GABRIEL, AMANDINE
Gabriel, reniflant.
Hum ! hum ! hum !
Qu'as-tu donc ?
GABRIEL
Hum! hum! c'est l'odeur de la lettre.
Je sens la cire à cacheter ? merci.
GABRIEL
Du tout, du tout... ne battons pas la breloque! Écoute : nous ne sommes que nous deux; sois franche et pas du tout dissimulée. C'est toi qui m'as envoyé les jaunets ?
Eh bien, oui, c'est moi ! Qu'y trouves-tu à redire?
Rien, si ça continue.
amandine, souriant.
Voyez-vous ça! tu me dois' tes galons, ton congé de semestre... et si je suis contente de toi, je te paierai ton congé définitif.
GABRIEL
Amandine! le militaire n'est point un mora-
VILLE DE BRUXELLES - STAD BRUSSEL Archives - Archief
MAGASIN THEATRAL
liste effréné... mais le frère ne serait pas fâché de savoir d'où viennent les écus delà sœur? AMANDINE, confiante.
Promets-moi de ne rien dire de ce que je vais te confier.
GABRIEL, vivement.
Tu vas me raconter ton histoire?
amandink, souriant.
En abrégé.
GABRIEL
Eh bien! parle, je suis muet.
Il y a trois ans de ça, six semaines après ton départ, je fus enlevée.
Gabriel, étonné.
Enlevée à treize ans... à treize ans !
C'est pas ma faute, tout le monde m'en donnait quinze.
GABRIEL, s'emportant.
Et quel est le misérable ?
Si c'est ainsi que tu ni'écoutes, tu ne sauras pas le reste.
GABRIEL
J'ai tort. Mutus.
AMANDINE, souriant.
Le misérable était un grand seigneur riche et bizarre dont j'avais fait la conquête sans m'en douter... Or, un dimanche soir, je me promenais toute seule aux environs du marché, en me créant un petit avenir à ma fantaisie... je revais toute éveillée qu'on m'avait changée en nourrice; que j'étais la fille d'une belle dame qui venait me chercher... Voilà qu'un grand diable de laquais s'approche de moi, et me prend par la main en me disant : Suivez-moi, mademoiselle. Toute entière à mon rêve, je le suis machinalement à un beau carrosse : j'avais aussi rêvé carrosse... j'y monte... une belle dame assise dans le fond me fait un grand accueil; j'étais toute étourdie; le galop des chevaux me réveilla... je voulus m'en aller, impossible; nous arrêtâmes je ne sais où... Le lendemain je me trouvai dans une chambre magnifique ! A la place de mes habits du dimanche, on en avait mis d'autres... d'une fraîcheur... d'une élégance... Je peux te dire cela à toi, tu n'es pas ma mère I Je me dépêchai d'essayer mes beaux habits... oh! comme je m'y sentis à mon aise tout de suite!... je me mirais, je m'admirais... Ah! toutes les jeunes filles sont coquettes de naissance! J'ai resté trois semaines sans voir d'autres visages que celui de deux femmes dont l'une me servait, l'autre m'apprenait à lire, à écrire. Je n'écris pas mal, tu as vu de mon écriture.
GABRIEL
Superbe ! surtout la lettre où tu m'annonces douze louis par an... c'est parfaitement écrit.
Ah ! que cette vie monotone m'ennuya ! Croirais-tu que j'en vins à regretter les caresses maternelles ?
GABRIEL
Il y a des femmes qui aiment cela.
J'en serais tombée malade.
GABRIEL
Bah ! quand on a le moyen d'avoir ce qu'il y a de mieux en médecine...
Voilà mon misérable qui, au bout de trois semaines, me demande la permission de me dire bo njour!... accordé; il entre... Imagine-toi un bel homme...
GABRIEL
Je m'en doutais !
D'environ cinquante ans.
Ce n'est plus ça.
Devine pourquoi il m'avait enlevée ?
GABRIEL
J'en ignore... mais si cela m'arrivait à moi, je sais bien pourquoi j'en enlèverais une de ton sexe.
Je ressemblais à une femme qu'il avait beaucoup aimée, et qui était morte.
GABRIEL
C'est dans les choses possibles.
D'abord, me dit-il, je veux que vous soyez entièrement libre, et jamais à charge à vos parens. Voici un contratde mille cinqcents francs de rentes sur la ville de Paris.
Gabriel, vivement.
Tu as mille cinq cents livres de rente!... tune peux pas les manger toute seule.
Et des cadeaux, m'en a-t-il fait!
GABRIEL
Chère sœur, tu me diras ton adresse, et jet'irai voir en bon frère.
Rien de tout cela ne me plaisait ! Que veux-tu? j'ai un drôle de caractère... Je meserais sauvée dix fois, si ce n'avait été un superbe jardin! Les belles fleurs !... Tu sais que les fleurs c'est ma passion; j'ai toujours désiré d'être bouquetière. Au milieu de ces beaux appartenons, je ne rêvais que fleurs et bouquets, et je ne m'en cachais pas. Enfin, voyant que rien ne pouvait me tenter, il était convenu qull écrirait à ma mère pour qu'elle vînt me chercher... la veille de ce jour, ne voilà-t-il pas qu'on le rapporte blessé, mourant!
GABRIEL
Un duel!
J'étais à côté de lui, pleurant comme un enfant qui voit mourir son père... Le notaire qu'on avait été chercher prit ma main, la plaça dans la sienne. Le pauvre baron disait toujours: Oui, oui... Puis on me passa au doigt cet anneau que tu vois..*
puis le curé vint m'embrasser en me recommandant d'être bien sage... et dans la nuit... l'ame du pauvre baron...
GABRIEL
Alla droit en paradis.. .Les grands seigneurs ont l'habitude d'aller dans ce qu'il y a de mieux.
Il m'avait fait promettre de porter le deuil de veuve... c'était un caprice de sa part; j'y ai consenti. Ensuite sa volonté était que je passasse un an au couvent des Miramiones.
Passasse!... en voilà de l'éducation!... au régiment, nous disons : Passe tout court.
Et enfin il m'a demandé... de ne pas me marier avant l'ouverture de son testament.
GABRIEL
C'est qu'il t'y aura couchée tout du long, sur un tas de sacs d'écus.
Bah!... j'aime mieux ma liberté que tout ça... le bonheur, c'est de pouvoir faire tout ce qu'on veut... d'aller et venir à sa fantaisie. Il n'y a que six mois que j'étais chez les religieuses de la rue des Fossés-Saint-Bernard, je m'y ennuyais à périr... Aussi, ce matin, je me suis dit : Au diable la richesse!... j'aime mieux renoncer à tout ce que ce pauvre cher homme a voulu me laisser: qu'il le garde.
GABRIEL
Puisqu'il est mort.
Que ses héritiers en profilent... la grandeur ne me va pas .. ça me gêne... avec ce qu'il m'a donné en argent, en bijoui... je lèverais une boutique.
GABRIEL
Un beau cabaret.
Fi donc!... je sais bien ce que j'aimerais... ce que j'ai toujours aimé... les fleurs... oh! les fleurs!...
\V\V\VV\V\\VV\VV\WV\VWWVV\V\\AWV\\V\VVWXVW\A.VVVVVVWV\V