‹ Alphonsine; ou, La tendresse maternelleChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

LiL porte s^ouvre avec fracas; et qae devient Alphonsine , en apercevant sa

mère^ suivie du vénérable curé !

Elle s'élance dans les bras de Diana; la joie lui ravit l'usage de la parole^ et ses larmes la suffoquent ! Diana la presse avec transport contre son sein : elle la connoit assez pour être bien certaine qu'elle la retrouve parfaitement pure!...

D ailleurs , l'accueil même qu'elle rece* voit l'auroit entièrement rassurée ^ si elle avoit pu concevoir quelques craintes. Dans une jeune personae, religieusement élevée, une première faute porte toujours une première atteinte à la tendresse filiale « Partons , ma fille ^ dit

Diana, partons sans différer — Ah

maman! s'écria Alphonsine, faisons réveiller don Alvar; il sera si heureux de vous voir; je lui dois tant ! — Ma

ille^ reprit Diana ^ don Alvar vous a

rompée —Lui! don Alvar! —

Lui seul est Fauteur de votre enlève-

nent — ^Non , non , maman j des brî-

yands m'ont enlevée^ et don Alvar est non libérateur; je l'ai mandé a M. le

niré —Moi? reprit le curé , je naî

reçu aucun message. — Mais vous avez, répondu ? — Jamais. — Voici votre lettre. — Cette lettre est fausse^ elle n'est

pas de mon écriture — Grand Dieu !

Ah! maman ^ qu'il étoit indigne du billet

qu'il a reçu de vous! — Quel billet?

Celui-ci , dit Alphoosine en le tirant de son sein.— Oui, le billet est de moi, j'ignore comment il a pu s'en emparer;

c'est à don Juan que je l'écrivis » A

ces mots, Alphonsine pâlit, et retomba sur sa chaise, sans proférer une parole; elle ne savoit point de langage , elle ne connoissoit point d'expressions capa-^ blés d'exprimer sa surprise , son indignation, sa douleur Diana la prit dans

ses bras, et lui prodigua les plus tendres caresses. Alphonsine se jeta à ses pieds^

28o ALPH05SINE.

en s'écriant : w O maman , que je suis coupable ! Je laîmois ! . . . . .—Non , mon enfant, tu n'as rien à te reprocher; tu le croyois sincère et vertueux — Partons, maman, reprit Alphonsîne, hàtonsnoifô de quitter cette odieuse maison ! • . . » En disant ces paroles, elle se relève, Diana la soutient, ou pour mieux dire, la porte dans ses bras ; on sort précipitamment ; on traverse une partie du jardin j on ouvre une petite porte, on entre dans le bois , on y trouve une voiture attelée , Alphdnsine y monte avec sa mère etle curé, et l'onpart. Alphonsine, baignée de larmes , s'appuie sur l'épaule de sa mère j rassurée sur sa conduite par elle et par le curé, ses pleurs coulent encore , mais avec moins d'amertume.

Bientôt le sommeil fermant ses yeux appesantis, elle s'endort doucement sur le sein maternel , dans lequel il semble qu'elle ait déposé sa douleur et tous ses ressentimens.

Que dis-je ? Quelle indignation peut égaler celle d'une bonne mère dont on

A.LPH0NSI1ÏE. 28 1

a voulu corrompre la fille! Diana ,

qui avoit montré tant d'indulgence pour les fureurs et pour les crimes de don Sanche , n'en avoit aucune pour le ravisseur d'Alphonsiiie , elle ne pensoit à lui qu'avec horreur ; il étoit à ses yeux le plus criminel et le plus inexcusable dç tous les hommes; elle le haïssoit avec toute l'énergie de Famour maternel outragé.

En arrivant au chàteaa^ la mèx^e et la fille se couchèrent ; Alphonsine y accablée de lassitude y pleura d'attepdrisser ment et de joie y en se retrouvant dans son petit lit^ à côté de sa mère. « Ah !

maman 9 s écria-t^elle ^ ne m'éloignez plus de vous r Sous votrq garde, voÇre Alphonsine sera toujours heUreuse y et en sûreté. »

Alphonsine dormit paisiblement sept ou huit heures. Aussitôt quelle fut levée , Diana eut avec elle ui^e longue conversation : « C'est la bonne Nugu.^, lui dit-elle , qui a tout découvert. Tu

sais que son frère Lorenzo doit se ma*.

282 ALPHOISSINE.

rier inccssainraenl; eh bien ! celle qu'il épouse est précisément la fille ainée du jardinier de la maison oà Ton ta conduite. — Apparemment la sœur de la petite fille qui couchait dans ma chambre — ^Lorenaso savoit , par sa future,

que la maison venoit d*être vendue à m jeune Anglais ^ qui se nommoit M. Blimann^ et qui est sûrement don Alvar....

— ^Le malheureux ! que de mensonges il a faits !.•*...— îLe vice ne sauroit se jiassér du mensonge. L'imposture accompagne nécessairement toute mauvaise action...... Lorenzo devoit aller hier au

soir voir sa future , mais elle vint chez Nugna à deux heures après midi ; elle lui dit en confidence, qu'on avoit délogé le jardinier, qui se trouvoit relégué, pour quelques jours, dans une petite serre, tout à l'extrémité du jardin , avec ordre de n'en point sortir, parce qu'il y avoit maintenant dans la maison une

jeune dame qui vouloit se cacher

— Ohl quelle fausseté!.... — Une heure après, Nugna apprit ton enlèvement^ elle

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eut aussitôt des soupçons de la vérité y elle fut chercher le curé pour lui tout dire^ mais il était venu m'instruire de cet affreux événement^ et nous n étions

ni Tun ni 1^8lutre au château! Juge^

mon Alphonsine> de tout ce que j*ai souffert durant cette horrible journée....

<— O mon Dieu ! Et j'étois presque

* tranquille^ tandis que vous gémissiez!.. • — ^Je serois morte ^ si je n avois pas toujours été en mouvement. ï^endant que Nugna me chercboit vainement, j'avois été déjà au château de don Juan ( car je soupçonnols tout); je questionnai les gens de don Juan , je versai l'or à pleines mains. J'appris que don Juan s'étoit battu avec un jeune homme ^ qu il avoit ensuite recueilli et gardé chez lui pendant dix jours y mais les domestiques s'obstinèrent à me soutenir qu'ils avoient oublié le nom de ce jeune homme. — Et comment don Juan^ qui est honnête, a-t-il pu se battre ? —Je t'expliquerai cela une autre

fois. On me dit le nom du chirurgien qui avoit soigné le jeune homme malade. Je

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me rendis danslapetite ville qu'il habite.

Il n'étoit pas chez lui, je Tattendis longtemps , il vint enfin j je l'interrogeai , je lui demandai le nom du jeune homme, en rinstruisant de mon malheur. Alors il ouvrit un tiroir, remit au curé, qui étoit avec moi , vingt-cinq pièces d'or , en disant : J'ai reçu, pardessus le salaire de mon traitement , cette somme pour me taire. La voilà, faites-la rendre à

don Alvar, c'est lui que j'ai traité

Je ne doutai point alors que doa Alvar ne fut le ravisseur; et je frémis, en pensant qu'il t'avpit peut-être coaduite

à Madrid! Ta voiture a sûrement

passé par les bruyères et par le chemin de traverse, toujours désert, surtout si matin. J'étois décidée à partir pour Madrid ; je revins chez moi, la mort dans le cœur, pour prendre des chevaux , il étoit minuit ; je m'évanouis pour la seconde fois en montant l'escalier —

Oh ! le méchant qui vous a causé tant de

peines —On me porta sur mon Ht

Pendant ce temps , le curé écoatoit la

bonne Nugna. Il accourut , transporté le joie. Madame y me dit-il y ranimezirous y la chère enfant n'est qu à trois ou juatre lieues d'ici y j'en ai la certitude.. • ih ! partons , m'écriai-je. Aussitôt je repris mes forces , je me levai. Nous parîmes à une heure après minuit. Lorenzo lous avoit donné une clef du jardin ; il iionta derrière la voiture , et nous serait de guide. Nous voulions arriver sans 3ruit9 dans la crainte qu'on ne, te fît fvader en te donnant quelque fausse ilarme. Lorenzo nous mena chez le jarlinier y que nous réveillâmes et auquel e promis cent ducats s'il me conduisoit )rès de toi; ce fut ainsi que je retrouvai

non enfant^ et tout mon bonheur >»

Ces détails mirent le comble à la uste indignation d' Alphonsine ^ d'auant plus que ne croyant plus un mot le ce que don Alvar lui avoit dit^ elle )ensoit qu'il étoit aimé d'Inès^ et qull avoit abandonnée avec cruauté. D'aileurs, elle avoit toujours trouvé si

extraordinaire que l'on préférât Dazeli

à don Alyar!.... Ainsi ^ elle supposolt Inès délaissée et dans les larmes. Joi-^ gnant à cette image Fidée des maux qu'avoit soufTerts Diana ^ elle ne sentoit plus au fond de son cœur y pour don Alvar y que du mépris et de l'indignation; mais elle regretta amère^ ment son erreur; elle ne retrouva plus sa galté, et cette félicité si pure^ dont elle avoit joui. Elle n'aimbit plus don Alvar ; elle le pensoit du moins ^ et c'est beaucoup. Mais elle se ressouvenoit de Tavoir aimé, et elle pouvoit se dissimuler qu'elle en étoit adorée, ce Oh!

comment y disoit<-elle à sa mère^ comment n'est-on pas vertueux quand on est sensible ? — -« C'est qu'on devient passionné; et l'amour 9 lorsqu'il est une passion violente, produit presque toujours des égaremens déplorables. — Ah ! maman y je ne veux aimer passionnément que vous!.... — Encore faut-il que la raison règle toujours le sentiment que nous avons l'une pour l'autre. »

Diana laissa les regrets d'Alphonsine

ÀLPHONSIÎIE. U8j

s^exhaler pendant deux ou trois jour^ , ensuite elle la ramena dans son île. Alphonsine^ en revoyant le groupe qui représentoit l'Innocence soutenue par la Religion, regarda sa mère avec una expression touchante , ses larmes coulèrent; et elle se fêta dans les bras de Diana, en disant : (( Ah ! sans doute, j'ai besoin de cet appui!... O maman, ne parlons jamais de ce malheureux ( c'est ainsi qu elle désignoit don Alvar, dont elle ne pouvoit plus prononcer le nom), n'en parlons plus; je veux l'éloigner tout à fait de ma pensée!.. . )»

Cependant Diana, qui avoit eu toujours un peu de fièvre tous les soirs , depuis le jour de l'enlèvement de sa fille, se trouva si mal en revenant de l'ile d'Alphonsine , qu'elle se mit au lit à huit heures du soir. Son médecin déclara, en présence d'Alphonsine, qu'elle avoit une grosse fièvre, qu'il falloît uniquement attribuer aux inquiétudes déchirantes qu'elle avoit éprouvées. A ces motSj Alpho]i$ine> saisie de doixleur^

288 ALPHONSISE.

et craignant mortellement qu'on ne la bannit de la chambre de sa mère malade^ s'approcha d'elle ; et se mettant à genoux à son chevet : « O maman y ditelle , ne vaut-il pas mieux que votre enfant prenne la fièvre , que d'être exposée aux persécutions du plus méobaot de tous les hommes !.... Sois tranquille, répondit Diana y tu ne me quitteras plus. » A ces mots^ 'Alphonsine ^ baisa avec transport la main brûlante de sa mère 9 mais Diana lui ordonna de se coucher; elle obéit ^ en demandant avec instance qu'on n'éloignât pas son lit de celui de sa mère. L'inquiétude la tint éveillée^ pendant qu'une femme de chambre veilloit dans un fauteuil. Combien, durant cette nuit, Alphonsine maudit don Alvar et sa funeste passion ! L'amour n'étoit plus à ses yeux qu'une folie haïssable, et chaque mou^ vement , chaque plainte de Diana augmentoit son ressentiment contre don Alvar.

A minuit , Diana entr'ouvrit son ri-

ALPHoNâiNE. iSg

ieau pour regarder sa fiUé ; Alphonsine se souleva^ et jeta ses deux bras autour du cou de sa mère. « Oh! que j'aime a te revoir là, dit Diana. — Ah! j'y suis pour ma vie, reprit Alphonsine. Maman, poursuivit-elle, vous avez peutêtre de l'inquiétude sur mes seutimens pour cet homme affreux ; rassurez-'vou's, mère chérie, je le hais.... Oh! reprenez la santé , et votre Alphonsine reprendra toute sa gaité, tout son bonheur!.. • >» Alphonsine s'arrêta; elle vit que sa mère fermoit les yeux, elle craignit de la réveiller.

Une heure après, Diana, d'une voix forte et gémissante, appela §a fille : ce Me voilà, me voilà, dit Alphonsine avec un violent battement de cœur... O ma fille , ma fille, dit Diana, reviens rendre àla vie ta malheureuse mère! . . •*— Ma«« man, s'écria Alphonsine pénétrée d'effroi, je suis près de vous; je vous serre dans noîes bras.... — Ma fille , ma fille I répétoit Diana en délire ; où est-elle ?

Je veuxl'aller chercher! • • .<— (j^randDieu^

disoit Alphonsîne^ ayez pitié demoi!...n A ces mots y malgré la garde ^ elle jeta une robe sur ses épaules; elle sonaa^ s'assit sur le lit de sa mère pour aider la garde à la retenir^ car Diana vouloit absolument sortir de son lit... Les autres femmes de chambre accoururent; AlphoDsine^ dune voix entrecoupée de sanglots , donna l'ordre d'aller chercber le médecin et le curé. Diana se débattoit toujours. La fatigue de lutter contre la résistance qu'on lui opposoit lui causa enfin une sorte d'assoupissement.... Le curé et le médecin arrivèrent ; ce dernier parvint à faire prendre une potion qui acbeva.de la calmer; mais eDe ne reprit pas sa connoissance. i< Ah! disoit Alphonsine en répandant des \{s* rens de larmes , elle ne recouvrera jamais sa raison égarée ; elle ne me reconnoitpas!... O monstre! cause de mon malheur; je jure...— Ma fille, interrompit vivement le curé, je vous défends de maudire, et de faire un serment dicté par le ressentiment; abjurez la

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liainè, priez, et Dieu vous rendra votre mère.... » A ces mots, Alphonsine se prosterne. « Mon dieu, s'écria-t-elle, je lui pardonne; sauveis ma mère.... »

Après un sonimeil de trois heures , Diana rouvrit les yeux, et d'une voix languissante , mais naturelle , prononça le nom d' Alphonsine, qui, jusqu'à ce moment, n'avoit pas discontinué un seul instant les plus ferventes prières qu'elle eût jamais adressées au ciel; elle vola près de sa mère, qui la reconnut et l'embrassa. Alphonsine, transportée de la joie la plus pure, passa le reste de la matinée à bénir et à remercier Dieu.

Diana conserva long-temps une ex-> trême foiblesse ; mais la fièvre la quitta; elle fut en état de se lever le surlendemain. Cette nuit douloureuse éteignît entièrement Famour dans le cœur d' Alphonsine; elle n'avoit pas l'âme passionnée de ces héroïnes, dont l'amour indestructible n'est ébranlé ni par la frénésie, ni parles crimes d'un amant, ni par le mépris du monde, ou par h

^gS ÂLPHONSINE.

mort d'une mère. Ne sait-on pas qu'uni femme intéressante doit sacrifier à soi amant, la raison , la nature , sa réputation et sa vie? qu'elle doit, s'il li veut, abandonner ses parens , renoncei à son rang , à sa patrie , se couvrir d'opprobre aux yeux du vulgaire, et même se tuer si les circonstances l'exigent ] Les amans de nos romans modernes ressemblent, par les actions et par le caractère , à ce monarque redouté de l'Asie, ce Vieuac de la Montagne, qui toujours teint de sang, n'ordonnoit que des suicides et des crimes, et qui toujours étoit obéi. Voilà la parfaite image du véritable amour. On l'a si bien représenté dans ce siècle, qu'il est probable qu'on n'osera plus désormais offrir de semblables tableaux. >

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