‹ Amandine, vaudeville en deux actesChapitre 8 sur 45 · SCENE -VI · texte numérisé non relu

SCENE -VI

Les Mêmes, GABRIEL.

GABRIEL

Qu'est-ce qui parle d'honnête fille dans la maison de ma mère?

M1"6 JAULIN.

Tiens, c'te voix ! Cher enfant !

GABRIEL

C'est Gabriel Jaulin, votre aîné, soldat du roi, en semestre pour le quart d'heure.

*lme JAULIN.

Mon pauvre garçon!

Mme GinAUi).

C'est pas pour vous l'aire un compliment, mais l'habit militaire vous va comme un gant de soie ; vous êtes devenu bel homme! tiens, mais vous êtes gradé !. .. Il est gradé, mère Jaulin.

Ces deux sardines-là! ça m'est tombé du ciel... le colonel, qu'est, ma foi, un p'tit jeune homme de quinze ans, ben gentil, ben aimable, m'a fait dire, il y a de ça dix-huit mois, de venir le voir pour causer ensemble. Le lendemain, en descendant la garde, j'ai monté chez lui. En v'ia des appartemens un peu soignés!... des chaises et des fauteuils dans toutes les chambres, des cheminées à toutes les glaces, et des tapis si propres qu'on n'ose pas marcher dessus. Il était à sa toilette, le perruquier lui faisait la queue... parce que pour la barbe... c'était impossible, attendu que ça ne pousse pas par ordonnance du roi... Eh ben ! Gabriel, qui me dit sans attendre que je lui adresse la parole, tu as donc des personnes qui te veulent du bien ? Moi je lui réponds sans changer la conversation : Oui, mon colonel ; j'ai ma mère, ma sœur, et quelques parens qui ne me veulent pas de mal. {A Mme Giraud.) Je ne vous ai pas nommée, mère Giraud, parce qu'il m'a fait l'effet de n'avoir jamais entendu parler de vous.

Mme GIRAUD.

Je n'en suis pas muins reconnaissante pour l'intention.

GABRIEL

C'est d'un autre numéro, qu'il me dit; c'est des personnes qu'ont le bras long... Ma mère l'a pas mal long, j'en sais quelque chose... C'est le ministre de la guerre qui me prie de te faire maréchal des logis; tiens, lis... Ça y est en toutes leitres... Prêt à obéir, mon colonel... Et de plus il me charge de te remettre cinq louis d'or de vingtquatre livres, pour arroser tes galons.

Mme JAULIN.

Cinq louis d'or! et qu'en as-tu fait?

J'en ai fait des écus de six livres, des petits écus, des pièces de vingt-quatre sous, de douze sous, et puis de la monnaie. Mais j'ai encore plus beau que cela à vous raconter... Me v'ià maréchal des logis... bon, je paie à boire à la compagnie... bien, tout le monde m'estime, jusqu'au trompette, qui me sonnait des fanfares... Enfin mes louis d'or défilent la parade, l'argent est ronde, elle est faite pour rouler, c'est un proverbe militaire qui va à tout le monde ; mais v'ià qu'arrive ma fête, la saint Gabriel ; jusque alors je m'étais pas douté que j'avais une fête... Le vaguemestre m'apporte une coquine de petite lettre; je ne sais pas dans quoi on l'avait fait tremper, mais elle avait une odeur... le régiment en a été empoisonné pendant quinze jours.

VILLE DE BRUXELLES - STAD BRUSSEL Archives - Archief

■ r.iRAin.

Ça devait être de la bergamoUe ou de la marjolaine, ça sent très-furt et c'est très-bon pour les

coupures.

r. \Riuri .

Mais qu'est-ce qu'il y avait dans e'te polissonne de lettre? Un tas de pattes de mouche qui disaient : Mon cher Gabriel, je vous envoie pour xitre fêle... remarquez-vous, Il m'appelle Gabriel, faut que ça soit quelqu'un qui sache mon nom... douze louis , dont on vous en remettra un tous les premiers du mois, pour vous faire prendre patience jusqu'à l'année prochaine... C'est y ça une idée!... ça a joliment fait bisquer le régiment... il y en a qui croyaient que j'étais le parent du ministre, ou bien que la comtesse Dubarry m'avait remarqué.

Mme JAl LIN.

Et pourquoi donc qu'elle t'aurait remarqué ?

Mrac GIRAUD.

On a vu des choses plus étonnantes que cela. Moi, qui vous parle, j'ai vu geler au mois de mai, le quatre de mai, en plein été.

GABRIEL

Et c't' année, savez-vous ce qui me tombe des nues? un congé de semestre... un vrai congé en lettres moulées... de quoi faire ma route en argent blanc... et ordre au maître tailleur de me fournir habit, veste, culotte et chemise du même drap. Voyez, c'est de l'étoffe d'officier, moins la linesse.

Mme GinAUD.

C'est tout de même du beau drap. Feu mon mari en avait une veste pareille, excepté la couleur; je m'en suis fait faire des chaussons de lisière.

GABRIFX.

Il n'y a pas comme le militaire pour avoir des aventures... sa carrière en est parsemée. La vie de garnison, c'est des plaisirs les uns sur les autres... Le soldat est très-bien vu dans les maisons où on le reçoit... seulement l'officier a la permission de ne pas porter l'uniforme, pour ne point humilier le bourgeois... Si j'avais voulu, moi... tel que vous me voyez, j'aurais épousé des femmes, mais des femmes superbes, dans chaque ville où le régiment a passé. ...

Air nouveau de M. Doche.

Allons clone, allons donc, Rien de beau comme un dragon !...

Sitôt (|ue les trompettes Annoncent lis dragons, Bour^toisrs et grisettes Accourent aux lialeons !

« Ali ! le lu-an militaire !...

» L« mpei be officier !...

» Regarda donc, ma < hère, » Le charmant brigadier!*.. »

Ainsi .!<• |h.i le en porte S'échappe on cri uatleui , 1 i chacune i empoi tr

l n dragon dans son tn-ur.

Allons donc, Rien •!•• beau comme un dragon ! ...

Si parfois une belle,

Pour le faire valoir,

Se déguise en cruelle...

Ça dure jusqu'au soir.

« Four qui, je vous en prie,

i> Mi' prenet- voue ?.. . — Ma foi,

» Ma jeune et tendre amie,

» Je vous prenais pour moi.

» — Allons, laids retraite,

» C'est du fruit défendu ;

» Je suis, quoique soubrette,

» Un dragon de vertu...

n Ah ! finissez, dragon,

» Ou je crie !... >»

A cela je répond • Rien de beau comme un dragon.

A propos de femmes, il n'est pas verfu un jeune homme me demander?

Mme JAULIN.

Pas que je sache.

GABRIEL

En v'ià un, mère, qu'il faudra recevoir aux oiseaux l C'est ça un ami! vous ne lui paierez jamais ce que vous lui devez.

Moi!

Mmc JAULIN.

GABRIEL

Figurez-vous que c'est à lui que je dois le bonheur d'avoir sauvé un homme.

Mme JAl LIN.

T'as sauvé un homme! viens que je t'embrasse.

GABRIEL

C'est aux environs de Strasbourg... une jolie rivière, où vont les jeunes gens de la ville. Ludovic s'y baignait en juin dernier... pauvre garçon, il faisait aller ses bras comme des ailes de moulin... Tu n'es pas fort, je ne te perds pas de vue, que je dis... Je m'aperçois qu'il fait fausse route... il coulait comme un hareng saur... En deux temps, habit bas, je me lance, j'arrive auprès de lui, je vous l'empoigne par le toupet, et je lui fais rebrousser chemin. Nous arrivons tous deux, sans connaissance, sur les galets... ce n'est qu'au bout d'une demi -heure que nous nous sommes aperçus que nous n'étions pas morts. Depuis ce jour-la, amis comme les deux doigts de la main... toujours ensemble; et l'honneur en est pour moi! on ne m'ôleriit pas de L'Idée que c'est quelqu'un de... Quand il a su que j'avais un congé, comme il est venu pour affaires à Paris, il m'a demandé OÙ il me trouverait?... Chez ma mère, chez mon excellente mère, de dix heures du soir à huit heures du matin.

Mme JAULIN.

Qu'il soit ce qu'il voudra, qu'il vienne quand ça lui fera plaisir, il sera toujours le bien venu.

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