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Alphonse Guérin, 1816-1895

Au moment où je viens, au milieu des compatriotes d’Alphonse Guérin, remplir la mission qui m’a été confiée, je ne puis pas ne pas me souvenir d’un autre grand deuil qui récemmenl frappait aussi la France et la Bretagne.

Je serai, j’en suis sûr, l’interprète des sentiments de tous ceux qui se pressent aux pieds du monument, élevé sur l'initiative de l’Association Bretonne, en saluant la mémoire de Jules Simon, avant de vous dire, comment un humble enfant de Ploërmel est devenu le grand chirurgien, le bienfaiteur de l’humanité dont vous célébrez aujourd’hui la Gloire.

Vos pensées vonl d’elles-mêmes, dès l’ouverture de cette réunion, vers l’homme illustre, vers le grand

Ce discours a été prononcé à l’occasion de l’inauguration du monument élevé à Alphonse Guérin dans sa ville natale.

citoyen, qui fût le camarade d’enfance d'Alphonse Guérin et demeura son ami fidèle, pendant toutes les années de leur longue existence.

C’est à lui que revenait l’honneur de présider cette cérémonie, ainsi que le soin de peindre une physionomie dans laquelle pétillait l’intelligence, souriait la malice et„se lisaient la franchise, la droiture et la fermeté. Grâce au charme de son talent, vous en auriez eu, sous les yeux, la vivante image. Vous auriez entendu un orateur hors de pair, dire les rares qualités qui distinguèrent le héros de cette fête.

Chez Alphonse Guérin, l’homme est aussi intéressant à étudier que le chirurgien. Personne ne le connaissait mieux que Jules Simon et n’était plus capable d’apprécier, avec l’autorité du savoir, l'influence de son éducation et de ses origines sur sa belle destinée. L’analyse pénétrante de l’éminent philosophe, nous eût montré la force persistante de la première direction et des premiers exemples. Elle eût mis en relief, la puissance de ceux qui ont le bonheur d’y avoir puisé : le sentiment absolu du Devoir.

Les obligations si étroites qu’il impose furent, en toute circonstance, acceptées avec la plus entière soumission par un caractère aussi épris d’indépendance, que l’était celui de votre compatriote. 11 aurait fallu l’éloquence de Jules Simon, pour dire a quelle école son ami avait appris à s’y plier.

C’est pour les mêmes raisons que tous ceux qui

ont connu Alphonse Guérin, voyaient succéder aux emportements parfois violents de son ardente nature, les retours les plus spontanés d’une bonté innée à laquelle il était heureux d’obéir. Et comme le bouillonnement était facile, fréquentes furent les occasions de prouver que son cœur était celui d’un homme compatissant, affectueux et dévoué.

Sa préoccupation d’éparguerla souffrance fut l’un des principaux mobiles de ses actes de chirurgien. Il se croyait débiteur d'une plus grande somme d’amitié envers ceux que ses vivacités avaient atteints; ayant eu à faire son chemin et connaissant les difficultés de la route, il aimait à -conseiller, à encourager, à secourir ceux qui n’étaient encore qu’au point de départ.

Le Devoir comporte aussi bien les délicatesses, qu’il nécessite les rigueurs; il est des circonstances où l’on distingue difficilement où il se trouve. Alphonse Guérin était souvent consulté dans ces cas de conscience; ses avis n’allaient plus seulement à des jeunes, mais à des contemporains ou des aînés. Sa réputation de droiture lui valut ces témoignages d’une absolue confiance.

Il avait, à un trop haut point, le sentiment de sa dignité, pour ne pas avoir celui de sa valeur; c’est ce qui lui a permis d’être et de toujours rester modeste. Assurément, l’idée d’une apothéose ne s’est jamais présentée à son esprit. S’il en avait eu la vision, elle n’aurait pu être différente de ce que réalise aujourd’hui la ville de Ploërmel. Une fête

populaire, familiale et simple, remplie de couleur locale comme la vôtre, est bien celle dont le désir pouvait remuer une âme bretonne.

Quel plus beau rêve pour un habitant de votre contrée, que la consécration de sa gloire dans sa ville natale, au seuil de la maison paternelle, en présence cfe ses compatriotes, de ses élèves, de ses collègues ; quelle douce satisfaction que celle du rayonnement de sa renommée, sur son pays d'origine. Aussi, Messieurs, lorsque le Comité breton a désiré que notre cher collègue reçût ici les hommages qui lui sont dus, avons-nous compris, malgré nos regrets de n’avoir pas son image à Paris, que le Comité médical devait aquiescer à ce vœu.

L’attachement du Breton pour le sol natal est connu de tous; chacun sait combien est complète la solidarité qui existe entre les terres de granit recouvertes de chênes, chantées par Brizeux, et les populations qui les habitent. Elle est telle, que vous ne vous dépaysez jamais sans esprit de retour. Quelle que soit la contrée, où la destinée vous emporte, votre pays est toujours le plus beau de la terre; votre cœur s’émeut au souvenir de votre clocher, le plus haut d’alentour.

Alphonse Guérin, qui jamais n’abandonna sa Bertagne, eut, un mois à peine avant de quitter la vie, le pressentiment du retour définitif. Il écrivait à un ami de Vannes :

« Ordinairement on redoute la mort; moi je pense avec un singulier sentiment de bonheur, que mon

corps sera bientôt porté sous la lande du Cerisier, où je dormirai du bon, de l’éternel sommeil, en terre de Bretagne. »

Dans toute sa carrière se retrouvera l’empreinte de son origine. Il sut vouloir et, comme tous ses compatriotes, il voulut avec ténacité. Nous le verrons aussi ferme dans ses idées de savant chirurgien, qu’il nous est montré fidèle aux sentiments conçus dans son enfance par la phrase louchante que je viens de transcrire.

Il lui faudra de longues années pour atteindre le but qu’il s’était proposé; mais il ne perdra pas de vue la pensée qui le domine et poursuivra, sans jamais l’abandonner, l’opinion qu’il s’était faite de la nature de la maladie terrible que, dès la première heure, il avait résolu d’étudier et de combattre.

Il était encore très jeune, lorsque son oncle maternel, qui, dans les circonstances graves, tenait auprès des deux frères la place de leur père, mort à trente-huit ans, alors que Frédéric l’ainé avait sept ans et Alphonse six ans à peine, le prit un jour à part. Il n’avait été jusque-là qu’un enfant turbulent et batailleur; son instruction restée rudimentaire, lui avait acquis la réputation d’un très médiocre écolier. L’oncle lui fit comprendre qu’il était temps de se mettre au travail ; sa mère ne pourrait toujours coudre et broder pour augmenter les

ressources de ménage : il faudrait devenir capable de la nourrir à son tour.

M. Paul Reclus qui nous donne ces détails, dans le bel éloge prononcé à la Société de Chirurgie de Paris1, ajoute: « Les résolutions d’AJphonse Guérin furent bientôt prises. Son instinct l’avertissait que, dans un milieu nouveau, il se plierait plus aisément aux exigences d’une vie nouvelle ».

Il ne faiblit pas devant celte nécessité et demanda à quitter son cher Ploërmel, à s’éloigner du théâtre des jeux de son enfance, pour aller s’enfermer au collège de Vannes. L’idée fut trouvée bonne ; la mère et les deux enfants partirent à pied, suivis d’une voiture portant les malles et les meubles. Son frère et lui devaient ajouter à la réputation, déjà grande, de l’Institution qui les reçut. En 1831, époque où le poète Brizeux en sortait, le recteur demandait l’exemption de rétribution pour cinq élèves remarquables par leurs succès et leur conduite ; parmi eux se trouvaient Jules Simon et les deux Guérin. Ils commençaient ainsi à venir en aide à leur mère.

Les résultats de l’entretien avec son oncle, avaient été décisifs et s’affirmaient de façon si positive qu’ils devaient être définitifs. Alphonse Guérin comprit ce jour-là, que le travail auquel il pensait si peu était son devoir et devint laborieux. Il le fut

1. Paul Reclus. — «Éloge d’Alphonse Guérin ». Presse médicale , n» 36, 2 Mai 2896, p. clxxiv.

toute sa vie et devait, clans ses dernières années, en donner un rare exemple.

Lorsque la limite d’âge, qui est imposée aux chirurgiens des hôpitaux, l’obligea, en 1879, à quitter son service de l’Hôtel-Dieu, il voulut profiter des loisirs de la retraite, pour se livrer à des recherches anatomiques et physiologiques. Et, comme il le disait, en 1893, devant la Société de chirurgie, il demanda à ses collègues de lui apprendre à pratiquer les opérations nouvelles, afin de compléter son éducation chirurgicale. Le vieux chirurgien allait passer, dans le service des jeunes, les matinées qu’il ne pouvait plus consacrer au sien.

Dans cette période de la vie, qui d’ordinaire est celle du repos, il communiquait à l’Académie des Sciences les résultats de dissections particulièrement délicates; au Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, dans sa session de Bordeaux, ues recherches physiologiques d’un très haut intérêt sur la communauté de circulation; c’est en Juillet 1893, qu’il lisait, devant l’Académie de médecine, sa très importante note sur l'action des réflexes nasaux sur l’arrêt du cœur, pendant la chloroformisalion. Le zèle du travailleur ne s’était pas ralenti, l’ardeur du savant ne s’est jamais éteinte.

Alphonse Guérin était bien de ceux qui aiment passionnément notre profession, qui, chaque jour, s’y attachent davantage et ne sauraient s’en dégager, sans éprouver les plus grands regrets. Cependant, il y était entré sans en avoir eu le désir, par pure

raison, sans la moindre vocation. C’est à une nouvelle intervenlion de son oncle, que fut due la décision qui le fit étudiant en médecine.

Ploërmel a un trop glorieux passé militaire, pour que ceux qui y naissent et y commencent la vie ne ressentent pas son influence. Alors que, depuis de si longues' années, les rameaux du chêne, qui abrita les héroïques compagnons de Beaumanoir, sont desséchés, on grandit encore à son ombre. Les noms inscrits sur l’obélisque qui le remplace, de même que la vue du champ des Anglais, parlent vivement aux jeunes imaginations, les péripéties chevaleresques du Combat des Trente, qu’aucun Français n’ignore, sont encore moins oubliés ici.

Alphonse Guérin voulait être soldat, soldat de terre ou, comme tant de Bretons, soldat de mer. Il se préparait à l’Ecole navale de Lorient, lorsque Mme O’Neil, une cousine de sa mère, religieuse tenant la pharmacie à l'hospice civil et militaire de Bourbon-Vendée, lui fit proposer une place d'interne en médecine.

La lutte fut douloureuse, nous dit M. Reclus, auquel nous empruntons encore ces intéressants détails. Accepter, c’était rompre avec ses goûts les plus chers, avec des goûts qui jamais ne l’abandonnèrent, briser bien des rêves d’avenir. Mais, cette fois encore, l’oncle lui parla de sa mère; il lui fit comprendre que la carrière qui s’offrait le mettrait beaucoup plus tôt que l’état militaire à même de subvenir à ses besoins. En s’adressant au fils il

était sur de convaincre; toutes les hésitations cessèrent. Ce fut ainsi que l'amour filial donna Alphonse Guérin à la Chirurgie française.

De fait, il commençait ses études sous la meilleure égide. Il avait la religion du devoir, l’amour du travail, une volonté persévérante. Ce sont là, pour l’avenir de la plupart des professions et pour la nôtre, en particulier, les qualités essentielles. Elles tiennent lieu de vocation, elles la fécondent lorsqu’elle existe. Quand on les possède, la réussite est assurée; on va plus ou moins loin, tout dépend de leur degré. Le chemin parcouru par Alphonse Guérin montre qu’il les avait au plus haut point.

La Chirurgie française était alors dans une de ses phases les plus brillantes et les plus troublantes.

C’est dans notre pays, que se poursuivit surtout l’œuvre destinée à donner, en leur forme définitive, les bases sur lesquelles s’est édifiée notre science.

La préoccupation principale des chirurgiens de la première moitié de ce siècle, leur continuel objectif, avait été le perfectionnement du diagnostic et l’étude approfondie de ce qu’ils appelèrent « la médecine opératoire ». Leur méthode était « anatomique », leur moyen, la création et la culture d’une science nouvelle : l’anatomie chirurgicale ou topographique. Le traité de Velpeau et, bientôt après, celui de Blandin présentaient pour la première fois, dans

son ensemble, l’étude de cette partie de notre science ; ils en avaient assuré le complet développement.

La réglementation précise de l’art opératoire fut la naturelle conséquence de ces travaux; le diagnostic chirurgical, au moins pour sa partie anatomique, y trouva des règles positives et fit les plus grands progrès. L’on a pu dire : que le diagnostic de toute une catégorie de tumeurs avait été débrouillé par Velpeau. La prédilection de tous ceux qui marquaient, pour ce genre de travaux, assurait la coutinuité du progrès. La chirurgie marchait d'un pas sûr vers l’apogée de son évolution anatomique. Alphonse Guérin 11e pouvait manquer d’y largement contribuer.

Son traité de chirurgie opératoire devint l’un de de nos livres les plus classiques et six éditions n’en

épuisèrent pas le succès. Deux volumes importants de leçons cliniques montrèrent qu’aussi bien dans l’art d’opérer, que dans l’art de diagnostiquer les maladies, il était passé maître. Son exceptionnelle habileté et son savoir lui faisaient conquérir un des premiers rangs parmi ses contemporains. L’œuvre dont il nous reste à vous entretenir transmettra son nom à la postérité.

Les belles conquêtes qui grandissaient la science chirurgicale permettaient à ses adeptes de reconnaître le mal, d’en bien apprécier le siège et l’étendue, par suite, de l’attaquer en toute connaissance de cause, avec une hardiesse justifiée; elles

ne leur donnaient cependant qu’un pouvoir imparfait.

De terribles catastrophes le démontraient chaque jour. Nul n’élait sûr du résultat de ses interventions : le sort des opérés, quels que fussent les soins et la sollicitude dont on les entourait, était à la merci de l’infection purulente. Ce fléau se jouait de tous les efforts; il défiait la science et l’habileté des plus expérimentés.

La chirurgie, malgré qu’elle devînt chaque jour plus consciente de ses forces, plus désireuse de les employer, ne rendait pas les services dont sa marche progressive pouvait déjà faire prévoir l’étendue. Retenue dans son essor, elle n’utilisait qu’une partie de son pouvoir et le découragement étreignait souvent les plus énergiques.

Les recherches qui se poursuivaient, avec une ardeur et une persévérance qu’il est facile de comprendre, pour arriver à connaître la nature de ces accidents meurtriers et de les combattre utilement, étaient, elles aussi, surtout anatomiques. Il ne pouvait en être autrement à une époque où ce qu’on appelle le « solidisme » avait triomphé de « l’humorisme. )>

Alphonse Guérin n’hésita pas cependant à se poser en adversaire de la théorie régnante qui était celle de l’inflammation des veines. C’est dans sa thèse inaugurale, en 1845, qu’il osa s’attaquer à la doctrine de la phlébite et lui opposer celle que depuis lors il ne cessa de défendre.

En venant, dès l’abord, se mesurer avec un ennemi

qui semblait invincible, il mettait au service de la chirurgie les qualités qu’il avait désiré utiliser dans une autre carrière. La décision de son caractère, ses instincts de combativité et sa fehme volonté, s affirmaient dans le choix d’un sujet aussi rempli de difficultés.

Celui du terrain où il lui paraissait possible de vaincre, donnait la preuve de la sûreté de son jugement, de la pénétration de son intelligence.

Les fortes études, qui avaient conduit l’étudiant à 1 internat et lui avaient fait obtenir au concours le titre envié d’aide d’anatomie de la Faculté, permettaient au nouveau docteur d’avoir une conviction très arrêtée.

Pour lui, la cause de l’infection purulente devait être cherchée, non dans la production du pus dans les veines sous l’influence de leur irritation inflammatoire, comme le voulait Dance, ou dans l’absorption directe du pus dans la plaie, comme le professait Velpeau, mais dans une altération du sang de même nature que celle des fièvres graves, altération déterminée par des miasmes répandus dans l’atmosphère.

11 admettait que l’air servait de véhicule à une substance, qui n était « ni visible, ni tangible », mais dont les effets dénonçaient l’existence. Ces effets, qui aboutissaient a une infection, se produisaient principalement a la suite de l’absorption exercée par la plaie.

« Des idées que je viens de soutenir, disait-il en concluant, découle un principe de la plus haute

importance en thérapeutique chirurgicale, c’est que l’on aura chance d’échapper à l’infection purulente toutes les fois qu’on ne laissera pas une plaie au contact de l’air. Et il terminait par ces lignes :

« Je n’ajouterai rien à cette observation prophylactique que je viens d’énoncer et qui me semble devoir être féconde en bons résultats, pourvu qu’elle ait quelque retentissement ».

Ce retentissement, qui a été si grand, devait longtemps se faire attendre.

La conception « d’une fièvre purulente », l’hypothèse « d’une substance invisible et non tangible » capable de la produire, étaient trop éloignées de la direction presqu’exclusive donnée aux esprits, par des méthodes d’ailleurs fécondes. Elle était en complet désaccord avec les idées doctrinales régnantes, avec la pratique adoptée pour le traitement des plaies. Nous étions, malheureusement, si éloignés decroire qu’il fallait chercher, surtout dans la réforme des pansements, le remède des accidents consécutifs aux opérations ! Sur ce point, les doctrines de l’Académie de chirurgie continuaient à nous régir. Rien ne devait prévaloir contre elles, tant que l’on ne put invoquer pour rendre compte des actions perturbatrices, qui retardaient la cicatrisation des plaies et s'opposaient à la guérison des opérés, que : « l’action de substances invisibles et non tangibles ».

Il fallut attendre qu’elles prissent corps. Les ad-

mirables révélations de Pasteur, pouvaient seules piouvei que ceux qui avaient dénoncé la cause du mal sans le connaître, avaient eu une véritable prescience.

Alphonse Guérin ne pouvait, on le comprend, manquer d’être fortement impressionné par ces merveilleuses découvertes. Il y vit de suite la confirmation de sa pensée, la possibilité de réaliser 1 espoir toujours conservé, de vaincre l’ennemi qui opprimait la chirurgie.

Les miasmes dont il parlait sans cesse, ces émanations subtiles absorbées par les plaies et qui empoisonnaient le sang, devaient être des ferments ; les ferments devaient engendrer l’infection purulente.

11 importait que ces déductions, qui se présentaient naturellement à un esprit aussi bien préparé que le sien, fussent soumises au contrôle de la clinique. Son élève, M. Dibos, fut chargé de soutenir cette opinion dans sa thèse inaugurale en 1868 et lui-même vint la défendre devant l’Académie de Médecine et dans les notes lues à l’Académie des Sciences : « Sur le rôle pathogénique des ferments dans les maladies chirurgicales ».

H pouvait parler alors avec certitude et généraliser l’influence qu’il altribuait à ces agents. Nous étions en 1874, et le pansement ouaté, après avoir été expérimenté pour la première fois, le 1er Décembre 1870 a 1 hôpital Saint-Martin, avait depuis été largement et heureusement employé.

Alphonse Guérin l’a écrit, et l’on peut dire pro-

clamé, ce furent les expériences de Pasteur, sur l'action filtrante de l’ouate, qui l’amenèrent à essayer de renfermer les plaies sous d’épaisses couches de cette substance. Il espérait, avec juste raison, que les corpuscules de l’atmosphère y resteraient emprisonnées et seraient arrêtés dans leur marche vers la plaie, comme ils étaient empêchés de pénétrer dans les ballons bouchés avec du coton.

L’air filtré et complètement purifié, deviendrait inoffensif, les plaies ne pourraient plus souffrir de son contact. L’application « de ce moyen prophylactique » devait, ainsi qu’il l’avait prévu, être' féconde en bons résultats.

La genèse du nouveau pansement n’avait pas été spontanée. Une idée géniale lui donnait naissance, mais elle n’était venue à l’esprit de fauteur de la découvert, qu’après de longues méditations et sous P influence de la foi inébranlable, qu’il avait conservée dans sa conception des causes de l’infection purulente.

On comprend donc qu’Alphonse Guérin tint, autant qu’il l’a dit, à la doctrine qui l’avait inspiré. Non seulement elle l’avait conduit à une découverte de premier ordre, mais à la conception très nette de l’influence des germes dans les maladies chirurgicales, alors que la doctrine microbienne n’était pas encore constituée. Sans doute, nous le savons aujourd'hui de façon positive, l’air que tou» accusaient au début, n'est pas, tant s'en faut, le véhicule principal des agents pathogènes qui arrivent à la plaie.

Mais, ce que nous avons appris, aussi bien au point de vue scientifique que du côté pratique, n’amoindrit pas la valeur de l'œuvre dont nous parlons.

Les acquisitions nouvelles et précieuses que nous avons faites, la somme plus étendue de nos connaissances ne font que mieux préciser son rôle dans la révolutiort maintenant accomplie. Elle y a contribué dans une mesure telle, que ceux qui écriront l’histoire de la chirurgie moderne, considéreront Alphonse Guérin comme l’un de ses fondateurs.

Ainsi que vous pouvez le lire sur le socle de ce monument, c’est du mois de mai, 1871, que date la généralisation du pansement ouaté. Alphonse Guérin avait quitté l’hôpital militaire, où il fit un service supplémentaire pendant topte la durée du siège; resté à Paris pendant la Commune, il se consacrait entièrement à son service de l’hôpital Saint- Louis : c’est là qu'il appliqua son pansement. Les salles de ce grand établissement avaient mérité une détestable réputation et l’insurrection était dans sa phase la plus aiguë. Malgré ces conditions néfastes, l'on vit les guérisons se succéder, au point de devenir la règle, alors que le résultat des opérations n’avait cessé d être désastreux, même avant la guerre.

Les circonstances dans lesquelles fut démontrée, avec tant d’éclat, la puissance de méthodes capables de s opposer aux redoutables conséquences de la contamination des plaies, ajoutaient à l’émotion

dont nous fûmes tous saisis en apprenant les magnifiques guérisons obtenues par Alphonse Guérin.

Il l’a dit éloquemment dans un de ses discours : les chirurgiens n’avaient pas seulement la douleur de voir leur pays envahi, ils avaient le chagrin de voir mourir tous les malades qu’ils opéraient. Au découragement dont je parlais tout à l’heure, et dont nous avions dû nous résigner à subir les atteintes, succédait une véritable désespérance. Il était temps que la brillante victoire qui venait récompenser un des nôtres, nous prouvât que ce n’était pas en vain, que tant d’hommes d’élite s’étaient consacrés à l’avancement de la chirurgie. Son bienfaisant pouvoir s’exercerait désormais dans toute son étendue, il nous était enfin permis de l’espérer.

Les résultats obtenus par un pansement fondé sur une théorie scientifique en apportaient la promesse. Les guérisons que nous avions sous les yeux, et qui n’étaient pas sans nous étonner, avaient été prévues. L'application de la méthode d’Alphonse Guérin ouvrait, en France, l’ère nouvelle de la chirurgie.

Les premiers résultats de la pratique du maître furent bientôt réunis par un de ses internes, son collaborateur actif et dévoué, M. Raoul Hervey. Le travail qu’il publia en 1874, de même que sa thèse inaugurale en 1874, fournissent des chiffres qui donnent des preuves éclatantes de l’excellence de la méthode; la pratique des chirurgiens des hôpitaux de Paris la confirma, et je crois qu’il m’est permis de dire qu’il en fut ainsi de la mienne. Beaucoup d’autres

travaux, de nombreuses discussions, n’ont fait que mieux établir que le pansement ouaté, permettait de triompher d’uue maladie infectieuse au premier chef.

L’auteur, lorsqu’il a écrit le livre où il étudie sa méthode, a pu montrer les remarquables services qu elle u\ait rendus, constater les heureux changements survenus dans la pratique de la chirurgie et 1 influence exercée sur 1 esprit des chirurgiens. Ce n est pas parce qu’ils ont douté du pouvoir du pansement ouaté, quils ont employé le pansement de Listei . 1 une et 1 autre méthodes ont leurs indications.

M. Lucas-Championuière, exprimait leur sentiment lors des obsèqyes de notre éminent collègue, eu disant que « le pansement de M. Guérin avait constitué une decouverte clinique prodigieuse, une sorte de chef-d’œuvre d’expérimentation «. Et le chirurgien qui a suivi, dès 1867, les premiers pas de la méthode de Lister, qui nous la signalait en 1869, mais qui ne nous l’a fait connaître que depuis 1875, qui en a été des lors l’initiateur parmi nous et l’a apprise, avecun zèle que rien n’a ralenti, à ses nombreux élèves, à ses collègues et à ses maîtres; le chirurgien si compétent dont chacun reconnaît l’aulonte et apprécie la valeur, n’hésitait pas à prévoir {< ^ prochain retour à la méthode puissante inau-

guiee à 1 hôpital Saint-Louis par un inspirateur de

génie ».

Lette même opinion avait été exprimée par M. le

professeur Félix Terrier. Au moment où ce chirurgien célèbre inaugura son enseignement de la médecine opératoire à la Faculté de Médecine de Paris, il voulut que la seconde leçon de son cours fût consacrée tout entière à l’histoire, à l’étude et à l'appréciation du pansement ouaté. Ce pansement, un peu oublié, est, à son avis, un pansement auquel on reviendra, au moins dans certaines circonstances ; les qualités qu’il réunit en font « le pansement de Guerre par excellence » ; il déplore que cette vérité n’ait point été suffisamment entendue, malgré l’opinion de chirurgiens militaires tels que le docteur Védrènes, malgré le vœu d’Alphonse Guérin.

C’était un de ses désirs les plus chers que de réaliser, pendant les campagnes, à l’aide de son pansement « la protection de la blessure et celle du blessé». Le pansement ouaté, il s’est attaché à le prouver, supprime la douleur. Les membres amputés ou fracturés peuvent être violemment heurtés, lorsqu’ils sont sous son abri, sans que les malades se plaignent. Le pansement ouaté, suivant l’expression de son auteur, équivaut à «un emballage ». Assurer de tels avantages aux malheureux soldats, que les nécessités du combat obligent à subir les rigueurs des transports successifs dans les diverses formations sanitaires, devait tenir bien fortement au cœur de celui qui regrettait encore, de ne pas s’être tout entier consacré à l’armée.

Nous !e disions au début de ce discours, Alphonse Guérin avait au plus haut point la compassion de la souffrance. Sans doute, l’influence maternelle avait dû contribuer à développer ses qualités affectives, comme elle avait si manifestement dirigé l’utilisation de celles qui devaient le conduire à la renommée. Referais bien mal son éloge, si je le terminais sans associer, à la gloire du fils, le souvenir de la mère. Les mères, dont le rôle dans l’éducation est toujours si grand, savent, lorsque les circonstances leur en donnent toute la responsabilité, trouver en elles-mêmes des ressources nouvelles. Mmo Guérin, restée veuve avec deux garçons en bas âge, se dévoua à sa tâche et travailla pour les élever; ses exemples et ses conseils, leur montrèrent le chemin qu’il convient de suivre pour accomplir les devoirs que la vie nous impose.

Le frère aîné parvint lui aussi aux sommets de sa profession ; il avait choisi la magistrature et devint premier Président, puis Conseiller à la Cour suprême. Il a survécu et il entoure du culte le plus touchant la mémoire du jeune frère qu’il admire. J’en appelle à ceux qui ont été les témoins de la sollicitude, avec laquelle il a pris part à l’organisation de cette fête.

Il y assiste, et parmi les souvenirs qu’elle évoque, doivent se présenter, dans toute leur fraîcheur, ceux des jours passés à Ploërmel, ceux de l’enfance libre, joyeuse et bruyante. Les batailles entre camarades étaient, paraît-il, le jeu favori des deux frères.

Souvent le combat était précédé d’un défi; on se mesurait sous les yeux d’un juge de camp. Un jour, dans une de ces rencontres, Frédéric faiblissait sous l’étreinte d’un ennemi plus fort; Alphonse assistait à la lutte et s’écriait haletant : « Courage, mon frère, ou l’honneur des Guérin est perdu1 ».

Cet honneur, dont l’un et l’autre avez été les vigilants gardiens, brille maintenant de l’éclat le plus vif. Vous pouvez en être fier, M. le Conseiller, mais il ne vous appartient plus entièrement. Il fait partie de celui de la France, il est celui de la chirurgie de notre pays, de la chirurgie tout entière, et la ville de Ploërmel ouvre aujourd’hui son Livre d’or, pour y inscrire le nom d’Alphonse Guérin auprès de ceux qui ont illustré la vieille cité Bretonne.

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