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SCÈNE lY

VETHEUIL, JAMINE.

VÉTHEUIL. — Bonjour, petite amie.

JAMINE. — Bonjour, monstre, vous en faites de belles... C'est gentil, chez vous.

(1) Alfred de Musset, Confession d'un enfant du. siècle.

Le domestique. — C'est une dame qui demande a parler a monsieur.

VÉTHEUIL. — C'est vrai, vous n'êtes jamais venue ici... Et à quoi dois-je le plaisir de votre visite ?

JAMiNE. — Vous ne devinez pas?

VÉTHEUIL. — Non.

JAMINE. — J'ai vu Claudine.

VÉTHEUIL. — Ah !

JAMINE. — Elle est triste.

VÉTHEUIL. — Je ne suis pas gai... mais à qui la faute, ce n'est pae à moi, assurément.

JAMINE. — Voyons, vous n'avez pas été très gentil avec elle.

VÉTHEUIL. — Elle vous a dit que je la battais?

JAMINE. — Non, mais vous la rendez très malheureuse.

VÉTHEUIL. — C'est elle qui se rend très malheureuse. Enfin, qu'est-ce qu'elle vous a dit?

JAMINE. — Elle m'a dit qu'il y avait eu une scène terrible, que vous étiez parti furieux et que, depuis deux jours, vous n'aviez pas reparu.

VÉTHEUIL. — C'est vrai, il y a eu une scène terrible, mais stupide surtout, stupide.

JAMINE. — A propos de quoi?

VÉTHEUIL. — Vous ne devineriez jamais... je vous le donne en mille... à propos d'une promenade à cheval.

■JAMINE. — Elle n'est pas jalouse de votre cheval, j'imagine?

VÉTHEUIL. — Non, mais quand je vais au Bois, le matin, il y a certaines allées qui me sont défendues, sous prétexte que je peux rencontrer des dames.

JAMINE. — A ce point là?

VÉTHEUIL. — Oui, c'est fou, je vous dis ; alors, avant-hier matin, j'ai enfreint les ordres... on m'a vu aux Acacias... c'est une des allées qui me sont défendues...

JAMINE. — Je crois bien, les Acacias!

VÉTHEUIL. — J'arrive l'après-midi chez Claudine et je suis reçu comme si j'avais commis un crime d'amour, un véritable forfait... je ne sais pas, moi ; comme si j'avaifi fait un enfant à Clara après l'avoir forcée d'abjurer sa religion.

JAMINE. — Vous exagérez.

VÉTHEUIL. — Non pas, je vous jure

que c'est ainsi que ça a commencé... pour une chose aussi puérile, aussi bête.

JAMINE. — Elle vous aime... elle est comme toutes les femmes qui aiment vraiment, autoritaire et jalouse.

VÉTHEUIL. — O'ui, mais il y a des li- &iites.

JAMINE. — Si vous m'aviez vue, moi, avec Philippe que j'adorais pourtant... Je l'empêchais daller seul au x'estaurant, au théâtre, aux courses. Je l'avais fâché avec tous ses amis, et, pour un rien, je lui faisais des scènes pas ordinaires. Ah ! je peux dire que je lui ai rendu la vie dure ; mais c'est le seul homme que j'aie aimé vraiment... nous sommes toutes comme ça, quand nous sommes pincées.

VÉTHEUIL. — Oui, on dirait que vous vous vengez.

JAMINE. — Ah ! oui, on se disputait et raide !... un jour, je me rappelle, il me taquinait à propos d une femme, il était dajis son tub, je lui ai flanqué un grand coup de cravache sur Tépaule.

VÉTHEUIL. — Vraiment? qu'ôÊt-ce qu'il a dit?

JAMINE. — Il est devenu blanc comme ça, j ai cru qu'il allait me tuer, il m'a dit : a "^ous le camp ! »

VÉTHEUIL. — Et vous avez filé?

JAMINE. — Comme un pomme. Je vous assure que je ne faisais pas la maligne.

VÉTHEUIL. — Et après?

JAMINE, très simplement. — On s'est réconcilié... c'est l'amour.

VÉTHEUIL. — Oui, je sais bien... il y a des femmes qui aiment à être battues, mais je ne suis' pas de ces hommes-là. Notre amour. Dieu merci, n'en est pas encore à la cravache, mais il donne des signes de détresse, comme on dit en termes de courses.

JAMINE. — Déjà! Combien y a-t-il de temps que vous vous connaissez ?

VÉTHEUIL. — Il va y avoir un an bientôt.

JAMINE. — Un an... ça ne peut pas finir comme ça.

VÉTHEUIL. — Si, si, ce n'est pas possible... du moine, il faut que ça change.

JAMINE. — Puisque vous savez comment elle est, vous devriez être indulgent ; vous

êtes le plus fort... il faut être très doux... il faut y mettre du vôtre...

vÉTHEuiL. — J'y mets aussi du mien...

mais depuis quelque tem^is, ces scènes-là se renouvellent presque quotidiennement... A propos de tout, à propos de rien, elle est jalouse.

JAMINE. — Mais de quoi? de qiii ? Vous ne la trompez pas ?

VÉTHEUIL. — Mais non, je ne la trompe pas, c'est pour ça que c'est absolument absurde, seulement elle est jalouse de tout... de vous... Tenez, une nuit, elle m'a fait une scène à propos de vous.

JAMINE, digne . — Elle a tort, parce que lorsqu'un homme est avec une amie, je n'y pense même pas... il me devient sacré. Ah ! oui, je l'ai dit souvent : Claudine est maladroite, elle tire trop sur la corde, elle finira par casser.

VÉTHEUIL. — C'ui, il y a des câbles qui cassent tout à coup... il y en a d'autres, au contraire, on prévoit qu'ils vont casser, en I termes techniques on dit que le câble avertit. Eh bien, ce qui s'est passé avant-hier ■C3t un avertissement. ^U7i silence.) C'est elle qui vous a envoyée?

JAMINE. — Oui, elle m'a défendu de vous le dire, mais elle vous aime, elle vous adore, elle est malade, elle souffre. Voyezvous, il ne faut pas être méchant.

VÉTHEUIL. — Je ne suis pas méchant.

JAMINE. — Vous n'en retrouverez pas ■souvent une pareille. Elle est si intelligente et si bonne.

VÉTHEUIL. — Je sais bien.

JAMINE. — Vous deviez dîner avec elle •et Ruyseux hier soir, il paraît que vous n'êtes pas venu.

VÉTHEUIL. — J'avais complètement oul)lié. Oh ! ma parole ! Vous comprenez, sans ça j aurais écrit un mot, c'était la moindre des choses.

JAMINE. — Elle a cru que vous aviez fait exprès de ne pas venir, d'autant plus qu'elle a su que vous aviez dîné hier avec Ravier et sa bande.

VÉTHEUIL. — Eh bien, et puis après?

JAMINE. — Il y avait là quelques femmes faciles, elle s'est imaginé que vous .en aviez emmené une

VÉTHEUIL. — Ah! grand Dieu, nont De ce côtélà, vous pouvez la rassurer.

Pourquoi, d'abord, aurais-je fait ça 1

JAMINE. — Pour vous distraire, pour vous étourdir.

vÉTHELUiL. — Oh! non... l'existence que Claudine me fait mener depuis quelque temps m'a assez étourdi... je ne suis plus moi... je ne me reconnais plus... Ce que je cherche, c'est le repos, le cher repos. . . à telles enseignes que je pars ce soir

Klili: MK<:11AN1.

et que je vais m'enterrer en Bretagne, au bord de la mer... tout seul.

JAMINE. — Vous partez?... Mais je ne peux pas lui dire ça...

VÉTHEUIL. — Vous n'avez pas besoin de lui dire... d'abord je ne pars pas pour éternellement, mais pour quelques jours seulement... ça n'est pas une fuite.

JAMINE. — Vous allez partir sans la voir, sans lui dire adieu?

VÉTHEUIL. — Oui, il faut que je ne la revoie pas tout de suite. J'ai besoin de me repre-ndre, de voir clair en moi-même, il faut que je sois tout seul.

JAMINE. — Vous ne pouvez pas faire ça... vous allez lui faire du mal.

vÉTHEUiL. — Je lui écrirai, elle aura une lettre ce soir, une lettre très tendre, je vous assure, dans laquelle je lui expliquerai tout ça bien mieux que voue ne pourriez le faire ; seulement, vous, ne lui dites rien... Il faut me jurer que vous ne lui direz rien.

JAMINE. — Je vous le jure.

VÉTHEUIL. — Par exemple, je vous demanderai d'être là quand elle recevra cette lettre (je la ferai porter vers sept heures), pour bien lui dire dans quelles dispositions vous m'avez trouvé, et que je l'adore. Seulement, il faut que ça change, ça ne peut pas durer, il faut prendre un parti.

JAMINE. — Certainement, maie qu'estce que je vais lui dire tout de &uite?... parce quelle m'attend.

VÉTHEUIL. — Dites-lui que vous ne m'avez pas trouvé.

jAMiN^K. — C'est ça, c'est ça ; allons, je vous laisse... écrivez-ltii une bonne lettre. Au revoir.

VÉTHEUIL. — Au revoir. Je vous remercie d'être venue ; vous êtes une gentille amie.

JAMINE, — Non, mais je vous aime beaucoup tous les deux. Allons, au revoir, bon voyage, et revenez bien vite

VÉTHEUIL. — Oui. tout de stiite.

Pantomime d'un homme qui réfléchit et veut écrire une lettre difficile à écrire. Cependant le domestique a apporté la valise et le manteau qu'il dépose sur le canapé. Puis, tandis que Vétheuil est en train d'écrire, doucement s'ouvre la porte et Claudine entre.

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