ÉPILOGUE
— Vous savez qu’on arrête un prévenu quand on peut.
— Mais de quoi suis-je prévenu ? Je connais cet article que vous incriminez ; il est plein de critiques hostiles, malveillantes, dont le but, j’en conviens, n’a jamais été devons plaire ; mais qui ai-je calomnié?
— Vüusavez raconté certains faits que vous auriez du mal à prouver : celui-ci, par exemple.
En môme temps il me mit sous les yeuxunparagraphequi signalait certaines manœuvres desémissaires de M. de Bismarck.
Je convins que la preuve était peut-être difficilè à faire, mais en maintenant que je n’avais point inventé le fait, que je le tenais de bonne source, et que je l’avais publié de bonne foi.
— Le code allemand n’admet pas la bonne foi comme une excuse.
— Je le comprends ; mais supposons que je me sois trompé sur quelque point de fait, en vertu de quelle loi votre conseil de guerre pourrait-il me punir?
Le magistrat me fit lire l’article 3 d’une ordonnance promulguée en Alsace-Lorraine au commencement de septembre 1870, en me priant de remarquer qu’elle n’était pas abrogée. Cet article punit d’un emprisonnement d'un an au maximum et d’une amende de 500 tlialers quiconque aura
ALSACE
forgé ou répandu de fausses nouvelles sur les opérations militaires ou les événements politiques.
Je répondis qu’abrogée ou non, celte ordonnance n’avait jamais été qu’un instrument de terreur au service de l’armée d’invasion ; qu’à la rigueur, le roi Guillaume avait le droit d’intimider les semeurs de fausses nouvelles, ceux qui seraient tentés de le taire passer pour mort, ou fou,ou vaincu en bataille rangée ; mais qu’un article de journal, publié huit ou neuf mois après la paix, n’avait rien à démêler avec l’article 5.
Le juge ne le nia pas, car il était sincère et, si je ne m’abuse, médiocrement convaincu de la solidité de l’accusation ; mais il se rabattit sur un autre article, le premier, si je ne me trompe, du nouveau code pénal, et qui punit cruellement le crime toujours vague de haute trahison, fût-il commis à l’étranger. Je répondis qu’il y avait un abîme entre un article de journal et un crimedehautetrahison; que les deux mots juraient ensemble, que l’opinion du monde entier s’élèverait contre la prétention du parquet allemand s’il osait soutenir cette thèse; que le ministère public me semblait terriblement fourvoyé; qu’il ne pourrait jamais, quelque fût son mauvais vouloir, obtenir contre moi une condamnation capitale, que j’aurais donc mon tour et que je jugerais après avoir été jugé.
M. Merrem, avec sa politesse imperturbable, me