LA FAUX
A4 M. ALBERT BERNARD, Holyoke,
L’'astre du soir montait étoilant le ciel d’or,
Par la nuit automnale, âpre des vents du Nord.
Le hameau s’endormait frileux sur la colline,
Où grimne des uhlans la cohorte assassine.
Ils sont trente Germains, soûls de meurtre et de [sang,
Soûls d’orgie et de vin, soldatesque sans rang:
Ils ont appris que seuls, des enfants et des femmes,
Là-haut, peuvent servir à leurs desseins infâmes,
Car les horimes absents prennent part au combat,
Qui denuis le matin, gronde dans Saint-Privat.
Reine des alentours, la chaumine proprette Semble rire aux passants dans sa fraîche toilette ; Des vignes, du lilas. Hélas!... l’affreux malheur À franchi l’an dernier le chaume du fileur,
Et des larmes de deuil, sur la fosse chérie,
Ont épuisé les yeux de la pauvre Marie.
C’est pourquoi ce combat, qui donne le frisson, Fait pâlir par instants la veuve et son garçon.
Ils veillent aux aguets, l'oreille aux bruits funèbres, Voyant de jets de feu s’allumer les ténèbres ;
Et l’enfant brave:
“ Mère, oh! laisse-moi venger “ Le père,... quand je vois ton regard s’affliger, “Je voudrais être grand, courir à la bataille, ‘“ Revenir dans tes bras, sur mon cœur la médaille. “ Rappelle-moi sa mort afin qu'un jour, soldat, “ Ce souvenir m’excite à venger l’attentat!...
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La veuve à son enfant redit l’histoire amère!
“ C’est cela, cher André, tu vengeras ton père,
“* Même s’il me fallait de nouveau sur ce seuil
“ Voir la mort pénétrer et me vêtir de deuil ;
‘Et seule, sans baisers, passer ma triste vie.
“ La patrie est en pleurs, la France est asservie ;
“ Pars, mais reviens, mon fils, un laurier sur ton [front.
“ Si tu tombes, j'irai sur ton corps moribond,
“ Dans la rouge blessure ensanglanter ma lèvre,
“* Y respirer un peu de ton ardente fièvre j
“ Boire à flots cet amour qui te remplit le cœur.
“Pauvre mari!... ce soir il montait de Trécœur “ Les blés d’or abattus, et sa faux accrochée “Au mur ou tu la vois, il vantait la fauchée : “‘— Belle moisson cet an!... quand des bruits de [clairon
“ Frappent les alentours: c'était un escadron,. “ Les gens de McMahon, brûlés par les batailles, “ Le drapeau tout noirci, percé, couvert d’entailles. “Un instant, et ton père était rendu là-bas, “ Le regard plein de feux, près des rudes soldats, “Le mousquet dans sa main.
“Les Germains débouchèrent “ Du vallon, noirs essaims, et les balles crachèrent. “Oh! mon fils, j'ai tout vu: les nôtres, tous couchés “ Sous le fer; nos drapeaux, de leurs bras arrachés, ‘“ Ton pauvre père, horrible, assommant de sa crosse “ L’ennemi tout:poltron devant ce bras féroce. “Il est mort... les bandits lui lièrent les mains ; “Ah! ils l'ont fusillé, ces ignobles Germains. “Tu veux partir, mon fils, je n'ai point défaillance, “ Viens m’embrasser, mignon, et pars avec vaillance; “ Souviens-toi de sa mort, quand tu le vengeras, ‘“ Alors, mais seulement, je t’ouvrirai mes bras!...
Cette noble Française était comme la gloire Ordonnant au soldat de ravir la victoire,
Ou tomber dans les plis de l’étendard sacré!
Il brillait des éclairs dans les regards d'André, Au lugubre récit de la mort de son père:
Et se dressant soudain:
“Je te le jure, mère, ‘ Embrasse ton André qui s'éloigne demain.”
Songeur, l’enfant regarde au loin sur le chemin Qui longe la forêt et descend dans la plaine.
Sur la vague des blés, on n’entend que l’haleine Des êtres endormis; les bruits de Saint-Privat S'éteignent lentement avec l’ardent combat,
Et les Germains toujours montent dans le silence. Presque poltrons, sans bruit, l’œil plein de vigilance. Ils glissent les bandits, la lèvre ricanant,
Dans leurs appétits vils de l’animal grognant.
André fait un beau rêve, à la ville voisine Qui le verra demain prendre la carabine.
La cocarde ornera les bords de son chapeau, Il brûle de marcher à l’ombre du drapeau, Afin d'exécuter les désirs de sa mère,
Et venger l’attentat perpétré sur le père.
André songe au retour sous le chaume serein, À l’insigne du brave épinglé sur son sein, Aux heures de la paix; sa mère qui l’embrasse. Il regarde, mais quoi!... le long du bois, qui passe? Quels sont ces hauts colbacks et ces hommes errants? Des drapeaux ennemis s’agitent sur leurs rangs... L’aigle noir les conduit, et l’enfant immobile, Regarde, fasciné; mais dans le domicile, Soudain un bruit lugubre a retenti: Ja faux Du mur s’est détachée en crevant deux carreaux:
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Elle a bondi trois fois: une main invisible Semble la remuer dans un sursaut horrible.
Et se dressant tout pâle, André s’écrie:
idré, — “ Entends, “Maman, l'appel du père, et vois ces combattants. “Ces hommes... ce sont eux qui causèrent ta peine, re, > Après un long baiser de la mère sereine André saisit la faux, dévore le terrain “in En criant:
“L’ennemi!”... puis court sonner l’airain.
F Du tocsin alarmé mille clameurs s’égrènent : at De Saint-Privat voici les nôtres qui s'en viennent. à La cloche va vaillante animant le coteau, rs Un farouche combat occupe le plateau. | LE Les Germains démasqués, devant le heurt terrible. Reculent: l'aigle noir aux nôtres sert de cible. : à Il faut leur enlever!
Près de leur étendard, | Tout frappe, le mousquet, les balles et le dard, Soudain dans ce fouillis, un combattant s’élance. Son arme est une faux qui retombe en cadence, Perfore la poitrine et, de sang ruisselant, La phalange bondit dans le sillon sanglant.
| Les Germains déèimés ne frappent qu'avec rage, Et leur porte-drapeau s’iffaisse sous l’ouvrage , De l’affreux instrument.
passe ? André, le brave enfant, rrants ? À saisi l’aigle noir, mais tombe triomphant, ngs...
Le sabre d’un uhlan lui trouait la poitrine.
Il s’abat comme tombe une blanche aubépine Encore à son matin, fleur de sang pour son Roi.
Sur le sentier verdi passe un triste convoi,
Les soldats sont pensifs; le drapeau tricolore S’enroule sur André, qui leur sourit encore.
Sur André qui se meurt.
On atteint à ce seuil, Cette chaumine où vient d'entrer un second deuil. La mère du héros, refoulant une larme, Etreint son pauvre enfant et, sur le sein où l’arme, Creusa le trou sanglant, elle met un baiser:
Sous l’ardente caresse André de s’écrier, Lui montrant l’aigle noir:
— “Sois contente, ma
[mère,
“Jai suivi tes désirs; là-haut m'attend le père.”