‹ Alphonse de LamartineChapitre 23 sur 33 · ET DES VIEILLES ANNÉES · texte numérisé non relu

ET DES VIEILLES ANNÉES

où un feu de bois est allumé malgré le soleil d'automne.

Il fait péniblement quelques pas dans le vaste salon de Saint-Point, mais il ne Sort pas. Le rhumatisme l’a tenu au lit pendant plusieurs semaines et il s’est levé hier pour la première fois.

Il se distrait à feuilleter des livres.

D'un volume fané des Nouvelles Méditations, une lettre s’échappe et tombe sur Ses genoux. Il lit :

Ï AMARTINE est au coin de la cheminée

Hauteville-House, 23 mai 1863.

« Cher Lamartine,

« Un grand malheur vous frappe, j'ai besoin de mettre mon cœur près du vôtre.

Je vénérais celle que vous aimiez. Votre haut esprit voit au delà de l'horizon; vous apercevez distinctement la vie future.

Ce n’est pas à vous qu’il est besoin de dire : « Espérez. » Vous êtes de ceux qui savent.

Elle est toujours votre compagne, invisible mais présente. Vous avez perdu la femme, mais non l’âme. #e ami, vivons dans les.

morts.

« Vicror HUGo. »

Il remet la lettre dans le livre.

Mme de Lamartine est morte voici un an, et du haut de son rocher au milieu de la mer, Hugo lui a adressé ce billet. Les courtes phrases lui en semblent autoritaires comme les articles d’un décret.

Ce n’est peut-être pas ainsi qu’il tâcherait, lui, de consoler un affligé. Il possède. des baumes moins impérieux, et des mots plus doux... |

Une élégante silhouette de femme vête de noir traverse la terrasse du château.

me

IMAGES DES BEAUX JOURS. 141 — Antigone! murmure-t-il.

C’est sa nièce, la fille de sa sœur Cécile, Valentine de Cessiat.

Au retour de son premier voyage en Orient, quand il eut déposé le corps de

* Julia dans le caveau de Saint-Point,

Valentine qui était alors une belle jeune fille de quinze ans vint mettre un peu de

joie dans sa maison, et depuis 1835 elle n’a

presque pas quitté son oncle.

Rien de plus pur et de plus haut que l’amour de ces deux étrest.

1. On a dit que Lamartine, devenu veuf avait contracté un mariage mystique avec sa nièce, mais dans un de ces articles

(le Temps, 3 janvier 1928) où il mêle une érudition passionnée à l'instinct divinatoire et au tact des poètes, M. Émile Henriot

fait justice de cette légende : « … Deux arguments étaient

produits en faveur de cette conjecture. Le premier, par le baron

Carra de Vaux, dont un oncle aurait au cours d’une audience

| recueilli ce propos du pape Pie IX : « Vous êtes cousin de Lamartine; je viens justement de Jui envoyer une dispense

pour son mariage avec sa nièce...» Le second est tiré du fait que Valentine, dans son testament, prescrivait qu’elle: voulait être enterrée (dans la chapelle de Saint-Point, avec son oncle) sans qu’on lui retirât les deux anneaux d’or qu’elle portait à l’annulaire de sa main gauche... Fallait-il en conclure que l’un

ES

Res s à

Elle a connu Lamartine jeune encore, beau, environné de sa prodigieuse gloire, et elle a choisi de vivre dans son ombre.

La vie désolée du grand homme s’embellit de cette miraculeuse présence. Elle est la gardienne divine. Elle s’occupe de tout, des manuscrits à copier et des créanciers, du

de ces anneaux était une alliance? Naturellement lesecret, — si secret il y a et si c’est à celui-là que le poète a fait allusion en écrivant les vers :

Non je ne le dis pas sur la terre à moi-même. Je l'emporte au tombeau pour m'embellir le ciel...

le secret n’est pas livré par les lettres de Lamartine à sa nièce. Mais nous y avons tout de même trouvé quelque chose qui enlève à l’une de ces bagues tout caractère nuptial. En effet, le 31 décembre 1853, Lamartine écrit ceci à Valentine :

« Ma chère Valentine, bonjour, bon an, longs jours et heureuse année à toute la famille, Tu recevras ce matin une petite boîte qui est mon présent de bonne année à toute la maison : : 1° une bague pour ta maman; 2° une pour Alice; 3° une pour toi; 4° une pour Cécile; 5° une pour Léontine. Je te prie de les distribuer avec mes tendresses à tous... »

I1 ne s’agit donc que d’un cadeau de jour de l’an pareil pour Valentine, sa mère et ses sœurs. Que Valentine y ait tenu et ait désiré conserver cette bague jusque dans le tombeau, on le conçoit; elle devait considérer ce don comme une relique. Et la seconde bague peut très bien avoir été celle que portait lui-même Lamartine, qu’elle aura voulu garder sur elle après la mort de son oncle bien-aimé, qui dans des lettres signe : Ton père... Nous ne voyons pas ce qu’un mariage même mystique aurait ajouté à leur mutuelle affection, et il y a, dans cette seule idée, un je ne sais quoi qui nous choque et n’est, par là, pas conforme à ce que nous savons de cet irréductible idéaliste. Antigone n’a pas besoin d’épouser Œdipe pour lui prouver sa piété et son dévouement. »

IMAGES DES BEAUX JOURS. 143 a.

Cours familier de Littérature et des terres qu'il faut vendre.

Leur voisin Dubois, un vieil ami qui a cent cœurs dans la poitrine dès qu’il s’agit du poëte, lui disait l’autre ; jour : « Ah! vous êtes de la vraie race de Lamartine, cœur d'or, âme divine, bonté inépuisable, tendresse délicieuse, charme ravissant, attraits vainqueurs, grâce enchanteresse.. » et ses yeux pleins de larmes, le brave homme semblait murmurer des litanies à une sainte, les litanies de Valentine! :

Elle conserve tout ce qu’il aurait perdu depuis longtemps, tout ce que Mme de Lamartine ne devait pas voir : le fichu de Graziella, le crucifix d’Elvire, jusqu’à l'écharpe qu'il portait à l'Hôtel de Ville en 1848, et si la chevelure coupée de la jeune morte de Procida n’était point dans quelque chapelle rustique, elle l'aurait avec toutes les autres reliques, dans un meuble de sa chambre de chanoinesse.

mr otre

Elle a été d’une beauté radieuse, et pour

la peindre il faut emprunter au poête luimême ces traits et ces couleurs dont il a paré d’autres jeunes femmes, en songeant à elle seule.

Chez elle, « c'était les grandes lignes qui |

éblouissaient. Je ne sais dans quel rayonnement de splendeur douce cette physionomie nageait, mais on n’en discernait que le charme... »

« Quand elle s’apercevait que je la regar-

dais, elle rougissait un peu, comme si elle eût été honteuse d’être si belle... »

Lorsqu'il écrit cela de sa sœur Cécile et

de Graziella, il ne songe qu’à Valentine

dont il ne sait si elle est « un camarade, un ami, une sœur ou autre chose, » et le pur sentiment qui les lie échappe à la terrel.….

Les Recueillements Poétiques sont sur sa table. Il y a plus de dix ans qu’il ne les a

Fr

IMAGES DES BEAUX JOURS. 145 Un Le

ouverts et il veut relire un poème daté de

. 1818 et de Florénce.

Il a triché. Il n’était pas capable d'écrire ces beaux vers à vingt-huit ans. Il en avait cinquante quand il les COMpPOSa, mais Mme de Lamartine, si charitable aux pauvres et si bonne, était jalouse et, d’ailleurs, il y a beaucoup de choses qu’elle ne pouvait pas comprendre.

Il pose le livre sur ses genoux, et il lit :

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