‹ AmantsChapitre 37 sur 77 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Mêmes^ GAUDERIC.

GAUDERic. — Je vous demande pardon, chère madame, de vous déranger, mais je vais m en aller et, avant de partir, j'aurais bien voulu avoir quelques détails pour mon article, si vous voulez que je parle de votre soirée.

JAMINE. — Mais, certaiuomeut, monsieur ; mais je ne sais pas ce qu'il faut vous dire. Voici M. Ravier qui vous donnera tous les renseignements nécessaires, bien mieux que moi-même, il a tellement l'habitude! N'est-ce pas. Ravier?

RAVIER. — Mais parfaitement.

JAMINE. — Alors, laissez-moi vous présenter. M. Ravier, M. Gauderic.

RAVIER. — Enchanté, monsieur.

GAUDERIC. — Mon nom ne vous dit sans doute rien, mais c'est moi qui signe dans le Ttuij Blas « Will of the Wisp ! »

RAVIER. — En effet, je connais « Will of the Wisp ».

JAMINE. — C'est un nom anglais, n'estce pas? Qu'est-ce que ça veut dire '

GAUDERIC, avec grâce. — Ça veut dire : Feu follet!

JAMINB, le regardant et riant, à cause que Gauderic est laid et commun. — Hi ! hi ! hi ! Feu folkt !

Elle s" en va, un gentleman la cueille au passage et l'entraîne dans le tourbillon.

RAVIER. — Monsieur, je suis à votre disposition.

GAUDERIC. — Mon Dieu, monsieur, vous savez commeiit on procède ordinairement : ce sont Ite maitres de la maison qui envoient eux-mêmes une petite note sur leur, soirée... On l'insère gratuitement ou non, mais, en tout cas, c'est toujours banal, sans originalité, sans couleur, ce n'est jamais que de la j littérature de gens du monde. Au Ruij \ Blas, nous procédons autrement : j'aime à me rendre compte par moimême, à vivre quelques instants dans \ le milieu dont je dois écrire, pour en i saisir la nuance exacte ; je cherche par conséquent les indications un peu intimes et je ne recule pas devant la grosse indiscrétion. Ici, vous êtes de la maison, que faut-il dire ?

RAVIER. — Mon Dieu, monsieur, c'est bien simple. Tous n'avez qu'à dire qu'on pendait la crémaillère chez Henriette Jamine, dans le ravissant petit hôtel que vient de lui offrir M. Ernest Prunier.

GAUDERIC. -- Ah! c'est Prunier qui a payé l'hôtel... Prunier, le marchand de ciments?

RAVIER. — Lui-mê?ne, les petits cadeaux cimentent l'amitié... Tenez, voilà un mot pour votre article.

GAUDERIC. — Est-ce que cet hôtel n'appartenait pas à Claudine Rozay avant d'être acheté par M"'" Jamine?

RAVIER. — En effet.

GAUDERIC. — Et pourquoi Claudine Rozay a-t-elle vendu? Situation embarrassée? Revers de fortune?

RAVIER. — Oh ! pas du tout ! Elle a vendu, parce qu'elle en avait assez... parce qu'elle veut vivre à la campagne.

GALT>ERic. — Et y a-t-il des notabilités ici? Pourriez-vous me citer quelques noms?

RAVIER. — Dans quel ordre?

GAUDERIC. — Dans l'ordre que vous voudrez, ça m'est égal.

RAVIER. — Non, mais vous dites des notabilités... Alors, je vous demande dans quel ordre, dans quelle partie, si vous aimez mieux.

GAUDERIC. — Politique, finances, art.

RAVIER. — Il y a Schlinder !... {Gauderic écrit sur ses manchettes.) Ah! il voue-

GADDERIC. — Ça veut dire : Feu follet I

faut des manehettes pour écrire, comme à M. de Buffon.

GAUDERIC. — Oui, mais moi, ce sont des manchettes documentaires.

RAVIER. — Il y a Schlinder, l'cx-préfet de police, qui a été révoqué il y a deux ans ; il y a le comte de Ruyeeux, le président des comités royalistes ; il y a Vétheuil qui revient d'Indo-Chine, où il était parti avec la mission Renaud... et puis d'autres seigneurs sans importance.

GAUDERIC. — Et les femmes? Pourriezvous me donner quelques noms? ^

RAVIER. — Oh ! les femmee qui sont là ont horreur de la publicité... Elles ne tiennent pas du tout à ce qiie leur nom soit imprimé dans les feuilles.

GAUDERic. — Pourtant, ce sont...

RAVIER. — Des femmes entretenues...

mais une catégorie spéciale de femmes entretenues... elles sont dans une certaine situation, elles ont des enfants qu elles prétendent élever aussi bien que dans les plus correctes familles. Elles mettent leur coquetterie à ce qu'on ne parle pas d'elles, c'est ce qui les différencie des cocottes.

GAUDERIC. — Et des duchesses. Je vous demandais ça, parce qu'on aime toujours ces petites réclames.

RAVIER. — Et c'est absurde! A quoi ça sert-il? Ça ne trompe personne... entre nous, nous savons bieji à quoi nous en tenir quand nous lisons que la belle M"* Fromage a chanté comme un ange l'air des Bijoux de Faust, ou que M. le Pinson a fait jouer avec le plus grand succès un acte de sa façon.

GAUDERIC. — Je sais bien, mais c'est de leur snobisme que nous vivons !

RAVIER. — Il faut en rire.

GAUDERIC. — Il me rest« à vous remercier, cher monsieur, de votre amabilité.

RAVIER. — Mais du tout, trop heureux.

Dites-moi, vous ne m'oublierez pas dans votre petit compte rendu de la soirée... Je vais vous donner ma carte... C'est moi qui ai fait la revue que l'on a jouée dernièrement au cercle...

Ils sortent.

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