous reconnaissent, ils se font reconnaître de nous, ils nous rapportent, entier et éblouissant, le dépôt de nos souvenirs, et nous rendent un charmant fantôme de nous-même, l'enfant qui jouait, le jeune homme qui aimait.

J'ai donc quitté hier Saint-Sébastien.

Les montagnes produisent deux sortes de routes : celles qui serpentent à plat sur le sol comme les vipères, celles qui serpentent en ondulant par soubresauts comme les boas. Passez-moi ces deux comparaisons qui rendent ma pensée sensible. La route de Saint-Sébastien à Tolosa est de la dernière espècR ; celle de Tolosa à Pampelune ei>t de la première. C'est-à-dire que la route de Saint-Sébastien à Tolosa monte et descend sur la croupe des collines et que la route de Tolosa à Pampelune suit les sinuosités des vallées. L'une est charmante, l'autre est sauvage.

PAMPELLNE. 175

En quittant Saint-Sébastien j'ai donné un dernier coup d'œil à la presqu'île, à la mer qui blancliissait superbement sur le sable, au mont Urgoll, et aux trois couvents qui ont été brûlés aux portes de la ville, un par les cristinos, deux par les carlistes.

Hernani n'a pas de monuments, — une église quelconque dont le portail pompadour est pourtant assez riche, un ayuntamiento insignifiant; — mais Hernani a un admirable paysage et une rue qui vaut une cathédrale. La grande rue de Hernani, toute bordée de blasons en saillie, de balcons-bijoux, de portails seigneuriaux, fermée par une vieille poterne ruinée qui porte en ce moment, au lieu de créneaux, des toufies de capucines en fleur, est un livre magnifique où l'on peut lire page à page, maison à çiaison, l'architecture de quatre siècles.

J'ai regretté en traversant la ville que rien n'indiquât au passant la maison où est né Jean de L'rbuta, ce capitaine espagnol auquel échut, dans la journée de Pavie, l'honneur de faire François I" prisonnier. L'rbuta fit la chose en gentilhomme et François l" la subit en roi. L'Espagne doit à L'rbuta une plaque de marbre dans la grande rue de Hernani.

Au reste, ces montagnes sont pleines de noms illustres. Motrico est la patrie de Charruca qui mourut à Trafalgar. Sébastien de Elcano, qui fit le tour du monde en 1519 noiez la date), et Alonzo de Ercilla, qui fit un poème épique, naquirent, l'un à Guetaria, l'autre à Bermeo. La vallée de Loyola a vu naître en IZi'Jl Ignace qui de page se fit saint, et le pont de Lozedo a vu débarquer, venant d'Allemagne pour aller à Saint-Just, Charles-Quint qui d'empereur se fit moine.

Tolosa, qui est l'ancienne Iturissa, a plus de grâce que Hernani, et plus de vie et plus de richesse, mais moins de grandeur et de solennité.

Malgré la pluie fine qui tombait depuis le matin, j'ai vu toute la ville. Quelques vieilles maisons, dont une bâtie sous Alphonse le Sage, le roi astronome; une assez belle église, dont on a fait un grenier à fourrage; les deux jolies rivières, l'Oria et l'Araxa, voilà tout ce que j'ai eu pour ma peine.

Il y a sur la devanture d'un premier étage dans la grande rue une inscription sur marbre noir qui commence par Sic visiim superis et qui se termine par el

emperador le caballero. J'avais commf^ncé à la copier,

mais cette action inouïe a produit en quelques minutes un tel attroupement autour de moi que j'ai renoncé à l'inscription. Dans ce moment où les ayuntamientos tremblent comme la feuille, j'ai craint de faire par mégarde une révolution à Toîosa.

Hernani, où j'étais passé étant enfant et dont le souvenir m'était resté, a bien plus que Tolosa la physionomie espagnole. Les quatorze diligences qui partent tous les jours de Tolosa emportent chaque matin quelque chose des vieilles mœurs, des vieilles idées, des vieilles coutumes, de ce qui fait la vieille Espagne enfin.»

Et puis on travaille à Tolosa. Il y a la fabrique de chapeaux d'Urbieta, une manufacture de papier, force corroieries, force fabriques de clous, de fers à cheval, de marmites en fer battu, de grilles de balcon en fer poli, de sabres et de fusils; toute la montagne est pleine de forges. Or, si quelque chose peut déformer l'Espagne, c'est le travail.

L'Espagne est essentiellement le peuple gentilhomme qui, pendant trois siècles, s'est fait nourrir à ne rien faire par les Indes et les Amériques. De là les rues blasonnées. En Espagne on attendait le galion comme en France on vote le budget. Tolosa, avec son activité, son industrie, ses moulins, ses torrents, ses ombrages, ses enclumes et son bruit, ressemble à une jolie ville française. Il tremble qu'elle doit importuner par ses bourdonnements la Castiile-Vieille, sa voisine, et que celle-ci a dû être plus d'une fois tentée de se retourner, à demi assoupie comme elle est, pour lui dire : Tais-toi donc !

Au moment où je descendais à Tolosa, sous la porte de la fonda, une nuée de servantes en jupon court et jambes nues, empressées, cordiales et quelques-unes jolies, m'a entouré el s'est emparée de mon bagage. Toutes essayaient de me dire quelques mots en français.

PA.MPELLNE.

Ce matin, à trois heures, bien avant le jour comme vous vo3'ez, je me suis installé dans le coupé de la diligence de la Coronilla de Aragon, et je suis sorti de Toi osa.

Nous avons traversé la rue et le pont et abordé la grande route dans la nuit noire, au galop furieux de huit mules pressées, excitées, fouettées, éperonnées, aiguillonnées, exaspérées par trois hommes.

L'un de ces trois hommes était un enfant, mais il valait à lui seul les deux autres.

Il ne paraissait pas avoir plus de huit à neuf ans. Ce farouche marmot, qu'avant de partir j'avais entrevu sous la lanterne de l'écurie, avec son chapeau à la Henri II, sa blouse de paillasse et ses guêtres de cuir, avait un profil arabe, des yeux fendus en amande et la plus gracieuse allure du monde. Sitôt qu'il fut à cheval, il se transfigura; il me sembla voir un gnome qui se serait fait postillon. Il était presque imperceptible sur son immense mulet, semblait vissé sur sa selle, brandissait à son petit bras un fouet monstrueux dont chaque coup faisait bondir l'attelage et précipitait tête baissée à corps perdu dans les ténèbres tout cet énorme équipage sonnant, cahoté, bondissant, roulant sur les ponts et les chaussées avec le bruit d'un tremblement de terre. C'était la mouche du coche, mais quelle formidable mouche !

Figurez-vous un démon traînant le tonnerre.

Le mayoral, assis à droite sur le siège, grave comme un évêque, secouait ain*i qu'un sceptre un fouet gigantesque dont la pointe atteignait la huitième mule à Textrémité de l'attelage et dont la piqûre semblait de feu. De temps en temps il criait : Anda, nino ! va, enfant I Et le petit postillon se courbait funeux sur sa mule, et tout bondissait comme si la voiture allait s'envoler.

A gauche du mayoral se tenait un grand gueux d'une vingtaine d'années presque aussi fantastique que le postillon. C'était le sagal. Cet étrange gaillard, sanglé d'une corde, chaussé d'une loque, vêtu d'une guenille et coiffé

d'un béret, risquait sa vie vingt fois par heure. A cliaque minute il se ruait à terre, sautait d'un bond à la tète de réquipage, insultait les mules, les appelait par leurs noms avec des cris effrayants : La capilana ! la gaillarda! la générale! Leona! la carabinera ! la collegiana! la carcaiia! fouettait, piquait, pinçait, mordait, frappait du poing et du pied, poussait au triple galop la diligence, qu'il semblait ne pouvoir plus suivre et qui le dépassait avec la vitesse de l'éclair, et au moment où on le croyait à un quart de lieue en arrière, à l'instant le plus rapide de la course, un homme qui semblait lancé par une bombe tombait tout à coup sur le siège à côté du mayoral. C'était le sagal qui se rasseyait.

Et qui se rasseyait le plus tranquille du monde, sans être ému, ni haletant, sans une goutte de sueur sur le front. Un avare qui vient de donner un liard à un pauvre est, à coup sûr, plus essoufflé. Qui n'a pas vu courir un sagal navarrais sur la route de Tolosa à Pampelune ne sait pas tout ce que contient le fameux proverbe : courir comme un basque.

J'avais la tête alourdie par cette espèce de sommeil où la fatigue d'une mauvaise nuit, l'air frais du matin et le roulement de la voiture plongent le voyageur. Vous connaissez cette somnolence à la fois vague et transparente où l'esprit flotte à demi noyé, où les réalités qu'on perçoit confusément tremblent, grandissent, chancellent, s'effacent, et deviennent des rêves tout en restant des réalités. Une diligence devient un tourbillon, et reste une diligence. Les bouches des gens qui parlent sonnent comme des trompes; au relais la lanterne du postillon flamboie comme Sirius : l'ombre qu'elle projette sur le pavé semble une immense araignée qui saisit la voiture et la secoue entre ses antennes. C'est à travers cette rêverie grossissante que mes huit mules et mes trois postillons m'apparaissaient.

Mais n'y a-t-il pas quelquefois de la raison dans les hallucinations, de la vérité dans les rêves ? et les états étranges de l'âme ne sont-ils pas pleins de révélations ?

Eh bien, vous le dirai-je? dans cette situation où tant de philosophes ont vainement essayé de s'étudier eux-

PA.MPELLNE. 179

mêmes, des doutes singuliers, des questions bizarres et neuves se présentaient à ma pensée. Je me demandais : Que peut-il se passer et que se passe-t-il en ces pauvres mules, qui, dans l'espèce de somnambulisme où elles vivent, vaguement éclairées des lueurs vacillantes de Tinstinct, assourdies par cent grelots à leurs oreilles, presque aveuglées par le guardaojos, emprisonnées par le harnais, épouvantées par le bruit de chaîne?, de roues et de pavés qui les suit sans cesse, sentent s'acharner sur elles dans cette ombre et dans ce lumulte trois satans qu'elles ne connaissent pas, mais qu'elles sentent, qu'elles ne voient pas, mais qu'elles entendent? Que signifie pour elles ce songe, cette vision, cette réalité? Est-ce un châtiment? mais elles n'ont pas fait de crime. Que pensent-elles de l'homme?

Mon ami, l'aube commençait à poindre; un coin du firmament blanchissait de cette blancheur sinistre qu'a toujours la première lueur du matin; tout ce qui vit de la vie distincte et précise dormait encore dans les nids perdus sous les feuilles et dans les cabanes enfouies dans les bois; mais il me semblait que la nature ne dormait pas. Les arbres entrevus dans l'obscurité comme des fantômes se dégageaient peu à peu de la brume dans les gorges profondes de Tolosa et apparaissaient au-dessus de nous au bord du ciel comme s'ils avançaient la tête pardessus le sommet des collines; les herbes frissonnaient sur la berge du chemin; sur les rochers, des broussailles noires et confuses se tordaient comme avec désespoir; je n'entendais aucun bruit, aucune voix, aucune plainte; mais, je vous le dis. il me semblait que la nature ne dormait pas! il me semblait qu'elle se réveillait peu à peu autour de nous, et que, dans ces arbres, dans ces herbes, dans ces broussailles, c'était elle, la mère commune, qui se penchait dans une douleur ineffable et une inexprimable pitié, du bord du chemin et du haut des montagnes, pour voir passer et souffrir dans cette course pleine de ténèbres ces pauvres mules épouvantées, ces animaux abandonnés et misérables qui sont ses enfants comme nous, et qui vivent plus près d'elle que nous!

0 mon ami, si la nature en effet nous regarde à de cer-

taines heures, si elle voit les actions brutales que nous commettons sans nécessité et comme par plaisir, si elle souffre des choses méchantes que les hommes font, que son attitude est sombre et que son silence est terrible!

Nul n'a sondé ces questions. La philosophie humaine s'est peu occupée de Thomme en dehors de Phomme, et n'a examiné que superficiellement et presque avec un sourire de dédain les rapports de l'homme avec les choses et avec la bête qui à ses yeux n'est qu'une chose. Mais n'y a-t-il pas là des abîmes pour le penseur?

Doit-on se croire insensé parce qu'on a dans le cœur le sentiment de la pitié universelle? N'existe-t-il pas de certaines lois d'équité mystérieuse qui se dégagent de l'ensemble des choses, et que blessent les voies de fait inintelligentes et inutiles de l'humme sur les animaux? Sans doute la souveraineté de l'homme sur les choses ne peut être niée; mais la souveraineté de Dieu passe avant celle de l'homme. Or, pensez-vous, par exemple, que l'homme ait pu, sans violer quelque intention secrète et paternelle du créateur, faire du bœuf, de l'âne et du cheval les forçats de la création? Qu'il les fasse servir, c'est bien, mais qu'il ne les fasse pas souffrir! Qu'il les fasse mourir même, s'il le faut, c'est son besoin et c'est son droit, mais du moins, et j'insiste sur ceci, qu'il ne leur fasse souffrir rien d'inutile.

Quant à moi, je pense que la pitié est une loi comme la justice, que la bonté est un devoir comme la probité. Ce qui est faible a droit à la bonté et à la piiié de ce qui est fort. L'animal est faible, puisqu'il est inintelligent. Soyons donc pour lui bons et pitoyables.

Il y a dans les rapports de l'homme avec les bêtes, avec les fleurs, avec les objets de la création, toute une grande morale à peine entrevue encore, mais qui finira par se faire jour et qui sera le corollaire et le complément de la morale humaine. J'admets les exceptions et les restrictions, qui sont innombrables; mais il est certain pour moi que, le jour où Jésus a dit • « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît », dans sa pensée autrui éta.it immense; autrui dépassait l'homme et embrassait l'univers.

FAMPELt-NE. 181

L'objet principal pour lequel a été créé Thomme, son grand but, sa grande fonction, c'est d'aimer. Dieu veut que riiomme aime. L'homme qui n'aime pas est au-dessous de l'homme qui ne pense pas. En d'autres termes, l'égoïste est inférieur à l'imbécile, le méchant est plus bas dans l'échelle humaine que l'idiot.

Chaque chose dans la nature donne à Thornme le fruit qu'elle porte, le bienfait qu'elle produit. Tous les objets servent à l'homme, selon les lois qui leur sont propres; le soleil donne sa lumière, le feu sa chaleur, l'animal son instinct, la fleur son parfum. C'est leur façon d'aimer l'homme. Ils suivent leur loi, et ne s'y refusent pas et ne s'y dérobent jamais; l'homme doit obéir à la sienne. 11 faut qu'il donne à l'humanité et qu'il rende à la nature ce qui est sa lumière à lui, sa chaleur, son instinct et son parfum, — l'amour.

Sans doute c'était le premier devoir — et c'est par là qu'on a du commencer, et les divers législateurs de l'esprit humain ont eu raison de négliger tout autre soin pour celui-là — il fallait civiliser l'homme du côté de l'homme. La tâche est avancée déjà et fatt des progrès chaque jour. Mais il faut aussi civiliser l'homme du côté de la nature. Là tout est à faire.

Voilà ma rêverie. Prenez-la pour ce qu'elle est; mais quoi que vous en disiez, je vous déclare qu'elle vient d'un sentiment profond que j'ai en moi. Maintenant, pensons-5% nsais n'en parlons plus. Il faut jeter la graine et laisser le sillon faire.

Que vous dirai-je? je suis charmé. C'est un admirable pays, et très curieux, et très amusant. Pendant que vous avez la pluie à Paris, j'ai le soleil ici, et le ciel bleu, et tout juste ce qu'il faut de nuages pour faire de magnifiques fumées sur les montagnes.

Tout ici est capricieux, contradictoire et singulier; c'est un mélange de mœurs primitives et de mœurs dégénérées; naïveté et corruption; noblesse et bâtardise; la vie pastorale et la guerre civile; des gueux qui ont des airs de héros, des héros qui ont des mines de gueux; une ancienne civilisation qui achève de pourrir au milieu d'une jeune nature et d'une nation nouvelle; c'est vieux et cela naît, c'est rance et c'est frais. C'est inexprimable. Surtout c'est amusant.

Pays unique où l'incompatible se marie à tout moment, à tout bout de champ, à tout coin de rue. Les servantes de tables d'hôte se cambrent comme des duchesses pour recevoir deux sous. Regardez cette fille de village qui passe; elle est jolie à miracle, coiffée à ravir, coquette et parée comme une madone; baissez les yeux, c'est une horrible jupe déguenillée d'où sortent d'affreux grands pieds nus et sales, la madone se termine en muletier. Le vin est exécrable, il sent la peau de bouc; l'huile est abominable, elle sent je ne sais quoi; l'enseigne de toutes les boutiques vous offre du vin et de l'huile : Vino y aceyte. Les grandes routes ont des trottoirs, les mendiants ont des bijoux, les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers. Tous les soldais jouent de la guitare dans tous les corps de garde. Les prêtres grimpent sur l'impériale, fument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres et sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins pittoresques.

0 Espagne décrépite ! ô pays tout neuf! Grande histoire, grand passé, grand avenir! présent hideux et chétif! 0 misères! ô merveilles! On est repoussé, on est attiré. Je vous le redis, c'est inexprimable.

Le soir, on les revoit, ces mêmes gredins, sur le sommet des collines, une carabine au dos, faisant des silhouettes sur le ciel.

La gorge qui mène de Tolosa à Pampelune serait célèbre si on Id voyait. Mais c'est une de ces routes que personne

PAMPELUXE. 183

ne prend. Un voyage en zigzag en Espagne serait un voyage de découvertes. Il y a sept ou huit grandes routes: tout le monde les suit. Personne ne connaît les lieux intermédiaires.

Du reste, l'Europe est menacée de quelque chose de pareil. Le délaissement des régions intermédiaires, c'est là un des résultats probables et redoutables des chemins de fer. La civilisation trouvera certainement le remède, ' mais il faut qu'elle le cherche.

11 y a une classe de gens, d'esprits, si vous voulez, que l'enthousiasme fatigue ou dépasse, et qui se tirent d'affaire, devant toutes les beautés de l'art ou de la création, avec cette phrase toute faite : C'est toujours la même chose. Pour ces contempteurs profonds, qu'est-ce que la mer? Lue falaise ou une dune et une grande ligne bleue ou verte fort maussade. Qu'est-ce que le Rhin? De Feau, un rocher et une ruine ; puis de l'eau, un rocher et une ruine; et ainsi de suite, de Mayence à Cologne. Qu'est-ce qu'une cathédrale? Une flèche, des ogives, des vitraux et des arcs-boutants. Qu'est-ce qu'une forêt? Des arbres, et puis des arbres. Qu'est-ce qu'une gorge? Un torrent entre <leux montagnes. « C'est toujours la même chose ! »

Braves imbéciles qui ne se doutent pas du rôle immense que jouent en ce monde le détail et la nuance ! Dans la nature, c'est la vie; dans l'art, c'est le style. Superbes niais dédaigneux, qui ne savent pas que l'air, le soleil, le ciel gris ou serein, le coup de vent, l'accident de lumière, le reflet, la saison, la fantaisie de Dieu, la fantaisie du poète, la fantaisie du paysage, sQut des mondes ! Le même motif donne la baie de Constantinople, la baie de Naples et la baie de Rio-Janeiro. Le même squelette donne Vénus et la Vierge. Toute la création en effet, ce spectacle multiple, varié, éblouissant et mélancolique, que tous les penseurs étudient depuis Platon, que tous les poètes contemplent depuis Homère, peut se réduire à deux choses : du vert et du bleu. Oui, mais Dieu est le peintre. Avec ce vert il a fait la terre; avec ce bleu il a fait le ciel.

La gorge de Tolosa est donc une gorge comme toutes les gorges, « toujours la même chose », un torrent entre deux montagnes; mais ce torrent pousse un cri si hor-

484 PYREAÉl-:S.

rible, mais les montagnes ont des attitudes si hautaines qu'en y pénétrant l'homme se sent faible et petit. Une forêt se mêle aux rochers, et il y a de larges nappes de roc vif qui descendent des plus hauts sommets toutes semées de grands chênes presque inexplicables. On voit l'arbre, on voit le rocher, on se demande où est la racine et de quoi elle vit.

Comme dans tout le terrible que fait la nature, il y a des coins charmants, des gazons, des ruisseaux détachés du torrent qui murmurent à côté avec ce doux gazouillement que doivent avoir les aiglons dans le nid de l'aigle, des herbes pleines de fleurs et de parfums, mille reposoirs gracieux pour l'œil et pour la pensée. L'homme seul reste morne. Les paysans qui passent ont l'air rêveur; point de villages ; çà et là de hautes maisons de pierre percées de trois ou quatre petites fenêtres qu'on a encore trouvées trop grandes, car on en a muré la moitié.

Dans ce pays, je suis forcé de le répéter, la fenêtre n'est plus une fenêtre; c'est une meurtrière. La maison n'est plus une maison, c'est une forteresse. A chaque pas, une ruine. C'est (iue toutes les guerres civiles de la Navarre, depuis quatre siècles, ont roulé dans le ravin pêle-mêle avec ce torrent. C'est que cette eau blanche d'écume a été bien des fois rouge de sang. Voilà peutêtre pourquoi le torrent hurle si tristement. Voilà à coup sûr pourquoi l'homme rêve.

Une haute montagne, une grande montée, en style de voyageur, une mauvaise côte, en langage de postillon, coupe en deux cette gorge. La route, fort belle d'ailleurs, se tord et se replie au flanc du précipice avec des tournants effrayants. On avait ajouté deux bœufs à nos huit mules, et la diligence, remorquée par cet immense attelage, montait au pas. Au milieu de l'ascension, une grande borne de pierre vous avertit que vous êtes à six lieues de Pampelune, seis léguas a Pamplona. Les montagnes font autour du précipice d'admirables entassements. Des moissonneurs gros comme des fourmis fauchaient leur blé dans l'abîme.

J'étais descendu de voiture, et, tout en cheminant au bruit des chaînes des bœufs et des mules, j'ai cueilli un

PAMPELLNE. 18»

bouquet de fleurs sauvages. J'ai rencontré un mendiant, je lui ai donné un réal. Puis au haut de la montagne j'ai rencontré une petite cascade, j'y ai jeté mon bouquet. Il faut faire aussi l'aumône aux naïades.

Là, je suis remonté sur l'impériale, et Ton a dételé les bœufs. En ce moment les six mules de devant, se sentant libres, sont parties au galop. Le mayoral, le postillon et le sagal ont couru après les mules, jurant et laissant là la voiture. La diligence était encore sur un plan très incliné. Les deux mules timonières restées seules pour la retenir n'en ont pas eu la force; elles ont lâché pied, et la voiture s'est mise à rouler lentement vers le précipice. Les voyageurs fort efifarés appelaient les conducteurs qui ne les entendaient pas. La roue de derrière n'était plus qu'à quelques pouces du versant, lorsque le mendiant, pauvre vieux tout courbé et presque paralytique, s'est approché et a poussé une pierre du pied. Cela a suffi. La pierre a fait obstacle à la roue et la voiture s'est arrêtée.

Il y avait un prêtre à côté de moi sur la banquette. Il a fait un signe de croix, et m'a dit : — Dieu vient de sauver vingt personnes. J'ai répondu : — Avec un caillou et un vieillard.

Les conducteurs ont ramené les mules qui étaient déjà loin.

Une heure après, nous débouchions entre deux promontoires énormes, qui sont les dernières tours qu'ait la montagne de ce côté, sur la plaine de Pampelune.

Pampelune est une ville qui tient plus qu'elle ne promet. De loin on hoche la tête, aucun profil monumental n'apparaît; lorsqu'on est dans la ville, l'impression change. Dans les rues, on est intéressé à chaque pas ; sur les renipai ts, on est charmé.

La situation est admirable. La nature a fait une plaine ronde comme un cirque et l'a entourée de montagnes; au centre de cette plaine, l'homme a fait une ville. C'est Pampelune.

Ville vasconne selon les uns avec le nom antique de

Pompelon; ville romaine selon les autres avec Pompée pour fondateur. Pampelune est aujourd'hui la cité navarraise dont la maison d'Évreux a fait une ville gothique, dont la maison d'Autriche a fait une ville castillane, et dont le soleil fait presque une ville d'orient.

Tout à l'entour les montagnes sont chauves, la plaine est desséchée. Une jolie rivière, l'Arga. y nourrit quelques peupliers. Les molles ondulations qui vont de la plaine aux montagnes sont couvertes de fabriques de Poussin. Ce n'est pas seulement une grande plaine, c'est un grand paysage.

Vue de près, la ville a le même caractère. Les rues à maisons noires égayées de peintures, de balcons, de rideaux flottants, sont tout ensemble riantes et sévères.

Une magnifique tour carrée en briques sèches, de la ligne la plus simple et la plus fière, domine la promenade plantée d'arbres. C'est le treizième siècle modifié par le goût arabe, comme il l'est en Allemagne et en Lombardle par le goût byzantin. Un portail dans le style de Philippe IV meuble richement la partie inférieure de cette tour qui sans lui serait peut-être un peu nue. Ce portail, qui n'a rien de criard ni d'excessif, est ajouté là avec bonheur. Cela est presque rococo, et c'est encore de la renaissance.

Au reste, le rococo espagnol est un rococo arriéré comme tout ce que produit l'Espagne; il emprunte au seizième siècle et conserve dans le dix-septième et jusque dans le dix-huitième la petitesse des colonnes et la brisure compliquée des frontons, une grande grâce du style Henri IL Ces formes de la renaissance, mêlées aux chicorées et aux rocailles, donnent au rococo castillan je ne sais quelle originalité qui se compose de noblesse et de caprice.

Cette magnifique tour est un clocher. La vieille église à laquelle elle adhérait a disparu. Qui l'a détruite? N'at-elle pas été incendiée dans un des nombreux sièges qu'a soutenus Pampelune?

Je me disais cela, et un angle du clocher, où une brèche profonde semble avoir été creusée par les bombes, confirmait dans mon esprit cette conjecture. Cependant j'ai

PAMPELUNE. i87

poussé une porte au pied de la tour, et je suis entré dans une aflreuse église de bon goût, du style le plus cbétif et le plus pauvre, dans le genre de la Madeleine et du corps de garde du boulevard du Temple. Ceci m'a rendu perplexe. Ne serait-ce pas pour bâtir cette platitude décorée de trigUphes et d'archivoltes qu'on aurait démoli la vieille église demi-romane et demi-moresque du treizième siècle?

La « bonne école », hélas! a pénétré jusqu'en Espagne, et cette prouesse serait digne d'elle. Elle a plus défiguré les vieilles cités que tous les sièges et tous les incendies. Je souhaiterais plutôt une grêle de bombes à un monument qu'un architecte de la bonne école. Par pitié, bombardez les anciens édifices, ne les restaurez pas! La bombe n'est que brutale, les maçons classiques sont bêtes. Nos vénérables cathédrales bravent fièrement les obus, les grenades, les boulets rames et les fusées à la congrève; elles tremblent jusqu'à leurs fondements devant M. Fontaine. Du moins les fusées, les boulets, les grenades et les obus ne sculptent pas de chapiteaux corinthiens, ne creusent pas de cannelures, et ne font pas éclore autour d'un plein cintre roman des oves taillés à neuf. Saint- Denis vient d'être restauré et n'est plus Saint-Denis ; le Parthénon a été bombardé et est encore le Parthénon.

Les maisons presque toutes bâties en briques jaunes, les toits obtus en tuiles creuses, la poussière qui est dans l'air, les plaines rousses et les montagnes brûlées qui sont à l'horizon, donnent à Pampelune je ne sais quel aspect terreux qui attriste l'œil au premier abord; mais, comme je vous le disais, dans la ville tout le réjouit. Ce goût fantasque de l'ornement, propre aux peuples méridionaux, prend sa revanche sur la devanture de toutes les maisons. Le bariolage des tentures, la gaieté des fresques, les groupes de jolies femmes à demi penchées sur la rue et causant par signes d'un balcon à l'autre, l'étalage varié et bizarre des boutiques, la rumeur joyeuse et le coudoiement perpétuel des carrefours ont quelque chose de vivant et de rayonnant.

A chaque instant se révèle ce goût à la fois sauvage et élégant propre aux nations à demi civilisées. C'est un puits

banal dont la margelle en pierre à peine taillée supporte six petites colonnes de marbre blanc surmontées d'une coupole qui sert de piédestal à la statue d'un saint ; c'est une madone poupée entourée de peintures, chargée de colifichets, de clinquants, de paillettes, installée sous un dais de damas rouge à l'angle d'un promenoir à arcades blanchies à la chaux.

Ce goût, empreint dans la décoration et l'ameublement des églises, y jette de la grâce et de la lumière. A Pampelune, l'architecture extérieure des monuments ^tant très austère, l'architecture intérieure évite surtout d'être ennuyeuse. Quant à moi, je lui en sais gré; et à mon sens le plus grand mérite de l'art rocaille et chicorée, ce qui doit lui faire pardonner tous ses vices, c'est l'effort continuel qu'il fait pour plaire et pour amuser.

En mettant à part la cathédrale, dont je vous parlerai tout à l'heure, les églises de Pampelune, quoique vieilles nefs presque toutes, ont conservé peu de traces de leur origine gothique. J'ai pourtant remarqué dans l'une d'elles, au milieu d'une haute muraille, au-dessus d'une porte, un bas-relief du quatorzième siècle qui représente un chevalier partant pour la croisade. L'homme et le cheval disparaissent sous leur caparaçon de guerre. Le chevalier, fièrement morionné, la croix sur l'écu, presse son cheval qui se hâte et qui va en avant. Derrière le baron, sur une colline, on aperçoit son château à tours crénelées, dont la herse est encore levée, dont la porte est encore ouverte, dont il vient de sortir et oii peut-être il ne doit jamais rentrer. Au-dessus du donjon est une grosse nuée qui s'entr'ouvre et laisse passer une main, main toute-puissante et fatale, dont le doigt étendu indique au chevalier la route et le but. Le chevalier tourne le dos à cette main et ne la voit pas, mais on devine qu'il la sent. Elle le pousse, elle le tient. Cela est plein de mystère et de grandeur. J'ai cru voir revivre, rudement et superbement taillée dans le granit, la belle romance castillann qui commence ainsi : — « Bernard, la lance au poing, ^uit en courant les rives de l'Arlanza. Il est parti, l'espagnol gaillard, vaillant et déterminé! »

Toutes les églises ont un autel à saint Saturnin qui a

été le premier apôtre de Pampelune, et un autre autel à saint Firinin qui en a été le premier évêque. Pampelune est la plus ancienne ville chrétienne de l'Espagne, et en fait vanité, si ce peut jamais être là une vanité. Ces deux noms, Firmin et Saturnin, ne sont pas seulement dans toutes les églises, ils sont aussi sur toutes les boutiques. A chaque coin de rue on lit : Satdrmso, ropero. — Fermiv, sastre.

Il y a dans je ne sais plus quelle rue un portail d'hôtel qui m'a frappé. Figurez-vous une large archivolte autour de laquelle rampent, grimpent, se tordent, comme une vég<^tation de pierre, toutes les tulipes bizarres et tous les lotus extravagants que le rococo mêle aux coquilles et aux volutes; maintenant faites sortir de ces lotus et de ces tulipe^s, au lieu de sirènes écaillées et de naïades toutes nues, des timbaliers coiffés de tricornes et des hallebardiers moustachus, vêtus comme les fantassins du chevalier de Folard; ajoutez à cela des rocailles et des guirlandes au milieu desquelles des canonniers chargent leurs pièces, et des arabesques qui portent délicatement à l'extrémité de leurs vrilles des tambours, des bayonnettes et des grenades qui éclatent; mettez sur cet ensemble le style un peu rond et lourd, mais assez souple, du temps de Charles II, et vous aurez quelque idée du petit poëme militaire et pastoral ciselé sur cette porte. C'est une églogue ornée de boulets de canon.

Le premier objet qu'on cherche du regard quand on voit pour la première fois une ville à l'horizon, c'est la cathé Irale. En arrivant à Pampelune, j'avais aperçu de loin, vers l'extrémité orientale de la ville, deux abominable< clochers du temps de Charles III, époque qui correspond à notre plus mauvais Louis XV. Ces deux clochers, qui ont l'intention d'être des flècbes, sont pareils. Si vous tenez à vous figurer une de ces flèches, imaginez quatre gros tire-bouchons supportant on ne sait quelle vascule pansue et turgescente, laquelle est couronnée d'un de ces pots classiques, vulgairement nommés urnes, qui ont l'air

d'être nés du mariage d'une amphore et d'une cruche. Tout cela en pierre. J'étais parfaitement en colère.

— Comment! disais-je, voilà ce qu'ils ont fait de cette cathédrale presque romane de Pampelune qui a vu bâtir la citadelle de Philippe II, qui a vu une arquebuse française blesser Ignace de Loyola, et que Charles d'Évreux, roi de Navarre, avait trouvée si belle qu'il voulut y mettre son tombeau !

J'étais tenté de n'y point aller. Cependant, arrivé à Pampelune et apercevant au bout d'une rue la mine piteuse des deux clochers, un scrupule m'a pris et je me suis dirigé vers le portail.

Vu de près, il est pire encore. Les deux excroissances taillées en trognons de choux et décorées du nom de flèches que je viens de vous esquisser sont portées par une colonnade à laquelle je ne puis rien comparer si ce n'est la colonnade de Saint-Denis du Saint-Sacrement dans notre rue Saint-Louis à Paris. Et ces turpitudes se donnent dans les écoles pour de l'art grec et romain. 0 mon ami, que le laid est laid quand il a la prétention d'être beau !

J'ai reculé devant cette architecture, et j'allais laisser là l'église lorsqu'en tournant à gauche j'ai aperçu derrière la façade les hautes murailles noires, les ogives à fenestrages flamboyants, les clochetons délicats, les con- •treforts robustes de la vénérable cathédrale de Pampelune. J'ai reconnu l'église que j'avais rêvée.

Elle se lient là, comme si elle subissait je ne sais quelle punition, cachée, sombre, triste, humiliée, derrière l'odieux portail dont le « bon goût » l'a affublée. Quel masque que cette façade ! Quel bonnet d àne que ces deux clochers !

Réconcilié et satisfait, je suis entré dans l'édifice par un portail latéral qui est du quinzième siècle, simple, peu orné, mais élégant. Les portes sont semées de clous et de fleurs de lys, et le marteau de fer, composé de dragons qui se mordent, est d'une belle forme byzantine.

L'intérieur de l'église m'a ravi. Il est gothique avec de magnifiques vitraux.

Je vous parlais tout à l'heure d'une entrée d'hôtel qui

PAilPELLNE. 191

est un joli petit poëme. La cathédrale de Pampelune est un poëme aussi, mais un poëme grand et beau, et, puisque j'ai été amené à cette assimilation qui naît si naturellement entre les choses de l'architecture et les choses de la poésie, permettez-moi d'ajouter que ce poëme est en quatre chants, que j'intitulerais : le maitre-autel, le chœur, le cloître, la sacristie.

Au moment où j'entrais dans la cathédrale, il était un peu plus de cinq heures du matin. On venait de l'ouvrir, elle était encore déserte et obscure. Les premiers rayons du soleil levant traversaient horizontalement les vitraux de la haute nef et jetaient d'une ogive à l'autre de grandes poutres d'or qui se découpaient nettement sur le fond sombre et resplendissaient dans la ténébreuse église. Un vieux prêtre tout courbé disait la première messe devant le maître-autel.

Le maître-autel, à peine éclairé par quelques cierges allumés, à demi entouré d'une muraille flottante de tapisseries et de tentures qui se rattachaient aux piliers de l'abside et interceptaient le jour, semblait, dans cette brume qui l'enveloppait, un monceau de pierreries. A l'entour se dressaient toutes sortes de meubles étincelants qu'on ne voit que dans les églises espagnoles, crédences, cabinets, bahuts, buffets en gaine à petits tiroirs. Au fond, derrière des touffes de lys, au-dessus du maître-autel, au milieu d'une espèce de gloire qui n'était peut-être que du bois doré, mais à laquelle l'heure et le lieu donnaient une majesté étrange, entre les parois éclatantes d'une armoire d'or ouverte à deux battants, rayonnait une madone en robe d'argent, la couronne impériale en tête et l'Enfant Jésus dans les bras. J'entrevoyais cela à travers une merveilleuse grille de fer du temps de Jeanne la Folle, ouvragée par les ciseleurs magiciens du quinzième siècle, toute chargée de fleurs, d'arabesques et de figures. Cette grille, haute de plus de vingt pieds et à laquelle on monte par un degré de quelques marches, ferme le sanctuaire du seul côté où le regard puisse y pénétrer.

Rien de plus saisissant, à cette heure sacrée et sublime du matin, que cet homme en cheveux blancs, seul au milieu de cette grande église, vêtu d'habits splendides, par-

192 PYRÉiNÉES.

lant à voix basse, feuilletant un livre et faisant une chose mystérieuse dans ce lieu magnifique, obscur, silencieux et voilé. Cette messe se disait pour Dieu, pour l'immensité, et pour une vieille femme qui Técoutait, blottie derrière un pilier à quelques pas de moi.

Tout cela était grand. Cette vieille église, ce vieux prêtre et cette vieille femme semblaient être une sorte de trinité et ne faire qu'un. Les deux sexes et l'édifice, c'était un symbole auquel rien ne manquait. Le prêtre avait été fort et était brisé, la femme avait été belle et était flétrie, l'édifice avait été complet et était mutilé. L'homme vieilli dans sa chair et dans son œuvre adorant Dieu en présence de ce soleil éblouissant que rien n'attiédit, que rien n'éteint, que rien ne ride, que rien n'altère, dites, ne itrouvez-vous pas que c'était grand?

J'étais ému jusqu'au fond du cœur. Aucune pensée discordante ne sortait de ce mélancolique contraste; je sentais au contraire qu'une inexprimable unité s'en dégageait. Certes, il n'y a qu'un mystère bien insondable et bien profond qui puisse unir ainsi dans une intime et religieuse harmonie la décrépitude incurable de la créature et l'éternelle jeunesse de la création.

La messe finie, je me suis retourné et j'ai vu le chœur, qui dans les églises du nord de l'tispagne fait face à l'autel.

Le chœur de la cathédrale de Pampelune, haute et sombre menuiserie du seizième siècle, se compose de deux rangs de stalles qui occupent les trois côtés d'un carré long, dont une grille en fer, magnifique serrurerie du même temps, remplit et ferme le quatrième côté. Derrière chaque stalle est sculpté en plein dans le chêne un des saints delà liturgie. Tout le bois est coupé du ciseau souple et spirituel de la renaissance. Au milieu du petit côté du carré qui fait face à la grille et par conséquent à l'autel, se dresse le trône de l'evêque surmonté d'un charmant clocheton à jour. L'evêque actuel de Pampelune, qui vivait peu d'accord avec Espartero, est en ce moment en France, à Pau, je crois, où il s'est réfugié depuis deux ans.

J'étais fatigué d'avoir marché toute la matinée, je me suis assis sur ce trône vacant. Un trône! ne trouvez-vous

PAMPELU.NE. 193

pas ce lieu de repos singnlièrement choisi? Je l'ai fait pourtant. Le livre de chœur de l'évêque était devant moi sur son pupitre. Je l'ai ouvert. Il était déchiré presque à chaque page.

La grille du chœur, dans laquelle des anges voltigent et des guivres se tordent comme dans un feuillage magique, fait face à la grille du maître-autel. L'art du quinzième siècle et l'art du seizième sont en présence, tous deux avec leurs caractères les plus tranchés et les plus contraires; l'un est plus délicat, l'autre est plus copieux; on ne sait quel est le plus charmant.

Au centre du chœur, une autre grille de fer, qui ressemble à une grande cage, recouvre et protège, tout en le laissant voir, le cénotaphe de Charles lil d'Évreux, roi de Navarre.

C'est un adorable tombeau du quinzième siècle, qui serait digne d'être à Bruges avec les tombes de Marie de Flandre et de Charles le Téméraire, à Dijon avec les tombes des ducs de Bourgogne, ou à Brou avec les tombes des ducs de Savoie. Le motif ne varie pas, mais il est si simple et si beau! Le roi avec son lion, la reine avec son lévrier, sont couchés côte à côte, couronne en tête, sur ce lit de marbre, touchant tombeau conj ugal, autour duquel tourne, sous de petites architectures du travail le plus exquis, une procession de figurines éplorées. Une partie du tombeau est odieusement mutilée. Presque toutes les statues sont en deux morceaux.

Sept ou huit missels énormes, de ce format infortiat qui a fourni à Boileau une si belle rime et un si charmant vers, reliés en parchemin et ornés de coins de cuivre," sont rangés autour du cénotaphe et posés à terre comme "des boucliers de soldats au repos. Ils sont dressés contre la grille du sépulcre. Il semble que le hasard ait eu une pensée en appuyant les livres de l'église au tombeau.

Un large buffet d'orgue, dans le goût du dernier siècle, fort riche et très doré, domine tout le chœur et ne le gâte pas. Au-dessus on lit ce verset qui est d'ailleurs inscrit sur presque toutes les orgues en Espagne : Laudate Deum in chordis et organo. Plus bas est la date : A5io 17/|2.

Les chapelles qui entourent le maitre-autel et le chœur

19i PYRÉNÉES.

sont ornées, on pourrait presque dire encombrées, de ces immenses dessus d'autels sculptés et dorés qu'a toujours aimés ce vieux pays catholique. La mode en est excessive. J'ai vu dans une chapelle un de ces dessus d'autels qui était du quinzième siècle, et dans un bas côté un autre du treizième. Au milieu de ce retable, pendait à trois clous un grand Christ byzantin tout noir, à barbe frisée et à côtes saillantes, affublé d'un vaste jupon de dentelle blanche.

Où diable la dentelle va-t-elle se nicher?

Des bannières appliquées au mur, des madones dans des niches de damas rouge, et des tombeaux sculptés dans la muraille à diverses hauteurs complètent l'ameublement de l'église.

En sortant du chœur, je ne sais plus quel efifet de clairobscur m'a attiré à droite vers la porte latérale qui faisait face à celle par laquelle j'étais entré, et je me suis trouvé tout à coup dans un des plus beaux cloîtres que j'aie vus de ma vie.

C'est un vaste quadrilatère, entouré de grandes ogives dont les meneaux dessinent de riches et robustes fenestrages du quatorzième siècle. Quelques-unes de ces ogives portent les traces d'une restauration récente, et intelligente, je m'empresse de le dire. Au-dessus de la galerie ogivale, une deuxième galerie plus basse, à solives sculptées, soutient le toit à tuiles creuses que dépassent çà et là des clochetons de pierre noire d'une forme exquise. La cour du cloître est un jardin, fort bien entretenu, où des buis taillés tracent toutes ces charmantes arabesques des jardins du dix-septième siècle.

Tout est beau dans ce cloître, la dimension et la proportion, la forme et la couleur, l'ensemble et le détail, l'ombre et la lumière. Tantôt c'est une vieille fresque qui anime et fait vivre la muraille, tantôt un sépulcre de marbre rongé par les années, tantôt une porte de chêne raccommodée et rapiécée de façon à mêler curieusement les menuiseries de toutes les époques.

Pendant que je passais, le vent faisait vaciller sur les clôtures de fer du jardin de vieilles fleurs de lys navarraises à demi arrachées, à côté desquelles s'épanouissaient

dans tout leur parfum et dans toute leur splendeur les éternelles fleurs de lys du bon Dieu.

Le pavé sur lequel on marche est formé de longues dalles noires. Chaque dalle porte un chififre et couvre un mort. Il y a quelque chose d'aride et de glacé dans cette façon d'étiqueter les trépassés. Je consens à devenir une poussière, une cendre, une ombre; il me répugne de devenir un chiffre. C'est le néant sans sa poésie; c'est trop le néant.

A l'un des angles du cloître, quelques ogives lancettes, en partie murées, se développent autour d'une sorte de chambre mystérieuse. C'est une chapelle. Mais pourquoi l'avoir séparée de l'église?

Je n'y voyais qu'un ameublement assez délabré, un crucifix, un autel de bois, une lampe de fer-blanc estampé. Cependant j'admirais la grille de fer qui ferme les deux côtés de la chapelle ouverts sur le cloître et qui est un précieux échantillon de la serrurerie drue et compliquée du quatorzième siècle. Cette grille est la curiosité de la chapelle, et par le travail, et par la matière. Ce n'est que du fer pourtant, mais c'est du fer illustre.

A la bataille de Tolosa, le miramolin fit entourer son camp d'une chaîne de fer, que le roi de Navarre brisa d'un coup de hache. Comme la chevelure de Bérénice qui prit rang parmi les étoiles, cette chaîne est demeurée une des constellations du blason. Elle a composé les armoiries du royaume de .Navarre, et naguère encore elle avait la moitié de l'écu de France. Or c'est avec le fer de cette chaîne qu'on a fait cette grille. Voilà du moins ce que révèle au passant et ce qu'affirme, dans un écriteau placé au-dessus de la grille, ce quatrain d'un latin un peu barbare et énigmatique :

CINGERE QV.E CERNIS CRVCIFIXVM FERREA VIKCLA BARBARIC.E GENTIS FVMERE RUPTA MAXENT.

SANCTIVS EXOVIAS DISCERPTAS VINDICE FERRO

HVC ILLVC SPARSIT STEMATA FRV'sTA PIVS. AÂO 1212.

Je n'ai rien à répliquer à ce quatrain, sinon que le tra-

vail de la grille dénote le quatorzième siècle et point du tout le treizième.

Ce qui est aussi du quatorzième siècle, c'est le portail intérieur par lequel j'étais entré de l'église au cloître. Là, tympans, voussures, chapiteaux, colonnettes, médaillons, statuettes, tout est du plus beau style de cette belle époque. Ajoutez à cela que, protégé par le cloître contre l'action de l'air et parle hasard contre les badigeonneurs, ce portail a conservé dans tout leur lustre ei presque dans toute leur fraîcheur la dorure et la peinture du temps. J'étais émerveillé. — Pardieu, pensais-je, c'est à se mettre à genoux devant!

Je me retourne et je vois quelqu'un en effet qui était à « genoux devant », et à genoux sur la dalle, et qui? une femme d'une quarantaine d'années, belle encore, d'un visage noble, et enveloppée d'une riche mantille de dentelle noire. Comme je la regardais avec surprise, une femme, celle-là vieille et déguenillée, entre dans le cloître et vient s'agenouiller près de la première. Puis une troisième. Notez que nous étions hors de l'église. — Voilà, disais-je, qui est adorer bien dévotement l'architecture ! — Un peu d'attention m'a tout expliqué. Il y avait sur le meneau du portail une madone poupée, et à côté sur la muraille cette inscription :

EL EMINEN"° S" CARDE NAL PEREIRA CONCEDIO 80 DIAS DE YNDVLGEK* Y EL S"- OBISPO MDRILLO ZjO AL QVE REZARE VNA SALVE DE RRODILLAS DE LANE ESTA S"* YMA&EN DE N"* S"* DE EL AMPARO*

Il est probable que cette inscription est le hasard dont

* Le très éminent seigneur cardinal Pereira a concédé 80 jours d'indulgences et le seigneur évoque Murillo 40 à celui qui récitera un salut à genoux devant cette très sainte image de Notre-Dame de l'Amparo.

PAMPELINE. 197

je parlais tout à l'heure et qui a empêché le badigeonnage. La poupée a sauvé le portail.

Comme j'achevais de copifer l'inscription, la belle dévote agenouillée s'est levée, et en passant près de moi, presque sans se détourner, m'a dit par-dessus l'épaule : Cavalier français qui regardez tout, allez donc voir la sacristie. Puis elle s'est éloignée rapidement.

Je suis rentré dans l'église, j'ai fureté partout, et enfin, à force de pousser toutes les portes, je suis arrivé à la sacristie.

•Oh ! que c'était bien là en effet une sacristie selon le cœur d'une belle dévote espagnole! Figurez -vous un immense boudoir rocaille, doré, contourné, fleuri, coquet, ambré, charmant. Le papier-tenture imite le damas qu'il a remplacé; le pavé en briques et en pierre imite la mosaïque. Partout de beaux Christs d'ivoire, des Madeleines pâmées , des miroirs penchés , des sofas à gros coussins, des toilettes à pieds de bouc, des encoignures à tablettes de brèche d'Alep ; un jour éclatant, des recoins mystérieux; des meubles inconnus et variés; les prêtres qui vont et viennent; les chasubles étincelantes dans les tiroirs entr'ouverts ; je ne sais quel parfum de marquis, je ne sais quelle odeur d'abbé, voilà la sacristie de Parapelune.

C'est un digne évoque, le cardinal Antonio Zapata, qui a fait cette galanterie à la cathédrale. La transition est brusque ; c'est presque un choc. Dante est dans le cloître. Madame de Pompadour est dans la sacristie.

Après tout, là encore, une chose complète l'autre, et l'harmonie est au fond. La sacristie invite au péché et le cloître à la pénitence.

Déjà les messes se disaient dans toutes les chapelles et l'église se remplissait de fidèles, de femmes surtout. J'en ai fait le tour une dernière fois.

Du côté du grand portail, le chœur est garanti par une grosse muraille à laquelle est adossé un tombeau de marbre blanc. L'épitaphe, en lettres d'or presque effacées, indique que là est la dépouille de ce brave don Bonaventure Dumont, comte de Gages, qui battit en maintes rencontres les impériaux et M. de Savoie en personne.

t98 PYRÉNÉES.

L'une de ces rencontres fait une très belle bataille qu'on voit sculptée en bas-relief au-dessus de l'épitaphe. Il y a là des canons braqués, des chevaux qui se cabrent, des officiers qui commandent, d'épais bataillons qui croisent leurs piques et ressemblent à des broussailles que mêlerait un vent furieux. Rien d'étrange comme cette mêlée pétrifiée et muette, immobile à jamais dans cette sombre église où l'on entend de temps en temps la crécelle faible et intermittente de l'enfant de chœur.

Ce grand tumulte que fait la bataille et ce grand silence que fait le tombeau laissent dans le cœur un grave enseignement. Voilà donc ce que c'est que la gloire des hommes de guerre dans la mort ! Elle se tait. La gloire des poètes et des penseurs chante et parle éternellement.

Tandis que je rêvais je ne sais quelle rêverie devant cette sépulture, un bruit d'orgue et un chant violent, lugubre et sauvage, éclatant tout à coup à ma gauche dans la chapelle voisine, m'ont fait tourner la tête.

Une bière, que sans doute on venait d'apporter, était posée à terre sur la dalle. On en voyait le bois, à peine caché par un drap noir râpé et troué. Quatre cierges brûlaient à l'entour; trois pains ronds étaient rangés sur une planche à terre, à côté de la tête du cercueil. A quelques pas vers la droite flamboyaient quatre grosses torches de résine, dont la réverbération me montrait confusément, dans une chapelle obscure, le prêtre en chasuble noire à croix blanche disant la messe des morts. Les chants de l'orgue venaient d'en haut comme un bruit surnaturel. On ne pouvait distinguer d'où ils partaient. Autour de moi, une foule de femmes de tout âge, disposées en une sorte de demi-cercle à quelque distance de la bière, toutes gracieusement coiffées et enveloppées de la mantille de soie noire, accroupies sur le pavé de l'église, selon la mode espagnole, dans la molle et charmante attitude des femmes du sérail, l'œil plus souvent levé que baissé, jouaient de l'éventail, écoutaient la messe et regardaient les passants.

Je regardais tour à tour le sépulcre du comte de Gages et ce pauvre enterrement d'un inconnu. Deux néants. L'un honoré, l'autre dédaigné. Mon ami, si les choses que nous

PAMPELLNE. 199

appelons inanimées pouvaient tout à coup prendre la parole, quel dialogue entre cette tombe de marbre et cette bière de sapin I

Le soir, je me suis promené sur les remparts, seul et pensif.

Il y a des journées dans la vie qui remuent en nous tout le passé. J'étais plein d'idées inexprimables. L'herbe des contrescarpes agitée par le vent sifflait faiblement à mes pieds. Les canons passaient leurs cous entre les créneaux comme pour regarder dans la campagne. Les montagnes de l'horizon estompées par le crépuscule avaient pris des formes magnifiques ; la plaine était sombre ; l'Arga, ridée de mille reflets lumineux, se glissait dans les arbres comme une couleuvre d'argent.

En passant devant l'entrée de la ville, j'ai entendu le grincement des chaînes du pont-levis et l'ébranlement sourd de la herse qui retombait. On venait de fermer la porte. En ce moment la lune se levait. Alors, pardonnezmoi le ridicule de me citer moi-même, ces vers que j'écrivais il y a quinze ans me sont revenus à l'esprit :

Toujours prête au combat, la sombre Pampelune, Avant de s'endormir aux rayons de la lune, Ferme sa ceinture de tours.

Dans les villes d'Espagne, il y a beaucoup de ventas, c'est-à-dire beaucoup de cabarets, quelques />osflrfas, c'està-dire quelques auberges, et fort peu de fondas, c'est-à-dire fort peu d'hôtels. A Saint-Sébastien, il n'y a que la fonda Ysabel, ainsi nommée pour la distinguer de l'hôtellerie à la française, tenue par un honnête et brave homme nommé Lafitte. A Tolosa et à Pampelune, la fonda n'a ni nom ni

enseigne. Elle s'appelle simplement la /b?irfa; ce qui dit clairement qu'elle est unique.

La chambre que j'occupe dans la fonda de Pampelune, al segundo piso (au second étage), a deux larges fenêtres qui doniient sur la grande place.

Celte place n'a rien de remarquable. On y bâtit en ce moment, à l'une des extrémités, à Test, je ne sais quoi de hideux qui ressemble à un théâtre et qui sera en pierre de taille. Je recommande cette chose au premier homme d'esprit qui bombardera Pampelune.

Pardonnez-moi, mon ami, cette lugubre plaisanterie. Je ne l'eflface pas, parce qu'elle sort de la nature même des choses. La destinée de toutes les villes d'Espagne n'estelle pas d'être périodiquement bombardées? L'an dernier Espartero bombardait Barcelone. Cette année Van Ilalen bombarde Séville. Qui bombardera l'année prochaine et que bombardera-t-on ? je l'ignore. Mais tenez pour certain qu'il y aura un bombardement. Cela étant, je prie pour les habitants, pour les maisons et pour les cathédrales ; et, comme il faut faire la part des bombes, je leur abandonne avec joie toutes les copies que je rencontre de notre Bourse de Paris.

Cela dit, revenons à Pampelune et remontons dans ma chambre.

C'est une façon de halle blanchie à la chaux, avec deux lits, dont un large, que les servantes appellent el mairimonio. Sur le mur quelques cadres enluminés représentant des amants qui sourient à des époux qui boudent. Une petite table, deux chaises de paille, et une énorme porte, à panneaux contre-butés d'une charpente de chêne, à verrous de prison, à serrure de citadelle.

Il semble qu'en Espagne le cas d'une prise d'assaut soit prévu à chaque étage de chaque m.aison. Armer sa croisée et ses balcons de persiennes à mailles serrées pour défendre sa femme des galants, et sa porte de ferrures robustes pour défendre sa maison du pillage, voilà le double souci des bourgeois en Espagne; la jalousie fait la fenêtre, et la crainte fait la porte.

La moitié de la grande place de Pampelune est en ce moment occupée, c'est-à-dire envahie, par un colossal

PAMPELUXE. 20f

échafaudage dressé pour des courses de taureaux qui doivent avoir lieu dans une dizaine de jours, qui mettent la ville en rumeur. Cette corrida durera quatre jours, du 18 au 22 août. Le premier jour il y aura une course de noiillos, et le dernier jour une espada fameuse dans le pays, Muchares, tuera le taureau.

L'amphithéâtre est carré ; il masque les rez-de-chaussée de deux côtés de la place, dont les balcons et les fenêtres feront, le jour de la corrida, autant de premières et de secondes loges; les greniers seront le paradis. Ce théâtre, car c'en est bien un, est tout simplement bâti en menuiserie et en charpente, avec d'innombrables gradins, les plus rudes qui soient, et de mes fenêtres je puis distinguer le numérotage des planches.

Ajoutez à cet ensemble deux ou trois diligences dételées et un corps de garde dont le soldat se promène devant la fonda, et vous aurez le « paysage » de ma fenêtre.

L'hôtel de ville de Pampelune est un élégant petit édifice du temps de Philippe IIL La façade offre un curieux échantillon d'un genre d'ornementation propre au dix-septième siècle en Espagne. Ce sont des arabesques et des volutes plates qu'on dirait découpées sur la pierre à l'emportepièce. J'avais déjà vu une maison de cette mode dans l'étrange et lugubre village de Leso. Le fronton de cet hôtel de ville est surmonté de lions, de cloches et de statues qui font un tumulte amusant à l'œil.

Ce qui ne m'a pas moins amusé, c'est la foire, qui se tient en ce moment sur une petite place précisément en face de l'hôtel de ville. Les boutiques en plein vent pleines de doreloteries et de passequilles, les marchandes pleines de paroles joyeuses, les passants coudoyés, les acheteurs affairés, tout ce tourbillon de cris, de rires, d'injures et de chansons qu'on appelle une foire, a sous le soleil d'Espagne plus de rumeur et de gaieté.

Au milieu de cette foule se tenait debout, adossé à un pilier de l'hôtel de ville, un formidable gaillard de haute stature. Ses larges pieds nus sortaient de ses jambières de

tricot rouge; une muleta de laine blanche à raie garance lui couvrait la tête, l'enveloppait tout entier de ses plis sculpturaux, et ne laissait voir que son visage basané aux pommettes saillantes, au nez carré, aux mâchoires anguleuses, au menton avancé, à la barbe noire et hérissée; figure de bronze florentin, avec des yeux de chat sauvage. Au centre de ce bruit et de ce mouvement, cet homme restait immobile, grave et muet. Ce n'était plus un espagnol, c'était déjà un arabe.

A deux pas de cette statue, un italien grimacier, de grosses lunettes sur le nez, montrait des marionnettes et tapait sur un tambour, en chantant sur son tréteau cette antique cadence de Polichinelle, Fanlocciiii, buraccini, puppi, dont nous avons fait en France la villanelle :

Le Pantalon De Toinon N'a pas d'fond.

Le Pantalon et le Sauvage se regardaient sans se comprendre, comme deux habitants de deux lunes différentes.

On ne traverse pas une foire, celle-là surtout, sans acheter. Je me suis laissé faire, j'ai ouvert ma bourse, et j'ai envoyé à la fonda tout ce qu'on m'a vendu.

A mon retour, j'ai trouvé sur ma table une pacotille complète de colporteur : des amulettes de Saragosse en or, en vermeil, en filigrane, des jarretières à devises de Ségovie, des bénitiers en verre de Bilbao, des veilleuses en fer-blanc deCauterets, une boîte d'allumettes chimiques de Hernani, une boîte de bâtons résineux qui tiennent lieu de chandelles à Elizondo, du papier de Tolosa, une ceinture de montagnard du col de Pantacose, un bâton de bois ferré, des souliers de corde, et deux mulelas de Pampelune qui sont d'une laine magnifique, d'un travail grossier et d'un goût exquis.

A part cette foire et quelques carrefours, Pampelune reste morne et silencieuse tout le jour. Mais, dès que le

soleil est couché, dès que les vitres et les lanternes s'allument, la ville s'éveille, la vie tressaille partout, la joie étincelle, c'est une ruche en rumeur. Une fanfare à trompettes et à cymbales éclate sur la grande place ; ce sont les musiques de la garnison qui donnent une sérénade à la ville. La ville répond. A tous les étages, à toutes les fenêtres, à tous les balcons, on entend des chants, des voix, des bruits de guitares et de castagnettes. Chaque maison sonne comme un énorme grelot. Ajoutez à cela les angélus de tous les clochers de la ville.

Vous croyez peut-être que cet ensemble est discordant, et que de tous ces concerts mêlés il ne sort qu'un immense charivari parfaitement réussi. Vous vous tromperiez. Quand une ville se fait orchestre, il en sort toujours une symphonie. Le vent adoucit les tons criards, l'espace éteint les sons faux, tout s'arrange dans l'ensemble, et le résultat est harmonieux. En petit ce serait un vacarme, en grand c'est une musique.

Cette musique égaie la population. Les enfants jouent devant les boutiques; les habitants sortent des maisons ; la grande place se couvre de promeneurs; les prêtres et les officiers abordent les femmes en mantilles; les causeries se cachent derrière les éventails; sous les arcades les muletiers taquinent les maritornes; une douce lueur qui vient de cent fenêtres grandes ouvertes et vivement illuminées éclaire vaguement la place. Cette foule va et vient et se croise dans cette ombre, et rien n'est charmant comme cette discrète mêlée de jolis visages entrevus et de joyeux rires étouffés.

La liberté des prêtres sous ce beau climat n'a rien de scandaleux. C'est une familiarité que les mœurs admettent. Pourtant, de ma croisée d'où j'observais tout, j'entendais trois prêtres, coiffés de leurs prodigieux sombreros et enveloppés de leurs vastes capes noires, causer devant la fonda, et je dois avouer que l'un d'eux prononçait le mot muchachas d'une façon qui eût fait sourire Voltaire.

Vers dix heures du soir, la place se vide et Pampelune s'endort. Mais la rumeur ne s'éteint pas tout de suite ; elle se prolonge, elle ne finit pas avec le sommeil qui commence. On dirait, pendant les premières heures, que ce

sommeil vibre encore de toutes les joies de la soirée. A minuit le silence se fait, et l'on n'entend plus que la voix des serenos criant l'heure qui, au moment où vous vous endormez, éclate brusquement sur la tour voisine, puis se répète éloignée et amoindrie sur une autre tour au bout de la place, puis va s'affaiblissant de clocher en clocher, et s'évanouit dans les ténèbres.

LA CABANE DANS LA MONTAGNl

Le soleil se couchait, les brumes commençaient à monter des torrents qu'on entendait bruire profondément dans des ravins perdus. Nulle trace d'habitation. Le col devenait de plus en plus sauvage.

J'étais excédé de fatigue. 3'avisai à droite, à mi-côte, à quelques pas du sentier, au pied d'une haute roche à pic, un bloc de marbre blanc à demi enfoncé dans la terre. Un grand sapin mort de vieillesse et tombé de l'escarpement s'était arrêté à ce bloc en roulant sur la pente et le couvrait de son branchage desséché et hideux. Harassé comme je l'étais, ce bloc et cet arbre mort, sur lesquels dans ma pensée j'accrochais, comme des tentes, nos malelas et nos couvertures, me parurent constituer une chambre à coucher confortable.

J'appelai mes compagnons, qui me devançaient d'une vingtaine de pas, et je leur expliquai mon architecture nocturne, leur déclarant que mon intention était de bivouaquer là. Azcoaga se mit à rire. Irumberri, pour toute réponse, regarda la fumée de son cigare s'envoler au soleil. Escamuturra el Puno (le poing) me prit la main :

ÏL

— Y pensez- VOUS, seigneur français? et y êtes-vous résolu?

— Je ne suis pas résolu, dis-je, je suis éreinté.

— Vous voulez coucher là !

— Je me résigne à coucher là.

— Bah ! mais regardez donc de quoi votre logis sera fait. Il n'y a que les morts qui couchent dans des chambres de marbre et de sapin.

Les montagnards comme les marins sont superstitieux. Or je déclare que dans la montagne je suis montagnard et que sur mer je suis marin, c'est-à-dire superstitieux dans les deux cas et sans raisonner, superstiti^^ux tout bonnement, de la façon dont on Test autour de moi. La réflexion sépulcrale d'Escamuturra me fit rêver.

— Allons, reprit-il, quelques pas encore, amigo. Je vous jure, seigneur, qu'à un demi-quart de lieue d'ici nous allons trouver bon gîte.

— Un demi-quart de lieue d'Espagne ! m'écriai-je. Il est six heures du soir, nous arriverons à minuit.

Escamuturra me répondit avec gravité :

— Nous arriverons à minuit si le diable allonge le chemin, et dans vingt minutes si le français allonge le pas.

— AndatnoSj dis-je.

La caravane se remit en marche.

Le soleil se coucha, le crépuscule vint; pourtant je dois dire que le diable n'allongea pas le chemin. Nous gravissions depuis environ une demi-heure un sentier escarpé serpentant entre des blocs de granit dont on eût dit qu'un géant avait ensemencé le flanc de la montagne. Tout à coup une pelouse se présenta, la pelouse la plus douce, la plus fraîche, la plus agréable au pied et la plus inattendue.

Escamuturra se tourna vers moi.

— Nous voici arrivés, me dit-il.

Je regardai devant moi pour voir où nous étions arrivés et je ne vis rien que la ligne sombre et nue de la montagne. La pelouse était resserrée comme une avenue entre deux murailles basses de pierres sèches que je n'avais pas aperçues d'abord.

Cependant mes compagnons avaient doublé le pas, et j'avais fait comme eux.

Bientôt je vis monter peu à peu, comme une chose qui

sort de terre, et se dessiner sur le ciel clair du crépuscule une sorte de bosse anguleuse et obscure qui ressemblait à un toit surmonté d'une cheminée.

C'était en eCfet une maison cachée dans un pli de la montagne.

Tout en approchant, je la regardais. Le jour n'était pas complètement éteint. Je faisais ce qu'on appelle en style stratégique une reconnaissance.

La maison était assez grande et bâtie, comme les clôtures de la pelouse, en pierres sèches mêlées de blocs de marbre; le toit de chaume tailladé imitait un escalier. J'ai retrouvé depuis cette mode dans de pauvres hameaux des Pyrénées.

Au bas du mur tourné vers la pente de la montagne, il y avait un trou carré par où sortait une petite nappe d'eau limpide et fraîche qui tombait sur le rocher et allait se perdre dans le ravin avec un bruit vivant et joyeux.

La porte massive et basse était fermée. Il n'y avait qu'une fenêtre, percée à côté de la porte, très étroite et bouchée aux trois quarts avec des briques grossièrement maçonnées.

Ce pauvre logis avait, comme toutes les habitations isolées du Guipuzcoa et de la Navarre, un air de forteresse, mais c'était plutôt de la défiance que de la sûreté, car le toit de chaume était à hauteur d'appui, et l'on pouvait forcer la place à se rendre sans autre artillerie qu'une allumette chimique.

Du reste, aucune lumière à l'intérieur, aucune voix, aucun pas, aucun bruit. Ce n'était pas une maison, c'était une masse noire, muette et morne comme une tombe.

Escarauturra mit pied à terre, s'approcha de la porte et se mit à siffler doucement la première partie d'une mélodie bizarre et charmante. Puis il s'arrêta court, et attendit.

Rien ne'bougea dans la cabane. Pas un souffle ne répondit. La nuit, qui était tout à fait tombée, ajoutait je ne sais quoi de morne et de funèbre à ce silence si mystérieux et si profond.

Escamuturra recommença sa mélodie ; puis, arrivé à la

même note, il s'arrêta. La cabane garda le silence. Escamuturra recommença une troisième fois, plus doucement encore, sifflant pour ainsi dire tout bas.

Nous étions tous les quatre inclinés vers la porte et nous prêtions l'oreille. J'avoue que je retenais mon haleine et que le cœur me battait un peu.

Tout à coup, comme Escamuturra finissait, l'autre partie de la mélodie se fit entendre derrière la porte dans la maison, mais sifflée si faiblement et si bas que cela était plus singulier peut-être et plus effrayant encore que le silence. C'était lugubre à force d'être doux. On eût dit le chant d'un esprit dans un sépulcre.

El Puno frappa trois fois dans ses mains.

Alors une voix d'homme s'éleva dans la cabane, et voici le dialogue laconique et rapide qui s'échangea dans l'ombre en langue basque entre cette voix qui interrogeait et Escamuturra qui répondait :

— Zuec? [Vous 1)

— Guc. (Nous.)

— Nun ? (Où ?)

— Emen. (Ici.)

— Gembat? (Combien?)

— Lau. (Quatre.)

Une étincelle brilla dans l'intérieur du logis, une chandelle s'alluma, et la porte s'ouvrit. Lentement et bruyamment, car elle était barricadée.

Un homme parut sur le seuil de la porte.

Il tenait à la main et il élevait au-dessus de sa tête un gros chandelier de fer dans lequel brûlait une torche de résine.

C'était un de ces visages basanés et brûlés qui n'ont point d'âge; il pouvait avoir trente ans, il en pouvait avoir cinquante. Du reste, de belles dents, l'œil vif et un sourire agréable, car il souriait. Un mouchoir rouge lui ceignait le front, selon la mode des muletiers aragonais, et serrait sur ses tempes ses cheveux épais et noirs. Il avait le sommet de la tête rasé, une large muleta blanche qui le couvrait du menton jusqu'aux genoux, une culotte courte de velours olive, des jambières de laine blanche à boutonnières noires, des souliers de corde et les pieds nus.

La grosse mèche de résine agitée par le vent déplaçait rapidement l'ombre et la lumière sur cette figure. Rien de plus étrange que ce sourire cordial dans ce flamboiement sinistre.

Tout à coup il m'aperçut, et le sourire disparut comme s'éteint une lampe sur laquelle on souffle. Son sourcil s'était froncé, son regard restait fixé sur moi. Il ne prononçait pas une parole.

Escamuturra lui toucha l'épaule de la main, et lui dit à demi-voix en me désignant du pouce :

— Ailisquidea. (Un ami.)

L'homme se rangea pour me laisser entrer, mais son sourire ne reparut pas.

Cependant Azcoaga et Irumberri avaient poussé les mules dans la cabane; Escamuturra et l'hôte causaient à voix basse dans un coin. La porte s'était refermée et Irumberri en avait soigneusement refait la barricade comme s'il était habitué à cette besogne.

Pendant qu'Azcoaga déchargeait sa mule, je m'étais assis sur un ballot d'où je considérais l'intérieur du logis.

La maison ne contenait qu'une chambre, où nous étions, mais cette chambre contenait un monde.

C'était une grande salle basse dont le plafond, composé de lattes et de voliges appuyées çà et là sur des poutres faisant piliers, laissait passer et pendre par longs brins le foin dont était rempli le haut de la maison dans l'angle du toit. Des cloisons à claire-voie, ressemblant plutôt à des treillis qu'à des cloisons, dessinaient dans cette salle des compartiments capricieux.

L'un de ces compartiments, à gauche de la porte, comprenait un angle de la cabane, la fenêtre, la cheminée, énorme caverne de pierres noircies par le feu, et le lit, c'est-à-dire une façon de cercueil dans lequel grimaçaient les mille plis d'une paillasse bistre et d'une couverture rousse. C'était la chambre à coucher.

Vis-à-vis la chambre à coucher, un autre compartiment contenait un veau couché sur du fumier et quelques poules endormies dans une espèce de boîte. C'était létable.

A l'angle opposé , dans un troisième compartiment , s'amoncelait une pyramide informe de souches hérissées

et de fagots épineux, provision de bois pour l'hiver. Quelques outres de vin et des harnachements de mulets étaient rangés avec un certain soin auprès des fagots. C'était le cellier.

Il y avait une carabine dans l'angle du mur voisin de la fenêtre, entre le cellier et l'étable ; mais, dans un dernier compartiment encombré de fouillis de toutes sortes, vieilles muletas, vieux paniers, tambour de basque crevé, guitares sans cordes, je vis reluire sous une hotte de guenilles la poignée d'une navaja, fine, noire et galonnée de cuivre comme la manche d'un andalou. Je distinguai dans l'ombre à côté deux ou trois canons de carabines enfouies sous des chiffons, et une sorte de trompe de métal évasée et large que je pris d'abord pour l'extrémité d'un clairon de montagne, et qui était un tromblon. Ce tas de chiffons était l'arsenal.

Un grand bloc de rocher qui emplissait l'angle à droite de la porte, et sur lequel le mur était maçonné, faisait une pente de granit dans l'intérieur de la cabane et servait de chevet à quelques bottes de paille jetées à terre. C'était là sans doute l'hôtellerie.

Un enfant tout nu, qui dormait probablement sur cette paille et que. notre arrivée avait réveillé, s'était accroupi sur la pente de granit, les genoux serrés contre la poitrine et les bras croisés sur les genoux, et nous regardait avec des yeux effarés. Dans le premier moment je le pris pour un gnome; puis je reconnus que c'était un singe; enfin je découvris que c'était un enfant.

Deux hauts chenets de fer ouvragé, rouilles par le feu et la pluie, apparaissaient dans la cheminée debout sur leurs quatre pieds massifs et dressaient à l'extrémité de leurs longs cous deux gueules ouvertes. On eût dit les deux dragons du logis prêts à aboyer ou à mordre.

Du reste, il n'y avait dans la cabane d'autre ustensile de cuisine qu'une poêle à frire suspendue dans la cheminée, laquelle, avec le chandelier de fer, les chenets et le lit, composait tout le mobilier.

Une jarre d'huile était près du lit, et à côté de la porte une autre jarre pleine de lait. Au rebord de la jarre de lait s'accrochait une sébile de bois de la forme la plus

élégante et la plus pure. C'était presque une écuelle étrusque.

Deux chats maigres et jaunes et que. comme l'enfant, nous avions réveillés, rôdaient autour de nous d'un air menaçant. A la façon dont ils nous regardaient, il était

clair qu'ils n'eussent pas mieux demandé que d'être des tigres.

J'ai quelque idée qu'un porc grognait dans un coin noir.

La maison avait cette odeur sucrée et fade qui s'exhale de toutes les cabanes espagnoles.

D'ailleurs, ni une table, ni une chaise. Qui entrait là restait debout ou s'asseyait à terre. Qui avait un ballot s'asseyait dessus. Dans ce logis, le mot se mettre à table n'avait aucun sens; je restai quelques instants abîmé dans cette réflexion mélancolique. Je mourais de faim.

En pareil cas les pensées tristes viennent de l'estomac. . Un petit bruit gracieux, une sorte de gazouillement discret et continu que j'avais entendu depuis mon entrée

dans la cabane me tira de cette rêverie. Quand on n'a pas de quoi dîner, que faire en un gîte à moins qu'on ne regarde ? Je regardai donc, mais je ne pouvais découvrir d'où venait ce bruit.

Enfin, comme mes yeux se baissaient vers la terre, je distinguai dans l'obscurité une sorte de frémissement métallique, une ligne de moire lumineuse, et je reconnus qu'un ruisseau traversait la cabane de part en part..

Ce ruisseau, qui coulait rapidement sur un plan oblique et incliné, dans une poutre creuse enfoncée à fleur de terre, débouchait dans la cabane par un trou fait dans un mur et sortait par le mur opposé. Là il faisait dans le ravin la petite chute d'eau que j'avais remarquée en arrivant.

Chambre singulière où la montagne semblait se sentir chez elle et entrait familièrement; le rocher s'y logeait, ie ruisseau y passait.

Pendant que je faisais ces observations dans l'attitude élégiaque d'un homme rêveur qui n'a pas soupe, les mules, déchargées et démuselées, arrachaient paisiblement les longs brins de foin qui pendaient du plafond.

Ce que voyant, Escamuturra fit signe à l'hôte, qui les poussa vers le fond de la cabane et leur jeta à chacune une botte de fourrage.

Cependant mes compagnons s'étaient installés, qui sur un ballot comme moi, qui sur une selle posée à terre; Azcoaga s'était couché tout de son long, enveloppé de sa muleta.

L'hôte avait échafaudé dans la cheminée des fagots de genêts sur un monceau de fougères sèches. Il en approcha son flambeau de résine; en un clin d'œil un grand feu pétillant monta dans l'àtre avec des tourbillons d'étincelles, et une belle lueur flambante et vermeille, emplissant la cabane, fit saillir en relief sur les enfoncements sombres les croupes des mules, la cage aux poules, le veau endormi, les espingoles cachées, le rocher, le ruisseau, les brins de paille pendant du plafond comme des fils d'or, les âpres visages de mes compagnons et les yeux hagards de l'enfant effarouché.

Les deux chenets noirs à gueules de monstres se déta-

chaient sur un fond de braise ardente et semblaient deux chiens de l'enfer haletant dans la fournaise.

Mais rien de tout cela, je Tavoue, n'attirait mon attention ; elle était ailleurs tout entière.

Un grand événement venait de s'accomplir dans la cabane.

L'hôte avait décroché du clou la poêle à frire !

CAUTERETS

Je vous écris, cher. Louis, avec les plus mauvais yeux du monde. Vous écrire pourtant est une douce et vieille habitude que je ne veux pas perdre. Je ne veux pas laisser tomber une seule pierre de notre amitié. Voilà vingtcinq ans bientôt que nous sommes frères, frères par le cœur, frères par la pensée. Nous voyons la création avec les mêmes yeux, nous voyons l'art avec le même respect. Vous aimez Dante comme j'aime Raphaël. Nous avons traversé ensemble bien des jours de lutte et d'épreuve sans faiblir dans notre sympathie, sans reculer d'un pas dans notre dévouement. Restons donc jusqu'au dernier jour ce que nous avons été le premier. Ne changeons rien à ce qui a été si bon et si doux. A Paris, serrons-nous la main ; absents, écrivons-nous.

J'ai besoin quand je suis loin de vous, qu'une lettre vous aille dire quelque chose de ce que je vois, de ce que je pense, de ce que je sens. Cette fois elle sera plus courte,

CAUTERETS. 215

c'est-à-dire moins longue qu'à l'ordinaire. Mes yeux me forcent à ménager les vôtres. Ne vous plaignez pas, vous aurez moins de grimoire et autant d'amitié.

Je viens de la mer et je suis dans la montagne. Ce n'est, pour ainsi dire, que changer d'émotion. Les montagnes et la mer parlent au même côté de l'esprit.

Si vous étiez ici ge ne puis m'empécher de faire constamment ce rêve), quelle vie charmante nous mènerions ensemble! quels tableaux vous remporteriez dans votre pensée pour les rendre ensuite à l'art plus beaux encore que la nature ne vous les avait donnés!

Figurez-vous, Louis, que je me lève tous les jours à quatre heures du matin, et qu'à celte heure sombre et claire tout à la fois je m'en vais dans la montagne. Je marche le long d'un torrent, je m'enfonce dans une gorge la plus sauvage qu'il y ait, et, sous prétexte de me tremper dans de l'eau chaude et de boire du soufre, j'ai tous les jours un spectacle nouveau, inattendu et merveilleux.

Hier, la nuit avait été pluvieuse. L'air était froid, les sapins mouillés étaient plus noirs qu'à l'ordinaire. Les brumes montaient de toutes parts des ravins comme les fumées des fêlures d'un solfatare. Un bruit hideux et terrible sortait des ténèbres, en bas, dans le précipice, sous mes pieds; c'était le cri de rage du torrent caché par le brouillard. Je ne sais quoi de vague, de surnaturel et d'impossible se mêlait à ce paysage; tout était ténébreux et comme pensif autour de moi ; les spectres immenses des montagnes m'apparaissaient par les trous des nuées comme à travers des linceuls déchirés. Le crépuscule n'éclairait rien; seulement, par une crevasse au-dessus de ma tète, j'apercevais au loin dans l'infini un coin du ciel bleu, pâle, glacé, lugubre et éclatant. Tout ce que je distinguais de la terre, rochers, forêts, prairies, glaciers, se mouvait pêle-mêle dans les vapeurs et semblait fuir, emporté par le vent à travers l'espace dans un gigantesque réseau de nuages.

Ce matin, la nuit avait été sereine. Le ciel était étoile; mais quel ciel et quelles étoiles! vous savez, cette fraîcheur, cette grâce, cette transparence mélancolique et inexprimable du matin, les étoiles claires sur le ciel

blanc, une voûte de cristal semée de diamants. A cette voûte lumineuse s'appuyaient de toutes parts les énormes montagnes, noires, velues, difformes. Celles de l'orient découpaient à leur sommet sur le plus vif de l'aube leurs sapins qui ressemblaient à ces feuilles dont les pucerons ne laissent que les fibres et font une dentelle. Celles de l'occident, noires à leur base et dans presque toute leur hauteur, avaient à leur cime une clarté rose. Pas un nuage, pas une vapeur. Une vie obscure et charmante animait le flanc ténébreux des montagnes; on y distinguait l'herbe, les fleurs, les pierres, les bruyères, dans une sorte de fourmillement doux et joyeux. Le bruit du gave n'avait plus rien d'horrible, et était un grand murmure mêlé à ce grand silence. Aucune pensée triste, aucune anxiété ne sortait de cet ensemble plein d'harmonie. Toute la vallée était comme une urne immense où le ciel, pendant les heures sacrées de l'aube, versait la paix des sphères et le rayonnement des constellations.

Il me semble, mon ami, que ces choses-là sont plus que du paysage. C'est la nature entrevue à de certains moments mystérieux où tout semble rêver, j'ai presque dit penser, où l'aube, le rocher, le nuage et le buisson vivent plus visiblement qu'à d'autres heures et semblent tressaillir du sourd battement de la vie universelle.

Vision étrange et qui est pour moi bien près d'être une réalité : aux instants où les yeux de l'homme sont fermés, quelque chose d'inconnu apparaît dans la création. Ne le croyez-vous pas comme moi? Ne dirait-on pas qu'aux moments du sommeil, quand la pensée cesse dans l'homme, elle commence dans la nature? Est-ce que le calme est plus profond, le silence plus absolu, la solitude plus complète, et qu'alors le rêveur qui veille peut mieux saisir dans ses détails subtils et merveilleux le fait extraordinaire delà création? ou bien y a-t-il en efl"et quelque révjélation, quelque manifestation de la grande intelligence entrant en communication avec le grand tout, quelque attitude nouvelle de la nature? La nature se sent-elle mieux à l'aise quand nous ne sommes pas là? se déploiet-elle plus librement?

Il est certain qu'en apparence du moins, il y a pour les

CAUTERETS

objets que nous nommons inanimés une vie crépusculaire et une vie nocturne. Cette vie n'est peut-être que dans notre esprit; les réalités sensibles se présentent à nous à de certaines heures sous un aspect inusité; elles nous émeuvent ; il s'en fait un mirage au dedans de nous, et nous prenons les idées nouvelles qu'elles nous suggèrent pour une vie nouvelle qu'elles ont.

Voilà les questions. Décidez. Quant à moi, je me borne à rêver. Je voue mon esprit à contempler le monde et à étudier les mystères. Je passe ma vie entre un point d'admiration et un point d'interrogation.

Lorsqu'on a passé le pont des Darroucats et qu'on n'est plus qu'à un quart d'heure de Gèdre, deux montagnes s'écartent tout à coup et vous découvrent une chose inattendue.

Vous avez visité peut-être les Alpes, les Andes, les Cordillères ; vous avez depuis quelques semaines les Pyrénées sous les yeux ; quoi que vous ayez pu voir, ce que vous apercevez maintenant ne ressemble à rien de ce que vous avez rencontré ailleurs. Jusqu'ici, vous avez vu des montagnes; vous avez contemplé des excroissances de toutes formes, de toutes hauteurs ; vous avez exploré des croupes vertes, des pentes de gneiss, de marbre ou de schiste, des précipices, des sommets arrondis ou dentelés, des glaciers, des forêts de sapins mêlées à des nuages, des aiguilles de granit, des aiguilles de glace; mais, je le répète, vous n'avez vu nulle part ce que vous voyez en ce moment à l'horizon.

> • Au milieu des courbes capricantes des montagnes hérissées d'angles obtus et d'angles aigus, apparaissent brusquement des lignes droites, simples, calmes, horizontales et verticales, parallèles ou se coupant en angles droits, et com-

Page 1