ÉPILOGUE
ques cailloux que les dérangèrent à peine, et s’en vint causer avec moi.
Je n’ai presque jamais passé auprès d’une manufacture sans y entrer, s’il était possible, et sans la visiter dans ses détails. Aussi, ce malin-là, profitai-je de la circonstance pour étudier cette fabrique de pleurs et de grincements de dents qu’on appelle une maison d’arrôt. Le gardien-chef, qui se nomme Haag, m’apprit des choses intéressantes. Il m’expliqua d’abord pourquoi beaucoup d’employés des prisons avaient accepté, comme lui, le service de la Prusse. Marié, père de trois enfants, il touchait 800 francs par an, du temps des Français, après quinze ans de service. Les Prussiens lui en donnent 2,700, outre le logement, le chauffage et l’éclairage. Les simples gardiens, qui ont à se loger en ville, touchent 2,400 francs environ, tout compris. On ne pouvait guère espérer que de pauvres gens mécontents de leur sort résisteraient à de telles amorces. Aussi le personnel de la prison est-il mi-parti d’Allemands importés et d’Alsaciens demeurés.
Les deux tiers environ des prévenus sont Alsaciens ; la nouvelle population allemande fournit le reste. On les soumet tous à un régime assez dur pour des prévenus. Ils se lèvent à cinq heures du matin, et, un quart d’heure après, ils doivent avoir fait leurs lits et quitté le dortoir. Iieufs loge-
ALSACE
ments que j’ai vus ne sont ni assez grands ni suffisamment ventilés pour des chambrées de trente hommes. La nourriture arrive toute préparée de la maison de correction ; elle se compose de pain noir et de trois soupes par jour. De temps à autre, on ajoute à la ration 40 grammes de viande hachée menu ; si peu, que l’analyse chimique en trouverait à peine une trace. Les détenus travaillent presque tous; les uns s’occupent à dépecer de vieux câbles goudronnés, dont l’étoupe est mise au pilon dans une papeterie ; les autres font des brosses, des souliers pour la troupe; d’autres passent leur temps à trier du café pour un épicier de la ville.
Sur ces travaux adjugés au rabais, l’État prélève 6Ô pour cent ; et sur le maigre pécule qui reste, les détenus n’ont pas môme le droit d’acheter des aliments un peu mangeables. Le seul extrà qu’on leur permette est un litre de bière ou un demi-litre de vin, le samedi soir. C’est un ' régime bien sévère pour des malheureux dont plusieurs sont aussi innocents que je l’étais moimême. J’ai vu passer un jour certaine soupe à la farine dont l’odeur me poursuivra toute ma vie. Et parmi ceux que la prison met dans ralternative ou de souffrir la faim, ou d’avaler ce brouet nauséabond, il se trouve pourtant des hommes qui n’ont ni tué, ni volé, ni môme mendié. La prison
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