L'ILE D'OLÉRON
vieux Monier, le pilote du château, n'eut un jour que le temps de se jeter à la mer, laissant sa barque s'abîmer, et nagea quatre heures avant de se tirer du pertuis.
A travers ces causeries, on arrive, on amène le taillevent, on jette le câble, on pose le pont.
A droite une forteresse qui est une prison, à gauche une plage hideuse qui est la fièvre; on débarque entre les deux.
De jolies servantes, charmantes avec leur immense coifle blanche qu'elles portent avec grâce, vous attendent sur le musoir, prennent votre valise et votre sac de nuit et s'en vont devant vous.
Vous passez le long d'un rempart, au pied duquel fourmillent dans toutes les attitudes du travail quelques centaines d'hommes vêtus de gris, hâves, silencieux, gardés par des gendarmes, creusant des tranchées dans une vase infecte. Ce sont les condamnés au boulet, pauvres soldats, la plupart déserteurs par le mal du pays ; nostalgiques que la loi ne flétrit pas, qu'un code d'exception punit sévèrement, et qui viennent mourir là quoiqu'ils ne soient pas condamnés à mort.
Tout en faisant ces réflexions, vous arrivez au Cheval Blanc, qui est l'auberge du lieu. Une bonne auberge, puisque je dis tout. On vous introduit dans une vaste chambre blanchie à la chaux , au milieu de laquelle s'avance un grand lit à baldaquin faisant promontoire à la mode du dix-septième siècle. Les murs sont blancs, les draps sont blancs; l'hôte est cordial, l'hôtesse est gracieuse ; tout convient et plaît en ce logis. Seulement ne regardez pas l'eau qu'on a mise dans votre pot à l'eau et qu'on appelle l'eau douce dans le pays.
Le soir de mon arrivée à Oléron, j'étais accablé de tristesse.
Cette île me paraissait désolée, sinistre, et ne me déplaisait pas. Je me promenais sur la plage, marchant dans les varechs pour éviter la boue. Je longeais les fossés du château. Les condamnés venaient de rentrer, on faisait l'appel,
et j'entendais leurs voix répondre successivement à la voix de rofïicier inspecteur qui leur jetait leurs noms. A ma droite les marais s'étendaient à perte de vue, à ma gauche la mer couleur de plomb se perdait dans les brumes qui masquaient la côte.
Je ne voyais dans toute l'île d'autre créature humaine qu'un soldat en faction, immobile à la corne d'un retranchement et se dessinant sur le brouillard. A peine pouvais-je distinguer au loin à l'horizon la petite forteresse, isolée dans la mer entre la terre et l'île, qu'on appelle le pavé. Aucun bruit au large, aucune voile, aucun oiseau. Au bas du ciel, au couchant, apparaissait une lune énorme et ronde qui semblait dans ces brumes livides l'empreinte rougie et dédorée de la lune.
J'avais la mort dans l'âme. Peut-être voyais-je tout à travers mon accablement. Peut-être un autre jour, à une autre luure, aurais-je eu une autre impression. Mais ce soir-là tout était pour moi funèbre et mélancolique. Il me semblait que cette île était un grand cercueil couché dans la mer et que cette lune en était le flambeau.