‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 19 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

dit : Oui, je suis sûr que vous ferez une description très-intéressante.

Là-dessus, il me fit signer l'interrogatoire, promit d'adoucir ma prison par tous les moyens en son pouvoir et de hâter le dénoûment.

Cette première entrevue avec un magistrat prussien me laissa sous une impression singulière. J'étais pour ainsi dire suffoqué par l'absurdité de l'accusation, pétrifié par la perspective des peines monstrueuses que M. Merrem m'avait laissé entrevoir, révolté par l'insolence de ce parquet, qui niait le droit des gens à la face de l'Europe; mais les façons courtoises du juge d'instruction, le calme et la modération dont il ne s'était jamais départi, et surtout l'air réfléchi de son visage et la scrupuleuse attention avec laquelle il semblait peser le pour et le contre, me rassuraient à moitié. Il me semblait que le deslin, un destin fort invraisemblable, m'avait donné un allié dans l& camp ennemi, et l'événement m'a prouvé que ne m'abusais pas.

On me ramena dans ma chambre, on ferma le verrou, j'échangeai le bonsoir avec mon petit

51* ALSACfc.

meurtrier, et je me jetai sur un lit dur et inégal comme ces tas de cailloux qui bordent les routes. Toutefois, après une nuit plus tourmentée que je ne saurais le dire, le réveil fut presque gai. Il faisait beau, la lumière et l'air du matin emplissaient la chambre; le plancher, si marécageux la veille au soir, était resplendissant de propreté, lès parois blanches ne montraient pas une tache. Toute cette prison, que j'ai pu visiter dans ses moindres recoins avant d'en sortir, est tenue, je dois le dire, avec un soin méticuleux. Û ne s'est guère passé de jour où je n'aie rencontré, soit dans l'intérieur, soit dans les cours, un ouvrier, toujours le même, qui passait les murs au lait de chaux.

A peine avions-nous terminé notre toilette qu'un gardien nous demanda si nous voulions nous promener dans la cour. J'y descendis en hâte et j'y pris autant d'exercice qu'on en peut prendre dans une heure. Cette cour est presque un jardin ; on y voit cinq ou six gros tilleuls tondus de près et enfermés dans de petits cariés de plantes potagères. Quelques fleurs communes végètentçàetlà, comme par hasard, au milieu des salades . et des choux. Au pied de la prison, une vigne qu'on n'a point palissadée, et qui forme une sorte de berceau, élait chargée de raisins mûrs. Celait del'auxerrois, les moineaux en faisaient ripaille à la barbe du vigneron, c'est-à-dire du gardien-chef. Il leur jeta quel-

Page 1