‹ AlzireChapitre 44 sur 47 · ACTE V, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V

Je suis père, mais liomnic; et, malgré ta fureur, Malgré la voix du sang qui parle à ma douleur. Qui demande vengeance à mon âme éperdue, La voix de* les bienfaits est encore entendue.

Et toi qui fus ma lille, et que dans nos malheurs J'appelle encor d'un nom qui fait couler nos pleurs. Va, ton pî!re est bien loin de joindre à ses souflrances Cet horrible plaisir que donnent les vengeances. Il faut perdre à la fois, par des coups inouïs , Et mon libérateur, et ma fille, et mon fils. Le conseil vous condamne : il a , dans sa colère. Du fer de la vengeance armé la main d'un père. Je n'ai point refusé ce ministère alT'reux... îitjc viens le remplir, pour vous sauver tous deux. Zaniorc , tu peux tout.

ZAMOIÎE.

Je ])eux sauver Alzire.^" Ah! parle, que faut-il?

ALVAREZ

Croire un Dieu (|ui m'inspire.

Tu peux changer d'un mot et son sort et le tien; Ici la loi pardonne à qui se rend chrétien. Celte loi, que naguèreun saint zèle a dictée. Du cie! en ta faveur y semble être apportée '. Le Dieu qui nous apprit lui-même à pardonner De son ombre à nos yeux saura l'environner. Tu vas dos Espagnols arrêter la colère; Ton sang, sacré pour eux, est le sang de leur frère: Les traits de la vengeance en leurs mains suspendus. Sur Alzire et sur toi ne se tourneront plus^ Je réponds de sa vie , ainsi que de la tienne; Zamore, c'est de toi qu'il faut que je l'obtienne \ Ne sois point inilexible à celte faible voix; Je le devrai la vie une seconde fois.

1 Celte loi , qui viptit d'ôiio fuite, ne durera guère : clin n'a pas laissé (1(^ liaco dans l'iiisloire. (Ui voit irop i|ue c'est un expédiunl du pueio pdur anieuev une scène; mais la scène étant be!ln ri pailiftiique, on ne songe pas à le chicaner sur cette loi apocrv( I".

2 Pourquoi sur Alzire? Dans l'hypothèse du poêle, la lui qui sauve la vie de Zamore pour prix de sa conversion ne protège pas Alzire, déjà chrétienne.

Cruel ! pour me payer du sang dont tu me prives , Un père infortuné demande ([ue tu vives. Rends-toi ciirétien comme elle ; accorde-moi ce prix De SCS jours et des tiens, et du sang de mon fils.

ZAMORE, à Alzire, Alzire, jusque-là chérissons-nous la vie? La rachèterions-nous par mon ignominie?

Quitterai-je mes dieux, pour le Dieu de Gusman?

(A Alvarez.) Et toi , plus que ton fils seras-tu mon tyran? Tu veux qu'Alzire meure, ou que je vive en traître! Ah! lorsque de tes jours je me suis vu le maître, Si j'avais mis ta vie ù cet indigne prix, Parle , aurais-tu quitté ie Dieu de ton pays ' ?

ALVAREZ

J'aurais fait ce qu'ici tu me vois faire encore. J'aurais prié ce Dieu, seul être que j'adore, De n'abandonner pas un cœur te! que le tien , Tout aveugle qu'il est, digne d'être chrétien*.

ZAMORE

Dieux ! quel genre inouï de trouble et de supplice! Entre quels attentats faut-il que je choisisse?

(A Alzire.) 11 s'agit de tes jours, il s'agit de mes dieux. Toi qui m'oses aimer, ose juger entre eux. Je men remets à toi ; mon cœur se flatte encore Que tu ne voudras point la honte de Zamore.

Écoute. Tu sais trop qu'un père infortuné Disposa de ce cœur que je t'avais donné; Je reconnus son Dieu : tu |)eux de ma jeunesse Accuser, si tu veux, l'erreur ou la faiblesse; Mais des lois des chrétiens mon esprit enchanté Vit cliez eux, ou du moins crut voir la vérité; Et ma bouche, abjurant les dieux de ma patrie. Par mon âme en secret ne fut point démentie.

1 « La situation rend sublimes ces vers, dont l'expression est si simple. Ils ont d'ailleurs le mérite de naître absolument du sujet, et de ne pouvoir être placés que dans l'endroit où ils sont. » (La Harpe.)

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