‹ Alpes et PyrénéesChapitre 4 sur 22 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

qu'à l'exception de la butte Saint-Pierre et des ponts sur le Rhône il n'y reste plus une vieille maison. — Maintenant Genève est une platitude entourée de bosses.

Mais ils auront beau faire, ils auront beau embellir leur ville, comme ils ne pourront jamais gratter le Saiève, recrépir le mont Blanc et badigeonner le Léman, je suis tranquille.

Rien de plus maussade que ces petits Paris manques qu'on rencontre maintenant dans les provinces en France et hors de France. On s'attend à une vieille ville avec ses tours, ses devantures sculptées, des rues historiques, des clochers gothiques ou romans, et l'on trouve une fausse rue de Rivoli, une fausse Madeleine qui ressemble à la façade du théâtre Bobino, une fausse colonne Vendôme qui a l'air d'une colonne-affiche.

Le provincial prétend faire admirer cela au parisien ; le parisien hausse les épaules, le provincial se fâche. Voilà comment je me suis déjà brouillé avec toute la Bretagne, voilà comment je me brouillerai avec Genève.

Genève n'en est pas moins une ville admirablement située où il y a beaucoup de jolies femmes, quelques hautes intelligences et force marmots ravissants jouant sous les arbres au bord du lac. Avec cela on peut lui pardonner son petit gouvernement inepte, ridicule et tracassier, sa chétive et grotesque inquisition de passe-ports, ses boutiques de contrefaçons, ses quais neufs, son île de Jean-Jacques chaussée d'un sabot de pierre, sa rue de Rivoli, et son jaune et son blanc, et son plâtre et sa craie.

Cependant encore un peu et Genève deviendrait une ville ennuyeuse.

Hier, c'était une fètôi un ensuissement, comme ils disent. On tirait des boîtes. Tout le monde parlait genevois. J'avais perdu la clef de ma montre, il m'a été impossible de trouver un horloger travaillant. Genève ne se connaissait plus. On allait sur l'eau malgré' les seiches; des gamins pollssonnaient dans les bergues et les promeneurs dégradaient les talus-gazonnag^s.

Je ris ; je ne riais pas pourtant. Je me promenais solitairement dans cette ville où je m'étais promené avec toi

il y a quatorze ans. J'étais triste et plein de pensées bonnes et tendres dont tu aurais peut-être été heureuse, mon Adèle.

Depuis Bâle jusqu'au delà de Lausanne j'ai voyagé avec une famille suisse excellente et charmante. Six personnes. Le père est un vieillard distingué, lettré, aimable, plein d'enseignements utiles, qui m'a rappelé ton père. La fille aînée est une jeune veuve agréable (dans le genre de M"" François): Elle a désiré voir Chillon, je lui ai offert mon bras, elle a accepté ; le frère aîné, brave étudiant enthousiaste, s'est mis de la partie et nous avons fait tous les trois l'expédition du château. A Coppet la famille suisse m'a quitté. Je la regrette fort.

Mais ce que je regrette, c'est toi, c'est vous tous, mes bien-aimés ; avant un mois, je vous reverrai. Mon voyage est un travail, sans quoi je l'abrégerais. J'ai bien besoin de vous embrasser tous. Je vous aime tous.

Et, bien entendu, je n'excepte pas mon cher Vacquerie.

Bordeaux, 20 juillet.

Vous qui ne voyagez jamais autrement que par l'esprit, allant de livre en livre, de pensée en pensée, et jamais de pays en pays, vous qui passez tous vos étés à l'ombre des mêmes arbres et tous vos hivers au coin de la même cheminée, vous voulez, dès que je quitte Paris, que je vous dise, moi vagabond, à vous solitaire, tout ce que j'ai fait et tout ce que j'ai vu. Soit. J'obéis.

Ce que j'ai fait depuis avant-hier 18 juillet? Cent cinq lieues en trente-six heures. Ce que j'ai vu? J'ai vu Étampes, Orléans, Blois, Tours, Poitiers et Angoulême.

En voulez-vous davantage? Vous faut-il des descriptions? Voulez-vous savoir ce que c'est que ces villes, sous quels aspects elles me sont apparues, quel butin d'histoire, d'art et de poésie j'y ai recueilli chemin faisant, tout ce que j'ai vu enfin? Soit. J'obéis encore.

Étampes, c'est une grosse tour entrevue à droite dans le crépuscule au-dessus des toits d'une longue rue et l'on entend des postillons qui disent : — « Encore un malheur au chemin de fer! deux diligences écrasées, les voyageurs tués. La vapeur a enfoncé le convoi entre Étampes et

Étrecliy. Au moins, nous autres, nous n'enfonçons pas. »

Orléans, c'est une chandelle sur une table ronde dans une salle basse où une fille pâle vous sert un bouillon maigre.

Blois, c'est un pont à gauche avec un obélisque pompadour. Le voyageur soupçonne qu'il peut y avoir des maisons à droite, peut-être une ville.

Tours, c'est encore un pont, une grande rue large, et un cadran qui marque neuf heures du matin.

Poitiers, c'est une soupe grasse, un canard aux navets, une matelote d'anguilles, un poulet rôti, une sole frite, des haricots verts, une salade et des fraises.

Angoulême, c'est une lanterne éclairée au gaz avec une muraille portant cette inscription : Café de la Marine, et à gauche une autre muraille ornée d'une affiche bleue sur laquelle on lit : La Rue de la Lune, vaudeville.

Voilà ce que c'est que la France quand on la voit en malle-poste. Que sera-ce lorsqu'on la verra en chemin de fer?

J'ai quelque idée de l'avoir déjà dit ailleurs, on a beaucoup trop vanté la Loire et la Touraîne. Il est temps de faire et de rendre justice. La Seine est beaucoup plus belle que la Loire; la Normandie est un bien plus charmant « jardin » que la Touraine.

Une eau jaune et large, des rives plates, des peupliers partout, voilà la Loire. Le peuplier est le seul arbre qui soit bête. Il masque tous les horizons de la Loire. Le long de la rivière, dans les îles, au bord de la levée, au fond des lointains, on ne voit que peupliers. Il y a pour mon esprit je ne sais quel rapport intime, je ne sais quelle ineffable ressemblance entre un paysage composé de peupliers et une tragédie écrite en vers alexandrins. Le peu-

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