GAVARNIE
Le soir, en revenant de Gavarnie, je note un moment admirable. Voici ce que je contemple de ma fenêtre :
Lne grande montagne remplit la terre ; un grand nuage remplit le ciel. Entre le nuage et la montagne, une bande mince du ciel crépusculaire, clair, vif, limpide, et Jupiter étincelant, caillou d'or dans un ruisseau d'azur. Rien de plus mélancolique et de plus rassurant et de plus beau que ce petit point de lumière entre ces deux blocs de ténèbres.
Luz est une charmante vieille ville, — chose rare dans les Pyrénées, — délicieusement située dans une profonde vallée triangulaire. Trois grands rayons de jour y entrent par les trois embrasures des trois montagnes.
Quand les miquelets et les contrebandiers espagnols arrivaient d'Aragon par la brèche de Roland et par le noir et hideux sentier de Gavarnie, ils apercevaient tout à coup à l'extrémité de la gorge obscure une grande clarté, comme est la porte d'une cave à ceux qui sont dedans. Ils se hâtaient et trouvaient un gros bourg éclairé de soleil et vivant. Ce bourg, ils l'ont bien nommé Lumière, Luz.
Il y a là une rare et curieuse église bâtie par les Templiers; forteresse autant qu'église, avec son enceinte crénelée et sa porte donjon.
J'ai tourné autour, entre l'église et le mur crénelé. Là est le cimetière, semé de grandes ardoises où des croix et des noms de montagnards creusés avec un clou s'effacent sous la pluie, la neige et les pieds des passants.
Une porte, aujourd'hui murée, était la porte des cagots. Les cagots ou goitreux étaient parias. Leur porte était
HZ. 223
basse, autant qu'on en peut juger par la ligne vague que dessinent les pierres qui la murent.
Le bénitier extérieur est un charmant petit bénitier byzantin auquel adhèrent encore deux chapiteaux presque romans.
Je me suis arrêté à une inscription de tombeau effacée par 'le temps, rayée au couteau, couverte de poussière. On distingue quelques mots espagnols. Aqui. AOris. Cependant les mots filla de... semblent indiquer le patois. J'ai à peu près déchiffré la dernière ligne, qui du reste ne présente aucun sens :
SDB DESER A LO FE
Les corbeaux du mur extérieur de l'abside portent des dessins curieux. Le portail principal, qui représente Jésus entre les quatre animaux symboliques, est du plus beau roman, ferme, robuste, puissant, sévère. Il y a des restes de peintures sur le mur figurant des mosaïques et des édifices. L'intérieur de l'église est une grange quelconque.
Sous la voûte du portail de la tour d'entrée, des peintures byzantines, restaurées et à demi blanchies à la chaux, ont perdu beaucoup de leur caractère. Au haut de la voûte, le Christ, avec la couronna impériale. Au-dessous, des anges du jugement soufflent de leurs trompettes. Cette inscription : svrgite. mortvv. venyte. ad. jcdicicji. Aux quatre coins, quelques vestiges des quatre évangélistes. Le bœuf, avec l'inscription sanc. lvc. L'aigle, avec SA^c... La moisissure a fait une nuée où le reste se perd. Le lion ailé, d'un beau style, avec l'inscription sast marc. Dans l'ombre, une tête d'ange avec un reste de légende
...GTE MYCHABL.