ACADÉMIE DE MÉDECINE
DISCOURS
PRONONCÉ AUX OBSÈQUES DE M. DEVERGIE
Par M. Lagneau.
Membre de l’Académie.
L’Académie de médecine vient de perdre un de ses membres les plus justement honorés, un de ses anciens présidents. Au nom de l’Académie, je veux, près de cette tombe ouverte, rappeler brièvement la vie laborieuse de M. Devergie, savant dermatologiste, digne représentant des sciences médicales auprès des cours de justice.
Né le 15 février 1798, Marie-Guillaume-Alphonse Devergie, dès l’âge de 15 ans, put suivre la clinique chirurgicale de Dupuytren, autour duquel se pressait alors toute la studieuse jeunesse médicale; successivement reçu interne, chef de clinique à l’Hôtel-Dieu, docteur en 1823, il n’abandonna la chirurgie, qu’il avait principalement étudiée, que deux ans plus tard pour prendre part brillamment à un concours qui lui conféra le titre de professeur agrégé à la Faculté de médecine pour les sciences chimiques et physiques.
Quelques années plus tard, reçu médecin du Bureau central des hôpitaux, il fut successivement nommé médecin de Bicêtre, de l’hospice Saint-Antoine et de l’hôpital Saint- Louis, où longtemps il fit des leçons, très suivies, sur les maladies cutanées.
Son Traité pratique des maladies de la peau, publié en 1854, est le résumé de ses leçons. Ses dessins furent les premiers déposés dans le musée dermatologique de l’hôpital Saint- Louis.
Si, comme médecin d’hôpital, médecin clinicien et prati-
cien, M. Devergie a acquis une juste notoriété en dermatologie, comme professeur-agrégé de chimie et de médecine légale, comme l’un des fondateurs des Annales d'hygi'ene publique et de médecine légale , en 1829, comme expert apprécié des magistrats, comme membre du Conseil d’hygiène et de salubrité du département de la Seine, comme fondateur et deux fois président de la Société de médecine légale, M. Devergie a obtenu une grande et légitime célébrité en médecine légale.
Parmi ses nombreux mémoires publiés dans divers recueils, qu’il suffise ici de rappeler ses importantes recherches sur la docimasiepulmonaire, sur les signes de l'immersion et de la suspension durant la vie , sur les causes de la mort subite et sur la responsabilité médicale.
Dans son ouvrage intitulé : Médecine légale théorique et pratique , ouvrage parvenu à sa troisième édition en 1852, notre savant collègue, sans négliger nullement la chimie toxicologique, s’attache à montrer qu’elle n’est qu’une branche des sciences médico-légales.
Créateur et directeur de la Morgue, utile dépôt de cadavres innomés, où de nombreuses recherches nécroscopiques viennent fréquemment révéler des conditions anatomiques, pathologiques, traumatiques, propres à caractériser les diverses causes de mort naturelle ou criminelle, M. Devergie, par la relation de nombreuses autopsies, met surtout en évidence l’importance qu’on doit accorder en médecine légale aux lésions cadavériques.
Durant sa longue carrière de médecin légiste, notre estimé confrère a souvent fait remarquer combien était négligéel’étude de la médecine légale, et conséquemment, combien parfois des médecins délégués par la justice se trouvaient insuffisamment préparés pour remplir pertinemment leur mission. La création récente à la Morgue de cours médicolégaux, depuis longtemps proposés par M. Devergie, permettra sans doute aux médecins de l’avenir d’acquérir des notions médico-légales moins imparfaites. Mais, contraire-
ment à certains pays désireux de s’assurer le concours d’hommes compétents, ainsi que l’observait encore l’année dernière, au Congrès de médecine légale, M. Devergie, la France n’a pas encore cm à l’utilité de ne désigner pour médecins légistes ou médecins publics que des hommes ayant fait preuve de connaissances scientifiques spéciales.
Après avoir adressé à l’Académie de médecine plusieurs importants mémoires, qui, comme tous ceux émanant de sa plume, se font remarquer par leurs applications pratiques* M. Devergie se présenta comme candidat dans la section d’hygiène et de médecine légale. Le plus redoutable parmi ses concurrents était Tardieu, son savant émule en médecine légale. Néanmoins, le 24 mars 1857, M. Devergie fut nommé membre de l’Académie, où plus tard Tardieu vint prendre également place.
Justement apprécié de tous ses collègues, ce fut en 1874 que leurs suffrages portèrent M. Devergie à la présidence de l’Académie.
Dans cette assemblée, comme à la Société de médecine lé-, gale, ou au Conseil d’hygiène et de salubrité du département de la Seine, notre honoré confrère, soit comme membre, soit comme président, intervenait surtout dans les discussions par quelques phrases courtes et précises, par quelques remarques judicieuses, signalant à ses collègues le but réellement pratique vers lequel se dirigeait toujours son esprit froid, positif, soucieux du droit et de la légalité.
Le médecin légiste, outre les connaissances scientifiques spéciales qui lui sont nécessaires pour remplir sa mission, doit avoir également une grande énergie, une ferme volonté pour pouvoir conserver sa parfaite indépendance d’appréciation, pour savoir se maintenir à l’abri de toute influence étrangère, de toute tendance criminaliste comme de toute faiblesse. Ces connaissances spéciales, M. Devergie les possédait plus qu’aucun médecin de notre époque. Ses continuelles et laborieuses recherches, ses nombreuses expertises et consultations médico-légales, sa longue expérience des hommes
et des choses, le mettaient à même de répondre savamment à toutes les questions qui, dans les débats judiciaires, exigent l’intervention des sciences médicales. Cette énergie morale, cette fermeté de caractère permettait à M. Devergie de repousser loin de sa pensée toute condescendance, toute considération extra-scientifique. Découvrir la vérité était son unique but. L'exprimer simplement, sincèrement, impartialement, était son devoir, il le remplissait dignement; il exposait le résultat de ses savantes investigations, sans en exagérer, sans en restreindre l’importance, quelle qu’en'fût la conséquence pour l’accusation ou la défense. Scrupuleux observateur des obligations professionnelles, notre regretté collègue peut être donné en modèle aux nombreux médecins appelés à éclairer la justice.
Homme de science, homme du devoir, son souvenir restera comme la personnification du savoir etde la droiture en médecine légale. Heureux celui qui durant sa vie n’a mérité qu’estime et respect, qui après sa mort laisse un nom de tous honoré.